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Neil Gaiman répond à vos questions

Par Aléthia, le samedi 1 novembre 2014 à 10:47:15

Neil2Lors de la venue de Neil Gaiman en France, nous avons eu la chance de pouvoir le rencontrer en tête à tête pour une brève entrevue. Le temps nous était compté (vous visualisez Damoclès ?), ce qui explique la concision de certaines réponses. Pour autant, Neil Gaiman a été d'une gentillesse extrême et il a tenu à répondre à toutes vos questions, prenant même littéralement les questions en main pour y répondre lui-même.
Je tiens à vous remercier, chers lecteurs d'Elbakin.net, d'avoir bien voulu jouer le jeu et d'avoir accepté de me proposer vos questions. Ce fut un réel plaisir de partager vos idées avec Neil Gaiman. Vous étiez ainsi avec nous. J'espère que la lecture de cette interview vous plaira. Pour ma part, ce fut tout simplement inoubliable et ce, grâce à vous. Merci.

Interview de Neil Gaiman

Vous avez dit tout à l’heure que la musique est très importante dans votre vie. Quelle sorte de musique conseilleriez-vous pour accompagner la lecture de l’Océan au bout du chemin ?

Je pense que si je devais créer une bande originale pour ce livre, je démarrerai avec de la pop des années 1960, des choses très légères et fun, un peu bubble-gum, comme le thème de Batman ou Puppet on a string de Sandie Shaw. Puis, l’ambiance deviendrait plus sombre avec des chansons comme Ocean de Lou Reed avant d’emmener l’auditeur vers des chansons comme celles que Michael Nyman a composé pour les films de Peter Greenaway. Et pour la fin, je n’ai aucune idée de la direction où j’irai.

Une question vous a été posée sur la variété des supports sur lesquels vous travaillez : romans, comics, la musique, etc. Est-ce qu’il existe une forme d’art que vous n’avez pas encore essayé et que vous aimeriez tenter ?

J’aimerais écrire plus de pièces de théâtre. Je ne sais pas vraiment pourquoi je n’en ai pas écrites plus. J’aurais dû, à ce stade. J’ai participé à l’adaptation de certaines de mes œuvres pour les planches mais j’aimerais vraiment écrire une œuvre originale pour le théâtre.

The Sleeper and the Spindle vient de sortir en Angleterre. Ce livre a déjà suscité pas mal de réactions mais pas nécessairement sur le roman lui-même (une des illustrations de Chris Riddell mettant en scène deux femmes s’embrassant rafle la plupart des gros titres sur le roman, ndlt). Vous attendiez-vous à ce que les gens se focalisent ainsi sur cette seule image ?

Non. Je ne savais même pas que cette image serait dessinée avant que Chris ne fasse ce dessin magnifique. Ce qui est le plus difficile à digérer avec cette image, c’est que j’ai le sentiment que je ne peux pas gagner. D’un côté, on m’accuse de pervertir la jeunesse avec de la pornographie gay et d’ébranler le tissu social à cause d’un baiser entre deux personnes du même sexe. De l’autre côté, j’ai des personnes homosexuelles qui lisent ce livre et rédigent des critiques assassines car ce roman n’est pas une romance homosexuelle. Et je suis là, « mais, eh, tout le monde, ce roman est ce qu’il est, tel qu’il était censé être ».

Et à ce sujet, cette histoire de véritable baiser d’amour a été inventée par Disney. Arrêtez d’agir comme si j’étais en train de briser une quelconque règle. Cette histoire a été fabriquée dans les années 1950 par Disney. Allez-vous faire foutre. L’idée est que la princesse soit réveillée par un baiser, mais ça, ça n’a rien à voir avec le conte original. Dans le conte original, le Prince entre dans la Tour, la voit, la saute, s’en va puis neuf mois plus tard, elle donne naissance à des jumeaux. L’un d'eux se réveille, trouve son sein et commence à téter tandis que l’autre trouve son doigt, commence à le sucer et aspire le poison, le bout empoisonné du rouet. Et c’est ce qui la réveille. Et tout ça est devenu un baiser, ce qui je pense, est plus élégant et moins compliqué.

Et donc qu’aimeriez-vous dire sur le livre, loin de toute cette controverse ?

Je pense que c’est un bon livre au sujet du libre arbitre, du pouvoir féminin. Je pense qu’il est intéressant de noter que Chris Riddel et moi-même avons tous deux dédié ce livre à nos filles. Ce n’est pas une histoire sur le fait de rencontrer des hommes. C’est une histoire sur des femmes sensées et fortes et de tout âge. Il y a des surprises dans le texte, certaines choses ne sont pas ce qu’elles semblent être.

Jérôme : Avez-vous vu un changement dans la perception de votre œuvre, en France, maintenant que Sandman est traduit dans de belles éditions...

Je n’ai jamais compris tout cette histoire autour de la publication de Sandman en France. C’était déconcertant. J’ai demandé aux éditeurs français qui m’ont répondu : « Neil, tu ne comprends pas. Les lecteurs français, et nous pouvons te le jurer, ne lisent pas de comics quand ils sont dessinés par des dessinateurs différents ». Et je leur répondais : « Vous être en train de me dire que les Français, qui ont pratiquement créé la bande dessinée, sont plus bêtes que n’importe qui d’autre dans le monde? ». Je ne voulais pas le croire. Et puis, en 2002, La Saison des brumes a été publié et il a gagné le prix du meilleur scénario au festival international de la bande dessinée d’Angoulême. J’étais là « ok, c’est génial, les Français ont compris » et je me suis retourné et tout le monde était silencieux. Les boules d’herbes sauvages virevoltaient. Et finalement, il y a deux ans, j’ai commencé à voir les éditions collector arriver. Ce pauvre hère (pointant du doigt Patrick Marcel) a commencé à les traduire et les a, je l’espère, bien traduites. Maintenant, j’espère que les Français voient Sandman comme une œuvre à part entière.

Une œuvre centrale, au cœur de vos écrits.

Ou tout au moins, mon œuvre la plus conséquente de l’âge de vingt-six ans à mes trente-six ans. Ce fut une décennie incroyablement productive. Cette décennie incroyablement productive que l’on vit lorsque l’on a la vingtaine ou au début de la trentaine : c’était ma décennie Sandman. Pendant longtemps, c’était comme si en France, j’étais John Lennon et que tout le monde aimait ce que je faisais mais que personne n’avait entendu parler de mes années Beatles. Comme si on m’avait dit que les Français n’aimaient pas les groupes composés de quatre membres et que soudain, ils rencontraient et aimaient les Beatles.

Dominique : Quand vous créez un personnage (son allure, sa démarche…), est-ce que parfois vous visualisez sciemment quelqu’un ?

Parfois. Vous avez besoin de quelqu’un à qui vous raccrocher quand vous commencez. Parfois, ce sont des amis à moi. Vous savez, j’ai fait faire à certains de mes amis des choses terribles. Récemment, en écrivant la nouvelle sur laquelle je travaille actuellement, je me suis senti coupable car mon ami Colin était littéralement le tueur. Alors j’ai changé, et je me suis inspiré de mon ami Kim Newman car je me suis dit que Kim apprécierait vraiment d'être un tueur alors que Colin aurait pu s’en offusquer. Donc oui, c’est quelque chose que je fais. Lorsque j’écrivais American Gods, j’ai rencontré l’acteur américain Rip Torn. Il s’est présenté ainsi : « Salut ! Vous savez, j’ai joué dans Dar l’Invincible » et il est parti, comme ça. Je me suis dit : « Wow ».

Le Brian Blessed américain, intervient Patrick Marcel.

Oui, mais en encore plus effrayant. J’ai déjà volé la barbe de Brian Blessed pour m’amuser. Mais Rip Torn avait un tel sourire… si étrange, si manipulateur… souriant comme un singe prêt à attaquer. Cette rencontre s’est immiscée dans mon livre.

Jérémy : Dans une interview, Kitty Crowther, auteur pour enfants, a confié qu'au moment de sa mort, toutes ses créations seraient réunies pour l'accueillir dans l'Autre Monde. Partagez-vous sa vision de l'Après ?

Oh non ! Ce serait terrible ! Ce serait comme être Dieu car ils se pointeraient tous et me demanderaient : Pourquoi nous as-tu fait naître pour mourir et souffrir ainsi ? Pourquoi nous as-tu fait ça ? Et tout ce que je pourrai répondre, c’est : pour divertir… et pour donner une leçon aux gens.

Mathieu : Est-ce qu’il y a dans Sandman des idées, de la matière que vous n’avez pas exploitée et que vous utilisez dans vos romans ou vos nouvelles ?

Effectivement, il y a des choses que je n’ai pas exploitées dans Sandman. Pour autant, je ne suis pas sûr de les avoir utilisées dans mes romans. Peut-être, à l’occasion. Des choses pour lesquelles je me suis dit que c’était trop bon pour que je le donne à DC, que j’allais le garder. Les Mystères du meurtre (une nouvelle parue dans Miroirs et Fumées, ndlt) aurait tout à fait pu être une histoire de Sandman et je suis heureux qu’elle ne le fut pas.

David : Que pouvez-vous me dire au sujet de l’adaptation radio de De bons présages ?

En fait, la BBC avait déjà adapté Neverwhere et c’est le truc le plus énorme qu’ils aient jamais fait. Ils ont eux-mêmes été surpris. Ils pensaient que ce serait bien mais c’était bien mieux que ça. Cette adaptation de Neverwhere a été téléchargée plusieurs millions de fois. Ils m’ont alors demandé si nous pourrions travailler sur autre chose et j’ai proposé : « pourquoi ne pas adapter De bons présages ? » et ils ont accepté.

Et au sujet de l’adaptation télévisuelle d’American Gods ?

Je peux vous dire que Michael Fuller est formidable. Avec Michael Green, ils ont déjà brossé les grandes lignes des trois premiers épisodes et là, ils écrivent le premier épisode.

Pensez-vous réécrire un nouvel épisode de Doctor Who ?

Je l’espère vraiment. Tout est une question de temps. Pour moi, écrire pour Doctor Who, c’est une activité qui va être subventionnée par autre chose. Doctor Who paie les droits de la BBC, ce qui signifie que je peux passer six mois de ma vie à travailler sur un script, à écrire, réécrire, faire des ajustements et comme ça ne paie pas beaucoup alors je finis par faire d’autres choses à côté pour m’offrir le droit d’écrire un épisode de Doctor Who. Ce n’est pas important pour moi mais le problème actuellement, c’est que je n’ai plus le temps. Je sais combien de temps cela prend et je sais que je ne peux pas prendre un épisode et essayer de le caser dans les trous qui me restent. Et je veux le temps de bien le faire. Donc tout ce qui m’intéresse maintenant c’est d’avoir le temps de refaire un épisode de Doctor Who, tant que Peter Capaldi est le Docteur.


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