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Jean-Philippe Jaworski répond à nos questions

Par Izareyael, le lundi 24 août 2015 à 10:22:57

Chasse royale IEn cette fin de vacances d'été, quand on reprend bon gré mal gré le chemin du bureau – ou que l'on voit revenir les autres quand on n'a pas eu de congés soi-même… –, quoi de mieux qu'une petite interview pour commencer la semaine ? Grâce à Jean-Philippe Jaworski, c'est possible sur Elbakin.net ! L'auteur de Janua Vera et Rois du monde répond à nos questions, même les moins sérieuses, sur la première partie de Chasse royale parue en mai 2015. Merci encore à lui !
Une seule question peut contenir des révélations indésirables si vous n'avez pas encore lu le livre, mais l'auteur a la prévenance de le signaler pour que vous puissiez l'éviter. Bonne lecture !

Discuter de Rois du monde sur le forum
Discuter du Vieux Royaume (Janua Vera, Gagner la guerre, Le Sentiment du fer) sur le forum

L'interview

Commençons par les considérations éditoriales avec cette question souvent entendue. Chasse royale a été coupé en deux volumes. L’éditeur évoque des raisons techniques, pouvez-vous nous en dire un peu plus ?
Je suis atteint de logorrhée poussive : c'est l'origine du mal. Logorrhéique, car Chasse royale prend une ampleur imprévue. La première partie du roman (qui en comportera trois, même si elles seront publiées en deux volumes) est déjà un peu plus importante que Même pas mort. Poussif, car j'avais pris du retard sur le calendrier de publication. Cela posait divers problèmes à l'éditeur. Un gros volume dans la couverture rigide adoptée pour la première branche est très cher à produire et majorait les risques financiers ; par ailleurs, André-François Ruaud ne voulait pas une trop longue attente du public entre les deux romans. Il a fini par me convaincre du bien fondé de la publication en deux volumes pour ces diverses raisons, même si je dois admettre que je me suis un peu fait tirer l'oreille. J'aurais préféré une publication en un seul volume – mais elle aurait probablement été différée jusqu'en 2016.
Et d’un point de vue plus littéraire, comment avez-vous organisé votre texte lui-même autour de cette coupure imprévue ? En effet, Rois du monde était au départ prévu en trois tomes et cela reflétait la symbolique de ce chiffre chez les Celtes, très présente dans le récit. Sera-t-elle donc déséquilibrée ?
Quoique publié en deux volumes, Chasse royale demeure un roman de structure tripartite. Le tome suivant comportera donc les deuxième et troisième parties. Il s'ouvrira d'ailleurs sur la suite immédiate de l'action. L'une des raisons pour lesquelles je me suis fait prier avant d'accepter la publication en deux volumes, c'est parce que cette structure sera beaucoup moins perceptible pour les lecteurs qui n'auront pas lu l'ensemble du roman dans la foulée. J'ai lu ici ou là, dans diverses critiques, que j'avais abandonné la narration en rinceau au profit d'une narration beaucoup plus linéaire. C'est exact dans cette première partie, mais la perspective du public a été tronquée par le découpage du texte. En fait, l'entrelacement déchronologique se déploie à partir de la deuxième partie et la stratégie narrative de Chasse royale reste proche de celle de Même pas mort.
Malgré le changement radical de style par rapport à vos précédentes publications et un sujet moins facilement accessible pour le lecteur à la recherche d’un divertissement, Même pas mort a été dans l’ensemble très bien reçu de la critique et des lecteurs (votre deuxième prix Imaginales est sans doute sur votre cheminée pour le prouver). Est-ce que cela peut vous motiver à essayer d’aller encore plus loin dans l’expérience littéraire lors de prochains projets, ou n’aviez-vous déjà aucune restriction particulière à ce sujet ?
En fait, je ne me pose pas la question sous l'angle de la difficulté, de l'innovation ou de l'exigence. Je ne vise pas la performance. Je cherche simplement l'angle narratif et les procédés esthétiques qui peuvent servir mon sujet. Par ailleurs, j'aime aussi apporter des variations de style parce que le style, c'est la vie ; or je vis longtemps avec mes personnages et mes romans, et varier le style, c'est varier les expériences de vie.
Vous parlez souvent des contraintes personnelles que vous vous fixez dans ce que vous écrivez, du jeu que l’écriture représente… Pouvez-vous, sans forcément trop en livrer, nous parler un peu plus des règles du jeu de cette trilogie ?
La narration en rinceau, la structure tripartite (en dépit des apparences) sont des contraintes mineures. Toutefois, dans Rois du monde, la contrainte majeure, la plus exaltante et la plus épuisante, c'est de donner de la substance à un monde disparu et très peu documenté. Le travail de recherches, de recoupement des sources, de spéculation est très aride et très abstrait. Ensuite, il faut y insuffler de la vie. La tension entre le dépouillement documentaire, son exploitation et les licences de l'imaginaire maintient l'esprit dans un écartèlement permanent.
Les personnages de Rois du monde vivent dans une culture tout à fait différente de celle de vos lecteurs, qui peuvent donc avoir du mal à saisir leurs motivations. Comment faire percevoir et comprendre cette vision du monde radicalement différente ? Comment déterminez-vous quand des explications sont nécessaires (souvent amenées par le montage narratif de l’auditeur grec qui permet au Celte Bellovèse d’expliciter des éléments qui sont naturels pour lui et tous ceux qui l’entourent) et quand il est plus efficace ou intéressant pour le récit de laisser travailler l’imagination ou la documentation du lecteur ?
La plupart du temps, je place mon lecteur en immersion. Bellovèse raconte sa vie, décrit souvent les traditions ou les usages celtes, les explique rarement. Que le lecteur comprenne ou non n'est pas déterminant à mes yeux : ce qui importe, c'est que la société fictive soit cohérente et vivante. Je m'efforce de placer le public dans un bain fictionnel comme on peut se retrouver dans un bain linguistique : on ne comprend pas forcément tout ce qui se dit, mais on en sort imprégné. Je me méfie de la vulgarisation et du didactisme dans le roman : ils s'adressent à la raison plus qu'au cœur ; ils émoussent le principal qui est l'émotion, l'évasion. En fait, il me paraît même recommandable que certaines choses échappent au lecteur, parce qu'en ménageant quelques mystères, le récit conserve plus de profondeur.
Cela étant, il est vrai que Bellovèse apporte parfois certaines explications à son interlocuteur grec. Les intentions à l'origine de ces précisions varient au cas par cas. Je peux m'en servir pour déconstruire certains clichés ; par exemple, j'ai voulu que le public se délivre de l'image parodique du barde laissée par Assurancetourix, raison pour laquelle Bellovèse explique à son invité grec qu'il existe une hiérarchie dans l'ordre bardique et que d'importants privilèges sont accordés aux poètes. Par ailleurs, certaines explications servent non à rapprocher les Celtes de l'âge du fer du public, mais à souligner leur altérité. C'est le cas, dans Même pas mort, quand Bellovèse souligne que la conception grecque du guerrier diffère radicalement de la conception celte.
Enfin, il faut se méfier de ce médiateur entre Bellovèse et le public qu'est son auditeur grec. Ce personnage est une utilité mais c'est aussi un faux-semblant. Les Grecs de l'époque archaïque sont au moins aussi éloignés de nous que ne l'étaient les Celtes. Quand j'aborderai la rencontre entre les deux civilisations, il n'est pas exclu, en définitive, que les lecteurs se sentiront moins dépaysés par les Celtes que par les Grecs… Et puis cet auditeur est décidément très silencieux : il y a peut-être anguille sous roche. Dans Chasse royale, Bellovèse l'interpelle par son nom ; cela fournit un indice très problématique, que certains lecteurs ont d'ailleurs repéré.
Pourquoi avoir choisi d’écrire à la première personne ce qui doit être l’histoire d’un peuple tout entier (si l’on se fie au titre de la trilogie) ?
L'histoire mythique d'un peuple est une épopée, et c'est bien une épopée que j'entreprends de raconter. Pourquoi une épopée à la première personne ? J'ai un modèle illustre. Dès ma première lecture de l'Odyssée, j'ai été frappé par les chants IX à XII, où Ulysse raconte son voyage aux Phéaciens. L'épopée est alors racontée à la première personne, et, sur le plan énonciatif et narratif, cela lui donne une immédiateté et une modernité frappantes. C'est en raison de cette force du récit, où la fiction se pare des prestiges et des incertitudes du témoignage, que j'ai opté pour la première personne.
Vous vous documentez rigoureusement, la trame du récit est inspirée de sources historiques (Tite-Live), la magie présente dans le récit l’est justement parce qu’elle est abondamment présente dans la vie quotidienne des Celtes de l’Antiquité… après tout, on pourrait parler, comme certains l’ont fait, de roman historique. Et pourtant vous revendiquez l’appartenance de Rois du monde à la fantasy – vous aviez d’ailleurs souligné l’importance qu’a pour vous cette étiquette dans votre discours de réception du prix Imaginales en 2014. Pourquoi cette insistance ?
Parce que c'est de la fantasy, historique certes, mais de la fantasy. Je ne disconviens pas que je travaille comme un auteur de roman historique – ou de roman protohistorique pour être exact, car la Gaule du premier âge du fer n'a laissé aucun document écrit. Cependant, la matière sur laquelle je travaille, c'est-à-dire les trois personnages cités par Tite-Live que sont Bellovèse, Ségovèse et Ambigat, est plus mythique qu'historique. Or tout un pan de la fantasy explore un lieu littéraire à la croisée entre le temps historique et le temps mythique. C'est dans cet espace que se situe Rois du monde. Mon ambition est d'ailleurs de donner un sentiment d'altérité très fort au lecteur, et de faire apparaître davantage la Gaule pré-romaine comme un monde secondaire que comme notre univers. Ma démarche n'est pas très éloignée de celle de Tolkien lorsqu'il affirme que la Terre du Milieu est l'Europe occidentale : c'est le vertige procuré par l'altérité du passé qui permet d'accéder au merveilleux et à l'univers de la fiction. Par ailleurs, revendiquer l'étiquette fantasy malgré la documentation qui nourrit le texte est aussi une façon de prendre du recul par rapport au récit historique : tout récit, et a fortiori tout roman historique, n'est que construction imaginaire. Je décide donc de jouer complètement la carte de l'imaginaire pour intégrer les dieux et les fantômes au roman. En ce sens, plus qu'un roman historique, la fantasy permet d'écrire un roman anthropologique.
D’ailleurs, comment réagissez-vous quand on dit de livres de fantasy, et notamment des vôtres, qu’ils sont bien mieux que de la fantasy ou peuvent être lus même par des lecteurs habituellement rétifs à la fantasy ? (ce sont deux interprétations proposées récemment sur notre forum d'un mot de libraire sur Gagner la guerre)
Je pense que ces expressions relèvent d'un raccourci. Dans l'esprit d'une large partie du public, auquel s'adresse probablement ce libraire, il existe un amalgame entre fantasy et big commercial fantasy, ce qui implique que toute fantasy serait une infra-littérature. N'oublions pas non plus le préjugé, heureusement battu en brèche, qui dissocie la littérature sérieuse de la littérature d'imagination. Ce cloisonnement me paraît préjudiciable à toutes les littératures. Je ne remets pas en question la catégorisation des œuvres par genre : elle est pratique à des fins de taxinomie et de prescription littéraires. En revanche, compartimenter les genres de façon étanche pour les hiérarchiser n'a pas vraiment de pertinence. En littérature générale comme en fantasy, il existe des romans commerciaux, des ratés et des chefs-d'œuvre. Et il existe également des œuvres transgénériques.
Le sort de Bouos, très spectaculaire, est-il inspiré de récits antiques ou d’une tradition celte ? Et avez-vous à nouveau consulté les médecins qui vous avaient conseillé pour arranger la physionomie de Benvenuto ?
Je déconseille aux lecteurs qui n'auraient pas lu Chasse royale de prendre connaissance de la suite de cette réponse : elle dévoile pas mal de choses ! Et âmes sensibles s'abstenir…
Le sort de Bouos est la synthèse de plusieurs sources d'inspiration assez disparates. L'arme qui lui porte un coup mortel est décrite par César dans ses Commentaires : la tragule était un javelot redouté par les troupes romaines parce que sa technique de lancer lui donnait une portée et une puissance inhabituelles. L'enroulement d'une lanière de cuir autour de la hampe provoquait probablement une rotation du trait qui lui donnait une force de pénétration accrue. L'arme pouvait frapper à une telle distance que les légionnaires avaient inventé l'expression coup de tragule pour désigner ce que nous appellerions un coup de Trafalgar ou plus vulgairement un coup de pute. César précise que l'impact était si violent qu'il pouvait briser les deux jambes d'un homme d'un seul coup. Bref, cette arme typiquement gauloise avait toutes les qualités requises pour abattre un combattant apparemment invincible comme Bouos.
La tête fracassée de Bouos permet de l'auréoler de la lumière des héros. Dans la tradition irlandaise, la fureur héroïque peut se signaler par une aura rouge. C'est ce que le druide Diastumar croit voir dans l'hémorragie crânienne de Bouos.
À défaut d'avoir consulté des médecins, je me suis toutefois documenté pour décrire les ravages provoqués par cette blessure. Depuis au moins le XVIe siècle et Ambroise Paré, les témoignages médicaux sont assez nombreux qui rapportent que certains individus au crâne ouvert, ayant perdu une partie de leur matière cervicale, restent capables de marcher et de parler. Des blessures horribles de ce type sont assez bien documentées pendant la Première Guerre mondiale ; des soldats en partie décervelés ont même été capables de faire des kilomètres à pied pour gagner une infirmerie. Quant aux autres symptômes de Bouos – mydriase unilatérale (dilatation d'une seule pupille), paralysie faciale, aphasie (trouble du langage), ce sont les symptômes courants de lésions cérébrales.
Dans cette première partie de Chasse royale, on ne voit quasiment que des hommes entre eux, mais les femmes, leur rôle et leur influence sont souvent évoqués par les personnages. Cependant, à une exception près, elles restent invisibles. Continueront-elles dans les prochains tomes à œuvrer dans l’ombre, ou les verra-t-on de plus près comme peut le laisser penser la fin de la première partie ?
L'une des raisons pour lesquelles j'ai regretté la séparation en deux volumes est précisément cet effacement des femmes. Les personnages féminins jouent un rôle notable dans la suite du roman : les femmes y sont assez nombreuses, de tous âges, et complexifient la trame. Leur présence permet également d'explorer d'autres facettes de la vie et du sacré dans la société celte.
Le Sentiment du fer, recueil de nouvelles du Vieux Royaume, est paru peu avant Chasse royale I. Les nouvelles n’étaient pas inédites, mais vous les avez retravaillées pour l’occasion en même temps que vous écriviez le roman. Est-ce compliqué de passer ainsi d’un univers à l’autre ? d’un genre à l’autre ?
Pas tant que cela, pour une raison un peu surprenante : en fait, je n'ai pas retravaillé ces nouvelles au moment de les publier. Ce sont des versions originales, non expurgées. Pour divers motifs éditoriaux, certaines nouvelles publiées en anthologie avaient été abrégées (Désolation) ou simplifiées (Le Sentiment du fer). Les textes qui ont été publiés dans ce recueil sont donc les versions d'auteur, telles qu'elles ont été initialement composées.
Vous avez, je crois, écrit au moins une nouvelle pour de jeunes lecteurs (in Incontournables de la fantasy, dir. Stéphanie Nicot, Flammarion jeunesse). Est-ce que vous avez prévu d’autres incursions dans la littérature de jeunesse ?
Pour l'instant, je n'ai aucun projet jeunesse.
À propos de jeunesse, on vous sait professeur de lettres en lycée. Que pensez-vous de la place de la littérature aujourd'hui à l'école ?
Globalement, elle me paraît en recul. Toutefois, une approche globale ne doit pas dissimuler de très fortes disparités dans les pratiques de la jeunesse : le hiatus est spectaculaire entre les adolescents (nombreux) qui ne lisent pas et ceux qui lisent beaucoup, voire énormément. Reste que quand je considère mes classes dans leur ensemble, j'ai le sentiment d'avoir affaire à de plus en plus d'élèves qui n'ont ni culture, ni appétence littéraire. Je ne leur lance pas la pierre, du reste. Il existe une cause sociétale à cette désaffection : la concurrence des nouveaux médias et des réseaux sociaux, terriblement chronophages, mord logiquement sur le temps consacré à la lecture. Plus désolant encore, l'institution scolaire porte une lourde responsabilité dans ce recul. Depuis une vingtaine d'années, les réformes successives ont rogné sur l'enseignement du français, par mesures d'économies. Ainsi, depuis les années 1990, les élèves de seconde générale sont passés de 5 heures à 4 heures hebdomadaires de français. Cela peut avoir l'air anodin : mais perdre une heure de cours par semaine équivaut en définitive à supprimer deux mois de cours sur les dix que comporte une année scolaire ! Les élèves que j'envoie passer le baccalauréat auront perdu, sur leur cycle secondaire, une année de cours de français par rapport au lycéen que j'ai été. De telles lacunes ne sont pas anodines : fatalement, la littérature recule au lycée en même temps que les moyens qui sont alloués à l'enseignement des lettres.
Rois du monde était d’abord un roman en trois parties, devenu une trilogie, devenue une trilogie en quatre volumes… Mais jusqu’où irez-vous ?
Partis du pied des Alpes, des bandes de Celtes ont conquis la vallée du Danube, razzié la Grèce, ont franchi le Bosphore et fondé un royaume au cœur de l'Anatolie, la Galatie. Par appât de l'or, certains se sont même engagés comme mercenaires dans l'Égypte ptolémaïque. Je fais comme eux : j'avance, j'écris dans une dynamique migratoire…
Avez-vous l’intention de remporter un prix Imaginales à chacune de vos nouvelles séries ?
Pour l'heure, je ne projette aucune nouvelle série. Cela m'épargne bien des ambitions !
Merci !
Merci de m'avoir supporté jusqu'ici !

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