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Le Hobbit : l’autre critique est en ligne

Par Foradan, le lundi 17 décembre 2012 à 19:49:36

hobbit Après la critique de Gillossen, voici la mienne, à l’issue de deux visionnages pour me rendre compte des VF et VO, 2D et 3D.
Elle comportera de nombreux éléments risquant d’altérer la surprise du spectateur et s’attardera moins sur des critères purement cinématographiques.
En revanche, l’attention principale est portée sur les trois influences que j’ai ressenties et qui passeront probablement inaperçues pour un grand nombre de spectateurs.

Vos commentaires et vos questions sont les bienvenues sur le forum.

La Chronique

En sortant de la salle, je me suis senti décontenancé : que venais-je réellement de voir ? Quel était mon sentiment ? C’est si complexe que je dois l’exposer en 3 points :

1°un film, fait par Peter Jackson

2° un film, avec l’inspiration de ce qui s’est fait ces dix dernières années dans le multimédia

3° un film, qui part avec un livre de Tolkien à sa base et qui crée son propre chemin

Une suite à la trilogie

Pour celui qui connaît le travail de Peter Jackson sur sa trilogie de 2001-2003, la réflexion qui revient régulièrement est que tel plan, telle séquence, tel texte "fuyez pauvres fous, battez-vous (pour vos vies)" vient directement de La Communauté de l’Anneau, des Deux tours ou du Retour du Roi. Il y a un effet de "recyclage" que certains appelleront une signature, un fil rouge, une marque identitaire. Nous ne saurons jamais ce qu’aurait donné Guillermo del Toro sur ce projet, mais ce film est sans conteste l’œuvre de PJ, pour le meilleur et pour le reste.

Parce qu’au-delà des images et des intentions, j’ai ressenti comme s’il y avait une volonté, peut-être inconsciente, de refaire la trilogie d’antan avec les moyens de 2012. Ceci se retrouve dans des adaptations du scénario qui se heurtent à la cohérence du monde, des personnages qui franchissent les montagnes trop facilement alors qu’on voit Thorin & Cie peiner (comme sur le Caradhras, comme s’il n’y avait qu’une façon de montrer un voyage en montagne) ou l’Anneau tomber au doigt de Frodo (il ne faudra pas longtemps avant qu’un montage des deux scènes simultanées n’arrive sur la Toile).

Les paysages grandioses sont toujours là, la finition des décors est splendide, mais certains passages réussis perdent leur fraîcheur quand on réalise que les trolls font le remake de leur collègue de la Moria, et que cette même furia des nains surgissant à la rescousse se retrouvera dans la bataille de la falaise aux pins - pour un même résultat décevant.

Concernant les personnages, en passant de 9 marcheurs à 15, c’était un pari de donner une part à chacun ; on fera les comptes en 2014, mais cette année, tout le monde n’y a pas eu droit (quelqu’un a vu ou entendu Oin ? Ou Ori ?), reste que l’ensemble du casting est à sa place et dans le mouvement, même si Gandalf est moins imposant qu’il ne devrait, à croire que sa valeur est mise en doute.

Le multimédia

Un élément que je n’ai vu relevé par personne sauf ici, c’est que "Warner" possède aussi le MMORPG "le Seigneur des Anneaux online", sorti en 2007, toujours en développement de son histoire vers le Mordor (et des escapades aux quatre coins de la carte). Pour le joueur au regard attentif, il sera facile de reconnaître des plans de la Moria en Erebor, une cinématique de la visite des rois elfes dans la Moria pour admirer la splendeur du voisin nain, ou de repenser au labyrinthe de Gobelinville et ses ponts suspendus et ses tunnels. Certains mouvements et armes des nains et de leurs ennemis font échos à ceux qui se trouvent dans le jeu (mention spéciale pour les chevaucheurs wargs si vous longez l’Anduin vers le sud entre le champs du Celebrant et Parth Galen.)

Certains moments font d’ailleurs très "jeu vidéo", comme l’évasion de Gobelinville, comment ne pas toucher ses alliés en faisant de pareils moulinets à l’aveugle, tous partir dans la bonne direction, prendre le pont mouvant, couper la bonne corde, et surfer sur une passerelle dans le ravin. Je me demande ce que ressent le spectateur, mais le gamer lui, instinctivement, pense à une vidéo de démonstration d’un "raid 12 joueurs", avec boss phasé en deux temps et timer d’évasion en environnement mouvant (des extensions du jeu dédiées au hobbit sont en cours de finalisation pour une mise en ligne février 2013, tiens donc).

Ce jeu, et d’autres, s’est bâti notamment sur une identité graphique inspirée de la trilogie, et maintenant, c’est le film qui retrouve l’inspiration dans les autres média vidéo qui sont apparus ces dernières années, une sorte de retour aux sources, mais qui a aussi un côté fermé sur lui-même. Autant le néophyte peut s’émerveiller de tel décor, autant celui qui a comblé ces années d’attente par des jeux "d’après le film" se retrouvent tellement en terrain de connaissance que la surprise ne joue plus.

Que devient le livre de Tolkien ?

Certains passages sont très bien rendus, joués avec justesse, j’y ai retrouvé le plaisir de "la Communauté de l’Anneau", de voir telle scène tellement attendue.

Hélas, il n’est pas facile de mélanger les scénarii de PJ et consorts avec le livre. Même sans suivre le livre à la lettre, certaines scènes sont coupées, malgré la longueur du film - premier de sa trilogie- ce qui rend d’autant plus étrange ce qui suit. Comme Bilbo n’invite pas Gandalf pour le thé, il se fait envahir par des mafiosi russes (le maudit accent slavonisant dont Gimli avait été affublé en VF), rustres et sans manières (ils ont détruit la plomberie des toilettes de Cul de Sac, en plus de piller le garde-manger…), ce qui est presque un moindre mal par rapport à ce que l’on pouvait attendre après le traitement de Gimli au temps jadis, et on pourra toujours dire que Bilbo se sent pris en otage dans son propre smial.

L’insertion de scènes anciennes (les fameux "appendices du SDA" largement extrapolés à partir de quelques lignes) nous montrent la vie à Dale et Erebor avant l’arrivée de Smaug et la bataille d’Anazulbizar (dans la vallée du Nanduhirion pour ceux qui préfèrent) et c’est spectaculaire, à chaque fois. Hélas (bis), voilà un personnage qui se fait bien maltraiter alors qu’il n’en avait pas besoin. Thror est décrit comme "malade mental" à cause de son or, sans doute une façon de nous préparer au changement d’humeur de Thorin dans la dernière partie… sauf que dans son cas, c’est le dragon qui a "contaminé" le trésor. Du coup, Thror n’est plus celui qui s’évade par la porte secrète, il est celui qui mène une guerre pour récupérer la Moria par la force, là où avait péri en faisant une exploration de repérage ; du coup, voilà Thrain son fils qui disparaît en pleine bataille et Thorin qui se retrouve à jouer le rôle de Dain en affrontant Azog. Sauf qu’à la question de Bilbon (oui, ici, je reprend les noms du film), Thorin répond qu’Azog est allé mourir dans le trou duquel il est sorti…un trou ? Le royaume antique et sacré de la Moria, celui-là même pour lequel ils ont fait cette guerre l’ont emporté et… tiens au fait, pourquoi ne pas avoir profité de la situation pour entrer dans Khazâd-dûm ? Je passe sur Balin qui donne du "mon garçon" à Thorin et qui est visiblement son aîné (alors que c’est l’inverse, mais peu importe). Azog survit et met la tête de Thorin à prix, et le poursuit sans relâche. Avec un ennemi aussi farouche, et un dragon dans le viseur, Thorin peut-il au moins compter des alliés ?


Non, dans une scène (inspirée du MMORPG) qui voit Thranduil rendre hommage à Thror, on passe ensuite aux nains chassés par Smaug sous les yeux de Thranduil chevauchant un… élan, un caribou, un orignal ? avant de tourner les sabots, ce qui entraîne le ressentiment immortel de Thorin contre tous les elfes. On me dira que faute de pouvoir utiliser les éléments du Silmarillion pour la mésentente entre les nains et les elfes, il fallait trouver une explication. C’est oublier que le livre n’incluait aucune rivalité avec Elrond, et que l’emprisonnement par les elfes de la forêt tenait à la traversée de leur territoire, pas d’une vieille querelle.

                

Il est temps maintenant de parler du personnage de Radagast : prenant soin des animaux qu’il rencontre ("Sébastien !"), on l’avait déjà dans "le SDAO", mais avec une stature plus majestueuse. Là, quand le Conseil Blanc parle de lui, Saruman lui dénie sa confiance non pas pour son allure minable ou son traineau de lapins (en fait, si vous les regardez bien, ce sont des lièvres), mais parce qu’il mange trop de champignons et que ça lui jaunit les dents (et là, tout le monde se rappelle le "tu fumes un peu trop" de Merry à Pippin en Rohan). Mais Radagast est aussi celui qui a mené l’investigation de Dol Guldur en lieu et place de Gandalf, à se demander - puisque Thorin ne le fait pas - comment le magicien gris a obtenu la fameuse clé.

Concrètement, il y a de bonnes idées d’adaptation, l’arrivée des nains chez Bilbo, plus sans-gêne et envahissante que dans le livre montre bien ce que doit ressentir le pauvre petit hobbit. L’idée d’ajouter la recherche d’un vrai chez soi comme motivation supplémentaire pour des nains déracinés, errants est brillante. A côté de cela, les personnalités de certains personnages sont bien trop affectées, il était inutile de créer artificiellement un malaise entre elfes et nains, il est invraisemblable que le Conseil Blanc soit aussi décousu, et que Galadriel soit la seule à prendre l’ascendant (elle fait de la télépathie, de la divination, de la téléportation, tout ça pendant que Saruman parle tout seul et qu’Elrond… que fait-il au juste ?), et il est incohérent que Radagast comme Azog se retrouve à faire une course aux alentours de Fondcombe (d’ailleurs, il peut dire ce qu’il veut, avec des oreilles comme ça et une foulée pareille, ce sont des lièvres par chez moi) alors qu’ils viennent de l’autre côté des Monts Brumeux. Le premier acte de bravoure guerrière aurait dû être pendant le sauvetage des araignées (la surprise ne jouera plus maintenant qu’on les a aperçues) alors que là, il vient défier un Azog albinos comme s’il fallait absolument que le héros éponyme se montre au grand jour dans le premier film.

                  

En fait, de nombreuses scènes seraient assez réussies et divertissantes si le titre et les noms des personnages étaient différents : je ne prendrais que l’extraordinaire agilité des ninjas… ou des nains, on plaint Gloin d’avoir eu un fils si empoté que le Gimli de la trilogie, quand on voit Kili parer des flèches avec son épée, puis avec les petits barreaux d’une échelle, avant de détrôner Legolas au tir de précision. Non que les nains de Tolkien soient de piètres archers (Thorin est l’auteur de plusieurs tirs prodigieux dans le livre), mais qui peut croire que le dragon ait pu envahir un royaume gardé par tant de ninjas… de nains ? Je passe sur les augures des oiseaux qui s’en retourneraient vers la montagne (quel est l’ornithologue qui les voit partir et arriver ?), ou sur le papillon messager qui parle aux aigles (encore…).

Le public autour de moi était majoritairement enjoué, enthousiaste, prêt à le voir et revoir. Pour ma part, j’ai eu un sentiment mêlant ce que j’avais ressenti à la fin de "la Communauté de l’Anneau" et après "les Deux tours", tentant de discerner les bonnes idées (car il y en a) du tellement superflu (et il y en a).

Si le film raconte les aventures épiques et grandioses des nains ninjas qui chassent le rêve de retrouver leur foyer, malgré la haine d’un Orque albinos rancunier et un malaise de l’ordre du monde que trop peu perçoivent, c’est un très bon film d’action et d’aventures. Si le film est une suite du travail de Peter Jackson sur sa précédente trilogie, la continuité est présente sans discussion. Si le film veut illustrer le livre de Tolkien, il prend autant de libertés que les deux précédentes éditions de 1966 et 1977 ou que les différents illustrateurs qui se sont penchés sur cet univers.

La marche est étroite entre les exigences de spectaculaire et le suivi d’une philosophie ; la bonne nouvelle, c’est que ce film raconte l’histoire de manière si différente que le lecteur assidu n’est pas au bout de ses surprises et que le film ne remplacera pas le livre pour connaître la véritable histoire.