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Passing Strange

ISBN : 978-236629480-4
Catégorie : Aucune
Auteur : Klages, Ellen

San Francisco, 1940. 
Six femmes, avocate, artiste ou scientifique, choisissent d’assumer librement leurs vies et leur homosexualité dans une société dominée par les hommes. Elles essayent de faire plier la ville des brumes par la force de leurs désirs… ou par celle de l’ori-kami. Mais en science comme en magie, il y a toujours un prix à payer quand la réalité reprend ses droits.

Critique

Par Izareyael, le 08/01/2020

Dans sa version originale, parue aux États-Unis en 2017, Passing Strange a été distingué notamment par un World Fantasy Award, un British Fantasy Award et des nominations au Nebula et au Locus. La traduction française, publiée par ActuSF presque trois ans après dans une édition augmentée d’une nouvelle et d’un entretien inédit avec Ellen Klages, est pour sa part restée très discrète. On ne peut que le regretter, car c’est une lecture émouvante, forte et terriblement humaine.
Cette novella compte moins de deux cents pages, mais après les deux premiers chapitres qui se déroulent à notre époque, quelques-unes seulement suffisent à l’autrice pour nous plonger dans une atmosphère bien particulière. Nous sommes dans le San Francisco queer en 1940, auprès d’un groupe de femmes lesbiennes ou bisexuelles dans une société sexiste et homophobe qui se prépare à la Seconde Guerre mondiale. Dans une reconstitution très soignée, sans lourdeurs ni didactisme excessif, Ellen Klages fait ressentir à ses lecteurs la situation tragique de ses héroïnes. Elles tentent bien de s’en sortir, mais la peur est omniprésente, celle de se faire arrêter et de voir sa vie détruite pour des choses qui paraissent insignifiantes dans le San Francisco de 2019, comme ne pas porter assez de vêtements féminins sur soi ou avoir envie de vivre librement un amour lesbien plutôt que de se soumettre à la norme du mariage hétérosexuel. Les injustices et les discriminations abondent, qu’elles soient racistes ou sexistes : Helen est avocate mais ne peut trouver de clients car personne ne veut d’une avocate asiatique ; Babs ne pourra jamais prétendre à un poste de professeur malgré son doctorat et doit se faire envoyer son courrier chez sa sœur plutôt qu’au domicile qu’elle partage avec sa compagne…Les six protagonistes de Passing Strange n’adoptent pas pour autant une posture victimaire et plaintive. Fortes et déterminées, ce sont simplement des femmes prises dans leur époque, qui tentent d’y trouver leur place et de s’arranger au mieux de l’inévitable intolérance des autres. Se soutenir, se protéger, s’entraider, voilà qui les intéresse plus : c’est ensemble qu’elles veulent faire face à la société et sa violence.
Certes, le mystère qui nous est présenté au début du roman tourne autour d’une histoire d’amour, mais c’est bien l’amitié qui est véritablement au cœur de cette histoire. La romance est d’ailleurs assez peu convaincante, bien moins touchante en tout cas que le récit de la sororité de ces femmes non conformistes et solidaires face à des lois et des conventions sociales arriérées. On risque d’ailleurs de rester un peu frustrée par la fin de la novella, qui se concentre sur la résolution du mystère et donc sur le couple qu’il concerne, car l’on a fini par trouver plus d’intérêt au groupe d’amies. À vous de voir d’ailleurs comme vous prendrez le tout dernier chapitre, explicitation inutile de ce qui n’avait pas besoin de l’être ou choix audacieux de l’autrice de rompre avec le ton de cette conclusion douce-amère.
Et la fantasy dans tout cela, me demanderez-vous ! Eh bien, c’est simple : si ce que vous aimez, ce sont les grandes démonstrations de magie ostentatoire, vous risquez fort de ne pas apprécier Passing Strange. La magie est bien présente et même cruciale dans la novella d’Ellen Klages, mais elle est aussi très discrète. Dans la nouvelle « Caligo Lane » qui suit le roman dans l’édition d’ActuSF, l’approche est différente : on assiste à l’élaboration d’un sortilège dans tous ses détails jusqu’aux plus terre-à-terre, mais ce n’est qu’une façon de voiler la terrible tragédie que l’on découvre finalement.
Cette subtilité, cette poésie dans le drame, c’est tout le talent d’Ellen Klages. Son écriture simple, directe, sans fioritures, laisse toute la place aux personnages et à leurs tourments, exprimés avec désespoir ou avec humour. Elle insuffle ainsi beaucoup d’humanité au roman, rendant dans un style d’une grande douceur la grande violence du récit.
Un court roman qui laisse difficilement indifférente et une autrice dont on attend avec intérêt d’autres parutions francophones.

7.5/10

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