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Un entretien inédit avec Aliette de Bodard

Par Gillossen, le mercredi 18 janvier 2017 à 14:45:00

CouvertureAliette de Bodard vient de faire son grand retour en français la semaine dernière, avec la parution de son dernier roman en date chez Fleuve Editions.
D'ailleurs, un concours est actuellement en cours sur un site appelé Elbakin.net, avec dix exemplaires en jeu. Mais afin de mieux vous présenter cette auteure, voici maintenant une interview, qui n'est cela dit pas la première sur le site. Roman, nouvelles, écriture, traduction, milieu SFF, réseaux sociaux, les sujets abordés ne manquent pas, le tout au passage sans spoilers.
Merci encore à Aliette pour sa disponibilité !

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L'entretien

Fleuve Editions lance ce mois-ci la traduction du premier tome de votre nouveau cycle, Dominion of The Fallen, avec La Chute de la Maison aux Flèches d’Argent. Comment pourriez-vous le présenter aux lecteurs ?
La Chute de la Maison aux Flèches d’Argent se passe à Paris, mais dans une ville un peu différente de la nôtre, où la première guerre mondiale a eu lieu entre maisons de magiciens, et où se côtoient anges déchus, alchimistes, sorciers et dragons. La ville est en ruine suite à la guerre, et les combats ont été remplacés par une paix de guerre froide aux multiples intrigues. Le roman suit plusieurs personnages rattachés à la Maison aux Flèches d'Argent, sur l'Ile de la Cité : une alchimiste accroc à une drogue qui lui ravage les poumons, un étranger de l'Annam, prisonnier de la Maison et faisant tout pour s'en échapper, et la Déchue qui s'est retrouvé à diriger la Maison après la disparition de son fondateur, et qui tente désespérément de garder la Maison en vie...
J'ai voulu ce roman comme une fusion des textes du XIXè siècle que j'avais adoré en tant qu'enfant (Les Misérables, Le Comte de Monte Cristo...), des épopées fantastiques avec personnages en nuances de gris comme celles de David Gemmell, et de l'atmosphère fantasmagorique de mangas comme Black Butler et Full Metal Alchemist, que j'aime beaucoup car ils conjuguent une vision originale d'un cadre d'inspiration européenne et de la magie dangereuse, dont le coût à payer s'avère terrifiant.
Le choix d’un cadre parisien s’est-il imposé dès le début à vos yeux ? Pensez-vous que Paris reste « fascinant » par exemple pour les lecteurs anglo-saxons et donc un atout pour vous ?
J'ai choisi Paris parce que j'y habite depuis un moment, et que je voulais écrire quelque chose qui se passe dans un univers raisonnablement familier (certes, la ville de La Chute de la Maison aux Flèches d'Argent a quand même pas mal changé, avec Notre-Dame en ruine et la Seine noire de résidus magiques!). Et puis ça m'a donné l'occasion de me documenter sur l'histoire de la ville, particulièrement à la Belle Epoque et dans l'Entre-deux-guerres, ce qui a été super intéressant (une des parties que je préfère dans l'écriture est la phase de documentation avant le premier jet, où j'apprends généralement plein de choses que j'ignorais).
Je pense que le cadre est une sorte d'arme à double tranchant : pour quelqu'un qui n'y habite pas comme un lecteur anglo-saxon, il y a une fascination exercée par la Ville des Lumières. Par contre, le lecteur a aussi une idée toute faite de ce que devrait être la ville ou de ce que devrait être le livre : j'ai eu pas mal de critiques qui attendaient plus de descriptions, à la manière d'un carnet de route ou d'un guide de voyage, et ce n'est pas du tout le livre que je voulais écrire : pour mes personnages Paris n'est pas fascinant ou exotique, mais simplement la ville où ils habitent, donc ils ne vont pas s'épancher en descriptions dans les moindres détails !
Le tome 2 sortira en avril en anglais et la traduction en français est d’ores et déjà lancée. En quoi diffère-t-il du premier, sans vouloir trop en dire, bien sûr ?
Le tome 2 est centré sur une autre Maison, la Maison Aubépine, dans le Sud-Ouest de Paris (grossièrement vers Auteuil). Il peut se lire de manière autonome, comme le premier, mais il suit certains des mêmes personnages : l'alchimiste Madeleine, l'ex-immortel annamite Philippe, et Asmodée, l'ange déchu qui est le chef de maison. C'est un tome avec une intrigue différente, qui suit d'une part une mission diplomatique en terrain ennemi, dont le but est de négocier une alliance clé pour la Maison, et d'autre part des disparitions mystérieuses dans la communauté annamite de Paris, du côté de la Goutte d'Or. Et toujours au rendez-vous, intrigues diplomatiques et amoureuses, luttes de pouvoir, et magie mystérieuse... (et il est extrêmement difficile de faire un résumé qui n'en dise pas trop !)
Avec ce nouveau cycle, vous avez multiplié les nominations et/ou les prix, votre éditeur français aimerait vous installer pour de bon dans le paysage « local »… Avez-vous eu, ou avez-vous présentement le sentiment de franchir un cap ?
Je dois avouer que non, pas trop, du moins pas en terme de maison d'édition! Par contre, c'est un roman assez différent pour moi : beaucoup plus ambitieux (ma première trilogie était à la première personne avec un univers beaucoup moins vaste et moins de personnages) et aussi beaucoup plus personnel (évidemment qu'il n'est pas biographique, mais il y a quand même des éléments qui sont beaucoup plus proche de moi: le cadre parisien, la présence de la culture vietnamienne...). Tout ça fait que je suis un peu plus inquiète sur l'accueil du lectorat. (d'un point de vue personnel, j'ai dévoré la collection Pocket SF quand j'étais gamine, donc ça me fait tout drôle d'être publiée par le même éditeur !)
« La Chute… » est un roman pétri d’influences diverses, aussi bien philosophiques, culturelles, que… culinaires ! Là aussi, était-ce une démarche volontaire de votre part ou cela s’est-il fait naturellement ?
Ça s'est fait assez naturellement: la nourriture a pour moi une grande importance--non seulement le fait de manger mais tout ce que cela implique: les repas comme rassemblements familiaux et communautaires, la place de certains plats comme souvenirs (encore aujourd'hui, l'odeur de l'ail sur les mains m'évoque le souvenir de la cuisine de ma grand-mère, et celle du nuoc mam de multiples réunions de famille). Je me sers par conséquence beaucoup de la cuisine, des repas et des plats dans mes romans et nouvelles, et "La Chute..." n'y fait pas exception !
Originellement, cependant, il y avait juste le côté "nostalgie" de la nourriture chez Philippe, à qui les plats de l'Annam manquaient. Mon éditeur américain, Jessica Wade, a voulu que je rajoute des scènes qui puissent solidifier la relation entre Philippe et la jeune Déchue Isabelle : de telles scènes devaient être des moments de partage et de calme, à l'opposé de scènes d'action qui ont un gros suspense mais qui ne révèlent pas forcément assez sur les personnages. Il s'est trouvé qu'à ce moment-là, j'étais en train d'apprendre comment faire du pain (principalement en autodidacte), et j'ai donc assez naturellement créé des scènes entre ces deux personnages qui avaient lieu dans la cuisine, au moment où Philippe enseignait à Isabelle comment pétrir la pâte: tous les conseils qu'il lui donne sont corrects, pris directement dans mes livres de cuisine !
De mon côté, j’ai traduit « La Chute »… avec beaucoup de pression, sachant que votre langue maternelle est le français. Chose rare, vous pouvez donc juger de la traduction française de vos romans. Est-ce une sensation particulière de redécouvrir son texte dans une autre langue, mais une langue que l’on maîtrise véritablement ?
C'est une sensation assez bizarre, pour être honnête : j'ai vraiment l'impression que quelqu'un d'autre a pris mon intrigue, mes personnages et une partie de mes mots et a produit quelque chose de différent avec--c'est vraiment le traducteur en tant que co-auteur. Il y a aussi des passages entiers que je redécouvre car je ne me souviens pas forcément de tout, et ce sont des choses différentes qui m'attirent l'œil en anglais ou en français, car je n'ai plus forcément la même relation au texte.
C'était aussi fascinant de discuter par mail avec vous, de voir qu'est-ce qui pouvait bloquer au niveau de la traduction ou soulever des interrogations, qui ne sont pas des choses auxquelles je pensais d'entrée de jeu. Le tutoiement/vouvoiement, par exemple, est une question à laquelle je m'attendais (et qui est toujours passablement compliqué quand il y a plusieurs personnages, plusieurs contextes...), mais je ne pensais pas à la difficulté de traduire un terme comme "construct", par exemple (sachant qu'il fallait faire la différence avec "chimère" qui était aussi utilisé par ailleurs dans le roman). Et il y a toujours ce moment embarrassant où le traducteur pose des questions sur des erreurs non corrigées en version anglaise : c'est super d'avoir une telle précision, mais je me sens un peu mal qu'on n'aie pas su les corriger avant...
Vous êtes très active sur Twitter et n’y parlez pas forcément que de littérature, mais aussi de politique, de cuisine… Est-ce votre outil de communication préféré ?
J'aime beaucoup twitter principalement à cause de la communauté : écrire c'est toujours une activité un peu solitaire, et interagir avec d'autres écrivains, critiques, lecteurs, etc. m'aide quand même beaucoup à ne pas me sentir en autarcie. Et aussi pour d'autres choses: me tenir au courant de ce qui sort, de ce qui se passe dans le milieu (d'autant que j'habite en France donc pas forcément au contact du milieu anglo-saxon), et aussi poser des questions : pour le tome 2 j'ai eu pas mal de termes à traduire du français à l'anglais et j'ai "essayé" pas mal de traductions potentielles auprès d'anglophones pour voir ce que ça donnait ("mouroir", qui est juste impossible à traduire, et "bateau-lavoir", qui n'est pas mal non plus). Après, les 140 caractères j'avoue que je ne suis pas forcément fana, ça rend les conversations un peu difficiles dès qu'elles passent le cap du simpliste.
Je suis aussi sur Facebook mais de manière beaucoup plus épisodique : j'aime bien la communauté mais paradoxalement je trouve que c'est beaucoup plus difficile de suivre ce qui se passe, et que la teneur y est aussi assez différente, plutôt orientée personnelle que mélange personnel/professionnel qu'il y a sur twitter (après c'est sûrement dû aux gens qui je suis sur les deux !).
Dans une précédente interview, vous nous aviez expliqué que le format nouvelle n’était pas forcément si naturel que ça pour vous. Mais vous continuez à vous illustrer avec bonheur dans ce domaine. Avez-vous trouvé la formule qui vous convient dans ce format ?
Je ne pense pas qu'il y ait de formule: en tout cas, ça fait plus de dix ans que j'en écris et je n'ai toujours pas trouvé! (et je pense que le jour où je pense avoir trouvé c'est assez mauvais signe que je suis en train de perdre en créativité et en souplesse d'esprit).
Pour moi la nouvelle reste assez différente du roman dans le sens qu'il y a moins de place pour développer un univers, des personnages et une intrigue: généralement, je trouve que je peux développer un de ces pans en détail, laisser un deuxième pan en traits plus grossiers, et le troisième pan est quasi-invisible ou passe carrément à la trappe. Par contre, avec une nouvelle je me sens beaucoup plus libre d'expérimenter, de tenter des façons de raconter différentes, des points de vue originaux: on peut aussi faire ça dans un roman, mais ça demande beaucoup plus de virtuosité pour le maintenir tout le long du texte.
Une nouvelle pour moi c'est l'équivalent d'un "gut-punch" : une impression rapide, quelque chose qui doit marquer vite et bien. Alors qu'un roman c'est vraiment quelque chose de différent, qui se dévoile au fur et à mesure, et l'impression finale qu'il laisse au lecteur est justement issu de ce processus de lente immersion. On peut aussi faire le même effet avec un roman (je pense par exemple à la fin de L'Usage des Armes de Ian M. Banks), mais c'est une construction très différente, qui rassemble plein de petits indices et de petites tensions qui montent en un seul impact, alors qu'une nouvelle n'est quasiment que de l'impact, par manque de place.
En parlant de nouvelles, vous avez aussi été publiée l’an passé en France dans la revue Angle Mort, avec L’Ange au cœur de la pluie, et vous le serez également dans l’anthologie Gentlemen mécaniques, à paraître le mois prochain. Pourriez-vous nous dire quelques mots sur ces deux textes en particulier ?
L'Ange au cœur de la pluie est une nouvelle que j'avais originellement écrite pour une anthologie de textes sur le diable qui ne s'est finalement jamais faite: c'est une histoire de fantasy dans un cadre plus moderne, d'ambiance proche du réalisme magique, sur les migrations, les souvenirs et le sentiment d'appartenance à un lieu. Et pour l'anthologie Gentlemen Mécaniques, le texte est "Mémoires de bronze, de plumes et de sang", qui est une nouvelle de steampunk aztèque, également sur la guerre mais plutôt du point de vue des soldats de retour du front, et sur les dieux, la cruauté et le prix à payer pour la paix.
Vous n’hésitez pas d’ailleurs à aborder votre processus créatif sur Twitter ou ailleurs. Est-ce une volonté de lever le voile sur les coulisses de la création, un « besoin » ?
C'est à la fois un besoin de partager des frustrations et des réussites avec d'autres écrivains, comme je mentionnais plus haut, mais également une volonté de partager ce que j'ai appris. J'ai eu beaucoup de chance, tout au long de ma carrière, de recevoir des conseils d'autres auteurs de SF/Fantasy comme Tim Powers, Mary Robinette Kowal, Kate Elliott, et je suis très consciente du fait que c'est beaucoup de travail d'apprendre à écrire, de se débloquer et de trouver une façon de travailler qui marche pour soi. Je ne dis pas détenir la vérité absolue (et je pense même que pour tout conseil, un écrivain se doit de se demander s'il lui est applicable), mais j'ai espoir que partager mon processus puisse être utile à d'autres écrivains.
Vous qui êtes finalement très impliquée dans les débats SF/Fantasy du marché anglais/américain, comment a évolué celui-ci au cours de ces dernières années ? La question des minorités semble au cœur des préoccupations.
Il y a eu pas mal d'évolutions ces dernières années: la question des minorités et de représentation au sein du marché, sur laquelle il y a eu un progrès marqué (de plus en plus de nominations pour des prix prestigieux, de plus en plus de romans et textes, même si au global ces romans se vendent moins que les "classiques" et sont relégués, délibérément ou bien plus souvent inconsciemment, au rang de niche). Il faut voir qu'en grande majorité cela reste la représentation de minorités anglo-saxonnes : il y a une conscience balbutiante du manque de représentations de gens en dehors du monde anglo-saxon "occidental", ne serait-ce que des endroits comme Singapour ou l'Inde, et encore plus quand il s'agit de traductions d'autres langues. Le Problème à Trois Corps de Liu Cixin et "The Day the World Turned Upside Down" de Thomas Olde Heuvelt avaient fait un doublé historique en gagnant les deux premiers Hugos en 2015 pour des œuvres traduites, mais il faut noter néanmoins qu'en 2016 on est revenu à des œuvres de langue anglaise au palmarès: il est encore bien trop tôt pour voir si c'est une tendance pérenne, bien qu'il y ait des signes encourageants comme la présence de plus en plus d'auteurs chinois dans les pages de magazines tels que Clarkesworld ou F&SF, et la publication ou re-publication en anglais de plus de traductions.
Il y a aussi tout un pan très vivant de SF et de fantasy qui se fait au niveau du marché pour jeunes adultes, avec un lectorat qui recoupe le lectorat adulte mais qui est bien plus large, et pareillement des choses très intéressantes qui se font au niveau des séries (anglo-saxonnes comme The Expanse, Orphan Black, Doctor Who - l'épisode 11 de la saison 9, "Heaven Sent" est juste hallucinant--mais aussi nordiques - j'avoue avoir un faible pour Real Humans, une série suédoise sur l'intégration des robots dans la société), et d'autres médias comme les mangas et anime (j'ai beaucoup de retard sur les nouveautés dans le domaine donc je vais éviter de citer des vieilleries!). Et sûrement beaucoup d'autres sujets que j'oublie!
Comment gérer justement sa présence et par extension sa promotion sur le net, histoire de se « faire voir », mais sans trop en faire ?
Ah ça, je ne sais pas trop. J'avoue que je fais partie des gens qui ont tendance à ne pas assez en faire : en 2015 j'ai écrit plusieurs posts de blog qui se sont propagés comme une traînée de poudre sur le net, et c'est uniquement à posteriori que je me suis rendue compte que je n'avais jamais mis en exergue mon propre livre à proximité de ces posts. Je conçois plutôt ma présence sur le net comme une façon de partager ce que je fais, ce que j'apprécie, de partager ce que font les autres, et je ne fais que très peu de promotion de mes œuvres, que ce soit sur twitter ou facebook (mon site web est un peu différent: je pars du principe que les gens qui le visitent veulent savoir ce que j'écris et comment obtenir des dédicaces etc.).
Trouvez-vous encore le temps de lire pour le plaisir ?
J'ai pas mal de temps de trajet pour aller au travail tous les jours, donc j'en profite pour emporter ma liseuse: pas mal de mes lectures sont des manuscrits pour des amis ou donner un avis, mais je trouve encore le temps de lire par plaisir. Dernièrement j'ai beaucoup apprécié le dernier du Cycle d'Elantra de Michelle Sagara, Cast in Flight, une série qui se passe dans une ville où de nombreuses races cohabitent (les personnages sont super, et les différentes races ont des us et coutumes très différentes des classiques elfes, nains...). J'ai aussi aimé le dernier roman de Max Gladstone, Four Roads Cross, dans un univers où les magiciens prennent leur pouvoir des contrats qu'ils passent, et où les duels sont résolus au tribunal.
Avez-vous un défi, un souhait, etc, pour cette année 2017 ?
Trouver suffisamment de temps pour tout faire, ce qui n'est pas gagné avec deux jeunes enfants, un travail à (quasi) plein temps et pas mal de travail côté écrivain !

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