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Quand Terry Pratchett rencontre Dieu !

Par Lisbei, le lundi 14 juillet 2008 à 16:13:47

Je passe mon temps à créer des dieux, et voilà que je me mets à croire qu’il pourrait bien en exister un, déclare l’auteur de fantasy Terry Pratchett.
Lorsqu’il était enfant, Terry Pratchett posait des questions sur tout, mais ne recevait pas toujours les réponses qu’il espérait. Le grand auteur de fantasy a grandi sans croire en l’existence d’une divinité suprême, jusqu’au jour où l’univers s’est dévoilé à lui alors qu’il se préparait à participer à un talk-show.
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Interview traduite

Une rumeur circule en ce moment selon laquelle j’aurais trouvé Dieu. Je ne suis pas certain que cela vienne du fait que j’ai déjà du mal à trouver mes clés, alors qu’il y a des preuves évidentes de leur existence.
Mais il est vrai que dans une interview que j’ai donnée récemment, j’ai décrit une journée mouvementée où j’ai soudain eu un sentiment intense que tout ce que je faisais avait un sens et que les choses autour de moi se déroulaient comme elles le devaient.
C’était comme le souvenir d’une voix, et c’est arrivé enveloppé dans sa propre petite bulle de tranquillité. Je ne suis pas habitué à ce genre de chose.
En tant qu’écrivain de fantasy, je crée de nouveaux dieux ou de nouvelles philosophies pratiquement à chaque livre (je suis assez fier d’Annoia, la déesse des Choses qui Restent Coincées dans Les Placards, dont le temple traîne là où on retrouve les restes hors d’usage de fouets ou de spatules tordues. En fait, il semble qu’elle soit aussi à l’œuvre dans notre monde).
Mais depuis que je suis atteint de la maladie d’Alzheimer, je passe mes longues promenades hivernales à me demander ce en quoi je crois, si je crois en quelque chose.
J’ai lu l’Ancien Testament en entier quand j’avais 13 ans, et j’en ai été horrifié. Quelques mois plus tard, j’ai lu L’Origine des Espèces, en hallucinant légèrement parce qu’à ce moment-là j’étais au lit avec une bonne grippe. En dépit de ça, ou peut-être à cause de ça, c’était parfaitement clair et sensé.
Dès que j’ai eu la permission de sortir à nouveau, j’ai emprunté la suite et même en ce temps-là, ce qui m’a frappé c’est que Darwin avait loupé son coup avec le titre. Si seulement un bon publicitaire lui avait dit que The Ascent of Man (ndt : le titre anglais de La filiation de l’homme est The Descent of Man, donc Pratchett joue sur l’opposition descent/ascent, ce qui n’est guère traduisible en français) était plus vendeur, peut-être qu’il n’y aurait pas eu un tel tollé.
L’évolution était beaucoup plus excitante à mes yeux que la théorie biblique. Qui ne préfèrerait pas être un singe qui s’est élevé plutôt qu’un ange qui est tombé ? A mes yeux d’enfant, chaque jour venait confirmer la théorie de Darwin. Il ne fallait pas grand-chose pour nous faire régresser d’un coup au stade de singes.
Par contre, j’ai beaucoup aimé le Nouveau Testament. Jésus avait beaucoup de bonnes choses à dire, et en ce qui concernait son père, il devait être tenu en grande estime par la communauté étant donné qu’il travaillait avec du bois, un matériau qui ne devait pas être si répandu que ça en Palestine.
Mais je n’ai jamais pu considérer les deux testaments comme un seul récit cohérent. De plus, à ce moment-là je lisais de la mythologie pour le plaisir, et j’étais tombé sur le Folklore dans l’Ancien Testament de Sir James G. Frazer, une réjouissante entreprise de démolition dans un gant de velours comme on n’en fait plus.
Et à 14 ans j’étais trop brillant pour mon propre Bien (ndt : jeu de mot de Terry sur for my own God / for my own good).
Je ne trouvais jamais de réponses, voyez-vous. Peut-être que je posais les mauvaises questions, ou que j’étais de la mauvaise sorte d’enfant, même lorsque j’étais encore en primaire.
J’étais déconcerté par le fait que, si l’on en croyait l’hymne, il y avait une verte colline très lointaine "sans mur d’enceinte". Qu’y avait-il de si surprenant à ce qu’une colline n’ai pas de mur ? Si seulement quelqu’un avait pu m’expliquer…
Et ç’était tout comme ça, il n’y avait jamais la moindre explication.
J’ai demandé à l’une de mes professeurs qu’est-ce qui était l’opposé d’un miracle et elle, sans réfléchir, je pense, m’a répondu que c’était un acte de Dieu.
Il ne faut jamais dire ce genre de chose à un enfant qui deviendra un écrivain ; nous avons la mémoire longue.
Mais j’avais posé cette question parce que ma mère m’avait raconté l’histoire de deux familles qu’elle connaissait et qui vivaient dans l’East End, à Londres. Ils vivaient dans deux maisons mitoyennes. La fille de l’une des deux familles devait se marier avec le fils de l’autre, et la veille du mariage une bombe allemande a tué les membres des deux familles qui se trouvaient dans ces maisons en une seule fois, sauf le frère du marié, un marin qui est arrivé à temps pour tenter de déblayer les décombres à mains nues.
Comme nombre des histoires qu’elle m’a racontées, celle-là a une un énorme impact sur moi. Je pensais qu’il s’agissait d’un miracle. C’était exactement la même forme qu’un miracle. C’était juste … l’inverse.
Le marin a-t-il remercié son dieu de ce que la bombe l’ai manqué ? Ou l’a-t-il maudit pour ne pas avoir manqué sa famille ? Si le marin rendu grâce, n’a-t-il pas trahi sa famille ?
Si Dieu en avait sauvé un, il aurait pu sauver les autres, non ? Après tout, est-ce que ce n’est pas Dieu le responsable ? Pourquoi agit-Il comme s’Il ne l’était pas ? Veut-Il que nous fassions comme s’Il ne l’était pas ?
Quand j’étais enfant j’avais une image très claire du Tout-Puissant : Il avait une queue-de-pie et des pantalons à fines rayures, des cheveux noirs gominés et un nez aquilin.
Pour tout dire, j’étais probablement un enfant étrange, et je me demande ce qu’aurait été ma vie si j’avais rencontré un théologien potable à l’âge de neuf ans.
Il y a environ cinq ans, cet enfant s’est réveillé en moi, et j’ai commencé à travailler sur un livre, qui verra bientôt le jour sous le titre de Nation. Il m’est venu en une nuit, pratiquement dans les moindres détails.
Il se passe dans un monde qui ressemble beaucoup au nôtre, au moment d’une éruption qui ressemble beaucoup à celle du Krakatoa, et au centre de mon livre, un garçon de 13 ans, qui se retrouve orphelin, hurle vers ses dieux pour avoir des réponses alors qu’il n’a pas pleinement compris quelles sont les questions.
Il les hait trop pour ne pas croire. Il a dû enterrer sa propre famille ; il n’est pas prêt à rendre grâce à qui que ce soit. Et je l’ai regardé tenter de construire une nouvelle nation et une nouvelle philosophie.
Le créateur nous a donné l’intelligence pour prouver qu’il n’existe pas, dit-il comme un vieux sage. Il vaut mieux construire un sismographe que vénérer le volcan.
Je suis d’accord. Je ne crois pas. Je n’ai jamais cru, pas en des vieilles barbes dans les cieux.
Mais j’ai été élevé traditionnellement au sein de l’Eglise Anglicane, ce qui signifie que si aller à l’église ne figurait pas dans le planning du dimanche de ma famille, pratiquement tous les 10 Commandements étaient suivis d’instinct et une atmosphère de raison, de gentillesse et de décence dominait.
La foi n’était jamais mentionnée à la maison, mais les bonnes actions étaient enseignées chaque jour par l’exemple.
C’est peut-être pour cela que je n’ai jamais détesté la religion. Je pense qu’elle a quelque chose à voir avec notre évolution.
Je ne suis pas très en faveur de l’école de pensée "la religion est la cause de la plupart de nos guerres", parce qu’il est évident que ces guerres sont le fait d’hommes fous, manipulateurs et avides de pouvoir qui se servent de Dieu pour masquer leurs ambitions.
Je compte des croyants de toutes sortes au nombre des mes amis. Certains d’entre eux prient pour moi. Je suis heureux qu’ils aient envie de le faire, j’en suis vraiment heureux, mais je pense qu’il vaut mieux parier sur la science.
Que devais-je faire alors de cette voix qui m’a parlé récemment alors que je me dépêchais de me préparer pour un nouveau tour sur le fauteuil d’un talk-show ?
Plus précisément, c’était le souvenir d’une voix dans ma tête, et cela me disait que tout était OK et que les choses se déroulaient comme elles le devaient. Pendant un moment, le monde était paisible. D’où cela pouvait-il venir ?
De moi, en fait, de la part qui est en chacun de nous et qui, pour ma part, est responsable de l’ébahissement qui m’a saisi la première fois que j’ai entendu le Spem In Alium de Thomas Tallis (ndt : pièce de musique sacrée pour 40 voix, le plus célèbre morceau de ce compositeur), de l’exaltation que j’ai ressentie ce jour de février dernier lors d’une promenade quand la lumière du soleil couchant a transformé un champ fraîchement labouré en lac de couleur rose vif ; je pense que c’est ce qu’Abraham a ressenti sur la montagne, comme Einstein le jour où il a découvert que E=mc2.
C’est ce moment, cette courte révélation quand l’univers s’ouvre et nous révèle quelque chose, et à cet instant nous avons un aperçu d’un ordre plus grand que le Paradis, et qui, enfin, est hors de portée de Stephen Hawking. Cela n’exige pas la vénération, mais, à mon avis, récompense l’intelligence, l’observation et les esprits curieux.

Je ne pense pas avoir trouvé Dieu, mais j’ai peut-être aperçu l’endroit où naissent les dieux.

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