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Pouvoir et autorité en fantasy épique

Par Gillossen, le lundi 25 octobre 2010 à 09:50:25

RandS'il y a bien des débats à mener sur le fond concernant la fantasy et ses thématiques, il y a un élément important qui n'est pas forcément le plus sujet à discussion, et cet élément n'est autre que le traitement du pouvoir et de l'autorité dans le genre qui nous intéresse.
Et pourtant, les rois, les guerres, les dieux, les révoltes et les conflits à l'échelle d'un monde entier ne manquent pas en fantasy ! L'article traduit ci-dessous nous donne donc l'occasion d'y revenir.
A vous ensuite de nous faire part de vos propres réflexions sur la question sur le forum ! Attention, car l'article contient un certain nombre de spoilers concernant plusieurs cycles.

L'essai proprement dit

A l’origine, de nombreuses œuvres du genre épique semblent traiter de la possession et de la distribution du pouvoir et de l’autorité, que ce soit le pouvoir sur une famille, une autre personne, une affaire, une religion, un royaume, un empire ou tout un monde. Les confrontations de ces personnages avec des buts différents, recherchant (ou évitant) le pouvoir dirigent beaucoup de créations du genre.

Dans la mythologie de la Terre du Milieu de Tolkien, le conflit de pouvoir prend place entre les forces pas-toujours-clairement-définies du « bien » et du « mal », conduit par la trahison du Vala (dieu) Melkor/Morgoth envers Ilúvatar, le créateur de l’univers. Cet affrontement résulte de la volonté de Melkor de contrôler le développement du monde créé par Ilúvatar, Arda. Que Melkor soit un dieu avec d’immenses pouvoirs sur le monde n’est pas suffisant, il devrait être la force ultime de l’univers et n’aura de cesse que d’avoir atteint ce but. Cependant à mesure de l’avancement du Silmarillion, Melkor est continuellement diminué en pouvoir et en stature, pouvant au départ affronter Ilúvatar lui-même, pour après être blessé physiquement lors d’un combat singulier avec le roi des elfes Fingolfin. Il perd jusqu’à son nom de dieu, devenant Morgoth l’accusé avec l’avancement du livre et de la Guerre des Joyaux, avant de perdre tous ses pouvoirs quand il est jeté dans le néant. L’amoindrissement et la défaite de Morgoth permettent à Sauron de prendre sa place, et dans un contraste intéressant son pouvoir augmente de celui d’un Maia (esprit angélique ou démoniaque) ordinaire à celui d’un demi-dieu bien plus puissant que ses anciens pairs, tels que Gandalf et Saruman.

Ceci introduit l’action du Seigneur des Anneaux, dans lequel l’avidité de Sauron pour le pouvoir et l’autorité mène à sa propre destruction par les mains de hobbits, connus pour ne rechercher ni un tel statut ni reconnaissance (même s’ils la reçoivent malgré tout) dans un récit classique où l’orgueil démesuré et la puissance sont vaincus par l’humilité. Là où Tolkien hésite, c'est pour son personnage Aragorn qui réclame le trône du Gondor, vacant depuis plus de mille ans, se basant sur le droit de son arrière-arrière-arrière-quelquechose-grand-père, en dépit du fait que ni Aragorn et ni aucun de ses ancêtres n’aient revendiqué le trône dans l’intervalle, ce qui aurait pu assurer la stabilité du royaume et peut-être éviter l’affaiblissement du Gondor, ce qui est la première cause de sa vulnérabilité durant la Guerre de l’Anneau. Le moment choisi pour la revendication du trône par Aragorn semble être dû plus à un avantage scénique qu’à n’importe quelle autre raison. Dans cette optique, le parti pris de Peter Jackson qu’ Aragorn (et sûrement ses ancêtres) est réticent à monter sur le trône à cause de sa peur de l’influence corruptrice du pouvoir (« la même faiblesse » qu’a eue Isildur) est parfaitement logique.
Aragorn obtenant le trône du Gondor de cette manière a conduit à une accusation de favorisation de l’autoritarisme par Tolkien, accusation qui a depuis été reprise contre d’autres auteurs travaillant sur le même terrain. Cette accusation a certainement piqué Tolkien au vif, lui dont le dégoût d’Hitler et (en particulier) de Staline est bien connu. Cette critique met à jour un problème inhérent à la high fantasy, c'est-à-dire le fait que le contexte typique, de style médiéval, tend à reprendre les schémas politiques de cette époque, qui favorisait de forts dirigeants, héritant souvent du pouvoir par leurs parents (le plus souvent du père) plutôt que par la volonté du peuple.

Dans ce sens la high fantasy a tendance à ne pas défier l’ordre établi. Souvent c’est compréhensible car les révolutions ouvrières et l’affranchissement des masses viennent de l’enseignement public («les bibliothèques nous donnent du pouvoir ») et du travail (« le travail arriva et nous rendit libres »), qui suivent généralement l’industrialisation. Or la plupart des récits de high fantasy prennent place dans des sociétés préindustrielles (souvent plusieurs siècles avant l’industrialisation, si on suit le même déroulement que dans notre histoire), donc demander pourquoi les habitants d’ Osten Ard ne se sont pas débarrassé et de Joshua et d’Elias pour instaurer le parti de la révolution ouvrière de Rimmersgard, est un peu comme demander pourquoi une révolte ne détrôna pas les Tudors au 16ème siècle. Le temps n’était pas encore venu. Les auteurs d’univers parallèles voulant aborder cette question, comme dans les livres de China Mieville situés sur Bas-Lag, utilisent un contexte industrialisé ou steampunk pour expliquer comment la population en vient à demander un changement social.

Et même cela laisse le problème qu’il y a beaucoup de livres dont l’intrigue principale semble impliquer un dictateur (tyrannique ou bienveillant) en remplaçant un autre, parfois à plusieurs reprises dans le récit, généralement avec l’idée questionnable que le nouveau roi est meilleur que l’ancien parce qu’il est gentil. Garion dans la Belgariade de David Eddings en est un exemple typique, même si Lyam dans Pug l’apprenti de Feist rentre dans la même catégorie.

Dans ce sens, La Roue du Temps de Jordan est légèrement différent en ce que Rand al’Thor n’est pas tellement sympathique quand il force les nations de l’humanité à le rejoindre contre le Ténébreux « dans l’intérêt de tous », développant en chemin des tendances tyranniques avant d’être ramené à la raison dans The Gathering Storm (pas encore traduit, NdT). Cette série est également remarquable pour montrer une forme proto-démocratique d’institutions (telles que les assemblées des Aes Sedai et des Blancs Manteaux), reflétant l’éducation et les développements sociaux très répandus du monde (celui de la roue du temps ressemble plus aux 17ème et 18ème siècles, avec parallèlement un niveau technologique moins avancé). La série en appelle aussi à d’autres types de pouvoir et d’autorité, principalement à travers le personnage controversé d’Elayne Trakand.

Elayne est l’héritière du trône du lion d’Andor quand la série commence, mais finalement elle développe la capacité de canaliser le Pouvoir Unique et rejoint les rangs des sororités Aes Sedai. La mère d’Elayne, Morgase, est corrompue par Rahvin, un Réprouvé au service du Ténébreux, et néglige ses devoirs, plongeant le royaume dans la corruption et risquant la guerre civile. Quand Morgase disparait, les Andorans espèrent qu’Elayne prendra sa place mais au lieu de ça Elayne passe quelques livres de plus à rien foutre d’autre que chercher un instrument magique contrôlant le temps avant de daigner se montrer et prendre ses responsabilités (ce qui semble inclure diriger le royaume, étonnamment, de sa baignoire). Il y a une résistance compréhensible à cette idée et une brève guerre civile a lieu avant qu’Elayne ne soit victorieuse et couronnée reine. Ce qui est ridicule dans cette intrigue est qu’à aucun moment Elayne ne reconnaisse la validité des plaintes formulées contre elle : qu’elle néglige ses devoirs envers Andor en faveur de ceux d’une Aes Sedai. Dans cette situation, on peut se demander si elle peut être reine alors que sa fidélité ne va manifestement pas à son peuple ou à son royaume mais à une autre institution. Jordan a heureusement montré qu’il a conscience de ce problème (le couronnement d’Elayne est accepté par beaucoup des grands pontes d’Andor comme mesure de restauration de la paix, mais nombre d’entre eux sont mécontents de son attitude), et on peut avoir l’espoir qu’il sera traité plus amplement dans Towers of Midnight (à paraitre).

Une prise de position plus compréhensive sur le pouvoir et l’autorité est prise dans le cycle le trône de fer de George R. R. Martin, où c’est le thème principal. La famille Targaryen a supplanté les différentes dynasties dirigeantes des anciennes Sept Couronnes pour unir le royaume par la force des armes (ou plutôt par la force des dragons). Quand les Targaryens sont détruits et que leurs survivants sont exilés du continent, l’usurpateur, Robert Baratheon, revendique le trône par une combinaison de force et de droit du sang remontant à plusieurs décennies. Malgré son succès initial, Robert le sans dragon est incapable de maintenir l’unité du royaume et à sa mort il se brise en éclats, plusieurs familles se battent pour prendre le contrôle de tout le continent et d’autres profitent du chaos pour déclarer l’indépendance de leurs régions.

Comme l’indique le titre du premier livre, A Game of Thrones (littéralement « un jeu de trônes », devenu « le trône de fer », NdT), le lecteur est invité à choisir son camp et à argumenté le bien fondé de la cause de son camp (comme ils l’ont fait en personne et sur les forums depuis bientôt quinze ans) : les Starks ont-ils eu une bonne idée en abandonnant l’indépendance de leur région avant l’invasion des Targaryen ? Est-ce que Stannis Baratheon, étant à la fois le véritable héritier de Robert et l’héritier de la famille Targaryen (son grand-père avait épousé la fille du roi Aegon V) sur Westeros, a le droit de le réclamer, bien qu’il soit rude et impitoyable ? Ou devrions-nous prendre le parti de Daenerys Targaryen, l’héritière exilée de la dynastie Targaryen, qui regroupe ses forces à l’est en préparation de son retour triomphant (ou pas) ?
De façon plus intéressante, Martin évoque le rôle des gens ordinaires de ce conflit. Tandis que les soviets d’Oldtown ne se sont pas encore manifestés, la populace s’est unifiée sous la bannière de la religion (ici le culte des sept) pour essayer de mettre fin à la guerre et à la violence, ce en quoi le culte est plus que ravi de les aider (bien sur, puisque ça redonne au culte un niveau de pouvoir et d’autorité qu’il n’a pas atteint depuis près de trois siècles).

Le rôle de la religion dans la high fantasy est ainsi une façon de mettre en place un changement dans une société préindustrielle, et il est étonnant qu’elle ne soit pas plus évoquée dans la high fantasy. Il n’y a aucune religion dans le monde de Robert Jordan, le rôle qu’elle joue sur Midkemia de Raymond E. Feist est mineur, et elle est à peine reconnue dans la Terre du Milieu. Il revient alors à Martin, à la trilogie le prince du néant de Scott Bakker (dans laquelle un homme organise sa propre reconnaissance en tant que Messie pour s’emparer du pouvoir ultime), aux séries Les Monarchies divines de Paul Kearney et La Couronne d’étoiles de Kate Elliott de traiter de l’importance de la religion et de comment elle augmente ou abuse de son pouvoir dans une société préindustrielle. Pour en revenir au sujet, le rôle changeant de l’autorité et du pouvoir est une force motrice de base pour la high fantasy, mais le contexte classique du genre semble limiter l’importance de ces changements, étant donné que la personne sur la chaise peut changer mais pas l’influence corruptrice du pouvoir qui a été le déclencheur des problèmes (quoique c’est parfois ce principe même qui est traité, comme dans la série de Martin).

Avec la popularité croissante des contextes non-médiévaux, steampunks et industriels, il y a des occasions de voir plus de flexibilité et d’originalité en ce qui concerne le rôle du pouvoir et de l’autorité en fantasy.

Article originel.


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