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Neil Gaiman sur un air d’Halloween

Par Madlyne, le dimanche 5 novembre 2006 à 22:51:10

Si Halloween est nettement en perte de vitesse chez nous, après quelques années de faste, voilà une fête toujours aussi ancrée au Royaume-Uni ou bien de l'autre côté de l'Atlantique.
Dans un article du prestigieux New York Times, Neil Gaiman revient, notamment, sur ces souvenirs à propos de cette célébration. Si Halloween se tenait il y a quelques jours déjà, il n'est jamais trop tard pour se pencher sur une telle lecture, intégralement traduite pour vous à présent !

Des fantômes dans les machines

Nous sommes réunis à la fin de ce que Bradbury appelait le pays d'Octobre : un état d'esprit autant qu'une période de l'année. Les récoltes sont là, le sol est gelé, la brume est présente dans l'air frais de la nuit et il est l'heure de raconter des histoires de fantômes.

Quand j'étais petit, en Angleterre, Halloween n'était pas à la fête. C'était la nuit où, nous en étions sûrs, les morts rôdaient et où toutes les créatures de la nuit se promenaient, et croyant cela, nous les enfants restions à la maison, nos fenêtres fermées, nos portes barricadées, à écouter les bruits de brindille du râteau et les crépitements sur les vitres, nous frissonnions et nous étions satisfaits.

Il y avait des jours qui changeaient tout : les anniversaires, le jour de l'An, les rentrées à l'école, des jours qui nous montraient qu'il y avait un ordre à toutes choses, les créatures de la nuit et l'imagination comprenaient ceci, tout comme nous. La veille de la Toussaint était leurs fêtes, durant la nuit leurs anniversaires arrivaient enfin. Ils avaient l'autorisation - toutes les limites instaurées entre les vivants et les morts étaient rompues - et il y avait également des sorcières, je n'ai jamais été effrayé par les fantômes, mais les sorcières je le savais, attendaient dans le noir dans le but de manger les petits garçons.

Je ne croyais pas aux sorcières, pas le jour. Pas vraiment non plus à minuit. Mais le jour d'Halloween je croyais à tout. J'ai même cru qu'il y avait un pays au delà des océans où, cette nuit-là, des enfants de mon âge allaient de portes en portes réclamer des bonbons ou menacer de sorts.

Halloween était un secret, au delà de ça, quelque chose d'intime, et je me réfugiais dans Halloween comme un garçon merveilleusement apeuré.


Maintenant j'écris des fictions, de temps en temps ces histoires errent dans les ténèbres, et j'ai pensé que je devais m'expliquer auprès de mes proches et de mes amis.

Pourquoi écrivez-vous des histoires de fantômes ? Y a-t-il de la place pour les histoires de fantômes au 21ème siècle ?

Tout comme dirait Alice, il y a beaucoup de places. La technologie ne fait rien pour dissiper les doutes présents autour de chaque chose. Les histoires de fantômes vacillent toujours aux limites du visuel, rendant les choses plus étrangères, plus sombres, plus magiques, comme ça l'a toujours été...

Il existe un blog qui je pense n'a été lu par personne d'autre. Je l'ai parcouru en cherchant autre chose et l'intonation peut-être, si monocorde, sinistre et sans espoirs, a retenu mon attention. Je l'ai retenu.

Si la fille qui l'a créé savait que quelqu'un l'a lu, que quelqu'un s'en souciait, peut-être n'aurait-elle pas voulu attenter à sa vie. Elle a même écrit comment elle allait s'y prendre, les pilules, le Nembutal, le Seconal et le reste, qu'elle avait volé dans la salle de bains de son beau-père quelques mois auparavant, la sac plastique, la solitude, tout ça écrit sur un ton plat et pragmatique expliquant qu'alors qu'elle savait que les tentatives de suicide étaient des appels à l'aide, les siennes n'en étaient pas, et qu'elle ne voulait pas vivre plus longtemps tout simplement.

Elle faisait le décompte jusqu'au jour J, et je continuais à lire, incertain de la conduite à tenir, si il y en avait une. Il n'y avait pas assez d'information d'identification, même pas assez pour me spécifier sur quel continent elle vivait. Pas d'adresse mail. Aucun moyen de laisser un commentaire. Le dernier message affichait simplement « Ce soir ».

Je cherchais à qui je pouvais le dire, s'il existait une telle personne, et puis j'ai ignoré et, aussi bien que j'ai pu j'ai ravalé ce sentiment d'avoir laissé le monde s'effondrer.

Et puis elle a recommencé à poster des messages. Elle dit qu'elle a froid et qu'elle est seule.

Je pense qu'elle sait que je continue à lire...


Je me souviens de la première fois où je me suis retrouvé à New York pour Halloween. La parade est passée devant moi, encore et encore, toutes les sorcières, les goules, les démons, les reines cruelles et magnifiques, et pendant un moment j'avais 7 ans à nouveau et j'étais profondément choqué. Si cela se faisait en Angleterre, je me retrouverais en pleine réflexion dans le recoin de mon esprit qui crée les histoires, des choses se réveilleraient, toutes les choses que nous brûlons lors des feux de Guy Fawkes (fête du 5 novembre en Angleterre) pour les éloigner. Peut-être peuvent-ils le faire ici, parce que ces choses qui observent ne sont pas anglaises. Peut-être que les morts ne se promènent pas ici, à Halloween.

Quelques années plus tard, j'ai déménagé en Amérique et j'ai acheté une maison qui avait l'air d'avoir été dessinée par Charles Addams un jour ou il se serait sentit particulièrement morbide. Pour Halloween, j'ai appris à découper des citrouilles, puis je me suis approvisionné en bonbons et j'ai attendu que le premier « un bonbon ou un sort » arrive. Quarante ans après j'attends toujours. Peut-être que ma maison a l'air un peu trop troublant ; peut-être est-elle tout simplement trop loin de la ville.


Il y avait aussi celle qui disait, à travers la boîte vocale de son téléphone portable, avec une voix presque amusée, qu'elle avait peur d'avoir été assassinée, mais qu'on pouvait lui laisser un message et qu'elle rappellerait.

Ce n'est pas avant d'avoir lu les journaux, plusieurs années plus tard, que nous avons appris qu'elle avait en effet été assassinée, apparemment par hasard et de manière assez horrible.

Mais par la suite elle a bien rappelé chacune des personnes qui lui avait laissé un message. Par téléphone, au début, laissant des messages sur le répondeur qui sonnaient comme si quelqu'un murmurait quelque chose dans le vent, étouffant des bruits d'eau, quelque chose qui n'a jamais vraiment pu être retranscrit en mots.

Finalement, bien entendu, elle rappellera en personne.


Et on demande toujours, Pourquoi raconter des histoires de fantômes ? Pourquoi les lire ou les écouter? Pourquoi prendre un tel plaisir dans des contes qui n'ont aucun but sinon, et plutôt facilement, faire peur ?

Je n'en sais rien. Pas vraiment. Ça remonte depuis longtemps. Nous avons des histoires de fantômes datant de l'ancienne Egypte, après tout, aussi dans la Bible, des classiques venant de Rome (avec des loups garous, des cas de possessions démoniaques,et bien sûr, toujours et toujours, des sorcières). On s'est raconté d'autres contes sur, la vie après la mort ; des histoires qui hérissent les cheveux sur la tête, qui rendent l'obscurité plus profonde et plus importante, nous rappelant que nous vivons, et qu'il y a quelque chose de spécial, d'unique et de remarquable sur le fait d'être en vie.

La peur est une chose merveilleuse, à petites doses. On monte dans le train fantôme dans les ténèbres en sachant qu'au final les portes s'ouvriront et qu'on se retrouvera à la lumière du jour une fois de plus. Ça rassure toujours de savoir qu'on est toujours là, toujours à l'abri. Que rien d'étrange n'est arrivé, pas vraiment. C'est bon d'être un enfant encore, pendant un petit moment, et de ressentir la peur - pas celle des administrations, des règlements, des infidélités, des comptables ou de guerres dans d'autres pays, mais de fantômes et d'autres choses de ce genre qui n'existent pas, et même s'ils existaient, qui ne peuvent en aucun cas nous faire du mal.

Et c'est la meilleure époque de l'année pour hanter, car même les choses les plus communes projettent des ombres inquiétantes.

Les choses qui nous hantent peuvent être des choses insignifiantes : une page Web, un message vocal, un article dans les journaux, peut-être écrit par un écrivain anglais, nous remémorant les Halloween passés, les arbres squelettiques, les ruelles sinueuses et les ténèbres. Un article contenant des fragments d'histoires de fantômes que, aussi absurde que cela puisse paraître, personne ne se souvient avoir lu sauf vous, et qui n'est plus là la prochaine fois que vous voudriez le lire.

Article originel, par Neil Gaiman, le 31 octobre 2006


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