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Un entretien avec l’illustrateur John Picacio

Par Palinka, le samedi 24 mai 2008 à 17:48:20

John PicacioIllustrateur renommé dans le domaine de la fantasy, John Picacio a récemment été choisi pour illustrer la nouvelle réédition du Cycle d'Elric de Michael Moorcock, débuté en février dernier.
Au cours de cette interview réalisé par l'écrivain Jeff VanderMeer, Picacio revient sur son travail et sur sa collaboration avec l'un des plus grands auteurs de la fantasy britannique.

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Interview de John Picacio par Jeff VanderMeer

John Picacio fait partie des artistes respectés du domaine : il a remporté un World Fantasy Award et un Chesley Award, entre autres, et a été nominé quatre fois pour les prix Hugo. Picacio est également l’une des personnes les plus sympathiques du domaine, alors ce n’est peut-être pas étonnant quelqu’un de ses projets les plus récents ait été la réalisation de la couverture et des illustrations intérieures du premier tome d’une série emblématique écrite par la personne la plus sympathique du domaine, Michael Moorcock. Ballantine/Del Rey sort cette nouvelle série de livres de poches d’Elric ce mois-ci avec Elric : Le Voleur D’âmes. J’ai discuté avec Picacio de son travail pour Moorcock, des couvertures à venir pour Jeffrey Ford, et de divers autres sujets…

Jeff VenderMeer : Vous aviez déjà illustré des œuvres de Moorcock avant les romans d’Elric. Est-ce qu’il vous arrive de lui soumettre des idées ? Le connaissez-vous bien ?
John Picacio : Le tout premier livre que j’ai illustré était un livre de Mike – l’édition de 30ème anniversaire de Voici l’Homme. Pour celui là, j’avais fait la couverture, les illustrations à l’intérieur et tout le design. Et j’ai fait quelques couvertures pour lui depuis. Mais avec ce nouveau livre d’Elric j’ai l’impression de boucler la boucle, non seulement parce que je travaille encore avec Mike, mais aussi parce que cette fois, c’est pour l’un des personnages les plus emblématiques de la fantasy. Une petite histoire de l’époque où j’ai fait ce travail pour Voici l’homme… Rick Klaw et Ben Ostrander (le directeur de la publication et l’éditeur de Mojo Press) m’ont emmené chez Mike pour discuter du projet. J’avais tout lu et j’avais toutes sortes de questions, et je pensais que Mike poserait un cadre général et me dirait à quoi il voulait que le projet ressemble. Je veux dire, c’est Michael Moorcock, un des géants du genre, et je suis un gars qui n’avait jamais fait de couverture de livre auparavant, donc je m’imaginais qu’il dirait juste Voilà ce que tu vas faire. Au lieu de cela, il a simplement dit : Hé, c’est entre tes mains. Tu as du talent. Je te fais confiance pour que ce soit génial. Quand j’y repense, cela a dû être le moment le plus important de ma carrière. La foi de Mike m’a donné une grande confiance et vraiment, je n’ai jamais regardé en arrière depuis. Le fait d’être actif plutôt que d’attendre qu’on me dise quoi dessiner et quoi peindre… penser pour moi-même et participer activement au processus de publication… cette attitude a vraiment été déclenchée par Mike et sa confiance quand j’ai fait ce premier boulot. L’année dernière, quand j’ai fait le nouveau truc pour Elric, j’avais une image assez précise de ce que je voulais faire, et quand j’ai rencontré Mike pour l’analyser avec lui, il s’est contenté de sourire et de me donner le feu vert. Un petit mot gentil par-ci par-là, mais encore une fois il m’a littéralement laissé carte blanche. Lorsque j’avais des questions, il clarifiait toujours les choses rapidement, mais ne m’a jamais dit quoi faire. Il n’est pas seulement l’un des plus grands auteurs dans l’histoire de la fantasy, mais il fait aussi partie des grands gentlemen. Je l’ai déjà dit, et c’est toujours vrai – je donnerais ma vie pour cet homme.
Lorsque vous travaillez à partir d’un grand classique comme celui-ci, essayez-vous parfois de vous rapprocher au mieux de l’image très précise que les gens se font d’Elric, par exemple ?
Dès le début, un bon ami m’a pris à part et m’a dit : Quoi que tu fasses avec Elric, tu sais que beaucoup de gens vont détester, hein ?. Bizarrement, cette phrase a fait disparaître toute la pression que je ressentais. Je me suis dit : Hé, je pourrais tout aussi bien faire les choses comme je le sens puisque c’est impossible de plaire à tout le monde, alors c’est parti . Comme je l’ai dit auparavant, Mike attend d’un illustrateur ce que n’importe quel créateur attendrait de soi-même – il veut que vous donniez la vision la plus forte et la plus personnelle que vous puissiez offrir au public à ce moment-là. Il ne demande pas que mon travail ressemble à celui de Yoshitaka Amano, de Michael Whelan, de James Cawthorn ou de quelqu’un d’autre. Et mince, je me décevrais moi-même si cela venait à être le cas. Beaucoup de grands illustrateurs m’ont précédé, et si je n’apporte pas une vision nouvelle à la lignée, alors à quoi ça sert ? Donc j’espère apporter quelque chose de frais et de nouveau à l’icône. Mais en même temps, il est possible que certains fans qui voient le personnage d’une certaine manière n’adhèrent pas tout de suite à ma vision. Il n’y a aucun problème, cela fait partie du métier.
Avez-vous fait des recherches concernant les couvertures précédentes d’Elric ? Si oui, avez-vous découvert quelque chose que les lecteurs de Clarkesworld pourraient trouver intéressant ?
Oui, je connaissais déjà beaucoup de trucs sur tout ce qui a déjà été fait pour Elric, mais je m’y suis remis et j’ai étudié ce qui selon moi marchait ou pas. Comme je l’ai dit, il y a déjà Amano, Whelan et Cawthorn. Il y a aussi Robert Gould, Walt Simonson, Brom et d’autres encore… J’ai tout repris et j’ai regardé ce que chacun d’eux avait apporté. Il n’y a pas de livre de référence intitulé Elric, les Illustrations ou quelque chose comme ça (même si ce serait bien qu’il y en ait un, non ?). C’est dommage qu’il n’y ait pas plus d’illustrations d’Elric de Cawthorn imprimées. Ce qui est bien avec lui c’est qu’il était avec Mike durant ces jours décisifs où le personnage cherchait son chemin, tout au début. C’est le tout premier illustrateur d’Elric, et je sais que Mike considère toujours que ses illustrations à l’encre en noir et blanc sont parmi les plus fortes jamais réalisées pour Elric.
Récemment vous avez également fait la maquette entrelacée pour la réédition de la trilogie Well-Built City de Jeffrey Ford. Ces illustrations semblent très différentes de celles d’Elric dans le ton et dans l’exécution, d’une certaine façon. Comment décririez-vous la différence ? (En termes de processus, etc.)
Oui, les deux sont vraiment extrêmement différents. Je suis fier des deux, mais je suis surtout fier d’avoir fait les deux en même temps. Je pense que les vrais artistes à travers l’histoire ne répondent pas seulement à une époque et un contexte, mais ils ne sont pas non plus les esclaves d’une seule méthode ou d’une seule approche. Les illustrations internes pour Elric sont toutes effectuées au crayon traditionnel sur du carton à dessin Crescent. Ni plus ni moins. D’un autre côté, la trilogie Well-Built City est un gros assemblage dans une boite à fenêtres de peintures à l’huile sur Isorel entourées d’objets trouvés et d’éphémères, le tout à l’abri dans une boite faite sur mesure. J’ai travaillé sur Well-Built City la majeure partie de l’année, mais j’avais un délai assez long donc j’ai pu alterner un peu avec Elric et mes autres travaux de couvertures.
Quand avez-vous commencé à créer de l’art ?
Houlà… question difficile. Certains diraient que je commence tout juste à créer de l’art ! Pour ce qui est de savoir quand j’ai commencé à travailler comme illustrateur indépendant à temps complet… au printemps 2001. Je travaillais avec des éditeurs et je faisais des couvertures de livres en tant qu’indépendant à temps partiel depuis 1995 lorsque j’ai fait le livre Voici l’Homme. J’ai occupé un emploi principal dans l’architecture résidentielle dès que j’ai quitté la fac (fin 92), jusqu’au printemps 2001. Donc mon travail de couvertures a occupé la plupart de mon temps libre éveillé, pendant ces années. Ce n’est pas le parcours le plus conventionnel pour devenir artiste, mais j’imagine que je suis tardif.
Vous avez tout un livre dédié à vos illustrations – une très belle exposition, vraiment magnifique. Quand vous étiez enfant, adolescent, à l’université – avez-vous jamais rêvé de ce moment ? Avez-vous pensé Un jour j’aurai un livre de mes illustrations ? Et à quoi d’autre avez-vous pensé, en dehors de l’art lui-même, alors que vous développiez votre talent ?
Enfant, je pensais toujours que je finirais par écrire et illustrer des bande-dessinées pour gagner ma vie. Lorsque j’avais une vingtaine d’années, j’imaginais que je finirais par le faire, même alors que je payais mes dettes dans le monde de l’architecture. Bien sûr, il s’est trouvé que les premières bandes-dessinées que j’ai publié moi-même ont attiré l’attention d’une maison d’édition (Mojo Press, pour les nommer) et j’ai fini là où je suis maintenant – complètement dingue de l’illustration de couvertures pour la SF, la fantasy et l’horreur. Donc j’imagine que la réponse est non… je ne pense pas que j’ai rêvé tout ce temps d’avoir mon propre art book. Cependant, aussi cucul que cela puis paraître, ce que j’ai toujours espéré c’est que mon art fasse une différence… qu’il ait un impact. Lorsque j’étais enfant, je rêvais de traîner avec les grands auteurs et artistes que j’idolâtrais, et de faire un travail qui pourrait être digne d’un public.
À vrai dire, lorsque je suis sur le point de commencer une nouvelle image, j’ai toujours le même sentiment dingue… que tout est possible et que ce que je suis sur le point de commencer pourrait devenir ma meilleure création. C’est comme tomber amoureux. Évidemment, l’illustration n’est jamais à la hauteur, et la suivante arrive et ce sentiment dingue revient etc. Donc oui, j’ai de la mégalomanie à revendre, mais ça revient toujours à la joie de ce dessin devant moi.
Qu’est-ce qui vous procure le plus de plaisir dans tout le processus de création ?
Me surprendre moi-même… parfois cela peut être en réaction à un accident… parfois cela peut être une solution à des problèmes que je n’avais pas anticipé. La plupart du temps, ce sont des choses qui peuvent être à peine visibles pour tout le monde sauf moi. Cela peut être une série de textures ou de coups de pinceau qui s’assemblent mieux que je ne l’avais imaginé… cela peut être une idée lumineuse de composition qui arrive juste au bon moment… C’est sans aucun doute les surprises.
Vous êtes extrêmement généreux envers les autres artistes et je sais que vous aidez volontiers les nouveaux artistes. Qui avez-vous vu ces dernières années dont, à votre avis, nous entendrons plus parler pendant les dix prochaines années ?
Je pense que de plus en plus d’occidentaux se rendent compte combien il y a de personnes talentueuses hors des États-Unis. Ce ne sont plus seulement les Américains et les Britanniques, si même ça l’a été un jour. Shaun Tan a été un monstre pendant des années dans son pays natal qu’est l’Australie, mais il a finalement fait une entrée fracassante ici en Amérique avec la bande-dessinée Là où vont nos pères. En tout cas, on peut difficilement dire de lui que c’est un secret alors qu’il a déjà gagné deux World Fantasy Awards, mais il est toujours surprenant. Aleksi Briclot fait un incroyable travail sur divers supports à Paris. J’aime beaucoup une ou deux des dernières peintures à l’huile spacescape de Raul Cruz : il vit à Mexico. D’autres artistes qui m’ont réellement scotché dernièrement : Nic Klein (Allemagne), Xiao Chen Fu (Chine), Joao Ruas (Brésil), Skan Srisuwan (Thaïlande), et Maurizio Manzieri (Italie), entre autres. On voit de plus en plus de talents internationaux obtenir une exposition américaine. C’est une bonne chose.
Sur quoi d’autre travaillez-vous en ce moment ?
Je jongle avec quelques projets chauds en ce moment – une ou deux couvertures brochées – l’une est pour Fast Forward 2 de Lou Anders ; l’autre est pour Son of Man de Robert Silverberg (les deux pour Pyr) ; quelques couvertures de Star Trek pour Simon & Schuster/Pocket. Autour de tout cela, je me plonge dans la couverture et les illustrations intérieures susmentionnées pour la sixième et dernière édition d’Elric chez Del Rey. Donc j’ai l’honneur de faire le début et la fin de cette série, et c’est quelque chose. Ce sera génial de voir le travail de mes collègues artistes sur la série d’Elric - Michael Kaluta (livres 2 et 5), Steve Ellis (livre 3), et Justin Sweet (livre 4). 2008 devrait être une année intéressante. Cependant, quoi qu’il arrive, du moment que je travaille, je suis heureux.

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