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Imaginales 2014 : Un entretien avec Victor Dixen

Par Gillossen, le dimanche 15 juin 2014 à 13:31:40

VDNous avons eu l'occasion de rencontrer l'auteur à Épinal le mois dernier !
C'était donc bien entendu le moment idéal pour l'interviewer et Victor Dixen s'est aimablement prêté à l'exercice.
Vous pouvez découvrir ces réponses ci-dessous !

L'entretien à découvrir

Pour commencer, comment vous présenteriez-vous à quelqu’un qui ne connaît pas vos ouvrages ?
C’est toujours difficile de se présenter, mais essayons. Je m’appelle Victor Dixen, je suis romancier, plutôt dans les genres de l’imaginaire : fantastique, fantasy, fantasy historique même, en ce qui concerne Animale. Je puise mon inspiration dans mes rêves en grande partie, dans mes lectures, comme beaucoup d’autres auteurs, ainsi que dans la nuit. En effet, j’écris uniquement la nuit, toutes les nuits, plus exactement le matin, très tôt, avant le lever du soleil. Peut-être que ce mode d’écriture nocturne se ressent un peu dans mes livres, ce sera au lecteur d’en juger.
D’ailleurs, pour les personnages d’Animale, c’est également la nuit qu’il se passe beaucoup d’événements. Leurs nuits sont rarement passées à dormir, n’est-ce pas ?
Oui, c’est un roman assez nocturne. Effectivement, si on s’amusait à mesurer en pourcentage le ratio jour/nuit, il y aurait 80% de nuit et 20% de jour. La couverture elle-même est nocturne. J’envisage la manière dont j’ai écrit Animale un peu comme un clair/obscur, comme ces tableaux flamands, ou de La Tour. On est vraiment dans l’obscurité, et il y a juste une source de lumière. Cette source de lumière provient du personnage principal, Blonde, et sa chevelure flamboyante, qui au début est cachée, voilée, quand elle est au couvent, et qui peu à peu va se révéler. J’étais dans ces ambiances-là.
Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire sur le conte de Boucle d’Or et les trois ours ?
Là encore, et c’est un bon exemple, ça vient d’un rêve, un rêve très simple. Il y avait une chaumière, dans une forêt, profonde, très enfouie. J’essayais de m’en approcher, mais c’est comme si je faisais du sur-place. Je ne réussissais pas à ouvrir la porte. Je me suis réveillé à ce moment-là, et je me suis aussitôt rappelé du conte de Boucle d’Or, qu’on m’avait lu quand j’étais enfant, ou que j’avais lu moi-même peut-être. Je ne m’en souvenais pas très bien, donc j’ai remis la main dessus. C’est un conte très court, que tout le monde a sans doute déjà entendu, et je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas de fin. Boucle d’Or est découverte par les ours et elle s’enfuit par la fenêtre. L’histoire s’arrête là. Et ça, c’est assez unique pour les contes, d’habitude ça se termine toujours par une fin fermée, et là non. Ma curiosité d’écrivain a été piquée au vif, et je me suis dit qu’il fallait absolument que j’écrive la suite, mais pas seulement, je devais aussi découvrir qui était cette Boucle d’Or dont on ne sait pratiquement rien dans le conte, si ce n’est qu’elle avait cette chevelure blonde extraordinaire. C’est comme ça qu’est né le livre. A l’origine de mon enquête, je me suis demandé quand le conte avait été écrit. Je me suis rendu compte qu’il était l’œuvre d’un auteur anglais du milieu du XIXème siècle, Robert Southey. C’est donc naturellement que j’ai voulu situer l’action de Boucle d’Or également au début du XIXème siècle, donc avec le contexte des guerres napoléoniennes qui viennent de s’achever, tout ce décor.
Il y a en effet le conte de Boucle d’Or, qui s’insère dans l’histoire, et qui devient un élément moteur de l’histoire elle-même. Je voulais revenir sur ce que vous disiez sur le fait que Boucle d’Or n’a pas de fin. En effet, Bettleheim (Psychanalyse des Contes de Fées, 1976) disait que c’est un des contes qui n’apporte pas de fin fermée, pas de morale. Donc que ce conte est à part des autres. Qu’en pensez-vous ?
Tout à fait. Il est complètement atypique par rapport à ça. C’est vrai que dans Psychanalyse des Contes de Fées, Bettleheim en parle, et cette fin qui n’en est pas une laisse le lecteur en suspens. C’est vraiment un conte pour les jeunes enfants, il y a le motif de la répétition : il y a trois chaises, trois bols, les trois lits. C’est un peu comme une comptine finalement, ça pourrait presque être chanté. D’ailleurs les folkloristes pensent que si Robert Southey a été le premier à l’écrire, c’était déjà une histoire présente dans le folklore anglais, transmis sous la forme d’une comptine, à cause de son côté chanson, avec des refrains. Il y a peut-être un début de morale sur le fait de rester bien à sa place, dans sa case, mais ce que j’ai voulu exprimer dans Animale, qui s’adresse aux ados et jeunes adultes, c’est l’inverse. Pour grandir il ne faut pas hésiter à pousser la porte de la chaumière, il ne faut pas hésiter à aller à la rencontre de son destin, et c’est le pari que fait mon héroïne Blonde. Elle va en souffrir, beaucoup, mais elle va aussi y gagner beaucoup.
Un autre personnage qui m’a intrigué, Madame Lune. Que pouvez-vous donc nous dire de Madame Lune, et des inspirations qui sont derrière la création de ce personnage ?
Je ne sais pas exactement d’où elle vient. C’est toujours étrange d’essayer de savoir d’où viennent les personnages. Parfois c’est évident, ce sont des gens qu’on connaît, mais elle, je ne sais pas vraiment. Elle s’est imposée d’elle-même, sans doute parce que le parcours de mon héroïne le demandait à un moment donné. Au moment où elle est rejetée par tous. Blonde n’a jamais eu vraiment de figure maternelle. Certes les sœurs l’ont couvée, mais toujours avec distance, elle n’a jamais eu de parent à qui se référer, et finalement, le fait d’avoir cette vieille dame qui n’a pas de famille, qui elle-même a sa croix à porter, et qui apparaît au moment où Blonde est la plus démunie, c’était la rencontre qu’il fallait faire à ce moment-là. Je pense que dans la vie, c’est aussi comme ça que ça se passe. Je pense que si on est ouvert, on rencontre les gens qu’on doit rencontrer au moment où on doit les rencontrer.
Et son système de magie, si on peut parler de magie, un système de communication avec des boîtes, est très intriguant, très visuel aussi. Pouvez-vous nous en parler un peu ?
Effectivement, son système est à la limite entre la magie et la sorcellerie. La sorcellerie, au sens historique et « réel » du terme, avec ses pratiques et ses envoûtements. C’est un personnage ambigu, notamment au début, où on ne sait pas trop de quel côté elle est. Elle a une part sombre et une part de lumière, et on ne sait pas trop laquelle domine l’autre. J’aimais bien l’idée de la boîte. Je pense que tout le roman est comme une boîte : il y a des boîtes que l’on ouvre tout au long du roman. Il y a le dossier qui est remis à Blonde dans sa cellule, qui est une première boîte qu’elle ouvre, puis les archives du Vatican où Gapard va. Il ouvre une seconde boîte pour accéder à des secrets, et il y a les boîtes de Madame Lune, qui l’entourent, elle vit entourée de ses boîtes, de ses secrets, et finalement le roman lui-même est comme une Boîte de Pandore. C’est sans doute ça qui attire le lecteur, et qui lui donne aussi un sentiment de mystère.
Vu qu’on parle du Vatican, une part importante du roman tourne autour de la religion, et du rôle des religieux, savoir de quel côté ils se placent, notamment vis-à-vis de Blonde. Ils vont être à la fois un frein et une aide, ils sont aux deux bouts du parcours. Pourquoi leur avoir donné un rôle aussi important ?
Il y a deux raisons à cela. Tout d’abord, je voulais faire un roman historique, crédible, et la religion représentait encore au XIXème siècle une très grande part de la société, notamment pour les jeunes, qui comme Blonde sont orphelines, élevées dans des couvents, mais aussi pour les femmes en général. Les femmes à cette époque n’étaient pas libres, elles passaient du couvent à la tutelle d’un mari qu’on avait choisi pour elles, donc c’était important à cet égard. Ensuite, vu qu’on plonge dans l’histoire des mythes, c’est l’Eglise qui a été le fil conducteur à travers l’histoire, depuis l’Antiquité, le haut Moyen-Age jusqu’à l’époque moderne, le XIXème siècle. C’était évident qu’il fallait aussi que je mette en avant cet aspect-là, le Vatican, ses archives. Avec ces personnages qui comme vous le disiez apparaissent parfois comme des freins, parfois comme des moteurs. Au début du roman, Blonde elle-même vit la tutelle des sœurs plus comme une contrainte, elle s’enfuit du couvent, et quand elle y reviendra, ayant pris sa liberté, finalement elle va se rendre compte que parmi les sœurs, il y en a qui lui voulaient du bien, sincèrement, et c’est peut être ça, grandir. Je pense que c’est un peu l’expérience qu’on a tous, on s’éloigne de nos parents, de nos familles à un moment donné dans l’adolescence, puis après on revient en étant adulte, mais on a changé entre temps.
Dans le roman, Blonde s’identifie énormément à René, le personnage principal de l’autobiographie éponyme de Châteaubriand. Pourquoi avoir choisi Chateaubriand ?
Je voulais faire un roman historique, mais je voulais aussi faire un roman romantique. Romantique au sens historique, littéraire du terme, avec les sentiments mis en avant. L’auteur romantique par excellence pour moi, du XIXème siècle, il y a Victor Hugo, mais il y a également Chateaubriand. Et il y a ce livre en particulier, l’un des premiers d’ailleurs qu’il ait écrit, René, quand il était jeune et qui est devenu, même si on l’a oublié aujourd’hui, un succès littéraire énorme dans l’Europe de l’époque et c’étaient les jeunes qui lisaient ça. Donc c’était un peu, toutes proportions gardées, le Twilight ou le Hunger Games de l’époque, et toutes les jeunes filles et jeunes hommes dans l’Europe entière se sont enthousiasmés pour ça, ont vécu à travers ce livre. Un livre vraiment de fougue, d’emportements adolescents. Ça m’intéressait de montrer dans le roman ce livre qui trône sur les étagères interdites de la bibliothèque des sœurs, dans le couvent, et que les couventines se passent sous le manteau, ou sous la robe.
En tant que lecteur, qu’est-ce qui vous a amené à vouloir écrire de l’imaginaire ?
Ce n’est pas vraiment un choix, l’imaginaire s’est imposé à moi. Déjà parce que c’est ce que je lis avec le plus de plaisir, et que j’ai toujours lu avec plaisir depuis que je suis enfant ; et puis peut être le fait que j’écrive la nuit, dans cette période un peu intermédiaire, où le réel est mis entre parenthèses, ça permet à l’imagination de décoller facilement, et du coup ça vient comme ça, naturellement.
Dans les romans que vous avez écrit, si Animale est plutôt historique, dans Le Cas Jack Spark, tous les romans ont un rythme particulier. Il ne s’agit pas de la même série qui continue sur le même thème : l’un d’eux va être plutôt post-apocalyptique, l’autre plutôt un thriller, c’est le personnage qui se déplace dans différents genres. Qu’en sera-t’il, donc, de la suite d’Animale ?
C’est très vrai pour Jack Spark, en particulier. C’est une tétralogie, et dans chaque tome, on a un genre de l’imaginaire en particulier. Dans le premier tome, on est au départ plus dans du fantastique classique, où on glisse du réel vers autre chose, vers l’étrange, mais de manière assez progressive. Dans le deuxième, on est plus dans de la fantasy urbaine, avec une dimension de thriller affirmée, avec l’alternance des points de vue qui rythme le récit et entretient le suspense. Le troisième est du post-apo, avec un hiver nucléaire, et dans le dernier tome, on est dans de l’anticipation sociale, avec un ambiance steampunk. Ça m’intéressait, au travers de la série Jack Spark qui s’y prêtait bien, d’explorer différents genres avec beaucoup de liberté, et les personnages en fil conducteur. Dans Animale, on est dans quelque chose de plus resserré, de plus verrouillé au niveau de la forme, parce qu’encore une fois j’avais envie de faire un roman historique, avec une narration en partie épistolaire, comme on le faisait beaucoup au XIXème siècle. Je suis actuellement en train de travailler sur le second volet d’Animale, et on restera pour le coup vraiment dans les mêmes couleurs. Si dans Jack Spark on passait d’un genre à l’autre dans chaque tome, les deux tomes d’Animale seront dans le même univers, la même esthétique, comme les deux panneaux d’un diptyque en peinture.
Vous avez commencé à l’écrire, donc ?
Oui, j’ai commencé à l’écrire. On retrouvera certains personnages, dont certains auront beaucoup changé, il y en aura aussi de nouveaux. Un conte servira de colonne vertébrale, de la même manière que dans le tome 1 avec le conte de Boucle d’Or, mais ce sera un autre conte. Je ne révèle pas lequel pour l’instant !
Justement, il y a la possibilité de faire un traitement similaire d’autres contes de la même manière que vous l’avez fait dans Animale. Est-ce que vous envisagez d’aller, même hors La Malédiction de Boucle d’Or, vers d’autres contes, ou pensez-vous voguer vers d’autres horizons de l’imaginaire ?
Je pense que je reviendrai certainement vers les contes. Pour moi c’est un matériau qui est tellement riche, qui est inépuisable et qui est tellement stimulant que je ne m’en lasse pas. Parce que les contes font vraiment partie de nous. Et en tant que lecteur, vu que j’aime aussi lire les réinterprétations de contes, j’ai l’impression qu’il y a un plaisir de la reconnaissance : on reconnaît les personnages, les motifs connus, et un plaisir de la découverte, de se faire surprendre, d’aller dans des directions que l’on n’attend pas.
Ce qui m’a beaucoup amusé aussi, c’est de lire Animale à Epinal, sachant que partie de l’histoire s’y passe. Donc qu’est-ce que ça fait d’être là, à Epinal, en étant le coup de cœur des Imaginales ?
Ça m’amuse justement, j’aime bien brouiller les frontières entre le réel et l’imaginaire. Je pense que c’est ce que le festival essaie de faire depuis ses débuts, et c’est ce que j’ai essayé de faire dans Animale en mélangeant l’histoire officielle, des vrais événements, des vraies dates, et des faits inventés, des personnages réels et des personnages de fiction, en essayant de faire en sorte que tout soit crédible. Quand je vois les Magic Mirrors, les chapiteaux, je repense au cirque Croustignon : je suis encore dans le roman, je n’en suis jamais sorti finalement.
C’est aussi dans cette optique de réalisme que vous avez décidé d’inclure à la fin une chronologie ?
Oui, cette chronologie qui mixe effectivement les faits réels et les dates de la fiction.
Dernière question, pour un livre comme Animale, qu’est-ce qu’on pourrait écouter pour accompagner la lecture, en univers musical ?
Pendant que j’écrivais Tambour dans la nuit, qui est la novella qui précède Animale, j’ai beaucoup écouté les marches militaires de l’époque napoléonienne. Pour le roman lui-même, j’ai écouté de la musique de chambre de l’époque romantique, Beethoven notamment. La Lettre à Elise correspond bien aux ambiances intimes du couvent, c’est un peu la lettre à Blonde qui découvre le dossier remis par le commissaire Chapon, cette lettre du passé qui va lui révéler ses origines. Et puis dans les moments plus haletants, lorsque la course de Blonde devient traque, il faut écouter du Beethoven aussi, plus frénétique, plus symphonique, mais toujours romantique – la Neuvième Symphonie par exemple. Ou un équivalent contemporain, du Kronos Quartet tout en crescendo vertigineux.

Propos recueillis et mis en forme par Cyrielle Lebourg-Thieullent


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