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L'année fantasy 2026 des maisons d'édition - Loïc Théret et l'école des loisirs

Une fois n'est pas coutume, nous débutons notre série d'entretiens annuels avec de la Jeunesse !
Eh oui, c'est un secteur éditorial important en fantasy, pour ne pas dire très important, et merci à l'école des loisirs de se prêter à l'exercice, comme en 2025.
Et c'est parti pour bilan et perspectives !


Alors que 2025 s'est achevée, quel serait votre premier bilan, à chaud, concernant votre maison ou même la situation globale en Imaginaire ?
L'année 2025 confirme une tension de plus en plus forte dans l'imaginaire jeunesse, entre le lent travail de consolidation d'un fond et une production de plus en plus tournée vers la rotation rapide des titres. Le tout dans un contexte où les ventes se concentrent et où les nouveautés peinent à émerger.
À l'école des loisirs, l'année a été volontairement plus calme en imaginaire, avec un travail orienté vers la consolidation et la lisibilité de notre catalogue. Les suites des Clopin-Clopant (Agnès Marot) et de Fleur de Bastion et le Renard Masqué (Jolan C. Bertrand) ont confirmé l'attachement des lecteurs à ces univers, tandis que l'édition prestige du premier tome des Mémoires de la forêt (Mickaël Brun-Arnaud) a montré qu'il existait chez nos lecteurs une attente pour des livres portés par une fabrication plus ambitieuse que d'ordinaire.
En parallèle, 2025 a marqué l'arrivée de nouvelles voix que nous avons choisi d'accompagner dans la durée, comme Marine Régis-Gianas (Ceux qui nous gardent). Elle fait clairement partie de ces auteurices qui refusent les facilités narratives, et pour qui l'imaginaire est d'abord un terreau de friction avec notre réel.
Nous avons également accueilli des textes plus ouvertement romanesques, comme celui d'Elyssa Bejaoui (Léonie & le premier cirque du monde) ou, côté littérature étrangère, ceux de Lucia Perrucci (La prodigieuse machine à capturer les âmes de Cassandra Apollinaire) ou Mats Strandberg (Fleurs de peste), qui participent à la pluralité des imaginaires proposés aux jeunes lecteurs.

Sur l'année écoulée, y a-t-il un événement, une évolution structurelle ou une décision éditoriale qui vous a particulièrement marqué ?
Peut-être le sentiment d'une tendance à l'accélération de la standardisation des propositions éditoriales en littérature de l'imaginaire jeunesse, avec, il nous semble, davantage de récits pensés d'emblée pour satisfaire des attentes bien identifiées du lectorat (en termes d'univers ou d'intrigues).
La publication du baromètre 2025 du CNL sur les Français et la lecture nous a également marqués, en nous rappelant durement le décrochage progressif des pré-adolescents face à la lecture. C'est un enjeu majeur, qui concerne in fine bien plus que le secteur jeunesse, car c'est aussi à cet âge que se forment - ou se perdent - les lecteurs adultes de demain.
Devant ces constats, notre ligne reste la même qu'il y a cinquante ans : privilégier des textes qui assument des partis pris thématiques, narratifs et/ou formels forts, et qui considèrent l'imaginaire non pas comme un pur divertissement, mais comme un outil pour mieux appréhender le monde. En somme, publier des livres qui donnent envie de lire, et surtout de continuer à lire, mais sans jamais sacrifier l'ambition littéraire.

Quelle place pour la fantasy dans votre programme 2026 ?
La fantasy occupera une place importante dans notre programme, mais elle s'inscrit au sein d'un imaginaire volontairement pluriel, qui va du réalisme magique à la science-fiction, et qui refuse toute approche monolithique du genre.
Bien sûr, nous observons avec attention l'essor de la romantasy, qui a profondément reconfiguré les équilibres du marché, notamment adolescent et young adult. Mais notre rôle n'a jamais été de suivre les tendances ; il a toujours été de contribuer à faire émerger les futurs classiques de la littérature jeunesse.
Althée, d'Elyssa Bejaoui, qui paraîtra en janvier, s'inscrit pleinement dans cette ligne. En imaginant une société matriarcale où les hommes ont été désignés comme une menace primordiale, le roman interroge à la fois le féminisme et les masculinités, sans jamais céder au manichéisme ni à la simplification, et esquisse une voie de réconciliation audacieuse.
Avec Yellow Feu Follet, Siècle Vaëlban proposera en février un roman de pur réalisme magique comme elle en a le secret, qui aborde la dépression adolescente et le deuil avec une grande justesse, en faisant pleinement confiance à la sensibilité des lecteurs adolescents. C'est un texte lumineux, qui se lit d'un souffle et qui confirme, s'il le fallait, la profondeur de sa voix.
En mars, nous publierons l'édition prestige du deuxième volume des Mémoires de la forêt pour les lecteurs fans de l'univers et de livres à la fabrication soignée. Elle sera enrichie de nouvelles illustrations de Sanoe et ouvrira discrètement la voie à un nouvel imaginaire de Mickaël Brun-Arnaud.
En mai, nous publierons Le Shark Caller, roman de Zillah Bethell nourri des mythes, des traditions et des paysages de la Papouasie–Nouvelle-Guinée, où elle est née et a grandi. Oscillant entre le fantastique, le roman initiatique et le récit écologique, c'est un texte qui interroge les notions d'héritage, de transmission, et la place de l'être humain dans la nature. Sa traduction, de Nina Guillaume, a constitué un travail d'orfèvre, le roman intégrant des passages en tok pisin, langage vernaculaire de PNG. Je suis très heureux qu'il puisse bientôt partir à la rencontre de ses lecteurs français.
Le programme du second semestre n'est encore totalement figé, mais il devrait voir le retour très attendu de Jolan C. Bertrand dans l'univers des Sœurs Hiver (lauréat du Prix Elbakin jeunesse 2022) avec L'Œil d'Odin, un tome compagnon totalement indépendant. Ce retour dans le grand Nord explorera la jeunesse de Fridd, l'oracle de Brumenn, et sera l'occasion d'approfondir les strates mythologiques de cet univers.
Nous devrions également publier le premier roman jeunesse de Chris Vuklisevic, très appréciée de la communauté des lecteurs d'imaginaire adulte. C'est un texte pour les plus jeunes lecteurs pétri d'irrévérence et d'humour, mais qui ne renonce pas pour autant à l'exigence littéraire qu'on connaît à l'autrice, et qui nous a totalement enchantés.
Côté science-fiction, nous publierons le premier tome d'une trilogie de l'écossais Alastair Chisholm. Un post-apo plein d'allant, entièrement illustré en couleurs dans son édition française, et qui rappelle par son souffle certaines grandes œuvres littéraires ou jeux-vidéoludiques. Ce type de texte, par son rythme, son ampleur visuelle et la clarté de ses enjeux narratifs, nous semble particulièrement à même de reconquérir ce public charnière des 8-12 ans.

Enfin, quel sera votre plus grand défi pour cette nouvelle année ?
Le défi sera avant tout de garder le cap. C'est-à-dire, continuer à défendre des textes exigeants, parfois moins identifiables, parfois dérangeants, mais toujours pensés pour durer. Ce qui passe par un travail de dentelle avec les auteurs, pour les accompagner patiemment dans cette recherche de la finesse. Et par la conviction que les jeunes lecteurs sont pleinement capables de nuance et de profondeur. Cela sonne peut-être comme un manifeste un peu creux, mais nous sommes convaincus que c'est cette fidélité au temps long et aux lecteurs qui permettra à certains de ces récits de perdurer. Et, pourquoi pas, de laisser une trace.


Propos recueillis et mis en forme par Emmanuel Chastellière


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