En ce mois de février 2026, Au Diable Vauvert publie Le Livre d’ailleurs, signé Keanu Reeves et China Miéville.
Le duo a tout d'un coup publicitaire, en apparence. Le comics de Reeves, BRZRKR, passe au support roman et à Miéville de mettre en scène cet univers et ses personnages à sa sauce. Car entendons-nous bien, l'acteur n'a pas écrit une ligne du roman et il ne s'en cache pas. Il ne le voulait d'ailleurs pas, comme il l'a expliqué en interview. Ce n'est donc pas un roman "à quatre mains". On lit avant tout un texte de Miéville adapté à un univers qui n'est pas né de son imagination. Mais Reeves est un véritable fan de l'auteur et n'a pas fait appel à lui par hasard.
L’intrigue, elle, est limpide. B. est un guerrier immortel qui traverse les âges sous mille identités. Mais il veut redevenir mortel. Il passe donc un marché avec l’armée américaine : il se met à leur service, et eux promettent de chercher comment arrêter sa régénération. Sans surprise, tout déraille lorsqu'un soldat censé être mort revient à la vie. et B. comprend qu'il n’est peut-être plus seul à défier la mort. Je préfère être clair : je ne connais le comics que de nom et j'admets y avoir toujours vu une simple variante de Wolverine frappé par la malédiction du berserker.
De là, on pouvait toutefois tirer un thriller tendu, un roman d'action brut de décoffrage, ou une variation mythologique assumée. Miéville choisit en fait d'emprunter des chemins de traverse et nous entraîne dans des récits dans le récit. Ces petits jeux sur la forme et la structure portent la patte de Miéville, et, par moments, l'atmosphère prend une dimension étrange, comme une sorte de légende urbaine moderne, avec une mélancolie qui colle au personnage comme une seconde peau. À d'autres, on se demande tout de même si "compliquer" (façon de parler...) les choses ainsi apporte quoi que ce soit au roman.
Quand l'immortalité n'est pas seulement un gadget, Le Livre d’ailleurs apporte à BRZRKR un supplément d'âme inattendu, et pas désagréable. Dans le cas contraire, certaines scènes d'action, ce qui n'est pas ce que l'on associe spontanément à l'auteur, finissent par se ressembler et les détours imposés traînent en longueur.
Est-ce un bon Miéville, un bon roman dérivé, un bon livre, "tout court" ? En tout cas, l'auteur ne semble pas avoir été bridé. Si vous cherchez un récit épique maîtrisé de bout en bout, vous risquez de passer à côté. Si vous acceptez un objet hybride, qui cherche à entremêler une dimension littéraire à un cahier des charges que l'on ne peut pas totalement écarter non plus, il y a matière à apprécier le voyage.
Au bout du compte, Le Livre d’ailleurs est un roman curieux, parfois très prenant, parfois laborieux. Ce n'est certainement pas une porte d’entrée idéale vers Miéville, pas plus qu'il ne m'a donné envie de prolonger l'aventure BRZRKR et d'acheter les comics. Le roman se veut autre chose qu'un produit formaté, mais à force de tenter la différence, il finit par exhiber ses ficelles. Si le procédé vous séduit ou du moins vous indiffère, tant mieux ; sinon, il devient vite lassant, à l'image de la liste interminable de références égrainées par l'éditeur : Highlander, Matrix, Conan, Rahan ou encore John Wick (évidemment)... N'en jetez plus ! Et précisons que l'éditeur français a décidé de faire les choses (relativement) en grand : avec une édition de luxe, cartonnée, toilée, en tirage limité à 5 000 exemplaires.
— Gillossen