À l'heure où le bilan de l'année écoulée s'est révélé particulièrement éprouvant pour le secteur du livre, et plus encore pour les littératures de l’imaginaire, Ynnis Éditions dresse un constat sans détour.
Entre mutations du marché, pressions économiques et bouleversements culturels, l'éditeur revient sur une période charnière et esquisse les défis qui attendent chez lui la fantasy en 2026 !
Alors que 2025 se termine à peine, quel serait votre premier bilan, à chaud, concernant votre maison ou même la situation globale en Imaginaire ?
Les préoccupations que nous avions l’année dernière se sont malheureusement confirmées, voire empirées : le retour de bâton post-covid et l’omniprésence de certains genres (romantasy, young adult…) ont entraîné une forte diminution de visibilité dans les rayons des ouvrages plus classiques, mettant en difficulté nombre d’éditeurs indépendants, qui sont sans cesse plus nombreux à déposer leur bilan.
Eu égard à la situation internationale et la crise économique qui se profile, à la chute du marché du livre, à la concentration des ventes sur les grands best-sellers (qui sont rarement dans le rayon fantasy), nous pensons que la conjoncture s’empirera encore pendant un moment.
Dans notre cas, la situation aurait pu être tout aussi désastreuse : nos mises en place se sont divisées par 2 sur les 3 précédentes années, et nous devons abandonner des collections qui fonctionnaient bien, mais dont les ventes ont fondu. Notre premier pari de lancer la fantasy japonaise avec La Charmeuse de bêtes s’est également soldé par un échec commercial malgré les bons retours critiques.
Heureusement, par chance, nous avons pu compenser ces problématiques par quelques séries dont les ventes sont bonnes pour le secteur (saga Légendes & Lattes, Arrietty, le petit monde des chapardeurs), ainsi des éditions reliées qui ont bien fonctionné ces dernières années.
Avez-vous retenu un événement ou une décision particulièrement marquants ? On songe à l’usage de l’IA dans l’édition, ou aux coûts de production en hausse, aux difficultés rencontrées par beaucoup de maisons indépendantes…
Il est plus que probable que le secteur de la culture sera de moins en moins essentiel pour les pouvoirs publics. En parallèle, l’inflation importante à prévoir rendra le livre toujours moins prioritaire dans des budgets en diminution, alors que ses coûts de production continueront à augmenter rapidement, risquant d’en faire un produit de luxe.
L’année a également été marquée par le début d’une prise de conscience des troubles à long terme causés par la pratique des réseaux sociaux chez les jeunes. Ce n’est probablement que le début. Mais les solutions sont encore loin d’être trouvées, et, même si c’était le cas, reste qu’une grande partie d’une génération ne retrouvera pas les capacités de concentration et le goût nécessaire à pratiquer la lecture de romans.
Aussi, le risque principal pour les littératures de l’imaginaire est, dans un premier temps, de devenir élitiste, dans un second, se survivre dans les rayons quand les ventes de tout livre qui n’est pas adapté en série sur Netflix ou en film à gros budget trouveront toujours moins leur place.
Finalement, il semble que le monde d’Internet et des réseaux sociaux ait non seulement accéléré, mais aussi amplifié les crises culturelles, les transformant rapidement en chasses aux sorcières accompagnées d’une hystérie généralisée. Comme ça a été le cas il y a peu pour le mouvement dit « woke » (avec le contrecoup qu’on sait), c’est aujourd’hui le tour de l’intelligence artificielle. La polarisation des réseaux sociaux et la rapidité avec lesquelles ils répercutent la doxa empêchent le temps de réflexion nécessaire aux grands débats de société. Nous considérons qu’il est de notre devoir, en tant que personnes attachées au livre et à la culture, de ne pas céder à la facilité et de prendre le temps de la réflexion.
Quelle place pour la fantasy dans votre programme 2026 ?
La disparition de plusieurs éditeurs indépendants, mais essentiels de l’écosystème nous a amenés à réfléchir : comment est-ce que Ynnis Éditions peut, à sa manière, prendre la relève ? Ces éditeurs étaient indispensables dans la recherche et la découverte de nouveaux talents, dans la mise en avant de certaines œuvres.
Ceci entraînerait mécaniquement une augmentation de nos titres de la catégorie fantasy.
Nous tenons cependant à préciser que nous ne sommes bien conscients que ce processus de découverte est devenu beaucoup plus difficile dans la mesure où les ventes sont désormais moins le résultat du talent que celui de l’arrivée d’un nouveau film à gros budget ou d’une nouvelle série adaptant l’œuvre. Dès lors, peu importe la qualité de l’écrit, c’est la qualité du média audiovisuel qui va primer et générer les ventes.
Dans ce contexte, l’éditeur doit défendre sa place !
Les effets de cette réflexion n’auront malheureusement que peu d’effets en 2026, où notre plus grand défi sera le lancement de la première grande saga d’héroïc-fantasy de Sachiko Kashiwaba (La Cité des brumes oubliées, Le Fantôme derrière le temple…). Le Voyage de Mia (titre original : Ryu ga Yonda Musume) sera le premier volume de la saga, que nous publierons dans une version illustrée par Miho Satake (Kiki la petite sorcière), mettant en scène une jeune fille prisonnière du « village des criminels » dont le dragon gardien décide de la faire sortir, initiant un grand voyage aux multiples rebondissements…
Pour nous, ce sera l’événement à ne pas manquer, en plus des sorties des nouveaux volumes de Légendes et Lattes (Canailles et Couteaux) et Arrietty. Et la réédition remise à jour de La Grande Aventure du jeu de rôle.
Chez Ynnis Éditions, nous publions aussi des jeux de rôle et, cette année, nos points focaux seront Vileborn, un jeu de rôle nobledark, ainsi que le jeu de rôle Thorgal.
Enfin, quel sera votre plus grand défi pour cette nouvelle année ?
Survivre !
Propos recueillis et mis en forme par Emmanuel Chastellière.