Et non, notre tour d'horizon des maisons d'édition qui font (de) l'Imaginaire publié en France n'était pas terminé, puisque voici les réponses, collégiales, de Au diable vauvert.
Une maison d'édition indépendante française, fondée en 2000, que l'on ne présente plus.
2025 s’est achevée, quel serait votre premier bilan, à chaud, concernant votre maison ou même la situation globale en Imaginaire ?
2025 a été une année dense, avec à la fois beaucoup d’enjeux et de belles célébrations, notamment les 25 ans de la maison. C’est un cap important.
Parmi les moments forts, on retient l’arrivée de Stefan Platteau et la réédition des deux premiers tomes des Sentiers des Astres, qui ont vraiment dynamisé notre programme en Imaginaire.
On a aussi eu la chance d’accueillir en France de grands auteurs internationaux : James Morrow aux Imaginales et à la Comédie du Livre, et Jeff VanderMeer aux Utopiales.
2025 a été une année très marquée par Octavia E. Butler, avec la publication des deux premiers tomes de la saga Patternist, la mention spéciale du GPI pour la trilogie Xenogenesis, et même une reconnaissance symbolique avec l’Afrofuturisme en Une du Monde des Livres.
Parmi les autres livres importants, il y a Une vie de saint de Christophe Siébert. C’est un récit choral, dans la continuité de Mertvecgorod, Siébert y mélange plus d’un siècle de littérature — horrifique, prolétaire, fantastique, feuilletonesque, post-exotique — pour créer quelque chose de très singulier, un grand livre ! Le fait qu’il soit sélectionné au GPI en 2026 est une vraie fierté.
Mais tout n’a pas été simple : le marché a été assez difficile, avec une baisse globale des ventes. Malgré ça, l’Imaginaire tient bon. Il résiste mieux que d’autres segments, et ça nous encourage à continuer à défendre ce qu’on fait.
Sur l'année écoulée, y a-t-il un événement, une évolution structurelle ou une décision éditoriale qui vous a particulièrement marqué ?
Oui, notre volonté de continuer à mettre en avant la fantasy francophone.
Depuis le cycle de Syffe de Patrick K. Dewdney, nous surfons sur un beau succès. À la lecture du premier tome, cela a été une évidence : une fantasy différente, plus politique, plus ancrée dans le réel, qui s’intéresse aux gens ordinaires plutôt qu’aux puissants. Et surtout, une langue incroyable. Le succès du premier tome, avec plus de 60 000 exemplaires vendus, nous a confortés dans cette direction.
L’arrivée de Stefan Platteau s’inscrit dans ce sillon, c’est un des grands auteurs de fantasy francophone aujourd’hui. Il a une ambition narrative énorme, une vraie érudition, et une manière très personnelle de revisiter les mythes. Son univers et son écriture correspondent parfaitement à ce qu’on défend.
Dans la même logique, on a signé un nouveau cycle : La Princesse, la Sorcière et la Putain de Sandrine Poget. Un beau projet qui met en scène trois héroïnes fortes, engagées dans une lutte contre le pouvoir, avec une grande dimension politique, sans tomber dans le sentimentalisme. Les personnages féminins sont complexes, centraux, et l’univers met en avant des sociétés féminines entières, ce qui reste assez rare en fantasy. Le premier tome sortira en 2027, et on a vraiment hâte.
Quelle place pour la fantasy dans votre programme 2026 ?
La fantasy garde une place importante chez nous, mais toujours en dialogue avec le reste de la littérature. Sans trop nous préoccuper des frontières entre les genres, nous mélangeons volontiers Imaginaire, littérature contemporaine, science-fiction, voire essai — comme avec COGIPpunk de Benjamin Patinaud, qui sort en avril.
On continue aussi la réédition des Sentiers des Astres de Stefan Platteau : après Manesh et Shakti en 2025, Meijo est sorti en février 2026, et Jaunes Yeux parait en octobre. L’aventure avance, et on se rapproche peu à peu du mystérieux Roi-diseur.
Un autre gros moment de l’année, c’est la sortie de Perdido Street Station en mai 2026. C’est la première fois qu’il est réédité en un seul volume. C’est un roman foisonnant de China Miéville, à la croisée de la fantasy, de la science-fiction, du steampunk et de l’horreur. C’est une œuvre fondatrice du New Weird, qui a totalement réinventé la fantasy urbaine.
Une année importante pour Miéville donc, avec également Le Livre d’ailleurs, co-écrit avec Keanu Reeves. C’est un projet assez unique, où l’univers visuel et narratif de Reeves rencontre l’inventivité littéraire de Miéville.
Enfin, quel sera votre plus grand défi pour cette nouvelle année ?
Notre défi reste le même depuis vingt-cinq ans : continuer à exister en restant indépendants, dans un contexte de plus en plus concentré et polarisé. Ce qu’on veut, c’est continuer à publier des livres qui élargissent les imaginaires, arment les esprits et défendent la diversité
Heureusement, 2026 s’annonce passionnante. On a plusieurs livres très forts à venir. En avril, Christopher Bouix revient avec Tuez-les tous, un roman d’horreur jubilatoire où des enfants se mettent à tuer leurs parents. C’est délicieux de voir à quel point l’auteur s’amuse à remixer de grands motifs de la sub-culture comme le slasher ou le film de zombies, l’horreur, le polar, le conte de Noël, le cosy mystery, pour mieux nous restituer notre temps.
Et puis la rentrée sera marquée par deux auteurs majeurs.
D’abord Spectres de Thomas Gunzig : la rencontre entre Interstellar et Solaris, un roman entre science-fiction, horreur existentielle et réflexion sur la mémoire, la perte, l’effacement, l’exploitation, l’équilibre, l’éthique… C’est une œuvre ambitieuse. Honnêtement, cela pourrait devenir un classique, et peut-être même un des livres pour lesquels on se souviendra du Diable dans vingt ans.
Sans oublier le deuxième roman de Nicolas Martin, Je ne suis pas venu apporter la paix. Un thriller horrifique très intense : quand le père meurt, la famille explose. C’est un huis clos tendu qui commence comme du Stephen King avant de basculer vers quelque chose de plus viscéral, à la Clive Barker — avec un côté Festen version roman.
Oui oui… rien que ça !
Propos recueillis et mis en forme par Emmanuel Chastellière.