Avec The Junction, Norm Konyu posait déjà les bases d’un territoire qui lui est désormais familier : celui d'un fantastique feutré, intime, où le mystère n'est jamais une fin en soi, mais le révélateur de fractures plus profondes, presque existentielles. Publié en VO avant Downlands, l’album apparaît rétrospectivement comme une matrice esquissant des thématiques et des motifs que l'auteur développera ensuite avec davantage d'ampleur.
L’intrigue s'ouvre sur une situation troublante et qui donne forcément envie d'en savoir plus : Lucas Jones, disparu depuis douze ans, réapparaît sans avoir vieilli d'une seule journée, tel "le plus vieil enfant du monde". Mutique, comme figé hors du temps, il devient l'objet d’une enquête menée par un policier et une psychologue, tandis que le lecteur découvre en parallèle le journal intime du garçon, relatant son séjour dans un lieu étrange nommé Kirby Junction, espace indéfini où le réel semble avoir perdu pied.
Cette construction en aller-retour entre présent et passé constitue l'ossature narrative de l'album. Konyu s'appuie sur une enquête policière relativement classique et qui agit un peu comme une béquille dramaturgique : un cadre fonctionnel, efficace, mais qui ne constitue pas la partie la plus passionnante du récit. L'intérêt se déplace rapidement vers ce qui affleure sous la surface, dans les silences, les ellipses, et surtout dans la subjectivité du journal de Lucas.
C'est d’ailleurs dans cette zone grise que The Junction se révèle le plus marquant. Le lieu lui-même, Kirby Junction, fonctionne comme un espace liminal, hors du monde, peuplé de figures en attente, d’architectures instables et de règles implicites. La grande révélation qui survient à mi-parcours, si elle se montre prévisible, n'en demeure pas moins efficace dans sa manière de reconfigurer la lecture. Elle propulse le récit vers une conclusion plus ambiguë, moins attendue (elle), et émotionnellement plus dérangeante.
Graphiquement, Norm Konyu fait déjà une identité très forte. Son trait stylisé, presque géométrique, allié à une mise en couleur douce et désaturée, instaure une atmosphère flottante, comme suspendue entre rêve et réalité (et merci Glénat pour un aperçu des coulisses de la conception en fin d'album !). Les visages, souvent figés, parfois légèrement irréels, participent pleinement à cette sensation de décalage permanent, où rien n'est tout à fait à sa place.
On retrouve ainsi ce qui fera la force de Downlands : une narration elliptique et une capacité à faire naître l’étrangeté via une lente distorsion du quotidien sans oublier des émotions qui ont toute leur place dans l'histoire et en incarne même le cœur. Si The Junction peut sembler un peu plus démonstratif, moins dense, il n'en constitue pas moins une pièce essentielle pour comprendre l'univers de son auteur.
Il faut encore une fois saluer le travail de traduction de Patrice Louinet, d'une grande justesse, qui restitue avec finesse la sobriété du texte original et participe pleinement à la tonalité mélancolique de l’ensemble.
Œuvre fondatrice de son auteur, The Junction apparaît comme pleinement maîtrisé dans ses intentions, et confirme Norm Konyu comme un auteur singulier, toujours prêt à explorer les zones d'ombre de l’âme humaine, finalement plus tristes que terrifiantes.
— Gillossen