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Hommage à J.R.R. Tolkien
Conférence
se déroulant le 31/01/2004 à la BNF
Michaël
Devaux - Pourquoi prendre au sérieux l’histoire
de la Terre du Milieu
Il existe trois obstacles
principaux à cette prise au sérieux :
- le support littéraire : les romans de Tolkien
sont souvent qualifiés à tort de littérature
pour la jeunesse ;
- l’obstacle théologique et culturel ;
- les allégories que l’on peut trouver
en analysant le SDA, même si Tolkien s’en
défendait.
Les 12 volumes de l’Histoire
de la Terre du Milieu sont une jungle et la prendre
au sérieux nécessite une lecture approfondie.
Il y a deux manières de prendre Tolkien au sérieux
:
1) Concernant le fond
:
Le sujet essentiel de l'oeuvre, c'est la mort. L'existence
des elfes est ce qui fait ressortir le problème
de la mort : ce problème ne ressort pas de la
même façon dans un univers peuplé
uniquement d'être mortels. « La mort est
un espoir obscurci par Melkor », c'est-à-dire
qu'elle n'est pas, initialement, un mal, mais une chose
sur laquelle Melkor a jeté son ombre.
2) De façon plus
limitée (on s'en tient à HoME), concernant
les variations de formes, de présentation de
l'histoire : 9 volumes concernent le Silmarillion mais
n’est pas le Silmarillion tel qu’il a été
publié. Le premier conte perdu met en place une
filiation entre Tol Eressëa et l’Angleterre
pour la tradition des légendes. Il n'est pas
repris dans le Silmarillion.
Le terme de Terre du Milieu (terre entre les mers) n’est
présent quant à lui qu’à
partir des années 30 (vol. 4 des HoME).
Dans le SDA, Pippin
dit qu'il veut tout connaître de la Terre du Milieu.
Cette histoire, c'est le Silmarillion. Les 5 premiers
volumes couvrent les différentes rédactions
du Silmarillion avant l'écriture du SDA. Les
tomes 6 à 8 correspondent à peu près
au SDA. De 9 à 12, ils correspondent au Silmarillion
après le SDA. L'histoire du Silmarillion se reconnaît
dans Le livre des Contes Perdus (1917). A 80% il s'agit
de la même chose. Les plus grosses différences
entre les Contes Perdus et la version « finale
» (ou en tout cas la dernière) concernent
:
- la chronologie : la place des évènements
les uns par rapport aux autres ;
- Fëanor : il tente de refaire les Silmarils dans
les premières versions, où il n’y
a d’ailleurs pas de serment ;
- des personnages qui changent de « nature »
: Gimli (d’elfe à nain) ou Beren (d’elfe
à homme).
On décèle une évolution au cours
de l’écriture, un changement de «
parfum ». Tolkien a travaillé toute sa
vie sur l’HoME, les différents volumes
ont été édités chronologiquement
par Christopher après la mort de son père.
Le tome 5 contient
le texte soumis à l'éditeur en 1937, donc
Tolkien voulait bien l'éditer. A la fin de sa
vie, Tolkien ne voulait plus le finir (parce que pour
lui, le finir c'était tuer les elfes), mais en
parlait beaucoup à son fils pour que lui réalise
cette édition. Les 12 tomes sont les textes de
Tolkien commentés par Christopher.
A noter que cette histoire dépasse son propre
objet puisque la Terre du Milieu apparaît seulement
dans les années 30 (avant, cela s'appelait "les
terres extérieures", ou "les grandes
terres").
La Terre du Milieu est une terre entre les mers. Tolkien
explique que c'est la reprise de l'œcoumène
des Grecs, c'est-à-dire les terres habitables
par les hommes.
- Le projet du Silmarillion.
Il a souvent été dit que Tolkien voulait
élaborer une « mythologie pour l’Angleterre
» avec l’histoire de la Terre du Milieu.
Cette expression a été utilisée
par Humphrey Carpenter en se basant sur des lettres
de Tolkien datant de 1911 (lettre 131, il dédie
un légendaire à l’Angleterre), puis
d’une lettre où Tolkien reprenait une expression
similaire utilisée par son correspondant (lettre
180).
Si c’était peut-être vrai au début,
Tolkien est néanmoins vite revenu sur cette ambition
(disant : "ce projet est absurde" (1951).
Il a donc apparemment changé d'idée.)
Quand Michaël Devaux
parle des "parfums du Silmarillion", il en
dégage essentiellement deux : le parfum anglo-saxon
et le parfum catholique.
Le premier « parfum » est anglo-saxon :
Eriol, un germain, découvre Tol Eresseä,
qui est alors l’Angleterre. Tolkien introduit
dans le déroulement de l’histoire des personnages
légendaires. Cette vision évolue et dans
les années 50, Eriol n’est plus germain
mais anglo-saxon et Tol Eressëa n’est plus
l’Angleterre. Dans l'histoire de la Terre du Milieu,
il y a des textes rédigés en vieil anglais.
Le second « parfum » est catholique : l’immortalité
des elfes et le problème de la mort sont omniprésents
dans l’histoire. S’ils meurent accidentellement,
les Elfes sont emportés vers les cavernes de
Mandos, et sous certaines conditions peuvent retrouver
leur enveloppe corporelle (cf. Glorfindel dans le HoME
12). Mais ils sont toujours liés à Arda,
leur immortalité se terminera avec elle. Les
Elfes sont immortels, mais leur immortalité n'est
pas éternelle. A l’inverse, la mort des
Hommes est présentée comme un don pour
quitter Arda définitivement. Les Hommes sont
mortels, mais éternels : au-delà de la
mort, une autre vie leur est promise (mais il y a corruption
du don d'Iluvatar par Melkor : l'ombre de la peur comme
peur de la mort). Ce « parfum » est présent
également dans le texte lui-même par des
citations de la Bible.
Ces deux parfums sont
toujours présents mais dans des proportions différentes.
Avant l’écriture du SDA, le parfum anglo-saxon
domine. Il est supplanté après l’écriture
du SDA par le parfum catholique.
C'est dans la littéralité du texte que
l'on peut retrouver ces différents parfums, mais
ils sont toujours masqués : Tolkien ne place
jamais de citation de manière explicite par exemple,
tout cela est disséminé dans le texte
pris dans son ensemble.
Les HoME sont le vrai
texte de Tolkien. Le Sil s’est présenté
sous bien des aspects : annales, contes, romans.
Le projet de Tolkien,
plutôt que d’écrire une mythologie
à l’Angleterre, se rapproche plutôt
d’un légendaire uchronique, une possibilité
(uchronie : alternative à l’histoire).
Question : Tolkien aurait-il
voulu publier le Silmarillion ? Que sont les HoME ?
Va-t-il y avoir une édition en français
?
Réponse : Dans
le HOME 5 figure le texte du Silmarillion soumis à
un éditeur en 1937, Tolkien a donc bien voulu
le faire publier à un moment donné. Mais
à la fin de sa vie, il ne voulait plus le terminer
(car sentiment d’achever quelque chose) et en
a parlé à son fils pour qu’il le
fasse.
Les HOME sont les textes de Tolkien, les différentes
versions des histoires du Silmarillion et du SDA présentées
chronologiquement et commentée par son fils Christopher.
Actuellement, seuls les deux premiers tomes ont été
traduits en français (par Adam Tolkien, fils
de Christopher), ce sont les Livres des Contes Perdus.
Les tomes 3, 4 et 5 sont en cours de traduction (publication
du 3 et du 4 début 2005, le 5 le sera à
la suite).
Question : l’histoire
de la Terre du Milieu n’est-elle pas un moyen
d’utiliser l’imaginaire pour ré-accéder
au réel ?
Réponse : oui,
ré-accès aux choses essentielles du réel
par l’intermédiaire de l’imaginaire.
On peut relever 3 obstacles à la prise au sérieux
de Tolkien :
1)Téléologique, c'est-à-dire relatif
à la destination de l'oeuvre : à qui est-elle
destinée?
2)Théologique et culturel : Tolkien est croyant,
et écrit une mythologie. Le référent
mythologique n'est pas la mythologie grecque, mais scandinave.
3)Allégorique : Tolkien répète
qu'il n'y a pas de correspondance terme à terme
dans ce qu'il écrit avec quoi que ce soit.
Le Silmarillion s'est
formellement présenté sous bien des aspects
dans l'histoire de la Terre du Milieu ; sous forme d'annales,
de conte, de roman, d'essai linguistique. Après
le Silmarillion, il est recommandé de faire le
premier pas en Terre du Milieu à partir du tome
5, car il présente les 4 formes.
Il y a deux bonnes raisons pour lire HoME :
==> C'est le vrai texte de Tolkien (le Silmarillion
est une compilation rédigée par Christopher
Tolkien).
==> Il y a toujours les deux éléments
du parfum en question. Il y a par exemple une pensée
du purgatoire dans le livre des Contes Perdus que l'on
ne retrouve pas après.
Pour caractériser
le projet de Tolkien, on peut remplacer le terme "mythologie"
par "légendaire" : quelque chose qui
n'a pas existé mais qui aurait pu. C'est l'exploration
d'une possibilité.
Dans son essai sur le conte de fée, Tolkien explique
son projet : accéder à ce qui est essentiel
dans la réalité, y compris en passant
par ce qui peut paraître dérisoire dans
le conte. Le conte de fée permet de faire tomber
les apparences. On passe par le merveilleux pour venir
au réel, que l'on ne fuit pas.
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