|
1l2l3l4l5
Hommage à J.R.R. Tolkien
Conférence
se déroulant le 31/01/2004 à la BNF
Anne Besson
- Tolkien et les romans-mondes
Les romans-mondes donnent
accès à des univers imaginaires tout entiers.
Tolkien se libère de tout besoin d'excuse pour
créer un monde imaginaire, il choisit de couper
complètement les ponts avec notre monde. La fascination
provient de cette évasion que cela procure ;
on peut d'ailleurs remarquer que le désir d'illustration
se développe énormément autour
de Tolkien, de même que les jeux de rôles
: il y a un désir de participation au monde fictionnel,
de ravissement hors de soi. Tolkien lui-même envisageait
son oeuvre comme une sous-création, un «
monde secondaire où le lecteur peut entrer »
(créance secondaire), c'est-à-dire une
création du même type que la genèse.
Le lecteur doit accorder sa créance dans la capacité
de la fiction à imposer sa cohérence interne.
Le travail sur les appendices, auquel Tolkien a eu tant
de mal à mettre fin, témoigne de cette
exigeance du caractère maximal de son monde,
univers autosuffisant qui est attesté par ses
propres documents : textes anciens, cartes, lais, légendes.
Tolkien a transmis cette même méticulosité
maniaque à ses lecteurs.
Il a répondu parfois aux questions et remarques
de ses lecteurs : une de ses lettres décrit sur
sept pages le seul système d'échange des
cadeaux d'anniversaire entre hobbits.
Dans de nombreuses œuvres de fantasy, il y a des
« ponts » entre le monde imaginaire et notre
monde, comme si les auteurs avaient besoin d’une
excuse pour se lancer dans la fantasy. Ce n’est
pas le cas chez Tolkien. Arda serait seulement un passé
lointain de notre monde et s’impose à l’imagination
du lecteur par sa cohérence.
Tolkien voulait construire un monde dont il serait pleinement
satisfait, parfait en quelque sorte, d’où
une publication tardive des annexes du SDA et la non
publication du Silmarillion de son vivant.
Son projet de faire
paraître des annexes était directement
lié aux demandes de précisions faites
par les lecteurs sur des sujets aussi divers que les
cartes, la géologie, la prosodie, les airs de
musique ... Les gens posent ces questions sans douter
un moment que ce soit accessible, et Tolkien rentre
dans ce jeu. Mais on touche aux limites du roman-monde
lui-même. Umberto Eco disait : "un texte
ne saurait représenter qu'une infime partie de
son univers". Le lecteur n'est pas censé
contrer ce phénomène. Il faut accepter
l'implicite. Tolkien avait conscience des limites. Il
laisse quelques mystères, éléments
énigmatiques : les Ents-femmes, Tom Bombadil,
le balrog a-t-il des ailes ? Ces mystères rendent
cet univers crédible.
La littérature réaliste contemporaine
est hantée par cette fatalité du lacunaire
: on va vers une écriture blanche, une écriture
du vide.
Mais un univers qui repose sur seulement quelques volumes
est forcément incomplet. Par contre, rien n’empêche
de proposer un univers le plus vaste possible, comme
l’est Arda, pour au réduire au maximum
le degré d’ « incomplétude
». Bilbo, le SDA, le Silmarillion et les Contes
et Légendes Inachevés sont liés
et s’accréditent les uns les autres, il
y a une continuité, une durée et une progression.
Au fil des lectures, le lecteur se familiarise avec
le monde et est invité à poursuivre cette
construction grâce à sa propre imagination
(puisqu’il y a forcément des blancs dans
l’histoire).
On peut remarquer la
présence de cycles aussi en littérature
générale, au 19ème siècle,
à l'époque où la littérature
générale n'est plus sûre de ses
moyens : Balzac voulait ainsi "totaliser"
le monde. En littérature générale,
il faut que quelque chose soutienne la fiction seule,
alors que la littérature imaginaire s'y prête
naturellement.
Ce que Tolkien a le
plus durablement initié, c'est cette ambition
du roman-monde et il a fourni les moyens de l’approcher
(cycle), ainsi que des outils : cartes, chronologies,
généalogies, annexes, appendices, mais
ayant travaillé à l’élaboration
d’Arda pendant des décennies, il reste
un modèle inégalé et inégalable.
C'est comme ça que le lecteur y croit. Tolkien
avait une réelle conviction dans le pouvoir de
la vie imaginaire.
1l2l3l4l5 |