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La parenté des Elfes et des Hommes et leur séparation


Grands, élancés, oreilles en forme de feuille, yeux gris, telle est la description des Elfes par Tolkien. Au premier abord, ils sembleraient bien proches de leurs cousins humains et de leur nature. Pourtant, et c’est ce que Tolkien lui-même affirme, « les Hobbits sont proches des Humains, bien plus que les Elfes ou les Nains ». En quoi donc, ces races semblables peuvent-elles se différencier ? Quelles sont leurs places respectives dans le mythe tolkiennien ?

C’est lors de L’Ainulindalë [1] que les deux races ont vu le jour dans l’esprit des Ainur. Elles provenaient toutes deux des thèmes musicaux qu’avait donnés Eru/Iluvàtar [2], et c’est la raison pour laquelle Hommes et Elfes sont appelés Eruhini, « Ses Enfants ». Il en résulte donc que ce sont en quelque sorte deux races « sœurs », assez parentes d’ailleurs pour permettre à des couples mixtes, tels Lùthien et Beren du Silmarillion, les ancêtres d’Aragorn, de concevoir.

De même, elles sont associées dans le mythe à ce que l’on pourrait nommer « la Lumière » qui combat les noires armées d’Angband [3] d’abord, puis de Barad-dûr. D’ailleurs, plusieurs alliances entre Hommes et Elfes ont été mises sur pied : lors de Guerres de Joyaux menées par les Noldor où les trois maisons des Edain [4] jouèrent bien souvent un rôle crucial, maisons dont il est dit qu’elle étaient les plus nobles et ressemblaient le plus aux maisons des Elfes, puis lors de la Dernière Alliance où les armées des Peuples Libres furent menées par Gil-Galad des Elfes et Elendil des Edain, guerre où l’Anneau fut tranché du doigt de Sauron.

D’autre part, il arriva que les lignées humaine et elfique se mélangèrent, et des ceci il en sortit la lignée des rois de Nùmenor, appelés aussi rois de l’Ouistrenesse, les plus puissants monarques qui existèrent jamais, dont Aragorn est un descendant : preuve vivante de la parenté de tous les Enfants d’Iluvàtar.

A un niveau plus profond, on s’aperçoit que les natures humaine et elfique reposent sur une même base : un esprit (fëa) emprisonné dans un corps (rhòa), raison pour laquelle ils sont appelés Incarnés (toutefois, ce terme englobe aussi d’autres races). Ils sont apparus par la seule volonté d’Eru : « ils se sont éveillés » nous dit Tolkien. Et personne ne peut savoir comment, mis à part Eru lui-même et peut-être les Ainur. Leur esprit et leur corps en quelque sorte se « lièrent » et ils commencèrent à exister.

La nature des Nains par exemple est plus énigmatique et après examen se révèle différente. Ce sont des Incarnés, mais lorsque le Vala [5] forgeron Aulë les façonna en secret, désobéissant de ce fait à Eru, il n’avait saisi Sa pensée. Ils étaient « faits comme le roc » nous dit-on pour résister à la menace de Morgoth. Les Nains n’avaient alors aucune volonté et obéissaient aux ordres de leur créateur, ce qu’Eru lui rappela. Aulë ne savait visiblement pas ce qu’était cette « étincelle » qui donnait pensée, libre arbitre et jugement. Ce qui se passa ensuite n’est pas très certain. Toujours est-il qu’il supplièrent Aulë de ne pas les supprimer lorsque celui-ci voulut « réparer son erreur » en les détruisant. On le voit leur éveil fut chaotique et diffère grandement de celui des Enfants d’Iluvàtar.

Plus flagrant encore, les Elfes parviennent parfois à comprendre la pensée des Hommes alors qu’ils sont totalement étrangers à celle des Nains : il en résulta guerres, haine et méfiance. Ceci avait été prédit par la Vala Yavanna [6]. Elle avait prophétisé que le cœur de Nains se tournerait vers la pierre et non vers les bois. On ne voit pas cette relation se développer entre Hommes et Elfes, même si quelques dissensions purent avoir lieu. Au Premier Âge, ils vivaient sur des Terres voisines les unes des autres et il arrivait souvent que des voyageurs des deux races se rencontrent.

Néanmoins, on ne peut pousser la ressemblance plus loin. Les Elfes possèdent une sorte de magnétisme totalement dépaysante. Leurs yeux semblent contenir un éclat qui impressionna plus d’un Orque et dérangea Gollum, ils sont perçants et s’accommodent à l’obscurité. La maîtrise de leur corps est quasi-parfaite : à l’âge de un an, ils savent danser et chanter, leur agilité et leur rapidité ont de quoi en désarçonner plus d’un. De plus Hommes et Elfes ne vinrent pas au monde en même temps. C’est lors des Âges des Arbres [7] que les Elfes s’éveillèrent à Cuivienen, dans l’est des Terres du Milieu et il furent nommés Premiers-Nés. A leur naissance ils savaient déjà parler et ce fut un Vala qui vint les chercher, pour les mener à l’Ouest, à Valinor [8] sur les Terres Immortelles. Les Hommes, les Suivants, arrivèrent avec le Soleil, lors de la première aube, des siècles après leurs aînés qui les découvrirent et leur enseignèrent beaucoup de leur savoir. Quant aux Valar ils semblèrent d'abord s’en méfier, pensant que les Elfes leur ressemblaient, tandis que les Hommes ressemblaient à Morgoth, le pire fléau que connut le monde... Les premières pierres du destin qui s’obstina à séparer les races sœurs étaient posées.

Il semblerait également que Tolkien présente les Premiers-Nés comme des humains qui auraient atteint la perfection. Mais en cela, il rééquilibre la balance : si les Elfes reçoivent immortalité, grâce, beauté et sagesse, les humains, eux, reçoivent le don de la Mort, ainsi que l’envie de partir découvrir l’inconnu et d’éprouver toutes les limites.

La Mort peut faire penser à un bien étrange don, mais Iluvàtar la conçoit comme une délivrance, un repos, une échappatoire au poids des années qui pèsent bien plus tôt sur les Hommes que sur les Elfes. Et c’est cette mortalité qui sépare le plus les deux races, comme cela est représenté dans l’histoire de Lùthien et Beren que le destin semble vouloir séparer à tout prix. Les Elfes ont droit à la béatitude des Terres Immortelles où rien ne se fane, et où la vie n’est qu’un éternel printemps, mais les Mortels n’y sont en aucun cas admis. La raison invoquée par les Valar est que les Hommes n’accepteraient plus la Mort. De nouveau on parle de séparation : Belegaer, la Grande Mer, divise la Terre en deux : l’Occident elfique, et l’Orient humain.

De plus Hommes et Elfes semblent soumis à un destin différent. Les premiers meurent naturellement et s’en vont par delà les Cercles du Monde. Où ? Personne sur Arda [9] ne le sait, mais on pense qu’ils rejoindront les Ainur pour chanter de nouveau un thème après la Grande Fin [10]. Le monde les fatigue vite, le temps les marque irrémédiablement tant physiquement que moralement. Les autres en revanche sont liés au monde, à Arda ; leur essence même en fait partie. A leur mort, leur esprit quitte leur corps et s’en va dans les cavernes de Mandos, à Valinor, où « ils attendent ». Parfois, lorsqu’ils le méritent, Eru leur accorde un nouveau corps, et ils peuvent à nouveau fouler le sol d’Arda (Glorfindel en est un exemple).

Les Hommes ne sont que des passagers, des étrangers et quand leur temps vient, ils partent, tandis que les Elfes demeurent, se languissent, et « se lassent de mille et mille siècles ». Leur attitude par rapport au temps diffère en conséquence. Que sont les siècles pour un être immortel ? En témoigne la remarque de Legolas : « Cinq cents fois les feuilles sont tombées dans notre forêt, bien que cela ne représente rien pour nous. »

Au Second Âge, les premières séparations on lieu. Beaucoup d’elfes repartent par la mer, alors que les Hommes ne peuvent les suivre. Ils reçoivent en récompense pour leur efforts dans la guerre contre Morgoth l’Ile de Numenor, qui est en vue de Tol Eressëa [11]. Mais les Valar prononcent un Interdit. Les Hommes ne pourront pas naviguer à l’Ouest, du moins ils le peuvent, tant qu’ils sont en vue de Numenor, pas plus loin. Tol Eressëa est proche, mais inaccessible.

Au Troisième Âge, le gouffre s’est encore creusé. Tout comme cela est raconté dans l’Akallabeth, Valinor a été arrachée des Cercles du Monde à cause de la vanité d’un roi de Numenor se croyant assez fort pour pouvoir assiéger les dieux, la Terre est devenue ronde, et seules les nefs autorisées par les Valar peuvent prendre la Voie Droite qui mène directement à Valinor. Alors qu’au Premier Âge les Elfes et les hommes vivaient presque côte à côte en Beleriand, lors de la Guerre de l’Anneau, les quelques communautés elfiques qui subsistent sont retranchées à Mithlond, dans la Forêt Noire, à Foncombe et en Lòrien. Seuls quelques contacts existent encore entre les Dunedain, les descendants des rois tapis dans l’ombre, et les Elfes. Ailleurs, la déchéance s’était emparée des Maîtres du Savoir, et tout ce qui concernait les Belles Gens avait été au mieux oublié, au pire altéré : Eomer parle avec trop de légèreté de la Dame de Lòrien, qui n’est qu’une sorcière qui prend dans sa toile tous ceux qui osent traverser ses terres.

Mais ce n’est qu’au Quatrième Âge que la séparation devient totale. Les derniers Elfes s’en vont à Valinor, peu d’entre eux s’attardent toujours, reflets vivants de ce que le temps a laissé loin derrière lui. Les Hommes sont confinés sur Arda, Valinor leur est inaccessible ; les races prennent définitivement des chemins différents.

Notes:

Ceci est tiré de l’histoire tardive des premiers âges du monde consignée dans le Silmarillion. Dans les Contes Perdus, les faits sont quelque peu différents. Valinor reste sur Arda qui est ronde, mais les Elfes disparaissent tout de même. En effet, on avait prophétisé ce qu’on appela l’Allée de l’Avant, guerre qui visait à libérer les Elfes prisonniers des Terres du Milieu. Elle aurait lieu lorsque Tol Eressëa reviendrait en vue des rivages de la Terre du Milieu, à la position actuelle de l’Angleterre. Si elle réussissait, ils rejoindraient Valinor par le Sud, les Deux Arbres s’illumineraient à nouveau et le Soleil redeviendrait Magique. En cas d’échec, ce serait la fin des Elfes. Et ce serait la collaboration et l’aide des hommes qui permettrait de savoir de quel côté pencherait la balance. Au grand chagrin de tous, la faiblesse des Hommes les poussa à trahir les Elfes, et un grand malheur s’abattit sur eux, faisant échouer l’Allée de l’Avant. Tout espoir de renaissance fut perdu, et les Elfes commencèrent à diminuer en taille, devenant si petits et si transparents que les yeux grossiers des Hommes ne pouvaient plus les apercevoir. C’est ainsi qu’eut lieu la séparation des deux races.

[1] Grande Musique Originelle où toutes les choses qui furent créées par la suite furent imaginées par les Ainur.
[2] On le nomme l’Unique, Dieu suprême qui créa les Ainur et les enjoignit à composer la Grande Musique.
[3] Forteresse de Morgoth, le Noir Ennemi du Monde, celui qui fut autrefois le maître de Sauron de Mordor.
[4] Ces trois maisons Humaines sont immédiatement devenues Amies des Elfes et les ont grandement aidés lors du Premier Âge. « Edain » signifie « Hommes » en Sindarin.
[5] Les Valar sont les dieux du monde, ce sont ceux des Ainur qui décidèrent de venir sur Terre.
[6] Yavanna est la Dame de la Nature. Etant d’essence divine, les Valar ont un certain pouvoir de prédiction.
[7] En ces Âges, les Deux Arbres de Valinor donnaient leur lumière au Monde, le Soleil et la Lune n’existaient pas encore.
[8] Ces sont les Terres Immortelles où résident les Valar.
[9] La Terre.
[10] Dernière Guerre où le Monde sera détruit à cause du retour de Morgoth et où toute choses seront bouclées. Après, il semblerait qu’une deuxième Grande Musique sera chantée devant Eru.
[11] Ile la plus orientale des Terres Immortelles

Autres essais disponibles:

La Terre du Milieu

Chansons et poèmes dans le Seigneur des Anneaux, Tome 1

Chansons et poèmes dans le Seigneur des Anneaux, Tome 2

Chansons et poèmes dans le Seigneur des Anneaux, Tome 3

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