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.:: John
Howe ::.
Voici la transposition de l'interview
de John Howe, paru dans le magazine Mad Movies,
revue sur le fantastique. ENTRETIEN AVEC JOHN
HOWE.
Rien d'étonnant
à trouver les noms de John Howe et d'Alan Lee
à la conception visuelle du film de Peter Jackson.
Ces deux illustrateurs se partagent en effet la
paternité des images les plus «officielles» de
l'univers du Seigneur des Anneaux, et aussi peut-être
les plus vivantes, les plus concrètes. John Howe
participait récemment au jury du Festival du Film
Fantastique qu'organisait sa ville d'adoption
Neuchâtel, et pour lequel il a évidemment dessiné
l'affiche. Nous lui avons demandé de partager
avec nous ses souvenirs de travail sur un projet
qui nous fait frémir d'impatience. Dans les limites
imparties par son devoir de discrétion, il a très
gentiment accepté de lever un coin du voile...

En quoi consiste
votre parcours ?
En une ligne
plus ou moins régulière et droite. Les écoles
d'art puis le boulot. J'ai grandi au Canada, j'ai
étudié en France, à Strasbourg, et je vis maintenant
en Suisse. Quand j'étais jeune, j'adorais l'Heroic
Fantasy. Je me nourissais de ça. Mais l'illustration
n'est pas un choix conscient. J'ai toujours dessiné,
je n'ai jamais arrêté, et j'ai juste cherché un
métier ou je pouvais le faire. J'ai commencé dans
le livre pour enfants puisque c'est là que l'on
trouve le plus de demande. J'ai longtemps couru
après l'éditeur de Tolkien et je suis allé jusqu'à
Francfort, dans les foires aux dessins, montrer
mon travail, pour m'entendre dire à chaque fois
de revenir l'année prochaine. J'ai fini pa publier
un truc dans un calendrier en 1987. Puis j'ai
eu une première demande pour la couverture de
Bilbo en livre de poche. Ça s'est poursuivi jusqu'à
la fin de l'Histoire de la Terre du Milieu, c'est-à-dire
une vigntaine de couvertures plus tard. Alan Lee
et moi, on est très étroitement associés à ces
bouquins. Le Gandalf que tout le monde connaît
est devenu une image indissociable du roman, ce
qui me pose d'ailleurs des soucis quant à son
utilisation.
Comment avez-vous
été engagé par Peter Jackson ?
On a reçu
un coup de fil à trois heures du matin, décalage
oblige. Ma femme et moi, on était enchanté. Bien
sûr, il y a toujours un «attendez, je vais réfléchir»
de principe, mais on était partant. Après ça,
on n'a plus dormi de la nuit. Plus tard, ma femme,
notre enfant et moi sommes donc partis en Nouvelle-Zélande.
C'était il y a deux ans. On y a fait deux séjours
de six mois.
Quel était
votre emploi du temps là-bas ?
On avait
constamment des réunions avec Peter Jackson et
sa femme. Pendant les périodes où il réécrivait
le script, on le voyait moins, mais sinon on le
voyait tous les jours. Il y avait de toute manière
peu de chances d'avancer à l'aveuglette sur quelque
chose qu'il n'avait pas étudié au préalable. Il
garde l'œil sur tout et il a une bonne mémoire.
Suite à chaque rencontre, pour chaque décor, pour
chaque environnement, on se mettait à crayonner
toute la journée. Quotidiennement, on faisait
emtre cinq et dix grands dessins. Le but était
de proposer des idées. Ainsi, le dessin en lui-même
n'était pas important, même s'il nécessite bien
sûr un certain fini: c'est l'idée qui primait.
Puis Jackson repassait et on lui montrait les
croquis. On en discutait, on passait tout en revue
et l'on restait dans cet environnement tant qu'on
avait pas trouvé ce qui lui convenait. Jackson
est quelqu'un d'assez étonnant. Il a constamment
envie d'être surpris, enchanté. Malgré ses a priori,
il ne débarque pas avec une idée précise à laquelle
on doit se conformer. Il veut que les gens aillent
vraiment au fond d'eux-mêmes, c'est très stimulant.
Des fois on ne trouvait pas du tout ce que Jackson
cherchait. Les Ourouk-haï, par exemple, ont été
longs à obtenir, mais on n'était pas seul sur
le coup. Il y avait également une équipe de six
ou sept dessinateurs qui s'occupaient des créatures,
des armures et des armes, et nous participions
également à l'élaboration avec eux. Quand Jackson
avait déjà en tête l'image qui existait, le chemin
était assez court. Mais lorsqu'il voulait quelque
chose d'inédit, on devait vraiment se creuser
la cervelle. Ça s'est poursuivi comme ça pendant
longtemps avant qu'il se mette à la réalisation
de maquettes et autres. Ensuite, on est intervenu
sur les maquettes et les décors.
Vous aviez
lu le script ?
Oui. Mais
personnellement, je ne sais pas juger ce qui fait
un bon script. Je me suis par contre aperçu que
les choses les moins intéressantes du livre prenaient
une toute autre vie une fois mises en dialogue.
Vous avez
travaillé sur les trois films ?
Alan Lee et
moi, on s'est partagé cet univers. Comme ses enfants
à lui sont adultes, il est resté en Nouvelle-Zélande.
Ensemble, on a dégrossi un peu le tout. Pour ma
part, j'ai fait l'intérieur et l'extérieur de
Cul-de-Sac et surtout Barad-dûr, Minas Morgul
et tous ces endroits-là. Mais il n'y avait pas
d'exclusivité. Si on avait une idée à proposer,
rien ne nous empêchait de le faire, bien au contraire.
On touchait vraiment à tout ou presque, les costumes
ayant en effet été conçus un peu plus tard. Plus
les différents environnements se définissaient,
plus on était amené à se rendre sur d'autres départements
pour donner notre avis. Vers la fin, on passait
peut-être deux ou trois heures à dessiner et le
reste de la journée à aller voir ce qui se passait
à côté. Car tout le monde travaillait dans le
même bâtiment, une sorte d'énorme labyrinthe-hangar
retapé rempli de dessinateurs, sculpteurs, prothésistes,
maquettistes... Un vrai bain de création! Il n'y
a pas de département hermétique. Tout passe d'une
pièce à l'autre et il faut juste faire quelques
pas de plus pour la salle des ordinateurs. Peter
Jackson a vraiment réussi là une installation
époustouflante. Il a investi dans un tas de choses
pour se construire son grand studio. Alors qu'il
allait bosser en vélo il y a quinze ans, maintenant
il a tout racheté. Il a toujours refusé les proposition
pour partir aux États-Unis. Il veut faire les
choses chez lui à Wellington. Et c'est là qu'il
est le plus fort. Il fait venir les gens chez
lui. C'est très impressionnant ce qu'il est parvenu
à faire.
Comment avez-vous
géré l'attente des fans ?
Je crois que
Jackson ne s'en préoccupe pas vraiment. C'est
un créateur, un metteur en scène. Il dit lui-même
qu'on n'est pas obligé de brûler le bouquin quand
on va acheter son billet pour le film. Il est
très modeste là-dessus. Il ne prétend pas donner
une version définitive du livre. Il fait son film.
Je sais que je procède de même losrque je dessine,
sinon on travaillerait à l'envers. D'une part
Jackson obéit à ses producteurs, puisque c'est
quand même eux qui allongent l'argent, et d'autre
part il a une conviction intime sur beaucoup de
choses. Mais bon, je crois qu'il doit quand même
se retenir, car ils veulent aussi qu'un public
assez jeune puisse voir le film. Or, vous connaissez
les films de Pete: c'est dans la gueule ou c'est
pas du tout! Cela dit il est capable de filmer
les gens, les êtres humains d'une façon très très
sensible, et je crois que s'il obtient ce qu'il
veut, ce sera très spectaculaire.
Avez-vous
dû travailler étroitement avec le département
d'effets spéciaux ?
Oui, et ce
sont des gens formidables. Richard Taylor et sa
femme sont parvenus à créer dans leur atelier
un énorme concentré de talents avec une ambiance
formidable. Alan et moi, on a eu une telle expérience
dans l'ensemble qu'on croyait naïvement que c'était
comme ça partout, une ambiance de travail vraiment
exceptionnelle. J'ai cru au début que ça tenait
au film, qu'il y avait quelque chose d'intrinsèque
dans ce projet provoquant cette attitude, mais
finalement non, ça repose vraiment sur les gens.
Et puis on travaille sur un terrain ou l'on ressent
les choses. Le plus excitant, c'est de faire approuver
un dessin et ensuite de le voir passer à la réalisation.
Le dessin donne la définition, et ensuite tout
le monde continue à intervenir dessus, nous indirectement
et Peter Jackson directement. Tout évolue jusqu'au
«produit» final. J'ai pu voir quelqu'un bosser
une semaine ou deux sur une réplique de Balrog
de la taille d'un homme. Puis ils ont sculpté
sa tête, immense, de la taille de ces trucs que
l'on voit sur les murs des châteaux. Par contre,
il n'existera jamais entièrement sous forme sculptée.
Ses ailes ont été conçues avec seulement les doigts,
sans la peau entre les doigts, puisqu'elle sera
ajoutée numériquement. Tout prendra forme dans
l'ordinateur et il y aura encore, je pense, d'autres
modifications. À l'heure ou je vous parle, je
ne sais donc pas quelle forme définitive aura
le Balrog. J'ai également pu voir des morceaux
de l'armée-armure, et quelques lieux comme Barad-dûr.
C'est à la fois génial et difficile car, obligatoirement,
ça passe dans les mains d'autres personnes. Des
fois ils améliorent le tout indéniablement, mais
des fois on n'est pas du même avis et on intervient
autant qu'on peut. Ça reste quand même un travail
d'équipe. Il ne faut pas non plus que l'intervention
nuise à la réalisation. Il faut savoir de temps
en temps lâcher le morceau. Moi, je suis habitué
à faire mes dessins du début à la fin, et puis
ça s'arrête là. Pour ce projet, ça va plus loin,
et ça ira encore plus loin une fois le film teminé.
Mais l'ambiance était tellement bonne qu'on pouvait
intervenir jusqu'au bout, jusqu'à ce que ce soit
sur l'écran, considérant qu'une fois sur l'écran,
ils pourront encore bricoler à l'ordinateur. Tout
est permis, dans les limites du budget. Gollum,
par exemple, sera totalement digitalisé, au même
titre que Jar Jar Binks. Il n'y a donc pas de
contrainte physique. Il a été sculpté, scanné
et il sera animé. C'est une créature extrêmement
maigre, dans laquelle aucun acteur n'aurait pu
se glisser. Les comédiens sont arrivés après notre
départ. Donc, personnages et costumes ont été
conçus plus tardivement. D'après ce que j'ai compris,
Gandalf ressemblera beaucoup au dessin que j'ai
fait. C'est ce que désirait Peter Jackson.
Avez-vous
pioché dans votre travail antérieur ?
Oui, bien
sûr. C'est Jackson qui faisait les choix dans
nos planches pour nous servir de guide. Il a une
énorme collection d'images et de bouquins. Il
doit posséder tout ce qui a été écrit sur Tolkien:
il connaît vraiment bien son sujet! À partir de
là, il nous a donné une certaine direction. Il
y avait des choses qui ne nécessitaient quasiment
aucun travail comme les Nazgûl, qui sont très
proches de ce que j'avais dessiné. Il en va de
même pour le Balrog qui est arrivé très vite au
stade de la sculpture. Même si nos univers ne
sont pas les mêmes, il y a des éléments qui se
recoupent. On a passé énormément de temps à discuter
de l'interprétation du roman, à donner notre avis.
Mais bon, c'est Jackson le metteur en scène. On
sait qu'il nous a entendu et il faut le laisser
faire son travail. Lui, il fait des images qui
bougent, qui causent. Mon problème d'illustrateur
est donc très différent du sien. Il fera un univers
qui n'est pas trop coloré, qui est en phase avec
ce qu'a décrit Tolkien, aux couleurs denses, pas
nécessairement contrastées mais bien soutenues.
Il faut savoir que les paysages de Nouvelle-Zélande
sont fabuleux. Personnellement, ça m'a nourri
visuellement pour des années. J'ai fait des milliers
de photos que j'ai déjà utilisées pour le calendrier
qui sortira cet automne et pour le jeu de plateau
que je prépare.
Restait-il
des éléments à créer lorsque vous êtes parti ?
À créer proprement
dit, non. Mais la post-production va quand même
être monstrueuse. Autant on peut raboter, économiser,
aller vite à la pré-production, autant à la post-production,
c'est des centaines de types assis devant des
écrans pour des heures et des heures. Néanmoins,
on a vu des maquettes et des décors bien avancés.
La construction de Cul-de-Sac, surtout l'intérieur,
et aussi Hobbitebourg. Pas mal de décors étaient
bien définis.
Ont-ils été
conçus en entier ou bien en fonction des plans
?
Les deux.
L'environnement était conçu pleinement au départ,
au niveau graphique, mais leur élaboration et
leur réalisation dépendait des prises de vue programmées.
À notre stade, on ne concevait pas de demi-château,
on créait le tout. Et en fonction des besoins,
on développait une partie qui, seule, serait construite
soit en grandeur nature, soit en miniature, soit
dans l'ordinateur. C'était un grand plaisir d'essayer
d'injecter un peu de l'éxpérience européenne qu'on
avait cumulée Alan et moi. On aspirait vraiment
à faire des choses qui aient un vécu, une histoire
plusieurs fois millénaire, donner par exemple
une impression de grande ville qui avait connu
des jours meilleurs. On s'est beaucoup dépensé
à ce niveau et j'espère que ça transparaîtra à
l'écran.
Vous avez
dit sensibilité européenne ?
Absolument.
Jackson a bien lu les romans et il sait exactement
de quoi il en retourne. Bien sûr il n'en est pas
esclave. Son but n'est pas de recréer un bout
d'Europe. L'idée, c'est de reprendre cet esprit
de vécu et d'abondance de signes qu'on trouve
en Europe, et le transposer dans un univers plus
ou moins parallèle. Il ne s'agit pas de reproduire,
de décalquer, mais de recréer une sorte d'Europe
mythique. C'est un travail très ambitieux. On
avait tous lu pas mal de bouquins à ce sujet.
Ce qu'on a pu amener, c'est notre expérience d'illustrateurs.
Alan Lee connaît bien tout ce qui est celtique.
Ensemble, on amenait tout ce qui touche à l'expérience
européenne: les contes, les légendes, les mythes...
On raffole de ça et on a essayé de les ré-injecter
autant que possible dans tout ce qu'on faisait.
Y a-t-il un
apport japonais ?
Ah, ça! Ça
a été un grand sujet de discussion. Oui, il est
possible que certaines armées de Sauron aient
une influence plus asiatique, mais je n'en connais
pas le degré. J'ai eu de monstrueuses discussions,
à n'en plus finir, sur les techniques de combat.
Le cinéma a l'habitude de tout mélanger et moi
j'aspirais à quelque chose de moins éclectique,
de plus défini. J'admets que j'ai des idées assez
arrêtées là-dessus. À l'époque, le directeur de
combat n'était pas encore choisi, mais j'aurais
beaucoup aimé être présent pour l'élaboration
de tout ça. Néanmoins, on a beaucoup participé
à l'idée finale en créant de nombreuses armes
qui impliquent déjà leur propre maniement. Vous
verrez pour les Elfes, il y a une grande surprise.
Pour certains méchants, il y a même des armes
plutôt inédites. Tout cela risque, je l'espère,
de donner un style de combat qui sera très identifiable
selon l'époque.
Vous vous
sentez proche d'un Ralph McQuarrie (dessinateur
sur La Guerre des Étoiles en 1977, NDA) ?
Non, pas
vraiment. Enfin je ne sais pas. Il a un produit
final beaucoup plus exploitable mais ceci dit,
il a imprimé une véritable patte à l'univers de
George Lucas. Alan et moi, on dessinait dix, onze
heures par jour. C'est difficile d'être aussi
créatif et productif à ce rythme-là, mais on a
fait autant qu'on pouvait. J'ai vraiment découvert
l'ambiance d'un travail d'équipe. On était très
naïf en partant là-bas. Alan Lee avait déjà bossé
sur des films, moi pas du tout. Aujourd'hui, j'aimerais
vraiment remettre ça, d'ailleurs si vous avez
des contacts!
Sortirez-vous
un receuil de toute cette masse de travail ?
Je ne peux
pas pour le moment. On verra ce que le producteur
de New Line décide d'en faire. On récupère les
droits après une période moratoire. Du coup, c'est
étrange. Si des amis me demandent ce que j'ai
fait pendant cette longue période, je n'ai rien
à leur montrer. Il y a une grosse année de boulot
dont je n'ai, pour l'instant, aucune trace. Je
n'ai plus qu'à attendre de voir le film fini,
comme tout le monde!
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