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Auteurs, E-mail : Gillossen
Dernière Mise à jour : 11/03/2001

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.:: John Howe ::.

Voici la transposition de l'interview de John Howe, paru dans le magazine Mad Movies, revue sur le fantastique. ENTRETIEN AVEC JOHN HOWE.

Rien d'étonnant à trouver les noms de John Howe et d'Alan Lee à la conception visuelle du film de Peter Jackson. Ces deux illustrateurs se partagent en effet la paternité des images les plus «officielles» de l'univers du Seigneur des Anneaux, et aussi peut-être les plus vivantes, les plus concrètes. John Howe participait récemment au jury du Festival du Film Fantastique qu'organisait sa ville d'adoption Neuchâtel, et pour lequel il a évidemment dessiné l'affiche. Nous lui avons demandé de partager avec nous ses souvenirs de travail sur un projet qui nous fait frémir d'impatience. Dans les limites imparties par son devoir de discrétion, il a très gentiment accepté de lever un coin du voile...

En quoi consiste votre parcours ?

En une ligne plus ou moins régulière et droite. Les écoles d'art puis le boulot. J'ai grandi au Canada, j'ai étudié en France, à Strasbourg, et je vis maintenant en Suisse. Quand j'étais jeune, j'adorais l'Heroic Fantasy. Je me nourissais de ça. Mais l'illustration n'est pas un choix conscient. J'ai toujours dessiné, je n'ai jamais arrêté, et j'ai juste cherché un métier ou je pouvais le faire. J'ai commencé dans le livre pour enfants puisque c'est là que l'on trouve le plus de demande. J'ai longtemps couru après l'éditeur de Tolkien et je suis allé jusqu'à Francfort, dans les foires aux dessins, montrer mon travail, pour m'entendre dire à chaque fois de revenir l'année prochaine. J'ai fini pa publier un truc dans un calendrier en 1987. Puis j'ai eu une première demande pour la couverture de Bilbo en livre de poche. Ça s'est poursuivi jusqu'à la fin de l'Histoire de la Terre du Milieu, c'est-à-dire une vigntaine de couvertures plus tard. Alan Lee et moi, on est très étroitement associés à ces bouquins. Le Gandalf que tout le monde connaît est devenu une image indissociable du roman, ce qui me pose d'ailleurs des soucis quant à son utilisation.   

Comment avez-vous été engagé par Peter Jackson ?

On a reçu un coup de fil à trois heures du matin, décalage oblige. Ma femme et moi, on était enchanté. Bien sûr, il y a toujours un «attendez, je vais réfléchir» de principe, mais on était partant. Après ça, on n'a plus dormi de la nuit. Plus tard, ma femme, notre enfant et moi sommes donc partis en Nouvelle-Zélande. C'était il y a deux ans. On y a fait deux séjours de six mois.   

Quel était votre emploi du temps là-bas ?

On avait constamment des réunions avec Peter Jackson et sa femme. Pendant les périodes où il réécrivait le script, on le voyait moins, mais sinon on le voyait tous les jours. Il y avait de toute manière peu de chances d'avancer à l'aveuglette sur quelque chose qu'il n'avait pas étudié au préalable. Il garde l'œil sur tout et il a une bonne mémoire. Suite à chaque rencontre, pour chaque décor, pour chaque environnement, on se mettait à crayonner toute la journée. Quotidiennement, on faisait emtre cinq et dix grands dessins. Le but était de proposer des idées. Ainsi, le dessin en lui-même n'était pas important, même s'il nécessite bien sûr un certain fini: c'est l'idée qui primait. Puis Jackson repassait et on lui montrait les croquis. On en discutait, on passait tout en revue et l'on restait dans cet environnement tant qu'on avait pas trouvé ce qui lui convenait. Jackson est quelqu'un d'assez étonnant. Il a constamment envie d'être surpris, enchanté. Malgré ses a priori, il ne débarque pas avec une idée précise à laquelle on doit se conformer. Il veut que les gens aillent vraiment au fond d'eux-mêmes, c'est très stimulant. Des fois on ne trouvait pas du tout ce que Jackson cherchait. Les Ourouk-haï, par exemple, ont été longs à obtenir, mais on n'était pas seul sur le coup. Il y avait également une équipe de six ou sept dessinateurs qui s'occupaient des créatures, des armures et des armes, et nous participions également à l'élaboration avec eux. Quand Jackson avait déjà en tête l'image qui existait, le chemin était assez court. Mais lorsqu'il voulait quelque chose d'inédit, on devait vraiment se creuser la cervelle. Ça s'est poursuivi comme ça pendant longtemps avant qu'il se mette à la réalisation de maquettes et autres. Ensuite, on est intervenu sur les maquettes et les décors.   

Vous aviez lu le script ?

Oui. Mais personnellement, je ne sais pas juger ce qui fait un bon script. Je me suis par contre aperçu que les choses les moins intéressantes du livre prenaient une toute autre vie une fois mises en dialogue.   

Vous avez travaillé sur les trois films ?

Alan Lee et moi, on s'est partagé cet univers. Comme ses enfants à lui sont adultes, il est resté en Nouvelle-Zélande. Ensemble, on a dégrossi un peu le tout. Pour ma part, j'ai fait l'intérieur et l'extérieur de Cul-de-Sac et surtout Barad-dûr, Minas Morgul et tous ces endroits-là. Mais il n'y avait pas d'exclusivité. Si on avait une idée à proposer, rien ne nous empêchait de le faire, bien au contraire. On touchait vraiment à tout ou presque, les costumes ayant en effet été conçus un peu plus tard. Plus les différents environnements se définissaient, plus on était amené à se rendre sur d'autres départements pour donner notre avis. Vers la fin, on passait peut-être deux ou trois heures à dessiner et le reste de la journée à aller voir ce qui se passait à côté. Car tout le monde travaillait dans le même bâtiment, une sorte d'énorme labyrinthe-hangar retapé rempli de dessinateurs, sculpteurs, prothésistes, maquettistes... Un vrai bain de création! Il n'y a pas de département hermétique. Tout passe d'une pièce à l'autre et il faut juste faire quelques pas de plus pour la salle des ordinateurs. Peter Jackson a vraiment réussi là une installation époustouflante. Il a investi dans un tas de choses pour se construire son grand studio. Alors qu'il allait bosser en vélo il y a quinze ans, maintenant il a tout racheté. Il a toujours refusé les proposition pour partir aux États-Unis. Il veut faire les choses chez lui à Wellington. Et c'est là qu'il est le plus fort. Il fait venir les gens chez lui. C'est très impressionnant ce qu'il est parvenu à faire.   

Comment avez-vous géré l'attente des fans ?

Je crois que Jackson ne s'en préoccupe pas vraiment. C'est un créateur, un metteur en scène. Il dit lui-même qu'on n'est pas obligé de brûler le bouquin quand on va acheter son billet pour le film. Il est très modeste là-dessus. Il ne prétend pas donner une version définitive du livre. Il fait son film. Je sais que je procède de même losrque je dessine, sinon on travaillerait à l'envers. D'une part Jackson obéit à ses producteurs, puisque c'est quand même eux qui allongent l'argent, et d'autre part il a une conviction intime sur beaucoup de choses. Mais bon, je crois qu'il doit quand même se retenir, car ils veulent aussi qu'un public assez jeune puisse voir le film. Or, vous connaissez les films de Pete: c'est dans la gueule ou c'est pas du tout! Cela dit il est capable de filmer les gens, les êtres humains d'une façon très très sensible, et je crois que s'il obtient ce qu'il veut, ce sera très spectaculaire.   

Avez-vous dû travailler étroitement avec le département d'effets spéciaux ?

Oui, et ce sont des gens formidables. Richard Taylor et sa femme sont parvenus à créer dans leur atelier un énorme concentré de talents avec une ambiance formidable. Alan et moi, on a eu une telle expérience dans l'ensemble qu'on croyait naïvement que c'était comme ça partout, une ambiance de travail vraiment exceptionnelle. J'ai cru au début que ça tenait au film, qu'il y avait quelque chose d'intrinsèque dans ce projet provoquant cette attitude, mais finalement non, ça repose vraiment sur les gens. Et puis on travaille sur un terrain ou l'on ressent les choses. Le plus excitant, c'est de faire approuver un dessin et ensuite de le voir passer à la réalisation. Le dessin donne la définition, et ensuite tout le monde continue à intervenir dessus, nous indirectement et Peter Jackson directement. Tout évolue jusqu'au «produit» final. J'ai pu voir quelqu'un bosser une semaine ou deux sur une réplique de Balrog de la taille d'un homme. Puis ils ont sculpté sa tête, immense, de la taille de ces trucs que l'on voit sur les murs des châteaux. Par contre, il n'existera jamais entièrement sous forme sculptée. Ses ailes ont été conçues avec seulement les doigts, sans la peau entre les doigts, puisqu'elle sera ajoutée numériquement. Tout prendra forme dans l'ordinateur et il y aura encore, je pense, d'autres modifications. À l'heure ou je vous parle, je ne sais donc pas quelle forme définitive aura le Balrog. J'ai également pu voir des morceaux de l'armée-armure, et quelques lieux comme Barad-dûr. C'est à la fois génial et difficile car, obligatoirement, ça passe dans les mains d'autres personnes. Des fois ils améliorent le tout indéniablement, mais des fois on n'est pas du même avis et on intervient autant qu'on peut. Ça reste quand même un travail d'équipe. Il ne faut pas non plus que l'intervention nuise à la réalisation. Il faut savoir de temps en temps lâcher le morceau. Moi, je suis habitué à faire mes dessins du début à la fin, et puis ça s'arrête là. Pour ce projet, ça va plus loin, et ça ira encore plus loin une fois le film teminé. Mais l'ambiance était tellement bonne qu'on pouvait intervenir jusqu'au bout, jusqu'à ce que ce soit sur l'écran, considérant qu'une fois sur l'écran, ils pourront encore bricoler à l'ordinateur. Tout est permis, dans les limites du budget. Gollum, par exemple, sera totalement digitalisé, au même titre que Jar Jar Binks. Il n'y a donc pas de contrainte physique. Il a été sculpté, scanné et il sera animé. C'est une créature extrêmement maigre, dans laquelle aucun acteur n'aurait pu se glisser. Les comédiens sont arrivés après notre départ. Donc, personnages et costumes ont été conçus plus tardivement. D'après ce que j'ai compris, Gandalf ressemblera beaucoup au dessin que j'ai fait. C'est ce que désirait Peter Jackson.   

Avez-vous pioché dans votre travail antérieur ?

Oui, bien sûr. C'est Jackson qui faisait les choix dans nos planches pour nous servir de guide. Il a une énorme collection d'images et de bouquins. Il doit posséder tout ce qui a été écrit sur Tolkien: il connaît vraiment bien son sujet! À partir de là, il nous a donné une certaine direction. Il y avait des choses qui ne nécessitaient quasiment aucun travail comme les Nazgûl, qui sont très proches de ce que j'avais dessiné. Il en va de même pour le Balrog qui est arrivé très vite au stade de la sculpture. Même si nos univers ne sont pas les mêmes, il y a des éléments qui se recoupent. On a passé énormément de temps à discuter de l'interprétation du roman, à donner notre avis. Mais bon, c'est Jackson le metteur en scène. On sait qu'il nous a entendu et il faut le laisser faire son travail. Lui, il fait des images qui bougent, qui causent. Mon problème d'illustrateur est donc très différent du sien. Il fera un univers qui n'est pas trop coloré, qui est en phase avec ce qu'a décrit Tolkien, aux couleurs denses, pas nécessairement contrastées mais bien soutenues. Il faut savoir que les paysages de Nouvelle-Zélande sont fabuleux. Personnellement, ça m'a nourri visuellement pour des années. J'ai fait des milliers de photos que j'ai déjà utilisées pour le calendrier qui sortira cet automne et pour le jeu de plateau que je prépare.   

Restait-il des éléments à créer lorsque vous êtes parti ?

À créer proprement dit, non. Mais la post-production va quand même être monstrueuse. Autant on peut raboter, économiser, aller vite à la pré-production, autant à la post-production, c'est des centaines de types assis devant des écrans pour des heures et des heures. Néanmoins, on a vu des maquettes et des décors bien avancés. La construction de Cul-de-Sac, surtout l'intérieur, et aussi Hobbitebourg. Pas mal de décors étaient bien définis.   

Ont-ils été conçus en entier ou bien en fonction des plans ?

Les deux. L'environnement était conçu pleinement au départ, au niveau graphique, mais leur élaboration et leur réalisation dépendait des prises de vue programmées. À notre stade, on ne concevait pas de demi-château, on créait le tout. Et en fonction des besoins, on développait une partie qui, seule, serait construite soit en grandeur nature, soit en miniature, soit dans l'ordinateur. C'était un grand plaisir d'essayer d'injecter un peu de l'éxpérience européenne qu'on avait cumulée Alan et moi. On aspirait vraiment à faire des choses qui aient un vécu, une histoire plusieurs fois millénaire, donner par exemple une impression de grande ville qui avait connu des jours meilleurs. On s'est beaucoup dépensé à ce niveau et j'espère que ça transparaîtra à l'écran.   

Vous avez dit sensibilité européenne ?

Absolument. Jackson a bien lu les romans et il sait exactement de quoi il en retourne. Bien sûr il n'en est pas esclave. Son but n'est pas de recréer un bout d'Europe. L'idée, c'est de reprendre cet esprit de vécu et d'abondance de signes qu'on trouve en Europe, et le transposer dans un univers plus ou moins parallèle. Il ne s'agit pas de reproduire, de décalquer, mais de recréer une sorte d'Europe mythique. C'est un travail très ambitieux. On avait tous lu pas mal de bouquins à ce sujet. Ce qu'on a pu amener, c'est notre expérience d'illustrateurs. Alan Lee connaît bien tout ce qui est celtique. Ensemble, on amenait tout ce qui touche à l'expérience européenne: les contes, les légendes, les mythes... On raffole de ça et on a essayé de les ré-injecter autant que possible dans tout ce qu'on faisait.   

Y a-t-il un apport japonais ?

Ah, ça! Ça a été un grand sujet de discussion. Oui, il est possible que certaines armées de Sauron aient une influence plus asiatique, mais je n'en connais pas le degré. J'ai eu de monstrueuses discussions, à n'en plus finir, sur les techniques de combat. Le cinéma a l'habitude de tout mélanger et moi j'aspirais à quelque chose de moins éclectique, de plus défini. J'admets que j'ai des idées assez arrêtées là-dessus. À l'époque, le directeur de combat n'était pas encore choisi, mais j'aurais beaucoup aimé être présent pour l'élaboration de tout ça. Néanmoins, on a beaucoup participé à l'idée finale en créant de nombreuses armes qui impliquent déjà leur propre maniement. Vous verrez pour les Elfes, il y a une grande surprise. Pour certains méchants, il y a même des armes plutôt inédites. Tout cela risque, je l'espère, de donner un style de combat qui sera très identifiable selon l'époque.   

Vous vous sentez proche d'un Ralph McQuarrie (dessinateur sur La Guerre des Étoiles en 1977, NDA) ?

Non, pas vraiment. Enfin je ne sais pas. Il a un produit final beaucoup plus exploitable mais ceci dit, il a imprimé une véritable patte à l'univers de George Lucas. Alan et moi, on dessinait dix, onze heures par jour. C'est difficile d'être aussi créatif et productif à ce rythme-là, mais on a fait autant qu'on pouvait. J'ai vraiment découvert l'ambiance d'un travail d'équipe. On était très naïf en partant là-bas. Alan Lee avait déjà bossé sur des films, moi pas du tout. Aujourd'hui, j'aimerais vraiment remettre ça, d'ailleurs si vous avez des contacts!   

Sortirez-vous un receuil de toute cette masse de travail ?

Je ne peux pas pour le moment. On verra ce que le producteur de New Line décide d'en faire. On récupère les droits après une période moratoire. Du coup, c'est étrange. Si des amis me demandent ce que j'ai fait pendant cette longue période, je n'ai rien à leur montrer. Il y a une grosse année de boulot dont je n'ai, pour l'instant, aucune trace. Je n'ai plus qu'à attendre de voir le film fini, comme tout le monde!