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Auteurs, E-mail : Thys
Dernière Mise à jour : 02/01/2003

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.:: Peter Jackson et Philippa Boyens ::.

Malgré toutes les discussions dans le climat culturel actuel pour savoir comment est tombé le mur entre les intellectuels et les " non-intellectuels ", ou plutôt, comment il a été démonté il y a des décennies, c'est un film rare qui a autant enthousiasmé et émerveillé les critiques et le public que La Communauté de l'Anneau. Bien sûr, il y a des critiques qui assombrissent leurs louanges avec des rancunes anti-populaires, mais même la plupart de ceux-là s'effondrent avec leurs dernières phrases sur la pure qualité cinématographique de l'ensemble. Et il y a les puristes de Tolkien qui sont frustrés par les libertés qu'ont pris les réalisateurs avec ce texte sacré ; ils ont encore plus de raisons de râler avec Les Deux Tours. Mais un livre est un livre et un film est un film, et après des années passées à tourner une épopée prétendument inadaptable, peu sont ceux qui connaissent la différence aussi bien que Peter Jackson. Dans un sens, il a de la chance. Nous pouvons doublement apprécier ce qu'il a réussi à faire parce que, depuis deux ans maintenant, ses deux premiers chapitres de la trilogie du Seigneur des Anneaux ont été immédiatement précédés par des leçons exemplaires de " comment ne pas adapter un livre ". Là où Chris Columbus a fait le choix d'une narration linéaire, et en appliquant une approche obstinée de story-board numéroté, a vidé deux de nos chers Harry Potter de leur magie, Peter Jackson a choisi une approche didactique inédite, fanfaronne et arrogante, pleine de dialogues guindés, de diversions sinueuses, et a amené ce livre à une vie saisissante et vibrante.

L'an dernier, vous nous aviez dit que vous ne commenceriez pas ce film par un résumé du premier, et vous ne l'avez pas fait. Est-ce que ça a été dur de se passer de ça ?

Peter Jackson : Le studio voulait commencer par un prologue, mais j'ai trouvé que ça faisait très télévisuel, ça m'a fait penser à, vous savez, " Ce qu'il s'est passé dans l'épisode précédent… ", c'est ce qu'on voit dans les séries télévisées. J'ai approché le problème d'un point de vue logique, ce qui peut être positif ou négatif, je me suis dis que peu de gens, le minimum d'entre eux, iraient voir Les Deux Tours sans avoir vu La Communauté de l'Anneau ; ça n'a pas d'importante que vous l'ayez vu au cinéma ou pas, vous l'avez probablement vu en DVD maintenant, et si vous ne voulez pas l'acheter vous avez certainement un ami qui a pu vous le prêter. Donc je n'ai pas voulu que les cinq premières minutes des Deux Tours soient déterminées par une minorité de gens. Alors mon approche a été : vous venez juste de voir La Communauté de l'Anneau, vous avez fait une pause pour aller chercher du pop-corn - ça a peut-être été une longue pose, douze mois ; ça fait beaucoup de pop-corn - vous revenez et le projectionniste a juste eu le temps de placer la seconde bobine de film. Je voulais cette sorte d'unité dans l'histoire.

La fin du livre a beaucoup plus de suspens, alors que dans le film elle est assez optimiste. Qu'est-ce que ça augure pour la fin du troisième ?

Philippa Boyens : Nous avons tenté d'introduire beaucoup de suspens avec Gollum, mais nous voulions que ce film ait un bilan positif. Vous ne pouvez pas gérer trois heures telles que celles-là et ne pas donner l'impression d'y avoir gagné quelque chose, c'est ce que nous avons voulu rendre avec le discours de Sam. On a l'impression qu'à chaque étape de ce voyage, particulièrement pour Frodon et Sam, nous sommes passé à travers quelque chose, que nous avons avancé jusqu'à l'étape suivante. Alors nous avions besoin de cette fin. Je pense que c'est très important pour le public de ressentir ça. Par ailleurs, c'est une structure en épisode.
Peter Jackson : Nous avons senti que l'histoire de Frodon, Sam et Gollum était la partie psychologique du film. Arargorn, le gouffre de Helm et le sauvetage du peuple de Rohan était l'action. Nous ne voulions pas trop d'action dans toutes les histoires, il y avait déjà le gouffre de Helm, Frodon et Sam ne pouvaient pas en plus combattre Arachne, ça aurait été trop. Nous avons voulu les garder pour l'aspect psychologique, nous avons conservé la scène avec l'araignée géante pour le troisième film.
Philippa Boyens : C'est une question intéressante parce que d'autres personnes nous ont dit " Comment pouvez-vous faire ça ? Nous laisser avec un tel suspens ? ". Je pense que chaque personne appréhende les choses de manière différente. Pouvez-vous me parler des changements que vous avez apportés par rapport au livre ?

Dans le premier vous aviez été très fidèle au livre…

Peter Jackson : Pas vraiment. C'est une illusion ! (Rire) Non, non, vous avez raison, je sais ce que vous voulez dire.

Dans le livre, par exemple, Faramir est très pur et très noble, mais dans le film, il a un aspect mauvais, il est même tenté par l'anneau.

Peter Jackson : Pendant un court instant, oui. Nous avons fait ce changement, pour prendre un exemple - et c'est vraiment là que le travail de réalisateur diffère de celui d'écrivain. Vous devez prendre des décisions en tant que réalisateur et, à tort ou à raison, vous changez les choses si vous pensez qu'elles doivent être changées. Nous voulions que l'épisode avec Faramir soit assez tendu, Frodon et Sam ont été capturés, leur voyage est compliqué par le fait qu'ils soient prisonniers, ils le sont d'ailleurs aussi dans le livre pendant un bref moment, mais assez rapidement Tolkien part de cette situation et révèle que Faramir est très pur, à un moment il dit " Je ne toucherais même pas l'anneau si je le voyais par terre sur la route. ". Pour nous, en tant que réalisateurs, ce genre de choses crée des problèmes parce que nous avons passé beaucoup de temps dans le premier film a expliquer que l'anneau est incroyablement puissant. Nous ne pouvons arriver soudainement à un personnage qui dit " Oh, je ne suis pas intéressé par ça ", ça va à l'encontre de tout ce que nous avions établi. Nous étions d'accord sur le fait que Faramir ne ferait pas ce que Boromir a fait et qu'il aurait finalement la force de dire " Non, allez votre chemin, je comprends ", nous voulions juste que ce soit un peu plus dur, qu'il y ait plus de tension que dans le livre. C'est de là que vient ce genre de décisions. La réalité est que Les Deux Tours est le plus léger des livres, je pense. Nous avons à peu près tous les éléments importants du livre dans le film, et ce que nous avons fait est d'étoffer et de rajouter quelques moments d'histoire qui n'étaient pas dans le livre. Par exemple, Frodon et Sam se disputent à un moment dans le film de manière à ce que vous voyez la difficulté de leur tâche déteindre sur eux. Ca n'était pas dans le livre, mais nous voulions développer un peu plus les personnages.
Philippa Boyens : C'est le livre sur lequel la plupart des gens ont trébuché, beaucoup ont abandonné la trilogie en lisant Les Deux Tours, je pense que Tolkien s'est un peu égaré, on y voit beaucoup de sa passion pour les grandes histoires épiques, les codes guerriers, et il y a de longs passages sur ce sujet. C'était son droit de le faire dans le livre, en tant qu'inventeur de l'histoire, mais ça ne rend rien dans un film. Surtout dans l'histoire d'Aragorn.

Est-ce que le succès du premier film vous a permis de prendre ces libertés plus facilement ?

Philippa Boyens : Je pense que le film commence à avoir sa propre identité. Peter dit toujours que ce n'est pas le livre, c'est Le Seigneur des Anneaux en tant que film. Vous ne pouvez pas filmer ça mot à mot, ça n'aurait jamais marché, les gens commencent à accepter ça, et ça a été intéressant pour nous de voir à quel point les gens se sont impliqués dans ce processus. Le public doit s'approprier le cinéma, on voit vraiment ça maintenant, j'ai senti cet investissement quand nous avons rencontré les fans qui sont venus voir le film à New York par exemple, ils ne sont plus seulement fans du livre, ils sont aussi fans du film, ils sont intéressés par les raisons des changements pas parce que " Vous n'aviez pas le droit de faire ça ! ", mais parce qu'ils s'investissent dans le processus global de création. Est-ce que vous voyez un aspect politique à ce film ?
Peter Jackson : Politique. Et bien, je ne sais pas vraiment en quoi la politique a quelque chose à voir avec ça. Il y avait certainement des thèmes que Tolkien trouvait très importants. Nous nous sommes fait la promesse au début du processus de ne pas introduire nos propres convictions politiques, nos propres messages ou nos propres thèmes dans ces films. Ce que nous avons tenté de faire est d'analyser ce qui était important pour Tolkien et d'honorer ça. Dans un sens nous avons essayé de faire ces films pour lui, pas pour nous. Tout ce qui est dedans y est parce que nous l'avons interprété comme quelque chose qu'il trouvait important. Il a écrit ces livres entre 1937 et 1949, sur une période de douze ans, une décade de grands tourments dans le monde. Ses thèmes sont nombreux et variés, vraiment. En tant que professeur, il était intéressé par toutes sortes de choses et a introduit toutes sortes de choses dans les livres. La haine des usines qui engloutissaient la campagne. Il y a beaucoup de choses sur la liberté et l'esclavage. Tolkien était très, très passionné par le droit des gens à vivre leur vie comme ils l'entendent et leur droit à vivre libre. Le thème des usines - ce n'est pas simplement sur la destruction des campagnes, ce n'est pas simplement un message écologiste - c'est plus sur le fait que les usines nous asservissent, qu'elles annihilent notre libre volonté. L'existence des usines vous asservit aux machines, vous arrivez à huit heures du matin et vous n'avez plus de liberté jusqu'à ce que sonnent dix-huit heures, une si grande proportion de votre vie est asservie aux machines. L'anneau parle de la perte de la liberté, la menace et le danger de l'anneau est que si vous le possédez, il va lentement annihiler votre capacité à penser par vous-même. Frodon fait ce qu'il fait, il part pour son voyage parce qu'il est terrifié à l'idée que son cher pays, la Comté, soit asservie. Vous pouvez appeler ces choses de la politique ou non, je n'en sais rien, mais il y a certainement des messages que Tolkien nous délivre.
Philippa Boyens : Il aurait détesté ça comme étiquette, je pense. Il était humaniste. Je pense que l'une des grandes leçons du Seigneur des Anneaux est que vous pouvez regarder toutes les ères de l'histoire humaine et trouver un grand mal. Ce qu'il dit c'est que c'est une universalité qui nous dépasse, le monde entier est menacé, la Terre du Milieu est menacée ; c'est pourquoi il dit : unissez-vous ou vous échouerez. C'est ce dont il parle.
Peter Jackson : Il avait aussi un grand pessimisme, ou plutôt, une grande mélancholie le concernant et concernant son manque de confiance dans l'humanité. C'est vraiment une partie de son message, il était alarmé et frustré par tous nos défauts, il a crée la race elfique comme sa vision d'êtres parfaits, ils sont sages, artistes, nobles, sensés. Ils sont pleins de bon sens, si vous voulez décrire les Elfes d'une autre manière (rire). Ils incarnent le bon sens. Le monde allait bien aussi longtemps qu'il était géré par les Elfes, mais bien sûr, le Seigneur des Anneaux parle d'une époque où les Elfes s'en vont. Et qui va prendre leur suite ? Et bien, ça va être les hommes, et les hommes se querellent, ils se tuent les uns les autres, ils sont attachés à leurs possessions territoriales, ils sont mesquins, avides. Le livre est une sorte de réfléxion triste sur le fait que ce qui était avant grand, pur et noble va tomber entre les mains de ces gens appelés les " hommes " ou " l'humanité ". Et je pense que Tolkien avait raison, je pense que tout ce que nous faisons aujourd'hui, hier ou demain prouve que Tolkien avait complètement raison. Les Elfes devraient revenir et reprendre le contrôle ! Alors le monde serait un endroit meilleur.

On dirait que la fantasy remplace la science fiction dans le royaume de l'imaginaire au cinéma. Pensez-vous que la science fiction est épuisée ?

Je comprends ce que vous dites, et je pense que c'est vrai. On dirait qu'il y a une réorientation des gens vers la fantasy. Bien sûr la science fiction est une sorte de fantasy. C'est juste de la fantasy technologique. Mais on dirait que les gens préfèrent les histoires plus basées sur le vrai monde, vous savez, toujours avec un peu de magie et un peu de fantasy mais moins artificiel. J'ai toujours trouvé la science fiction artificielle, je n'ai jamais beaucoup aimé la science fiction pour vous dire la vérité, j'ai toujours préféré la fantasy, parce que la fantasy a l'air plus historique à mon avis.

Mais Star Trek fait ça aussi, avec les éléments sociaux…

Mais toujours avec le design d'un monde très futuriste, il est difficile de s'y identifier. Je pense que l'un des problèmes de la science fiction est qu'il est souvent difficile de se reconnaître dans ce monde parce qu'il est tellement designé, artistique et loin de ce que nous voyons tous les jours. Il est plus facile pour nous de nous projeter dans un âge passé, et d'aller en arrière plutôt qu'en avant, au moins pour ce qui est de vous positionner dans le monde du film.

Pourquoi est-ce que Fran Walsh ne fait jamais ces interviews ?

C'est sont propre choix. C'est ma compagne et quand nous essayons d'emmener nos enfants voir les films, elle voit la difficulté que j'ai à aller voir un film en Nouvelle-Zélande où je suis arrêté tout le temps. Les gens veulent me parler et avoir des autographes, ce qui est bien mais Fran est déterminée à ne jamais devenir un visage familier ou une célébrité. Actuellement elle n'est pas ici, elle est de retour en Nouvelle-Zélande avec nos enfants. Nous avons deux jeunes enfants et ils sont toujours relégués au second plan par rapport au film, pour des raisons évidentes, le film doit être fait, mais plutôt que de leur dire " Maman et Papa vont être absents pour deux semaines ", nous avons pensé qu'il était temps de les faire passer avant le film, alors je suis là et Fran est avec les enfants.

Quel âge ont-ils ?

Six et sept ans.

Est-ce qu'ils sont fiers de vous ? Est-ce qu'ils savent ce que vous avez fait ?

(Rire) Ce sont des enfants très terre à terre, ils sont super, nous leur avons montré Les Deux Tours avant qui que ce soit, ils étaient les premières personnes à le voir. A l'instant où ça a été fini nous nous sommes précipités vers eux, j'ai demandé à Billy " Qu'est-ce que tu en as pensé ? " et il m'a dit " Oui, Papa, c'est bien, c'était mieux que Spider man. ", et Spider man est son film préféré ! Il a des gadgets Spider man partout dans sa chambre, alors le plus beau compliment qu'il pouvait me faire était de dire que c'était meilleur que Spider man. J'étais très touché.

Le film n'était pas un peu trop, je veux dire pour un enfant de sept ans ?

Non, pas pour nos enfants. Ils étaient sur le plateau, ils ont câliné les orcs avec leurs masques en caoutchouc et ils connaissent les noms des cascadeurs qui portent ces masques, alors ils peuvent voir ce qu'il y a derrière, ils savent exactement ce qu'ils regardent.

Est-ce que vous pouvez nous parler de la version longue du DVD, ce qui vous semble important à ce propos ?

Et bien, il n'y a pas grand chose d'autre à dire mis à part que nous avons coupé le film à la longueur qui nous paraissait bonne pour la version cinéma. Nous avons trouvé que l'allure était bonne. Nous aurions été très nerveux avec une version de trois heures et demi l'an dernier, nous ne voulions pas faire ça. Mais bien sûr en faisant comme ça vous perdez beaucoup de bonnes scènes. Le marché du DVD donne maintenant des opportunités aux réalisateurs - si ils veulent, beaucoup de réalisateurs ne voudront jamais le faire - mais je n'ai pas cette pression. Je pense juste qu'il y a vraiment de grandes scènes et qu'elles donneraient au film des personnages plus achevés, un peu plus de contexte, et je suis assez enthousiaste à l'idée de créer une version plus complète pour le DVD. Mais nous ne mettrons jamais toutes les scènes que nous avons filmées. Vous essayez toujours de mettre dans le film ce que vous pensez qui va l'étoffer, l'aider et vous laisser le reste à côté. Mais quelqu'un m'a dit " OK, alors il y a la version cinéma et la version longue, quelle est votre version définitive du film ? " et je n'ai pas pu vraiment répondre. Je ne suis pas le genre d'auteur qui dit " C'est ma version " ou " C'est mon chef d'œuvre. ", c'est simplement une version plus longue, c'est tout ce que c'est ! Laissez les gens se faire leur propre opinion, ce qu'ils préfèrent faire d'ailleurs.