Le lion majestueux ne s’entoure pas de compagnons farfelus.
La très hautaine Sorcière Blanche ne lance pas de sort sur une princesse.
Et la noble armoire, qui cache un passage secret menant jusqu’à un royaume enchanté, ne se lance pas dans un chœur désinvolte de « Bienvenues »
Quand le premier trailer des Chroniques de Narnia : L’armoire
magique sera révélé aux USA samedi, pendant la diffusion
sur ABC de Harry Potter et la Chambre des Secrets – retransmis
dans plus de 30 pays – les téléspectateurs seront émerveillés. Et décontenancés.
Ils se sentiront sûrement aussi désorientés que les quatre jeunes
frères et sœurs – Lucy, la curieuse, Edmund, le renfrogné, Susan, la débrouillarde
et Peter, le sensible – après être entrés dans l’armoire de bois pour
se retrouver soudain dans Narnia, un paradis gelé et terrorisé par une
sorcière avide de pouvoir. Le monde fantasy enneigé des livres les plus
populaires de C.S.Lewis est venu à la vie devant leurs yeux, rempli de
bêtes mythiques, de loups grognant et de paysages blancs dans lesquels
raisonnent un rugissement tonitruant.
Pas de créatures cucul. Pas de vannes anachroniques. Ce
sera comme se perdre dans un livre rempli de riches images. Ceux qui verront
à la télé la preview du film, qui sortira le 9 décembre, ou qui la verront,
dans une version plus longue, avant le prochain épisode de Star Wars qui
sort le 19 mai, se demanderont « Est-ce que c’est vraiment du Disney ?
»
Oui, répond Dick Cook, président du studio et déjà un
vétéran de Disney à 34 ans, à propos de la co-production avec Walden Media
(Holes, Because of Winn-Dixie) dont le coût a été estimé à 150
millions de dollars. « C’est sans aucun doute l’un des projets les plus
ambitieux auxquels nous ayons participé, dit-il. Nous avons envie d’élever
le niveau de notre narration et de notre réalisation. »
Le même Disney qui ne voulait pas compléter l’addition pour que Miramax fasse 3 films basés que le Seigneur des Anneaux (ce qu’a fait New Line à sa place) espère lancer une série de 7 films inspirés des écrits brillants de l’un des collègues de Tolkien. Ainsi, l’Armoire Magique est un prodigieux spectacle qui a l’ambition d’atteindre des niveaux de sophistication et une portée qui n’ont pas été vus dans les films non-animés de Disney depuis que Mary Poppins est arrivé sur grand écran en 1964.
«
C’est un divertissement familial mûr. » dit Mark Johnson, le producteur
de Narnia, qui a supervisé des films comme Alamo et The Notebook.
Lui et le réalisateur Andrew Adamson, responsable de l’esprit et du cœur
que l’on a pu trouver dans les films de Shrek, insistent sur
le fait que les animaux numériques vont repousser les limites du réalisme.
Comme le dit Johnson « Ce serait une grave erreur que les créatures aient
l’air de mignonnes peluches sur le lit d’une petite fille. »
De la même manière que La petite Sirène a sauvé
Disney de la faillite en 1989, Narnia aspire à restaurer la légitimité
du studio en tant que leader des films de divertissement pour tous âges.
Et juste à temps. Avec son secteur d’animation en déclin et son partenariat
avec Pixar en danger, la couronne de l’entreprise familiale de divertissement
Disney a perdu de son brillant.
Pendant ce temps, DreamWorks (Shrek 1 et 2, Gang
de Requins) et la 20th Century Fox (l’Age de glace, Robots)
ont repris le flambeaux avec plaisir. Et des studios comme Warner Bros.
(Harry Potter, The Polar Express), Paramount (A
Series of Unfortunate Events) et Universal (Le Grinch, The
Cat in the Hat) continuent d’exploiter la gisement dynamique qu’est
la comédie familiale.
« Disney était seul sur le marché. » dit Paul Dergarabedian de Exhibitor Relations. « C’était le standard doré du film familial, mais le reste du monde est devenu plus compétitif. Un gros film à succès pourrait booster tout le studio. »
Narnia, qui a vendu 85 millions de livres en 29 langues
depuis que l’Armoire Magique a été publié en 1950, amène une base de public
ancien et fidèle qui a traversé les générations, comme le Seigneur des
Anneaux. Mais les fans fervents sont maniaques. Un des signes de l’engagement
de Disney : le recrutement d’acteur méconnus mais talentueux tels que
Tilda Swinton pour la Sorcière. L’actrice écossaise connue pour son aspect
androgyne et ses rôles secondaires au cinéma (Constantine, The
Deep End) est aussi éloignée que possible de la chaleur de music-hall
d’une Julie Andrews.
« Je n’ai jamais fait de film pour enfants. » dit Swinton, âgée de 44 ans, et qui est sur le point de personnifier la plus célèbre méchante sorcière de la littérature depuis le Magicien d’Oz. « Je n’ai jamais fait de film que puisse regarder mes enfants. Je ne suis même pas sûre qu’ils regardent celui-ci. Je ne veux pas qu’ils me fuient pour le restant de mes jours. »
Disney n’a rien révélé concernant certains détails du
film, à part quelques infos générales.
A la place, la presse s’est très tôt penchée sur ce qui
a été annoncé comme un énorme test marketing pour le studio. C’est parce
que Narnia n’est pas une fable que l’on lit avant d’aller se coucher.
Lewis a peuplé ses aventures de personnages aussi fantasques de Mr. Tumnus, un gentil faune forcé d’obéir à la Sorcière, et Mr. et Mme. Beaver, des animaux parlant qui aident les enfants pendant leur quête.
Le conte est aussi parsemé d’allégories chrétiennes, et
le héros Aslan est voulu comme étant une figure christique, un sauveur
qui ressuscite triomphalement. Le défi : attirer des spectateurs intéressés
par l’aspect spirituel sans repousser une foule plus laïque.
Disney, ainsi que d’autres studios, a souvent courtisé
les communautés religieuses avec des films appropriés, de la comédie Sister
Act au drame sportif The Rookie. Mais depuis le succès de
La Passion du Christ, cette manière de courtiser est devenue
un art. C’est pour cette raison que Disney et Walden on engagé Motive
Marketing, la compagnie qui a géré la promotion de La Passion du Christ,
pour les aider.
« Il est naturel que la presse accorde plus d’importance à la signification religieuse que ce que nous avons voulu. » dit Dennis Rice, le vice-président de la publicité. « Nous n’allons pas favoriser un groupe au dépend d’un autre mais accueillir et reconnaître les fans d’une importante œuvre littéraire. »
Oui, les réalisateurs ont reçus les représentants de plus
de 30 groupes éducatifs religieux pour une preview au quartier général
de Disney en Californie. Mais, précise Rice « nous sommes aussi à la Comic
Con en Juillet » faisant référence à la convention annuelle fantasy, Sf
et comics de San Diego.
Mélanger le commerce et la religion peut être dangereux. Mais David Koenig, auteur de Mouse Under Glass : Secrets of Disney Animation and Theme Parks, voit les choses autrement. « Les laisser derrière aurait été risqué, dit-il. Narnia n’est pas dangereux. C’est une occasion sans risque pour Disney de reprendre contact avec une grande partie de son public, qui avait été éloigné pendant la dernière décennie. » Cela inclus les boycotts religieux sur les campagnes de tolérance envers les homosexuel dans les parcs à thème, aussi bien que le contenu souvent controversé des films de Miramax.
La fidélité à la source sera sûrement plus importante que la foi elle-même. C’est là qu’intervient Adamson. De la même manière que le réalisateur et compatriote Néo-Zélandais Peter Jackson s’est servi de son propre amour du travail de Tolkien comme d’un guide pour porter la trilogie à l’écran, Adamson, âgé de 38 ans, s’appuie sur la bataille du Bien contre le Mal qui s’est déroulée dans son imagination quand il a lu les livres à 8 ans.
« Finalement, vous faites quelque chose correspond à votre sensibilité » dit ce natif d’Auckland, dont les parents étaient tous deux missionnaires en Papouasie Nouvelle-Guinée. « Je ne fais pas de la religion un but en soi. C’est une histoire sur la famille. Les gens y prendront ce qu’ils veulent. »
Douglas Gresham, le beau-fils de Lewis qui contrôle son héritage et co-produit le film, voulait faire un film sur Narnia depuis des dizaines d’années. Le manque d’outils technologiques appropriés avait relégué les adaptations à la télévision jusqu’à maintenant.
Quant à lui, Lewis avait une relation d’amour-haine avec Hollywood, dit Terry Lindvall, qui va enseigner la théologie et le cinéma au College of William & Mary et a écrit Surprised by Laughter : The Comic World of C.S. Lewis. « Il croyait qu’il y avait la mort dans la caméra. Ce qui veut dire que lorsque vous traduisez les mots en images, c’est la mort de l’imagination. »
Mais si quelqu’un peut faire justice aux mots de Lewis, Lindvall pense que c’est l’homme qui a insufflé tant d’hilarité dans un ogre vert. « Adamson est le parfait réalisateur pour ce projet. Lewis n’a jamais été aussi sombre que Tolkien. Il était espiègle. »
De plus, Lewis croyait que l’on pouvait traduire la foi dans le langage courant. Et, comme le souligne Lindvall « Le langage courant de notre époque, c’est le cinéma. »