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Retranscription
une interview de Robert
Jordan publiée dans le fanzine Rendez-vous
ailleurs des éditions Press Pocket. Propos
recueillis par l'équipe de Rendez-Vous Ailleurs
et celle d'Ozone lors de la venue de Robert Jordan
à Paris, en octobre 1996.

Rendez-Vous
Ailleurs: En France, on connaissait jusqu'à ces
dernières années plusieurs Conan signés Robert
Jordan...
Robert Jordan: Harriet, mon épouse, avait
un poste important chez Tor, et elle a informé
Tom Doherty, le directeur, que j'avais envie d'écrire
de la fantasy. Pour avoir accompli quelques "exploits"
- par exemple un roman western bouclé en treize
jours - j'avais la réputation d'être un écrivain
très rapide. Quand Tom Doherty a signé un contrat
pour six titres de la série Conan, il a pensé
à moi. Au début, je n'étais pas enthousiaste,
car marcher sur les traces de quelqu'un d'autre
- Howard en l'occurence - ne me disait rien. Tom
a fini par me convaincre et je dois dire que je
me suis bien amusé. Quand j'ai terminé le premier
roman, dans les temps, Tom a décrété que j'écrirai
les cinq autres. Là encore j'ai accepté. Je ne
le regrette pas car ces livres ont bien marché,
mais la page Conan est tournée pour moi. Chez
Tor, ils aimeraient bien que j'en écrive d'autres,
mais j'ai tenu bon...
RVA: Et comment
passe-t-on de Conan à L'invasion des Ténèbres?
RJ: C'est une longue histoire! Pour commencer
j'ai vu Tom Doherty et je lui ai dit que j'avais
une idée de livre. Bien entendu je lui ai raconté
quelques passages, puis j'ai été franc: je savais
comment ça commençait, comment ça finissait -
et tout ce qui se passerait entre le début et
la fin - mais je n'avais pas idée du nombre de
romans que ça prendrait. La seule chose sûre,
c'était qu'il me faudrait au moins quatre tomes.
A l'époque, on allait rarement au-delà d'une trilogie,
il faut s'en souvenir. Mais Tom m'a signé un contrat
pour six volumes. Le premier devait être livré
à la fin de cette année là. En réalité, j'ai mis
quatre ans à l'écrire!
RVA:
Des difficultés imprévues?
RJ: J'avais sous-estimé le travail nécessaire
à l'élaboration d'une telle épopée. Pendant ces
quatre ans, j'ai rédigé le premier roman, bien
sûr, mais aussi créé et développé les bases de
l'univers où se déroulerait le cycle. J'ai fait
des recherches qui m'ont pris énormément de temps,
et j'ai rédigé des milliers de pages de notes
sur chaque région de la carte de ce monde. J'ai
compilé des tonnes de références - pays, flore,
faune, personnages, habitudes alimentaires - que
je consulte sans cesse. Vous savez, j'ai une bonne
formation en mathématiques et en physique, et
ça m'a appris le sens du mot "rigueur". La structure
de mes romans est une chose importante pour moi.
C'est presque un travail l'ingénieur...
RVA: Ou de
linguiste...
RJ: J'ai écrit une centaine de pages pour
élaborer la structure de l'Ancienne Langue. Depuis
Tolkien, les langues imaginaires de la fantasy
sont traditionnellement inspirées du gaélique.
Comme dans pas mal d'autres cas, j'ai voulu me
dégager de ce passage obligé. Sans négliger totalement
le gaélique, j'ai pioché dans le russe, l'arabe,
le chinois, le japonais. Mon but était de créer
une langue vraisemblable sur le plan phonétique.
Quand on écoute une langue inconnue, on sent quand
même que tous ces sons bizarres ont une structure,
qu'ils forment des mots et des phrases. C'est
ce que j'ai voulu pour l'Ancienne Langue. Mais
je n'y ai pas passé autant de temps que Tolkien
sur le langage des elfes. Je voulais approfondir
les autres aspects de mon univers et leur consacrer
à tous une attention égale...
RVA: Vous
venez de mentionner le chinois et le japonais.
Les cultures asiatiques semblent très importantes
pour vous.
RJ: Ces cultures me plaisent énormément,
et j'ai fait plusieurs voyages dans ces pays.
Mais ce n'est pas la seule source d'inspiration
du cycle La Roue du temps. A dire vrai, j'ai fait
un condensé des éléments culturels très divers
qui m'intéressaient. Dans le cas des Aiel, l'influence
asiatique est claire, leur code de l'honneur étant
inspiré en partie de celui des Japonais. Mais
j'ai utilisé beaucoup d'autres sources. Par exemple
les Zoulous et les Indiens d'Amérique, en particulier
les Cheyennes. Pour résumer, j'ai imaginé des
cultures à partir d'un melting-pot de celles que
je connaissais. Aucun élément du cycle n'est la
réplique exacte de ce qui existe dans le nôtre,
mais une sorte de compromis entre ce que j'observe
et ce que j'imagine.
RVA: Une manière
de ne ressembler à personne?
RJ: L'univers du cycle est né dans mon
esprit longtemps avant que je commence à l'écrire.
A une époque, je lisais beaucoup de fantasy, mais
j'étais déçu de ses cultures, qui ressemblaient
trop souvent au Moyen Âge européen. C'est alors
que j'ai entrepris d'imaginer toutes ces civilisations...
RVA: Avec
le souci de vous dégager des grandes règles de
la fantasy...
RJ: Je crois que ce besoin de désobéir
aux règles me vient d'un auteur que j'appréciais
énormément: Thorne Smith. Il avait créé le personnage
de Topper, un banquier dont la voiture avait appartenu
à un couple de joyeux fêtards; ceux-ci, devenus
fantômes, revenaient lui empoisonner la vie! Un
autre de ses personnages se transformait chaque
jour en un animal nouveau: poisson rouge, mouette,
lion au milieu d'une chambre d'hôtel. C'étaient
des romans très curieux. Ils m'ont donné le goût
de ne pas respecter les règles. Je ne suis pas
le seul, bien sûr, mais je m'efforce de rendre
mon univers aussi original que possible.
RVA: Ce qui
n'exclut pas les références... Sur Internet, des
centaines de fans dissèquent vos romans, se livrant
à des spéculations souvent intéressantes. Pour
notre modeste part, les Aes Sedai, détentrices
du Pouvoir Unique, nous rappellent les Révérendes
Mères de Dune, ce monument de la SF auquel le
ta'veren - autour de qui tourne la roue du temps
- fait également penser. Le Shayol Ghul, où est
emprisonné le Ténébreux, évoque la planète Shayol,
de Cordwainer Smith. Le Ténébreux lui-même (The
Dark One en anglais) n'est pas sans rappeler un
certain Satan. On pourrait aussi...
RJ: Je suis
honoré que des gens aient envie d'analyser mes
livres et entrent à ce point dans le détail. Qu'on
investisse tellement de temps et d'énergie dans
mes romans me fait plaisir et m'étonne. Je voulais
écrire des ouvrages qui intéressent les lecteurs
et il semble que ce soit réussi. Mais ceux que
ça passionnent sont loin d'avoir fini! J'ai essayé
de faire des livres simples en surface et très
compliqués en profondeur. Mes lecteurs ont déterré
des choses que je croyais avoir cachées assez
loin pour qu'elles n'apparaissent pas avant un
certain temps - mais n'espérez pas que je dise
lesquelles! Ils ont aussi découvert des éléments
que je n'avais pas dissimulés - et pas question
non plus que je révèle lesquels! Le théorème de
Jordan pourrait être le suivant: "Vous croyez
tout savoir sur la donne en cours? Très bien,
messieurs! Si on augmentait un peu les mises,
histoire de rendre la suite plus intéressante..."
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