Décidé
et enthousiaste jeune homme de 31 ans, Sébastien
Guillot, après 4 ans chez Folio SF et
une présence remarquée également chez l'atypique
éditeur Terre de Brume, se retrouve à
la tête de la toute nouvelle collection fantasy
de Calmann-Lévy.
Entre le lancement de ladite collection au début
du mois, et la foire du livre de Francfort, il
a aimablement accepté de répondre à nos questions
!
Attention, pas de langue de bois !

Premièrement, une question d’actualité !
Comment vous sentez-vous au moment du lancement
officiel de cette collection ? Heureux, fébrile,
stressé ?
Stressé, non. Nous avons fait
le maximum pour réussir ce lancement, le succès
des trois bouquins dépend désormais de facteurs
sur lesquels, en grande partie, je n’ai plus prise.
Les dés sont jetés ! Pourquoi, dès lors, se rajouter
du stress inutile ? Evidemment, je regarde d’un
œil (attentif…) les premiers chiffres de vente
– mais il est beaucoup trop tôt pour en tirer
la moindre conclusion –, et surtout je travaille
sur les bouquins et projets à venir… qui tendent
à me prendre beaucoup de mon énergie. Le
sentiment que j’ai eu en voyant les trois premiers
livres sur mon bureau a plutôt été de l’ordre
du soulagement. Nous avons passé un an à préparer
ce lancement, un an de stress pour le coup, à
réfléchir aux meilleurs moyens de promouvoir ces
livres, à roder toute une équipe autour d’un genre
littéraire malgré tout bien spécifique… et tout
ça sans voir le moindre livre, évidemment. L’instant
où vous découvrez pour de vrai le fruit de votre
travail est vraiment magique, il vous redonne
un sérieux coup de fouet.
A-t-il été facile de convaincre
un éditeur comme Calmann-Lévy, qui a délaissé
la « littérature de l’imaginaire » durant un certain
temps, de tenter à nouveau cette aventure ?
Contre toute attente, ce fut relativement
aisé. Depuis quelques années déjà, les Editions
Calmann-Lévy se sont engagées dans une démarche
de redéploiement éditorial qui laissait assez
naturellement la place à un projet de ce type :
une collection spécialisée à vocation grand public
conçue dès l’origine pour « tirer vers le haut »,
à tous points de vue, un domaine littéraire qui
ne demande que ça. Le projet que j’ai présenté
prenait évidemment en considération toute une
démarche commerciale le rendant crédible vis-à-vis
d’un éditeur généraliste. Dans ce contexte, le
rappel de la mythique collection « Dimensions
SF » m’a surtout servi de levier pour crédibiliser
un tel projet au sein de cette maison d’édition
– les deux collections, à vingt ans d’intervalle,
ne sont évidemment guère comparables.
Vos engagements (respect du découpage
voulu par l’auteur, délai de 6 mois entre deux
tomes d’un même cycle…) ont-ils été ardus à imposer
? Certains de vos confrères multiplient les découpes…
Lesdits engagements faisaient
partie intégrante du projet tel qu’il a été initialement
proposé aux responsables de Calmann-Lévy. De mon
point de vue, ils s’intégraient nécessairement
aux objectifs qualitatifs que je m’étais fixés
pour cette collection, objectifs qui tout simplement
correspondent à mon propre parcours de lecteur
un tant soit peu représentatif : je n’aime pas
particulièrement attendre des mois pour lire la
suite d’un ouvrage qui m’a plu, et je ne suis
guère amateur des cycles dont on ne voit pas poindre
la fin… Mais cela correspond aussi, tout simplement,
à une réflexion d’ordre commercial (eh oui, encore…) :
il me paraissait important que tous les tomes
d’un même cycle soient disponibles simultanément
en librairie, et vu la durée de vie d’un ouvrage
sur les rayons, rapprocher les publications devient
un véritable impératif. Sans compter que cela
assure une présence rapidement perceptible par
les libraires et les lecteurs aux auteurs que
je souhaite promouvoir. Toujours est-il que ces
arguments ont porté, tout comme celui d’apporter
un soin tout particulier aux traductions de nos
ouvrages – Calmann-Lévy ayant une longue tradition
littéraire derrière elle, cela allait un peu de
soi, mais cela implique des frais de traduction
guère habituels dans ce domaine littéraire. Tout
ceci allant de pair avec un choix fondateur, celui
de proposer une ligne éditoriale immédiatement
identifiable par les lecteurs : nous publierons
exclusivement dans cette collection des ouvrages
relevant de la fantasy épique. Pas de fantasy
urbaine ou de réalisme magique… Mon champ d’investigation
demeure néanmoins plus que vaste, et une telle
démarche devrait permettre, à terme, de fidéliser
un lectorat. Du moins je l’espère !
Ne craignez-vous pas que certains
justement s’imaginent que le lancement de cette
collection n’est qu’une « récupération » de la
fantasy par un éditeur mainstream ?
Je n’ai aucune crainte en la matière,
car ils ont tout à fait raison ! C’est d’ailleurs
tout l’enjeu de cette collection : qu’une maison
d’édition mainstream applique à la fantasy une
démarche et des moyens habituellement réservés
à la littérature générale. Ce n’est pas la pire
des choses qui puisse arriver à ce genre littéraire…
Bien évidemment, l’acceptation par Calmann-Lévy
d’un tel projet est lié à un contexte éditorial
où la fantasy a le vent en poupe ; évidemment,
nous espérons vendre une quantité tout à fait
indécente de – bons – bouquins.
Pensez-vous que l’on puisse encore
se passer de titres véritablement « commerciaux »,
mis en avant bien sûr pour pouvoir se permettre
d’éditer à côté d’autres romans plus atypiques,
mais au prix de cycles interminables et pas forcément
du meilleur goût ?
Tout est affaire de compromis,
et « commercial » n’est pas le synonyme obligé
de « mauvais ». L’économie de n’importe quelle
collection, et au niveau supérieur celle d’une
maison d’édition, procède toujours d’un subtil
équilibre entre des ventes – plus ou moins – assurées
par des ouvrages faciles d’accès et des coups
de cœur éditoriaux, des expérimentations. A titre
personnel – mon expérience du poche est là clairement
visible –, j’intègre cette contrainte à la source.
Les bouquins que je publie ne sont pas tous publiés
pour les mêmes raisons, le tout est de rester
cohérent dans ses choix et de conserver un niveau
d’exigence en dessous duquel on se refuse à aller.
Ça ne me pose, honnêtement, aucun problème.
En prolongement, quelle est votre
opinion sur le paysage actuel des éditeurs fantasy
en France ?
Beaucoup d’éditeurs, de nombreux
livres publiés – pas toujours de manière judicieuse
–, mais une évolution qui me paraît finalement
assez saine ces dernières années. L’explosion
récente du nombre de titres semble avoir répondu
à un réel besoin jusque-là inassouvi ; d’une manière
ou d’une autre, cependant, tout cela va se calmer
et se réguler – à un niveau de ventes qui demeurera
je pense structurellement important. Le paysage
actuel va arriver à maturation, avec quelques
grands acteurs qui auront su imposer un positionnement
suffisamment spécifique et intelligible par leur
lectorat.
Calmann-Lévy vous a-t-il imposé
des objectifs de ventes précis ?
Oui. Tacitement ou de manière
plus explicite, on m’a fait part des espérances
placées dans cette collection. C’est une donnée
de base, que j’accepte et qu’il me faut prendre
en considération dans la construction de mon programme.
Au demeurant, Calmann-Lévy me donne tous les moyens
nécessaires pour les atteindre. Si cette collection
connaît un échec cuisant, ce qui bien entendu
est inenvisageable (…), il sera difficile de ne
pas l’imputer aux choix de son responsable…
Pouvez-vous nous décrire la journée
type d’un éditeur tel que vous ? En dehors des
pause café et du temps perdu à répondre à des
zozos comme moi !
Il n’y a pas à proprement parler
de « journée type », les tâches à effectuer pour
mener à bien la publication d’un livre sont suffisamment
variées pour éviter toute routine. J’arrive le
matin entre huit heures et… 10h30, je bois deux
cafés d’affilée – plus de cigarettes depuis quelques
années maintenant. Ouverture des emails, personnels
et professionnels, réponse aux urgences. Puis
en fonction des priorités du moment, rendez-vous
divers avec des zozos comme vous, plongée dans
une supervision de traduction, lectures, réponse
aux urgences (bis)… et départ vers 19h / 19h30,
pour des destinations qui ne vous regardent pas.
N’ayant pas le statut de salarié, j’ai en fait
pas mal de libertés quant à l’organisation de
mon emploi du temps. Cela peut passer aussi par
des phases d’isolement à mon domicile quand le
besoin (professionnel, évidemment…) s’en fait
sentir.
Au fil de votre parcours (Folio,
Terre de Brume, et maintenant Calmann-Lévy), pensez-vous
avoir élaboré une patte Guillot, et si oui, comment
la définir ? Ou sans aller aussi loin, quelles
sont vos attentes et les qualités qui font pencher
la balance pour tel ouvrage plutôt qu’un autre ?
N’ayant pas moi-même écrit les
ouvrages que je publie, je n’ai pas la prétention
d’avoir élaboré une « patte » aussi identifiable. ?
Sur « folio SF », je pense en toute sincérité
qu’au moins 80 % des choix effectués à l’époque
où j’en avais la charge auraient été identiques
si une autre personne s’en était occupé, disons…
d’une manière pareillement professionnelle. Le
contexte de création d’une collection influe évidemment
sur les titres publiés, c’est d’autant plus vrai
sur une collection de poche dont la première mission
est de gérer le prestigieux fond « Présence du
futur »… Les 10 ou 20 % restants correspondaient
sans doute davantage à mes propres désirs de lecteurs :
des textes d’imaginaire – le réalisme ne m’intéresse
guère en matière de littérature – très travaillés,
jouant avec les codes et les genres sans trop
se poser de questions. Mais là encore, de telles
publications n’étaient possibles que dans un contexte
bien particulier, celui d’une maison d’édition
elle-même très littéraire et pas forcément intéressée
a priori par les dragons et les vaisseaux spatiaux.
Avec Terre de Brume, je revenais à mes premières
amours livresques en leur appliquant ce qui –
pour répondre à votre question, mais oui – représente
peut-être le mieux mon credo en matière éditoriale :
une démarche qualitative en matière de textes
(traduits ou pas) qui me paraît le minimum vital
à offrir aux lecteurs des ouvrages que je leur
propose. Depuis mon arrivée dans le monde de l’édition,
j’ai trop souvent entendu dire que les littératures
de l’imaginaire étaient mal écrites, mal traduites,
j’en passe et des pires. Or il ne tient qu’aux
éditeurs de traiter la SF ou la fantasy ni plus
ni moins comme de la littérature, je ne vois aucune
raison – sinon commerciale, mais elle est bien
entendu fondamentale – de faire un distinguo entre
les deux. C’est en tout cas ainsi que je travaille
chez Calmann-Lévy.
Jusqu’à aujourd’hui, quel est
le roman, édité par vos soins, dont vous êtes
le plus fier ?
Concernant « folio SF », je ne
vais pas me glorifier de textes qui pour la plupart
ont été écrits avant mes débuts professionnels
et que je me suis contenté (?) de rééditer. Quelques
fiertés néanmoins : être parvenu à publier Fight
Club de Chuck Palahniuk dans une collection
d’imaginaire, ce qui n’avait rien de gagné éditorialement
et commercialement ; rééditer Thomas
le rimeur d’Ellen Kushner, un texte réellement
exceptionnel dont l’auteur est devenue une amie ;
la reprise des Seigneurs de l’Instrumentalité
de Cordwainer Smith – une belle aventure éditoriale
qui m’est particulièrement chère car je m’étais
promis en arrivant chez « Folio » qu’une fois
celle-ci menée à bien, un jour, je pourrais quitter
cette maison d’édition… dont acte ! Pour Calmann-Lévy,
je suis très fier d’être parvenu à sortir en temps
et en heure mes trois premiers bouquins. A titre
personnel je suis ébloui par Le
Dernier Gardien des Rêves de John C.
Wright, qui représente pour moi tout ce que la
fantasy devrait être.
C'est pour ma part mon préféré
parmi vos trois titres de lancement. Une question
banale à présent, quels sont vos auteurs favoris ?
Pas forcément dans le domaine de la fantasy, d’ailleurs !
Des auteurs de chevet ? J’en ai
deux, en fait, dont j’ai à peu de choses près
tout lu : Mikhail Boulgakov et Kurt Vonnegut.
Le premier parce que je ne me suis toujours pas
remis de son Maître et Marguerite, le
second parce que j’adore ce mélange d’imaginaire
débridé et d’humour désespéré qui font de chacun
de ses romans un petit précis de savoir survivre
dans un monde dénué de sens. En – à peine – moins
caustique, un écrivain comme Christopher Moore
parvient à m’enchanter à chaque nouveau voyage
dans son cerveau génialement malade. En matière
de fantasy, j’aime beaucoup des auteurs comme
Neil Gaiman, John Crowley ou Robert Holdstock.
Pouvez-vous nous parler de vos
différentes collections, par rapport à l’ensemble
du lectorat fantasy ? Chercherez-vous à être un
peu plus pointu que la moyenne ?
Parce que la collection de fantasy
dont j’ai la charge voit le jour au sein d’une
maison d’édition généraliste, à l’histoire prestigieuse
de surcroît, nous aurons une démarche effectivement
assez haut de gamme (traductions, illustrations…)
vis-à-vis de cette littérature, tout en conservant
une ligne éditoriale consacrée à des ouvrages
d’aventure à connotation mythologique. Du point
de vue des auteurs anglo-saxons que je vais publier,
je me considère assez proche des choix éditoriaux
de feue « Rivages fantasy ».
Est-il, à votre avis, aisé de
débusquer encore des perles inconnues du lectorat
français ?
Il y a disons, cinq ans, nous
avions peu ou prou une vingtaine d’années de retard
vis-à-vis des productions anglo-saxonnes en matière
de fantasy – en grande partie parce que la génération
précédente d’éditeurs spécialisés n’avait guère
de goût pour cette littérature. Même si le rattrapage
s’est fait à une vitesse très – trop ? - soutenue,
il reste effectivement pas mal de perles, plus
ou moins anciennes au demeurant (je pense par
exemple à l’exceptionnel Cycle de Merlin que je
commence à publier en janvier prochain, écrit
par Mary Stewart dans les 70’s), à éditer – sans
compter d’immenses domaines géographiques encore
inexplorés en matière de littérature mythologique…
On sait que vous avez récupéré
les droits du cycle des Malazéens de Steven Erickson.
Comptez-vous rééditer le premier tome ? Les suivants
ne seront-ils pas découpés ? Certains volumes
sont énormes, et puisqu’une traduction en français
augmente toujours le nombre de pages…
Le premier tome sera effectivement
réédité, à moyen terme – lorsque j’aurai estimé
ma collection suffisamment installée pour accueillir
un ouvrage déjà publié. Quant aux volumes suivants…
leur taille gargantuesque pose effectivement un
réel problème. Disons que la question de leur
découpage ne se posera pas si ma collection connaît
autant de succès que je l’espère, car son modèle
économique aura démontré sa viabilité. Alors achetez
nos livres (sourire) !
Est-il prévu que vous vous tourniez,
à court ou moyen terme, vers des auteurs, disons,
d’horizons différents ? Qui nous changent de la
fantasy strictement anglo-saxonne ?
Ce sera en fait l’un des axes
de développement majeurs de cette collection :
l’ouvrir à des auteurs venus d’horizons variés,
afin d’explorer des pans entiers de mythes et
de légendes qui demeurent aujourd’hui inaccessibles
au lectorat français. Selon les années, entre
un tiers et la moitié de mes titres devraient
ainsi être consacrés à la fantasy en provenance
du continent asiatique. Notre démarche sera double :
la majorité de ces titres sera publiée en coédition
avec un éditeur réputé de japanimation, Kaze
– nous débutons en fanfare dès février prochain
avec les cultissimes Chroniques de la Guerre
de Lodoss de Ryo Mizuno ; et certains proviendront
à moyen terme directement de mes propres recherches.
On sait que les éditeurs prévoient
leur planning généralement plusieurs années à
l’avance… Comment imaginez-vous le futur de cette
collection ? Où aimeriez-vous être d’ici 10 ans,
par exemple ?
En matière de fantasy, les plannings
ont effectivement tendance à se charger très vite
en raison de la nature cyclique des œuvres publiées :
éditer un roman revient en général à s’engager
sur 2, 3… 9 suites qu’il faut bien caser dans
son programme. J’ai donc une visibilité assez
lointaine quant à ma production, environ trois
ans. Le futur de cette collection dépendra en
toute honnêteté de la réussite de son pari fondamental
d’ouverture à d’autres mythologies – la concurrence
est rude en matière strictement anglo-saxonne.
Quant à moi… d’ici 10 ans, je répondrai peut-être
à vos questions pour célébrer une décennie de
succès éditoriaux ? Ou je serai devenu libraire.
Ou…
Propos recueillis
et mis en forme par Gillossen
le 26 Septembre 2005