A l'occasion de la sortie
aux éditions Octobre du premier tome des Ères
de Wethrïn, Le
Nom Maudit, Laurent
Genefort a bien voulu répondre à quelques
unes de nos questions.
Ce roman, la fantasy, le paysage francophone...
Les sujets sont variés !

Est-ce que cette nouvelle aventure
mettant en scène Alaet aurait pu se retrouver
telle quelle chez Degliame ?
Sans doute pas : j'ai conçu les
aventures d'Alaet chez Degliame pour qu'elles
puissent être lues à partir de 9-10 ans. Les aventures
sont modulaires ; les chapitres sont très courts,
cinq pages environ, avec des cliffhangers très
rapprochés. Ce rythme soutenu a pour conséquence
de resserrer le récit. Le Nom maudit et sa suite
ont des chapitres beaucoup plus longs et plus
contigus, des personnages plus nombreux et complexes.
De plus, les thématiques abordées – la responsabilité
individuelle dans le destin collectif, le génocide
annoncé, etc. – ne sont peut-être pas la tasse
de thé d'un enfant de 9 ans...
Ce que je voulais dire plus précisément,
c'est que puisque les aventures d'Alaet ne sont
pas non plus réservées exclusivement à cet âge,
et que le Nom Maudit n'est pas d'une noirceur
sans nom, il me semble qu'on pouvait se poser
la question.
Oui c'est vrai. Et puis, quand
je vois les pavés que sont capables d'ingérer
certains lecteurs de 10 ans...
Pourquoi le choix du diptyque ?
Etait-ce une réelle volonté de votre part d'éviter
les schémas balisés de trilogie, tétralogie, etc ?
Un éditeur m'a dit que les meilleures
trilogies étaient en deux tomes, alors j'ai suivi
son conseil !
J'ai lu que les aventures d'Alaet
constituaient pour vous comme une récréation.
Est-ce que cela a encore été le cas cette fois ?
Oui, pour le plaisir de l'écriture.
En même temps, c'est davantage qu'une récréation :
Les Ères de Wethrïn (c'est le nom du cycle) est
un projet très ancien, à l'origine du personnage
d'Alaet. Voilà pourquoi il me tient à cœur. À
l'époque, je travaillais pour Fleuve Noir et ils
n'étaient pas intéressés par un gros cycle de
fantasy. Plus récemment, j'ai proposé l'idée à
un éditeur de fantasy qui n'a pas été emballé.
Aussi, quand Pierre Grimbert m'a demandé de faire
un roman pour la maison d'éditions qu'il était
en train de monter, j'ai sauté sur l'occasion
et lui ai soumis l'idée. Il s'est montré emballé,
du coup cela s'est fait très vite.
La 4eme de couverture du roman
le décrit comme un mélange de Cugel et Sindbad,
et pour une fois avec les 4eme de couverture,
c'est plutôt vrai ! J'ajouterais personnellement
une pincée de Souricier Gris. Est-ce simple ensuite
de donner une véritable personnalité à un héros
puisant à de tels modèles ?
Bravo pour le Souricier gris,
c'est en effet l'influence principale ; mais cela
aurait fait un peu beaucoup pour un 4e de couverture...
En fait, la personnalité d'Alaet s'affine de roman
en roman ; dans les romans jeunesse, c'est un
héros plutôt classique. Adulte, il gagne en cynisme.
L'idée était de faire évoluer un adolescent dans
un monde où la magie est omniprésente, mais où
lui-même ne possède aucun pouvoir ; il est de
surcroît plutôt petit et n'est pas musclé... J'adore
les personnages de renards, que l'on trouve dans
beaucoup de contes orientaux. En SF, cela a donné
par exemple Jason dinAlt, le héros de la série
du Monde de la mort de Harry Harrison. Ce type
de personnage est forcément positif, quelque soit
la coloration du monde autour de lui.
Alaet semble très cynique, blasé
vis-à-vis du pouvoir, et les dérives qu'il entraîne
souvent... Est-ce une vision que vous souhaitiez
faire passer ?
Ce que je montre c'est un être
libre, se frottant à tous les types de pouvoirs
(et la magie en est un). Alaet est le seul voleur
de Karnab à ne pas être affilié à la Guilde des
Larrons. A cause de cela, il manque être assassiné
à plusieurs reprises.
En même temps, je ne suis pas dupe de la capacité
à être libre : dans L'Odyssée des sirènes, Alaet
se fait capturer par une ville de rançonneurs
parce qu'il a été attiré par des affiches publicitaires...
Votre héros va-t-il continuer
à prendre de l'importance dans le tome 2, ou bien,
cette histoire restera-t-elle avant tout celle
d'un groupe ?
Tous mes romans et nouvelles d'Alaet
se finissent par : « Ainsi s'achève cette aventure
d'Alaet ». J'ignore encore si je terminerai Les
Ères de Wethrïn avec cette formule, car l'histoire
est avant tout celle du groupe, et en particulier
celle de Demetrien et Sokoura.
Pour quitter un peu les horizons
de Wethrïn, songez-vous à d'autres romans de fantasy ?
Pas pour le moment. Deux romans
de SF devraient paraître en 2006, en plus du second
volet des Ères de Wethrïn.
Quel est votre regard sur le paysage
francophone actuel de la fantasy/SF ?
Je le trouve très riche : on y
trouve de la SF classique, du space opera, du
steampunk... On manque à mon avis d'auteurs de
hard science, mais bon, ce n'est pas nouveau.
En ce qui concerne la fantasy, je dois avouer
que j'en lis moins. À la rigueur, je préfère les
nouvelles ; c'est là que j'ai trouvé les plus
belles perles.
A titre personnel, vous considérez-vous
comme un « incontournable » ou bien, est-ce que
vous vous dîtes que tout peut aller très vite ?
Incontournable, quelle horreur !
D'ailleurs, à part quatre ou cinq auteurs par
siècle, qui est vraiment incontournable ?
Alaet a son propre site internet,
Omale aussi... Est-ce un outil qui vous paraît
indispensable désormais ?
C'est moi qui suis au service
de mes univers, et non l'inverse. Les sites web
sont un moyen d'œuvrer en ce sens : je peux offrir
des cartes, des lexiques, des schémas, bref toutes
sortes d'éléments extra-romanesques qui alourdiraient
les livres. C'est aussi un moyen d'interagir avec
les lecteurs. Vous avez dit le mot juste : c'est
un outil. Mais pas de promotion.
Pour en revenir à la littérature,
trouvez-vous encore le temps de lire vous-même ?
Auriez-vous un coup de cœur à conseiller à nos
lecteurs ?
Je continuerai à lire de la SF
tant qu'elle ne cessera pas d'être intéressante !
J'emmerde tous mes amis en leur rabâchant mon
admiration pour Greg Egan (vous vouliez un incontournable...)
et Iain Banks ; que lire Vance c'est comme boire
du champagne, et que Brussolo a écrit des délires
fulgurants. Un coup de cœur récent : Space OPA
de Greg Kostikyan, un humour à la Sheckley ou
Brown, avec en plus une tonalité altermondialiste
– bref, un régal.
De façon plus générale, y a-t-il
des auteurs qui ont contribué à forger votre imaginaire,
qui vous ont donné le goût de l'écriture ?
Plein ! Asimov, Brown, Herbert,
Stefan Wul, Vance, Brussolo, Gibson, Sterling,
W.J. Williams, etc.... des réalisateurs comme
Ridley Scott, Terry Gilliam ou Cronenberg... des
BDastes comme Bilal ou Moebius... Il y en a des
dizaines. J'ai une dette envers Serge Brussolo,
qui m'a encouragé dans l'écriture alors que j'étais
encore au lycée.
Et une dernière question pour
conclure... Une question plutôt convenue, mais
après tout, il en faut ! Où vous voyez-vous dans
10 ans ?
Réponse d'écrivain de SF : si
je le savais, je ferais tout pour éviter que ça
arrive ! ;-) David Brin professe qu'il y a un
« horizon de 50 ans » en deçà duquel se heurte
tout écrivain de SF pour décrire un futur cohérent.
Je pense quant à moi que cet horizon n'excède
pas cinq ans, et ce en vertu des lois du chaos
auxquelles nous sommes soumis, aujourd'hui plus
qu'hier.
Une aventure éditoriale comme
celle de votre camarade Pierre Grimbert vous tenterait-elle,
par exemple ?
J'admire Pierre
car moi-même je n'en aurais ni les capacités ni
la patience. Je crois que le métier d'éditeur
est devenu un métier ingrat, en tout cas plus
difficile aujourd'hui qu'hier. Dans les grands
groupes dominés par la finance, n'en parlons même
pas.
Merci beaucoup.
Propos recueillis
et mis en forme par Gillossen
le 31 Octobre 2005