Vingt-quatrième roman des Annales du Disque-monde, Carpe Jugulum est avant tout le dernier livre des sorcières de Lancre, clôturant un cycle comprenant Trois sœurcières, Mécomptes de fées, Nobliaux et sorcières et Masquarade. C'est donc non sans émotion qu'il est relu aujourd'hui, à la lumière d'une information évidemment inconnue lors de sa parution.
L'ouvrage voit Pratchett s'attaquer à la figure du vampire, dans un hommage au Bal des vampires de Polanski plus qu'au Dracula de Bram Stocker, exploitant avec un amusement certain tous les clichés associés aux films de la Hammer. Le résultat a toutefois une tonalité plus sombre que les précédents volumes des annales, voyant Mémé Ciredutemps douter, affronter ses failles, faisant face à un adversaire bien coriace sur lequel elle ne semble guère avoir de prise. La doyenne des sorcières de Lancre puise ainsi dans les moindres de ses ressources, se retrouvant dans une posture plus délicate qu'à l'accoutumée.
Une tonalité plus sombre également car, bien plus qu'une simple parodie du mythe du vampire -la figure du vieux comte Margopyr vaut le détour- Carpe Jugulum est avant tout une dénonciation de ceux considérant les autres comme des objets. La figure froide, glaçante, du comte, innovant par rapport à ses ancêtres, notamment lors d'un passage dans le village de Maintierce, est pour cet homme en colère qu'était Pratchett une façon évidente de s'attaquer à d'autres figures, bien plus réelles celles-là. Ne pas faire confiance au cannibale parce qu'il se sert d'un couteau et d'une fourchette.
Si chacune des sorcières est mise en valeur, Agnès « Perdita » Créttine, apparue dans Masquarade, occupant un rôle de premier plan et Magrat Goussedail se voyant contrainte de reprendre du service, Carpe Jugulum vaut également, comme nombre des livres des Annales, par ses nouveaux personnages secondaires. L'irruption des Nac Mac Feegle, qui joueront par la suite un rôle majeur dans les romans jeunesses du Disque est à souligner -leur langue écossaise prenant ici des tournures picardes sous la plume de Patrick Couton- mais c'est probablement la figure du révérend Rudement Lavoine qui s'avère ici la plus intéressante. Ce frère omnien en proie au doute, apportant, par ses échanges avec les sorcières, une conclusion satisfaisante à l'intrigue des Petits dieux et permettant à Pratchett d'aborder une nouvelle fois la question de la croyance et de la religion.
Dernier ouvrage du cycle des sorcières, Carpe Jugulum représente un tournant dans les annales. Un tournant concernant une des figures majeures des romans et l'une des préférées de l'auteur, Mémé Ciredutemps, qui, après être arrivé au bout de son parcours, ayant affronté un si dangereux adversaire et obtenu la réponse à une question la taraudant depuis longtemps, va désormais tenir un rôle différent dans les romans Jeunesse, celui de mentor auprès de Tiphaine Patraque. Un tournant également pour le Disque-monde lui même, car les romans suivant, pour la plupart, se déroule sur un disque quelque peu changé. S'intéressant à la transition vers une nouvelle époque, une ère industrielle pour laquelle le royaume de Lancre n'est probablement plus le cadre adapté.
— K