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jungle, inconnue, mais comme toutes les jungles de tous les univers, elle est
immense, poisseuse, et torride. Au fin fond de celle-ci, près d'une grotte
à la roche ténébreuse dont l'entrée est à demi-mangée
par la végétation luxuriante et vénéneuse de l'endroit
Un autel rudimentaire a été dressé là, au pied d'une
butte sur laquelle se dresse un autre genre de monument, de conception toujours
aussi archaïque, et au sommet de celui-ci
Une épée. Deux
hommes contemplent ce sanctuaire primitif. " C'est ici, monsieur. Voilà
le lieu où repose l'épée de la Foudre, depuis que ma tribu
l'a vue tomber du ciel et l'a retrouvée dans la forêt ! - L'Epée
de la Foudre ? C'est bien elle, il n'y a pas de doute
- Ce n'est pas
une bonne idée, monsieur. Vous ne devriez pas l'emporter avec vous. Si
jamais ils nous trouvent ici, en train de la voler, ils nous tueront ! -
Nous avons déjà discuté de tout cela ! Lorsque tu as décidé
de m'accompagner, tu savais très bien à quoi tu t'exposerais. Cela
ne t'a pas empêché d'accepter d'être mon guide ! Et puis, ça
n'a rien d'un vol. Il s'agit de restituer ce bien à son propriétaire.
La Faculté doit pouvoir la récupérer, et l'étudier
en son sein, comme il se doit. Que ton peuple l'adore depuis quelques mois ne
change rien à l'affaire ! - Mais
C'est devenu l'objet le plus
sacré de la tribu ! Nos guerriers donneraient leur vie pour la protéger
! C'est déjà un miracle qu'ils ne nous aient pas capturés
pour nous dévorer vivants ! - Vivants ? Les cannibales ne sont plus
ce qu'ils étaient ! Avant, ils avaient au moins la décence de vous
faire mijoter dans une grande marmite, cela valait presque une ultime séance
de jacuzzi avant le grand saut
- Excusez-moi ? Vous rendez-vous bien
compte de ce que vous dîtes, là ? - Ah, tais-toi donc
Si tu ne veux pas rencontrer tes petits camarades, il ne faudrait pas discuter
autant en restant plantés là, tu ne crois pas ? Je suis venu chercher
cette épée, et je la ramènerai avec moi. C'est bien elle
que je cherche ! " Ses yeux étincelèrent, rivés
sur l'Epée de la Chimère. Cette même longue lame argentée,
ses runes indéchiffrables, cette garde en forme d'ailes de dragon
Il avait été à sa poursuite depuis des semaines maintenant,
avec comme point de départ et unique indice, sa disparition dans le vide,
au-dessus d'une vallée montagneuse. Enfin, il pouvait à nouveau
mettre la main dessus. Elle n'était qu'à quelques pas de lui, et
il était déjà en mesure de percevoir cet étrange flux
qui paraissait les lier à vie désormais. Son attente était
sur le point d'être récompensée. Il n'avait plus qu'à
s'en emparer, procéder à quelques menues vérifications, et
l'empaqueter soigneusement avant de repartir d'où il était venu,
direction, l'université ! Le jeune homme s'accorda un sourire victorieux,
qui entailla sa barbe de trois jours d'une rangée de dents blanches. Il
rajusta comme avant un rendez-vous galant son pantalon de toile des plus sales
maintenant, sa chemise trop large taillée dans le même tissu et on
ne peut plus froissée, replaça correctement la cartouchière
qu'il portait en bandoulière, et pour finir son cérémonial,
donna une pichenette au stetson qu'il avait comme toujours vissé sur la
tête dès qu'il mettait le nez dehors, qu'il pleuve ou qu'il vente.
Tâtant de la main son fouet passé à sa ceinture, il s'avança
finalement vers la relique
" Oh, Professeur Jones ! Voilà
qui ne m'étonne pas du tout ! J'étais certain de vous trouver là
! fit une voix dans son dos, empreinte d'un fort et rocailleux accent allemand.
- Ah
, commença-t-il en se retournant lentement, les mains levées.
Vous devez faire erreur. Moi, je suis le professeur Bellérophon ! Le Dr
Jones doit se trouver en mission lui aussi, mais pas ici ! " Le jeune
homme était encerclé par les membres de la tribu de son guide, comme
celui-ci le craignait, et il n'avait aucun échappatoire. A leur tête,
un archéologue tendancieux qu'il n'aurait jamais cru retrouver dans ces
circonstances. Il avait eu le profond déplaisir d'assister à une
série de conférences qu'il avait donnée dans sa faculté
originelle, il n'y avait pas plus d'un an de cela. Avec un peu de chance, il le
reconnaîtrait, et chacun pourrait s'en aller de son côté en
bons termes. Mais ça n'en prenait pas le chemin. " Ah
Oui,
tiens
Ce n'est pas ce bon vieux Jones
, réalisait-il en fin
de compte, engoncé qu'il était dans une tenue tout sauf confortable
étant données les conditions climatiques de l'endroit. On aurait
dit un vieux colonialiste égaré, avec ses hautes bottes qu'il devait
faire nettoyer toutes les heures pour les conserver propres, sa redingote blanche,
et sa toque bombée qui le faisait paraître plus grand d'une bonne
tête
" Comme je vous le dis ! Alors, réglons donc
ça en gentlemen ! Cette épée est à moi, et
je venais simplement la récupérer après l'avoir égarée
quelques temps. En aucun cas, je ne tenais à empiéter sur vos recherches
personnelles. - C'est très généreux de votre part !
Mais voyez-vous, vous vous trompez ! Cette épée appartient à
celui qui la trouve, lui rétorqua l'autre avec un sourire carnassier. Et
je ne crois pas que les Chucuros ici présents soient d'humeur amicale à
votre égard, professeur Bellérophon ! Pas alors que vous étiez
sur le point de leur voler leur bien le plus précieux ! - Mais
Vous comptez bien en faire autant, si je ne m'abuse ! - Ah, ah, si vous le
dîtes ! Mais ce n'est pas ce que je leur ai dit ! Car moi, je sais
parler le langage de ses rustres, ce qui n'est pas votre cas ! La preuve, vous
êtes allé chercher le seul sauvage qui maîtrise un tant soit
peu un langage évolué ! - Dîtes donc, vous êtes
toujours comme ça ? Parce que pour s'adresser à des être humains
comme s'ils étaient de vulgaires animaux de trait
C'est dépassé
depuis longtemps, mon vieux ! Il faudrait revoir votre copie parce que votre numéro,
c'est plus que du réchauffé ! - Un peu de tenue ! Sachez que
je suis un professeur réputé moi-même, et un chercheur grandement
reconnu ! Alors que je n'ai jamais entendu parler de vous ! Alors, avant de vouloir
critiquer mes manières, mon cher
- Comment ? Vous n'avez jamais
entendu parler des Fabuleuses Aventures d'Archibald Bellérophon
? Je n'arrive pas à le croire ! Ce n'est ni plus ni moins qu'une faute
de goût impardonnable, vous savez ! - Mais allez-vous vous taire, petit
malotru ! trépigna l'autre. Apportez-moi plutôt cette épée
sans broncher, si vous voulez vivre quelques instants de plus ! Schnell
! - Comme c'est généreux
, marmonna Archibald, ne sachant
trop sur quel pied danser, et encore moins sur quelle main, car c'était
plutôt cela qu'il fallait envisager tant sa situation semblait compromise.
- Je ne vous le fait pas dire. Alors, que décidez-vous ? Est-ce que mes
fidèles alliés, tellement désireux de me remercier de les
avoir avertis de votre vol à venir vont devoir vous transpercer de leurs
flèches dès maintenant ? - Qu'ils économisent donc leurs
flèches pour de vraies proies, je crois que ça leur sera plus utile
! Et puis, mes fesses ont déjà donné
- Mais ils
viseraient
le cur ! Wünderbar !" partit-il dans un
petit rire d'une voix de fausset. - Non merci ! - Tekou, tekou, kila
! s'écria l'archéologue félon, en levant les bras tout
en répétant ses imprécations théâtrales. Je
présume que vous avez tout de même deviné ce que cela voulait
dire ! - Deux Tequila bien frappées ? " proposa Archibald, tandis
qu'il courait déjà en direction de l'épée sous un
déluge de flèches. Visiblement, les barmen du coin n'étaient
pas d'humeur à assurer le service, et même si on voulait bien leur
attribuer un pourboire. " Ne le laissez pas s'échapper avec mon
épée, bande d'idiots ! Mais qu'est-ce vous attendez ! Je veux mon
butin ! Rapportez-moi son cadavre, et en vitesse ! " hurla l'autre, oubliant
qu'il s'exprimait à nouveau avec les accents gutturaux de sa langue natale.
Mais il n'avait pas besoin de s'exprimer dans l'idiome local pour être
compris dans ses intentions par ceux qui le suivaient maintenant. Elles étaient
parfaitement claires, à l'opposé des sous-bois de cette satanée
jungle. Les indigènes se lancèrent comme un seul homme aux trousses
d'Archibald. Le jeune homme avait attrapé au vol l'Epée de la Chimère
sans plus attendre, et surtout pas pour se préoccuper des vérifications
qu'il avait en tête. L'enveloppant tant bien que mal tout en courant dans
le morceau de tissu prévu à cet effet, il la jeta sur son dos, juste
à temps pour que la lame le protège d'une flèche qui passait
par là et aurait pu se ficher dans son épaule gauche. Décidément,
cette épée pouvait lui rendre de fiers services, sans même
qu'il l'ait entre les mains ! Cela ne changeait pas pour autant sa situation
! Il avait maintenant derrière lui, beaucoup trop proches à son
goût, une meute de poursuivants acharnés, qui n'avaient que faire
des sommations d'usage... D'un coup de poignard ou d'une pointe de flèche,
il l'éliminerait sans se poser de question, et tout cela parce qu'ils s'étaient
laissés embobiner par les belles paroles de l'autre imbécile ! Pourtant,
il n'avait rien de mieux à leur proposer ! Excepté qu'il aurait
le temps de leur livrer une bonne excuse pour expliquer qu'il devait cette fois
repartir avec l'épée ! Ah, ce ne serait pas la première fois
que quelqu'un s'amuserait à berner un peuple qu'il juge inférieur
à lui-même pour mieux exploiter leur génie ! Les profiteurs
n'étaient pas apparus telle une génération spontanée.
Sauf qu'en cette occasion, l'Epée de la Chimère n'appartenait pas
à la tribu qui vivait dans ce coin de forêt. Si elle devait revenir
à quelqu'un, c'était bien à lui et personne d'autre, Archibald
Bellérophon. D'ailleurs, elle-même avait fait son choix depuis leur
première rencontre, reconnaissant le tribut qu'elle devait à sa
famille et son lointain et glorieux ancêtre. Mais ce n'était
même pas la peine de tenter de leur fournir des explications, et surtout
pas de ce genre-là ! Il valait mieux conserver son souffle pour courir
le plus vite et le plus loin possible. Cela risquait vite de devenir tout simplement
vital ! Ses chaussures étaient mises à rude épreuve tandis
qu'il en usait les semelles plus vite en deux minutes que lors des deux mois précédents
! En dérapages plus ou moins contrôlés, il traçait
un sentier au fur et à mesure de son avancée précipitée,
tranchant pêle-mêle les lianes, les branches, les simples tiges de
fleurs aux parfums étranges et capiteux. Toutefois, il n'avait pas vraiment
le temps de jouer à Nicolas le Jardinier, le regard rivé tout autant
sur le sol boueux, et ses cailloux à peine affleurants, mais ô combien
glissants, faisant des claquettes pour les éviter, dévalant un talus,
s'improvisant un cent-dix mètres haies avec les basses branches, roulant
ou rebondissant sur tout ce qui passait à sa portée. Ceux qui
le traquaient paraissaient bien plus à l'aise dans cet environnement, mais
ils l'habitaient depuis des décennies entières. Aussi souples que
des léopards, ils se faufilaient là où le jeune homme ne
pouvait que quant à lui trébucher, le rattrapant inexorablement.
Bien évidemment, son guide avait été déjà lardé
de flèches et abandonné aussitôt sur place. Apparemment, ils
ne voulaient pas emporter de casse-croûtes avec eux
Mais ils comptaient
sans doute pique-niquer en route avec Archibald. Excepté que le jeune homme
n'avait aucune envie d'être intégré au menu, quand bien même
ils seraient de fins gourmets ! Il n'avait jamais aimé manger trop épicé,
et par conséquent, l'idée d'être mangé trop
épicé était encore plus repoussante. On peut imaginer qu'être
mangé tout court était déjà suffisamment insupportable
pour tout esprit humain normalement constitué, mais Archibald Bellérophon
aimait bien se construire ses petites fantaisies toutes personnelles
" Vous ne m'aurez jamais vivant ! " se permit-il de crier, puisqu'il
n'avait plus aucun intérêt à se montrer discret, et qu'ils
ne pouvaient de toute manière pas le comprendre. Bien entendu, il comptait
bien en sortir sain et sauf, sinon, quelle utilité de vouloir jouer au
petit malin ? Tout ce qui comptait maintenant, c'était atteindre cette
falaise déchirée surplombant un gouffre sans fond qui accueillait
en son sein un fleuve qui ressemblait plus aux rapides du grand canyon. Entendre
les rugissements de l'écume serait déjà en soi rassurant,
mais pour le moment, c'était plutôt les cris enthousiastes de ses
poursuivants qui lui venaient aux oreilles. Brusquement, il se saisit de son fouet,
et visa une large branche qui s'étendait en travers de son chemin, comme
une arche au-dessus du sentier. En claquant, la lanière s'enroula prestement,
et le jeune homme en profita pour se hisser d'un coup de rein en se rétablissant
sur la fourche de l'arbre, soufflant comme un buf. Quelque chose devant
lui l'avait inquiété
Il plissa les yeux en observant la minuscule
trouée qui déformait le mince tracé
Archibald croyait
avoir affaire à une fosse dissimulée par un tapis de branchages,
afin qu'il tombe traîtreusement dedans. Aussi fut-il très surpris
de voir surgir de simples têtes d'autochtones, accompagnées tout
de même de leur buste et de leurs lances, s'agitant en tous sens, vociférant
et le menaçant. Visiblement, ils s'étaient eux-mêmes
à moitié ensevelis afin de le prendre par surprise, mais ils n'avaient
pas songé que le jeune homme puisse déjouer leur plan, même
si ce n'était pas ce que lui avait attendu non plus. A présent,
il se contentait de les repousser avec un acharnement égal au leur, de
son fouet qui voltigeait dans les airs en sifflant, les frappant sur la tête
comme on tape sur des taupes en plastique avec un marteau dans les fêtes
foraines
Même leurs piaulements de douleur étaient tout aussi
risibles que celui des petits rongeurs mécanisés
Par contre,
Archibald n'était pas très content, il n'avait aucune chance de
récupérer une peluche à la fin de la partie, et il avait
horreur de jouer pour rien ! Sans leur laisser le temps de se reprendre, il enroula
de nouveau son fouet afin de viser cette fois une branche plus lointaine. Puis
il se lança dans le vide tel un Tarzan bien loin de la forme olympique
d'un Johnny Weismuller ! Un homme de la jungle avec des hémorroïdes
dans ce cas-précis, car les lances des indigènes ne manquèrent
pas leur cible et prirent leur revanche lorsqu'Archibald voltigea au plus près,
en chatouillant son postérieur de leurs langues acérées,
et lui arrachant quelques larmes en même temps qu'un peu de dignité
supplémentaire lorsqu'elles lacérèrent son pantalon.
Enfin, au bout de cette course éperdue, l'abrupte et salvatrice falaise
était en vue ! D'énormes nuages de vapeur remontaient de ses profondeurs
abyssales accompagnés de grondements sourds et fulgurants, initiateur du
chaos ambiant. Archibald ne prit pas ses jambes à son cou pour autant,
cela aurait été des plus inconfortables pour courir, mais il accéléra
encore, son épée lui fouettant durement le dos du plat de la lame.
Malgré tous ses efforts, ses poursuivants n'avaient pas lâché
prise, et le voilà qui devait faire le grand saut
Toutefois, auparavant,
il lui faudrait déjà affronter une mangrove inopportune remplie
de crocodiles. Oh, mais un peu plus ou un peu moins dans son cas à présent
Il lui suffisait de s'imaginer dans l'un des grands jeux de son enfance, Pitfall,
l'une de ces horreurs en trois couleurs qui vous voyait perdre une vie pour un
bond anémique raté d'un misérable pixel
Excepté
que si la réalisation était aujourd'hui de bien meilleure qualité,
il n'était pas trop satisfait de son aspect réaliste et de la seule
vie disponible. Pas de continue et une mort bien plus douloureuse, pas seulement
pour son amour-propre
" Ah, j'espère qu'ils ont mangé
il y a moins d'une semaine ! réfléchit-il à haute voix en
se remémorant l'un des nombreux documentaires animaliers qu'il ne suivait
généralement que d'un il à moins qu'ils concernent
la reproduction
Je n'ai pas envie non plus de finir en court-bouillon !
" Les crocodiles ne manquaient en tous cas pas à l'appel, patauds
et indolents, leur museau chafouin masquant à peine leurs longues dents
et leur regard vitreux, comme aux plus belles heures des reportages du National
Geographic dont sa mémoire explorait précisément les
souvenirs à très grande vitesse depuis quelques minutes. Archibald
retint son souffle, se promena au bord de l'eau l'air de rien, tête en l'air,
ce qui était bien difficile lorsqu'on était aussi pris par l'urgence
que lui, avant de bondir sur une première gueule s'entrouvrant prestement,
la refermant aussitôt. Beaucoup trop de claquements de mâchoires répondirent
à cette première bravade, et le jeune homme dût contre sa
volonté se transformer en fournisseur de sacs à main pur cuir, se
saisissant de son épée à cette fin. Tailladant et tailladant
encore tout en improvisant une danse enivrée, il se maudit en apercevant
au-dessus de lui les indigènes emprunter nonchalamment un pont de cordes
pour le devancer
" Non, mais pourquoi faut-il toujours que les
héros choisissent le parcours comprenant le maximum de difficultés
! On n'est pas dans un parc d'attractions, mince ! " constata le jeune homme
en repassant son épée dans le dos. Mais bon an, mal an, il
n'avait plus qu'une dernière ligne droite remontant vers la crête,
entre le sentier balisé délaissé depuis une dizaine d'années
et la reconstitution d'une forêt vierge dans un jardin botanique. Seuls
les indigènes tranchaient dans le décor, dans tous les sens du terme
Archibald n'avait plus le temps de se retourner pour se dire que lui aussi se
serait bien vu porter un piercing en forme d'os dans le nez. Ils allaient le rattraper,
et il n'avait aucune chance de leur tenir tête à tous. Il n'y avait
plus qu'une seule solution. Sauter ! Le jeune homme étoffa ses foulées,
monta plus haut les genoux, et
Les serviteurs crédules du professeur
allemand mirent toute leur énergie à faire marche arrière
pour ne pas le suivre dans le vide, leur maître sur les talons. Archibald
Bellérophon s'était-il véritablement jeté dans le
vide ? Avait-il préféré le suicide à la capture ?
Les indigènes s'échangeaient des regards interloqués tandis
que leur chef de camp improvisé mordait à pleines dents dans son
chapeau. " L'épée ! Je voulais cette épée
! Bande d'idiots ! Maintenant, voilà, c'est trop tard, et tout ça
par votre faute ! Comment vais-je faire pour la récupérer ? Ah,
vous allez descendre me la chercher, c'est moi qui vous le dis ! Et plus vite
que ça, en rangs par deux ! Dépêchez-vous, avant qu'elle ne
soit emportée par les courants ! Pour le moment, elle doit encore être
avec son cadavre ! " Trop occupé à crier si fort qu'on
aurait pu croire qu'il allait se faire éclater toutes les veines en même
temps jusqu'à imploser, le professeur n'avait pas décelé
dans le tumulte des profondeurs un bourdonnement qui n'avait rien de commun avec
celui des moustiques qui s'amusaient à leur pomper le sang par centilitres
entiers depuis des heures
" Et voilà, juste à temps
! Geronimooooo ! - Lui ! ne trouva qu'à répondre le professeur,
incapable de trouver une réplique plus réussie. - Moi ! "
rétorqua Archibald, émergeant des nuages de vapeur en trompetant,
les deux pieds sur la carlingue d'un vieux biplan sorti dont on savait où,
une main maintenant en place son beau chapeau savamment bosselé pour lui
donner cet air de baroudeur qu'il aimait tant. Il avait beau paraître
aussi assuré qu'à l'habitude, c'était loin d'être le
cas tant son sauvetage avait été périlleux. En effet, pouvait-on
parler d'un point de rendez-vous lorsque votre coéquipier, un loup doué
de parole, vous récupérait à 600 pieds du sol en pleine chute
libre ? Inutile de se demander pourquoi le jeune homme ne s'était pas brisé
tous les os en tombant sur l'avion et
autre chose pour commencer, le fuselage
lui percutant l'entrejambe. Il est bon de garder à l'esprit que nous sommes
dans le domaine de la fiction
Vous en doutiez ? Malgré cet état
de fait, Archibald pria pour que Loup arrive à temps et qu'il ne se retrouve
pas obligé d'improviser un plongeon dans le fleuve, qui serait encore d'un
autre niveau que celui qui l'avait liquifié un jour en haut du plongeoir
de la piscine
Les yeux fermés au point qu'on aurait pu douter qu'il
parvienne à les ouvrir de nouveau, il n'avait pas même pu apercevoir
son élève fendre les cieux à bord de son engin volant, casqué
comme un aviateur des années Vingt écharpe comprise, babines retroussées
par le vent lui battant la truffe. Le jeune homme n'avait pas eu le courage de
lui faire la moindre remarque étant donné la façon dont s'était
déroulée cette réception qui n'avait rien de commun avec
les soirées de l'ambassadeur. A présent, il lui fallait tenir en
équilibre sans tenir compte des vibrations qui donnaient à penser
que chaque boulon provenait d'une boîte de Meccano. A cela s'ajoutait
le fait qu'il avait exigé de Loup de remonter lentement puis de se stabiliser
en se mettant à faire des cercles au-dessus du précipice, pour mieux
narguer son rival. " Alors, tu croyais que j'avais sauté dans
le vide en désespoir de cause ! Mais tu aurais dû savoir que tu ne
pouvais te mesurer à quelqu'un comme le professeur Archibald Bellérophon
! L'archéologie, c'est mon domaine ! Et je ne fais que reprendre mon bien
! Si tu avais été plus malin, tu
" Bien que l'autre
les ailes coupées au bord de la falaise fusse au bord du gouffre comme
de l'apoplexie, il ne put qu'éclater de rire nerveusement, les indigènes
lui emboîtant le pas tout en se gardant bien de ne pas tomber
" Loup, bougre d'âne ! maugréa Archibald, furieux de ce qu'il
devait subir alors qu'il pensait avoir la situation bien en mains, s'apercevant
que son vis-à-vis n'était plus en face de lui pour écouter
ses sarcasmes revanchards. Tu ne te rends pas compte qu'en tournant comme ça,
je me retrouve à lui parler de dos ! Tu crois que j'ai l'air de quoi à
lui tourner le dos la moitié du temps alors que je suis en pleine tirade
? " Et le jeune homme était donc contraint de passer un demi-cercle
à se moquer de son concurrent tout en s'en prenant à Loup le reste
du temps
Celui-ci ne comptait pas se laisser faire. " Mais c'est
vous qui m'avez demandé de remonter à sa hauteur et de tourner en
rond ! C'est votre faute ! Alors que moi, j'voulais juste continuer à jouer
au Baron Rouge ! Ca me coûte déjà assez cher, tout votre cirque
! - Qu'est-ce que tu racontes ? Pourquoi Michael Schumacher ? - Enfin,
m'sieur, z'avez aucune culture ? Je parle du vrai Baron Rouge, Mandred Von Richthofen
! - On verra ça une autre fois pour les cours d'Allemand ! En avant
maintenant ! Nous n'avons que trop perdu de temps ! J'ai l'épée,
on peut rentrer ! - Depuis le temps que j'le dis
" Loup inclina
le manche de l'appareil, et le biplan interrompit sa course pour bifurquer tout
droit dans le prolongement de la vallée. Archibald leva les yeux au ciel
de contentement face à son propre revirement et décida de s'aider
en enroulant son fouet autour de la carlingue. Le tout avec la désagréable
et risible impression d'être dans une misérable imitation d'attraction
de fête foraine
Il était fin prêt pour épingler
une dernière fois le maître allemand. " Alors, mon brave,
retourne donc à ta chaire et enferme-toi dans ta bibliothèque !
J'espère que cela te servira de leçon ! On ne s'improvise pas comme
ça
Oh, oh
" se figea le jeune homme en baissant les yeux.
Faisant virevolter son épée comme pour donner plus de poids
à ses déclarations, il venait tout simplement de la planter dans
le fuselage, la pointe bien enfoncée tandis qu'il tenait la garde à
deux mains
" Mauvaise nouvelle m'sieur
, glapit Loup. Vous
venez de percer le réservoir avec vos délires ! J'avais déjà
pas fait le plein pour économiser sur la location de ce vieux coucou et
voilà que
, commença-t-il alors qu'Archibald lui faisait signe
en silence de prendre la direction de la Faculté. - Vole, vole
,
précisa-t-il en se laissant tomber dans son siège après avoir
vérifié qu'il n'y avait pas de serpent qui l'attendait. Ah, la,
la
Je te jure, je m'y reprendrai à me déguiser pour ça
! Mais qu'est-ce qui m'a pris, et tout ça parce que ça fait "
historien " ! Ah, ce maudit chapeau ! La prochaine fois, je choisis Bob Morane,
ça sera certainement plus reposant ! " Loin de lui en contrebas,
le professeur allemand enrageait toujours quoi qu'il en fusse, ne pouvant rien
faire contre le spectacle de la silhouette du biplan se découpant à
l'horizon sur fond de soleil couchant
Agitée par de sérieux
hoquets
Et voilà une nouvelle mission réussie pour Archibald
Bellérophon, un nouvel artefact de retrouvé pour le compte de la
Faculté, et sa renommée personnelle d'enseignant baroudeur
L'Epée de la Foudre était de retour entre les mains de son propriétaire
et tous deux étaient désormais prêts à faire face à
une nouvelle année riche d'aventures toutes plus palpitantes les unes que
les autres !
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