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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 30/08/2002

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Sommaire > Opening [PDF] > Chapitre 01

ne jungle, inconnue, mais comme toutes les jungles de tous les univers, elle est immense, poisseuse, et torride. Au fin fond de celle-ci, près d'une grotte à la roche ténébreuse dont l'entrée est à demi-mangée par la végétation luxuriante et vénéneuse de l'endroit… Un autel rudimentaire a été dressé là, au pied d'une butte sur laquelle se dresse un autre genre de monument, de conception toujours aussi archaïque, et au sommet de celui-ci… Une épée. Deux hommes contemplent ce sanctuaire primitif.
" C'est ici, monsieur. Voilà le lieu où repose l'épée de la Foudre, depuis que ma tribu l'a vue tomber du ciel et l'a retrouvée dans la forêt !
- L'Epée de la Foudre ? C'est bien elle, il n'y a pas de doute…
- Ce n'est pas une bonne idée, monsieur. Vous ne devriez pas l'emporter avec vous. Si jamais ils nous trouvent ici, en train de la voler, ils nous tueront !
- Nous avons déjà discuté de tout cela ! Lorsque tu as décidé de m'accompagner, tu savais très bien à quoi tu t'exposerais. Cela ne t'a pas empêché d'accepter d'être mon guide ! Et puis, ça n'a rien d'un vol. Il s'agit de restituer ce bien à son propriétaire. La Faculté doit pouvoir la récupérer, et l'étudier en son sein, comme il se doit. Que ton peuple l'adore depuis quelques mois ne change rien à l'affaire !
- Mais… C'est devenu l'objet le plus sacré de la tribu ! Nos guerriers donneraient leur vie pour la protéger ! C'est déjà un miracle qu'ils ne nous aient pas capturés pour nous dévorer vivants !
- Vivants ? Les cannibales ne sont plus ce qu'ils étaient ! Avant, ils avaient au moins la décence de vous faire mijoter dans une grande marmite, cela valait presque une ultime séance de jacuzzi avant le grand saut…
- Excusez-moi ? Vous rendez-vous bien compte de ce que vous dîtes, là ?
- Ah, tais-toi donc… Si tu ne veux pas rencontrer tes petits camarades, il ne faudrait pas discuter autant en restant plantés là, tu ne crois pas ? Je suis venu chercher cette épée, et je la ramènerai avec moi. C'est bien elle que je cherche ! "
Ses yeux étincelèrent, rivés sur l'Epée de la Chimère. Cette même longue lame argentée, ses runes indéchiffrables, cette garde en forme d'ailes de dragon… Il avait été à sa poursuite depuis des semaines maintenant, avec comme point de départ et unique indice, sa disparition dans le vide, au-dessus d'une vallée montagneuse. Enfin, il pouvait à nouveau mettre la main dessus. Elle n'était qu'à quelques pas de lui, et il était déjà en mesure de percevoir cet étrange flux qui paraissait les lier à vie désormais. Son attente était sur le point d'être récompensée. Il n'avait plus qu'à s'en emparer, procéder à quelques menues vérifications, et l'empaqueter soigneusement avant de repartir d'où il était venu, direction, l'université !
Le jeune homme s'accorda un sourire victorieux, qui entailla sa barbe de trois jours d'une rangée de dents blanches. Il rajusta comme avant un rendez-vous galant son pantalon de toile des plus sales maintenant, sa chemise trop large taillée dans le même tissu et on ne peut plus froissée, replaça correctement la cartouchière qu'il portait en bandoulière, et pour finir son cérémonial, donna une pichenette au stetson qu'il avait comme toujours vissé sur la tête dès qu'il mettait le nez dehors, qu'il pleuve ou qu'il vente. Tâtant de la main son fouet passé à sa ceinture, il s'avança finalement vers la relique…
" Oh, Professeur Jones ! Voilà qui ne m'étonne pas du tout ! J'étais certain de vous trouver là ! fit une voix dans son dos, empreinte d'un fort et rocailleux accent allemand.
- Ah…, commença-t-il en se retournant lentement, les mains levées. Vous devez faire erreur. Moi, je suis le professeur Bellérophon ! Le Dr Jones doit se trouver en mission lui aussi, mais pas ici ! "
Le jeune homme était encerclé par les membres de la tribu de son guide, comme celui-ci le craignait, et il n'avait aucun échappatoire. A leur tête, un archéologue tendancieux qu'il n'aurait jamais cru retrouver dans ces circonstances. Il avait eu le profond déplaisir d'assister à une série de conférences qu'il avait donnée dans sa faculté originelle, il n'y avait pas plus d'un an de cela. Avec un peu de chance, il le reconnaîtrait, et chacun pourrait s'en aller de son côté en bons termes. Mais ça n'en prenait pas le chemin.
" Ah… Oui, tiens… Ce n'est pas ce bon vieux Jones…, réalisait-il en fin de compte, engoncé qu'il était dans une tenue tout sauf confortable étant données les conditions climatiques de l'endroit.
On aurait dit un vieux colonialiste égaré, avec ses hautes bottes qu'il devait faire nettoyer toutes les heures pour les conserver propres, sa redingote blanche, et sa toque bombée qui le faisait paraître plus grand d'une bonne tête…
" Comme je vous le dis ! Alors, réglons donc ça en gentlemen ! Cette épée est à moi, et je venais simplement la récupérer après l'avoir égarée quelques temps. En aucun cas, je ne tenais à empiéter sur vos recherches personnelles.
- C'est très généreux de votre part ! Mais voyez-vous, vous vous trompez ! Cette épée appartient à celui qui la trouve, lui rétorqua l'autre avec un sourire carnassier. Et je ne crois pas que les Chucuros ici présents soient d'humeur amicale à votre égard, professeur Bellérophon ! Pas alors que vous étiez sur le point de leur voler leur bien le plus précieux !
- Mais… Vous comptez bien en faire autant, si je ne m'abuse !
- Ah, ah, si vous le dîtes ! Mais ce n'est pas ce que je leur ai dit ! Car moi, je sais parler le langage de ses rustres, ce qui n'est pas votre cas ! La preuve, vous êtes allé chercher le seul sauvage qui maîtrise un tant soit peu un langage évolué !
- Dîtes donc, vous êtes toujours comme ça ? Parce que pour s'adresser à des être humains comme s'ils étaient de vulgaires animaux de trait… C'est dépassé depuis longtemps, mon vieux ! Il faudrait revoir votre copie parce que votre numéro, c'est plus que du réchauffé !
- Un peu de tenue ! Sachez que je suis un professeur réputé moi-même, et un chercheur grandement reconnu ! Alors que je n'ai jamais entendu parler de vous ! Alors, avant de vouloir critiquer mes manières, mon cher…
- Comment ? Vous n'avez jamais entendu parler des Fabuleuses Aventures d'Archibald Bellérophon ? Je n'arrive pas à le croire ! Ce n'est ni plus ni moins qu'une faute de goût impardonnable, vous savez !
- Mais allez-vous vous taire, petit malotru ! trépigna l'autre. Apportez-moi plutôt cette épée sans broncher, si vous voulez vivre quelques instants de plus ! Schnell !
- Comme c'est généreux…, marmonna Archibald, ne sachant trop sur quel pied danser, et encore moins sur quelle main, car c'était plutôt cela qu'il fallait envisager tant sa situation semblait compromise.
- Je ne vous le fait pas dire. Alors, que décidez-vous ? Est-ce que mes fidèles alliés, tellement désireux de me remercier de les avoir avertis de votre vol à venir vont devoir vous transpercer de leurs flèches dès maintenant ?
- Qu'ils économisent donc leurs flèches pour de vraies proies, je crois que ça leur sera plus utile ! Et puis, mes fesses ont déjà donné…
- Mais ils viseraient… le cœur ! Wünderbar !" partit-il dans un petit rire d'une voix de fausset.
- Non merci !
- Tekou, tekou, kila ! s'écria l'archéologue félon, en levant les bras tout en répétant ses imprécations théâtrales. Je présume que vous avez tout de même deviné ce que cela voulait dire !
- Deux Tequila bien frappées ? " proposa Archibald, tandis qu'il courait déjà en direction de l'épée sous un déluge de flèches.
Visiblement, les barmen du coin n'étaient pas d'humeur à assurer le service, et même si on voulait bien leur attribuer un pourboire.
" Ne le laissez pas s'échapper avec mon épée, bande d'idiots ! Mais qu'est-ce vous attendez ! Je veux mon butin ! Rapportez-moi son cadavre, et en vitesse ! " hurla l'autre, oubliant qu'il s'exprimait à nouveau avec les accents gutturaux de sa langue natale.
Mais il n'avait pas besoin de s'exprimer dans l'idiome local pour être compris dans ses intentions par ceux qui le suivaient maintenant. Elles étaient parfaitement claires, à l'opposé des sous-bois de cette satanée jungle. Les indigènes se lancèrent comme un seul homme aux trousses d'Archibald. Le jeune homme avait attrapé au vol l'Epée de la Chimère sans plus attendre, et surtout pas pour se préoccuper des vérifications qu'il avait en tête. L'enveloppant tant bien que mal tout en courant dans le morceau de tissu prévu à cet effet, il la jeta sur son dos, juste à temps pour que la lame le protège d'une flèche qui passait par là et aurait pu se ficher dans son épaule gauche. Décidément, cette épée pouvait lui rendre de fiers services, sans même qu'il l'ait entre les mains !
Cela ne changeait pas pour autant sa situation ! Il avait maintenant derrière lui, beaucoup trop proches à son goût, une meute de poursuivants acharnés, qui n'avaient que faire des sommations d'usage... D'un coup de poignard ou d'une pointe de flèche, il l'éliminerait sans se poser de question, et tout cela parce qu'ils s'étaient laissés embobiner par les belles paroles de l'autre imbécile ! Pourtant, il n'avait rien de mieux à leur proposer ! Excepté qu'il aurait le temps de leur livrer une bonne excuse pour expliquer qu'il devait cette fois repartir avec l'épée ! Ah, ce ne serait pas la première fois que quelqu'un s'amuserait à berner un peuple qu'il juge inférieur à lui-même pour mieux exploiter leur génie ! Les profiteurs n'étaient pas apparus telle une génération spontanée. Sauf qu'en cette occasion, l'Epée de la Chimère n'appartenait pas à la tribu qui vivait dans ce coin de forêt. Si elle devait revenir à quelqu'un, c'était bien à lui et personne d'autre, Archibald Bellérophon. D'ailleurs, elle-même avait fait son choix depuis leur première rencontre, reconnaissant le tribut qu'elle devait à sa famille et son lointain et glorieux ancêtre.
Mais ce n'était même pas la peine de tenter de leur fournir des explications, et surtout pas de ce genre-là ! Il valait mieux conserver son souffle pour courir le plus vite et le plus loin possible. Cela risquait vite de devenir tout simplement vital ! Ses chaussures étaient mises à rude épreuve tandis qu'il en usait les semelles plus vite en deux minutes que lors des deux mois précédents ! En dérapages plus ou moins contrôlés, il traçait un sentier au fur et à mesure de son avancée précipitée, tranchant pêle-mêle les lianes, les branches, les simples tiges de fleurs aux parfums étranges et capiteux. Toutefois, il n'avait pas vraiment le temps de jouer à Nicolas le Jardinier, le regard rivé tout autant sur le sol boueux, et ses cailloux à peine affleurants, mais ô combien glissants, faisant des claquettes pour les éviter, dévalant un talus, s'improvisant un cent-dix mètres haies avec les basses branches, roulant ou rebondissant sur tout ce qui passait à sa portée.
Ceux qui le traquaient paraissaient bien plus à l'aise dans cet environnement, mais ils l'habitaient depuis des décennies entières. Aussi souples que des léopards, ils se faufilaient là où le jeune homme ne pouvait que quant à lui trébucher, le rattrapant inexorablement. Bien évidemment, son guide avait été déjà lardé de flèches et abandonné aussitôt sur place. Apparemment, ils ne voulaient pas emporter de casse-croûtes avec eux… Mais ils comptaient sans doute pique-niquer en route avec Archibald. Excepté que le jeune homme n'avait aucune envie d'être intégré au menu, quand bien même ils seraient de fins gourmets ! Il n'avait jamais aimé manger trop épicé, et par conséquent, l'idée d'être mangé trop épicé était encore plus repoussante. On peut imaginer qu'être mangé tout court était déjà suffisamment insupportable pour tout esprit humain normalement constitué, mais Archibald Bellérophon aimait bien se construire ses petites fantaisies toutes personnelles…
" Vous ne m'aurez jamais vivant ! " se permit-il de crier, puisqu'il n'avait plus aucun intérêt à se montrer discret, et qu'ils ne pouvaient de toute manière pas le comprendre.
Bien entendu, il comptait bien en sortir sain et sauf, sinon, quelle utilité de vouloir jouer au petit malin ? Tout ce qui comptait maintenant, c'était atteindre cette falaise déchirée surplombant un gouffre sans fond qui accueillait en son sein un fleuve qui ressemblait plus aux rapides du grand canyon. Entendre les rugissements de l'écume serait déjà en soi rassurant, mais pour le moment, c'était plutôt les cris enthousiastes de ses poursuivants qui lui venaient aux oreilles. Brusquement, il se saisit de son fouet, et visa une large branche qui s'étendait en travers de son chemin, comme une arche au-dessus du sentier. En claquant, la lanière s'enroula prestement, et le jeune homme en profita pour se hisser d'un coup de rein en se rétablissant sur la fourche de l'arbre, soufflant comme un bœuf. Quelque chose devant lui l'avait inquiété… Il plissa les yeux en observant la minuscule trouée qui déformait le mince tracé… Archibald croyait avoir affaire à une fosse dissimulée par un tapis de branchages, afin qu'il tombe traîtreusement dedans. Aussi fut-il très surpris de voir surgir de simples têtes d'autochtones, accompagnées tout de même de leur buste et de leurs lances, s'agitant en tous sens, vociférant et le menaçant.
Visiblement, ils s'étaient eux-mêmes à moitié ensevelis afin de le prendre par surprise, mais ils n'avaient pas songé que le jeune homme puisse déjouer leur plan, même si ce n'était pas ce que lui avait attendu non plus. A présent, il se contentait de les repousser avec un acharnement égal au leur, de son fouet qui voltigeait dans les airs en sifflant, les frappant sur la tête comme on tape sur des taupes en plastique avec un marteau dans les fêtes foraines… Même leurs piaulements de douleur étaient tout aussi risibles que celui des petits rongeurs mécanisés… Par contre, Archibald n'était pas très content, il n'avait aucune chance de récupérer une peluche à la fin de la partie, et il avait horreur de jouer pour rien ! Sans leur laisser le temps de se reprendre, il enroula de nouveau son fouet afin de viser cette fois une branche plus lointaine. Puis il se lança dans le vide tel un Tarzan bien loin de la forme olympique d'un Johnny Weismuller ! Un homme de la jungle avec des hémorroïdes dans ce cas-précis, car les lances des indigènes ne manquèrent pas leur cible et prirent leur revanche lorsqu'Archibald voltigea au plus près, en chatouillant son postérieur de leurs langues acérées, et lui arrachant quelques larmes en même temps qu'un peu de dignité supplémentaire lorsqu'elles lacérèrent son pantalon.
Enfin, au bout de cette course éperdue, l'abrupte et salvatrice falaise était en vue ! D'énormes nuages de vapeur remontaient de ses profondeurs abyssales accompagnés de grondements sourds et fulgurants, initiateur du chaos ambiant. Archibald ne prit pas ses jambes à son cou pour autant, cela aurait été des plus inconfortables pour courir, mais il accéléra encore, son épée lui fouettant durement le dos du plat de la lame. Malgré tous ses efforts, ses poursuivants n'avaient pas lâché prise, et le voilà qui devait faire le grand saut… Toutefois, auparavant, il lui faudrait déjà affronter une mangrove inopportune remplie de crocodiles. Oh, mais un peu plus ou un peu moins dans son cas à présent… Il lui suffisait de s'imaginer dans l'un des grands jeux de son enfance, Pitfall, l'une de ces horreurs en trois couleurs qui vous voyait perdre une vie pour un bond anémique raté d'un misérable pixel… Excepté que si la réalisation était aujourd'hui de bien meilleure qualité, il n'était pas trop satisfait de son aspect réaliste et de la seule vie disponible. Pas de continue et une mort bien plus douloureuse, pas seulement pour son amour-propre…
" Ah, j'espère qu'ils ont mangé il y a moins d'une semaine ! réfléchit-il à haute voix en se remémorant l'un des nombreux documentaires animaliers qu'il ne suivait généralement que d'un œil à moins qu'ils concernent la reproduction… Je n'ai pas envie non plus de finir en court-bouillon ! "
Les crocodiles ne manquaient en tous cas pas à l'appel, patauds et indolents, leur museau chafouin masquant à peine leurs longues dents et leur regard vitreux, comme aux plus belles heures des reportages du National Geographic dont sa mémoire explorait précisément les souvenirs à très grande vitesse depuis quelques minutes. Archibald retint son souffle, se promena au bord de l'eau l'air de rien, tête en l'air, ce qui était bien difficile lorsqu'on était aussi pris par l'urgence que lui, avant de bondir sur une première gueule s'entrouvrant prestement, la refermant aussitôt. Beaucoup trop de claquements de mâchoires répondirent à cette première bravade, et le jeune homme dût contre sa volonté se transformer en fournisseur de sacs à main pur cuir, se saisissant de son épée à cette fin. Tailladant et tailladant encore tout en improvisant une danse enivrée, il se maudit en apercevant au-dessus de lui les indigènes emprunter nonchalamment un pont de cordes pour le devancer…
" Non, mais pourquoi faut-il toujours que les héros choisissent le parcours comprenant le maximum de difficultés ! On n'est pas dans un parc d'attractions, mince ! " constata le jeune homme en repassant son épée dans le dos.
Mais bon an, mal an, il n'avait plus qu'une dernière ligne droite remontant vers la crête, entre le sentier balisé délaissé depuis une dizaine d'années et la reconstitution d'une forêt vierge dans un jardin botanique. Seuls les indigènes tranchaient dans le décor, dans tous les sens du terme… Archibald n'avait plus le temps de se retourner pour se dire que lui aussi se serait bien vu porter un piercing en forme d'os dans le nez. Ils allaient le rattraper, et il n'avait aucune chance de leur tenir tête à tous. Il n'y avait plus qu'une seule solution. Sauter ! Le jeune homme étoffa ses foulées, monta plus haut les genoux, et… Les serviteurs crédules du professeur allemand mirent toute leur énergie à faire marche arrière pour ne pas le suivre dans le vide, leur maître sur les talons.
Archibald Bellérophon s'était-il véritablement jeté dans le vide ? Avait-il préféré le suicide à la capture ? Les indigènes s'échangeaient des regards interloqués tandis que leur chef de camp improvisé mordait à pleines dents dans son chapeau.
" L'épée ! Je voulais cette épée ! Bande d'idiots ! Maintenant, voilà, c'est trop tard, et tout ça par votre faute ! Comment vais-je faire pour la récupérer ? Ah, vous allez descendre me la chercher, c'est moi qui vous le dis ! Et plus vite que ça, en rangs par deux ! Dépêchez-vous, avant qu'elle ne soit emportée par les courants ! Pour le moment, elle doit encore être avec son cadavre ! "
Trop occupé à crier si fort qu'on aurait pu croire qu'il allait se faire éclater toutes les veines en même temps jusqu'à imploser, le professeur n'avait pas décelé dans le tumulte des profondeurs un bourdonnement qui n'avait rien de commun avec celui des moustiques qui s'amusaient à leur pomper le sang par centilitres entiers depuis des heures…
" Et voilà, juste à temps ! Geronimooooo !
- Lui ! ne trouva qu'à répondre le professeur, incapable de trouver une réplique plus réussie.
- Moi ! " rétorqua Archibald, émergeant des nuages de vapeur en trompetant, les deux pieds sur la carlingue d'un vieux biplan sorti dont on savait où, une main maintenant en place son beau chapeau savamment bosselé pour lui donner cet air de baroudeur qu'il aimait tant.
Il avait beau paraître aussi assuré qu'à l'habitude, c'était loin d'être le cas tant son sauvetage avait été périlleux. En effet, pouvait-on parler d'un point de rendez-vous lorsque votre coéquipier, un loup doué de parole, vous récupérait à 600 pieds du sol en pleine chute libre ? Inutile de se demander pourquoi le jeune homme ne s'était pas brisé tous les os en tombant sur l'avion et… autre chose pour commencer, le fuselage lui percutant l'entrejambe. Il est bon de garder à l'esprit que nous sommes dans le domaine de la fiction… Vous en doutiez ?
Malgré cet état de fait, Archibald pria pour que Loup arrive à temps et qu'il ne se retrouve pas obligé d'improviser un plongeon dans le fleuve, qui serait encore d'un autre niveau que celui qui l'avait liquifié un jour en haut du plongeoir de la piscine… Les yeux fermés au point qu'on aurait pu douter qu'il parvienne à les ouvrir de nouveau, il n'avait pas même pu apercevoir son élève fendre les cieux à bord de son engin volant, casqué comme un aviateur des années Vingt écharpe comprise, babines retroussées par le vent lui battant la truffe. Le jeune homme n'avait pas eu le courage de lui faire la moindre remarque étant donné la façon dont s'était déroulée cette réception qui n'avait rien de commun avec les soirées de l'ambassadeur. A présent, il lui fallait tenir en équilibre sans tenir compte des vibrations qui donnaient à penser que chaque boulon provenait d'une boîte de Meccano. A cela s'ajoutait le fait qu'il avait exigé de Loup de remonter lentement puis de se stabiliser en se mettant à faire des cercles au-dessus du précipice, pour mieux narguer son rival.
" Alors, tu croyais que j'avais sauté dans le vide en désespoir de cause ! Mais tu aurais dû savoir que tu ne pouvais te mesurer à quelqu'un comme le professeur Archibald Bellérophon ! L'archéologie, c'est mon domaine ! Et je ne fais que reprendre mon bien ! Si tu avais été plus malin, tu… "
Bien que l'autre les ailes coupées au bord de la falaise fusse au bord du gouffre comme de l'apoplexie, il ne put qu'éclater de rire nerveusement, les indigènes lui emboîtant le pas tout en se gardant bien de ne pas tomber…
" Loup, bougre d'âne ! maugréa Archibald, furieux de ce qu'il devait subir alors qu'il pensait avoir la situation bien en mains, s'apercevant que son vis-à-vis n'était plus en face de lui pour écouter ses sarcasmes revanchards. Tu ne te rends pas compte qu'en tournant comme ça, je me retrouve à lui parler de dos ! Tu crois que j'ai l'air de quoi à lui tourner le dos la moitié du temps alors que je suis en pleine tirade ? "
Et le jeune homme était donc contraint de passer un demi-cercle à se moquer de son concurrent tout en s'en prenant à Loup le reste du temps… Celui-ci ne comptait pas se laisser faire.
" Mais c'est vous qui m'avez demandé de remonter à sa hauteur et de tourner en rond ! C'est votre faute ! Alors que moi, j'voulais juste continuer à jouer au Baron Rouge ! Ca me coûte déjà assez cher, tout votre cirque !
- Qu'est-ce que tu racontes ? Pourquoi Michael Schumacher ?
- Enfin, m'sieur, z'avez aucune culture ? Je parle du vrai Baron Rouge, Mandred Von Richthofen !
- On verra ça une autre fois pour les cours d'Allemand ! En avant maintenant ! Nous n'avons que trop perdu de temps ! J'ai l'épée, on peut rentrer !
- Depuis le temps que j'le dis… "
Loup inclina le manche de l'appareil, et le biplan interrompit sa course pour bifurquer tout droit dans le prolongement de la vallée. Archibald leva les yeux au ciel de contentement face à son propre revirement et décida de s'aider en enroulant son fouet autour de la carlingue. Le tout avec la désagréable et risible impression d'être dans une misérable imitation d'attraction de fête foraine… Il était fin prêt pour épingler une dernière fois le maître allemand.
" Alors, mon brave, retourne donc à ta chaire et enferme-toi dans ta bibliothèque ! J'espère que cela te servira de leçon ! On ne s'improvise pas comme ça… Oh, oh… " se figea le jeune homme en baissant les yeux.
Faisant virevolter son épée comme pour donner plus de poids à ses déclarations, il venait tout simplement de la planter dans le fuselage, la pointe bien enfoncée tandis qu'il tenait la garde à deux mains…
" Mauvaise nouvelle m'sieur…, glapit Loup. Vous venez de percer le réservoir avec vos délires ! J'avais déjà pas fait le plein pour économiser sur la location de ce vieux coucou et voilà que…, commença-t-il alors qu'Archibald lui faisait signe en silence de prendre la direction de la Faculté.
- Vole, vole…, précisa-t-il en se laissant tomber dans son siège après avoir vérifié qu'il n'y avait pas de serpent qui l'attendait. Ah, la, la… Je te jure, je m'y reprendrai à me déguiser pour ça ! Mais qu'est-ce qui m'a pris, et tout ça parce que ça fait " historien " ! Ah, ce maudit chapeau ! La prochaine fois, je choisis Bob Morane, ça sera certainement plus reposant ! "
Loin de lui en contrebas, le professeur allemand enrageait toujours quoi qu'il en fusse, ne pouvant rien faire contre le spectacle de la silhouette du biplan se découpant à l'horizon sur fond de soleil couchant… Agitée par de sérieux hoquets…
Et voilà une nouvelle mission réussie pour Archibald Bellérophon, un nouvel artefact de retrouvé pour le compte de la Faculté, et sa renommée personnelle d'enseignant baroudeur… L'Epée de la Foudre était de retour entre les mains de son propriétaire et tous deux étaient désormais prêts à faire face à une nouvelle année riche d'aventures toutes plus palpitantes les unes que les autres !

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