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Le sang
recouvrait la forêt…à nouveau, comme
maintes années auparavant, la lune de sang, la lune du
chasseur, sa lune, rougeoyait d’un éclat carmin.
Comme cette nuit maudite où son destin s’est
scellé.
Bien longtemps avant, à la pleine lune d’octobre,
au bal d’automne de la Lloyd’s,
mécène de son université –
ce qui ne lui laissait guère de possibilités de
décliner l’invitation -, le jeune professeur
d’histoire médiévale rongeait son frein
au milieu de cette bonne société frivole.
Pourtant, il espérait rencontrer cette jeune femme au teint
pâle et aux cheveux de jais…depuis qu’il
l’avait aperçue le mois dernier lors de sa
conférence sur les mythes et les contes de fées.
Un sourire fugace éclairât son visage : il se
revoyait en chaire, devant le gratin de l’intelligentsia
britannique, évoquant les figures
célèbres du dragon maléfique, du
prince charmant, et de la princesse-objet de la quête. Il
développait l’exemple de Cendrillon
quand il la vît pour la première fois, sa
grâce légère illustrant si parfaitement
le personnage légendaire (et tranchant si superbement avec
la cohorte de haut de forme, de redingote et de barbes blanches
composant l’essentiel de son assistance) que pendant un
instant, il ne sût plus s’il se trouvait
à Oxford ou en Faërie. Depuis, il l’avait
revue à diverses manifestations organisées par
l’université, sans jamais réussir
à lui adresser la parole ; tout au plus savait-il
qu’elle n’était ni une
élève, ni un professeur.
Sentant confusément que ces réflexions
l’avaient amené près de
l’immense cheminée où flambait le
premier feu de l’automne dans la grand-salle, il avisa la
terrasse pour aller prendre un peu d’air frais et de distance
avec le foyer rougeoyant.
Passant les grandes baies, il s’approcha de la rambarde
surplombant les jardins quand il entendit juste derrière lui
: « Professeur Van Helsing ? »
Surpris, il se retourna vivement. « Cendrillon »
venait de reculer d’un pas sous la vivacité de son
mouvement
« Je ne voulais pas vous déranger, je vous prie de
m’excuser professeur.
— Abraham, s’il vous plaît, je suis
encore trop jeune pour m’habituer à ce que
l’on m’appelle « Professeur »
en dehors du cadre strict du Collège.
— Marie Grimm, ravie de vous rencontrer
enfin…Abraham ; à dire vrai, j’attends
depuis longtemps de pouvoir vous entretenir d’une affaire
délicate concernant un mien cousin.
— Si je puis faire quoi que ce soit, c’est avec
plaisir que je vous rendrai ce service ».
— Connaissez-vous M. Stoker ? »
— De réputation seulement, à mon grand
regret ; ses travaux sur l’héraldisme en Europe
centrale sont de grande qualité.
— Il est rentré de voyage il y a deux semaines, et
depuis, il n’ose plus se montrer en public, et surtout, il
craint chaque nuit qui arrive ; je crois que vous seul pouvez
l’aider, Professeur !
— Il se sent menacé par quelqu’un ?
Est-ce lui qui vous a demandé de me voir ? »
Et aussitôt, l’invitant à
l’accompagner vers le bâtiment principal :
« Nous serons plus à l’aise dans mon
bureau…si vous voulez bien me raconter toute
l’histoire ».
Quelques minutes plus tard, Abraham Van Helsing apprenait de la bouche
de cette jeune femme, qui lui apparaissait plus charmante à
mesure que la nuit s’avançait, que son cousin
rentrait juste des confins de l’Empire austro hongrois,
où il avait entendu des histoires effrayantes…
« Au début, il nous écrivait
qu’il mettait ces histoires de loups-garous et
d’ogres sur des superstitions paysannes, mais,
dernièrement, il a vu des choses…
« Du sang…du sang frais, liquide et
épais…cela fait si longtemps que je
n’ai pu me rassasier, depuis que ce mortel freluquet
s’est mis à me traquer, nuit après
nuit, comme si j’étais un gibier ! Je ne comprends
pas, que les villageois sortent les fourches pour protéger
leurs infâmes rejetons trop anémiés
pour faire un souper correct, c’est assez animal pour cette
engeance humaine, mais passer des nuits et des jours à
découvert –seul-, ça n’a pas
de sens. Assurément, cet homme doit être fou. Je
me demande si cela donne plus de goût que celui qui a
conscience qu’il se fait dévorer
vivant… »
Sans faire plus de bruit qu’une ombre, il se glissa parmi les
arbres vers la silhouette accroupie au sommet de la colline,
parfaitement visible sous la lune sanglante, et surtout, son sang
l’appelait comme l’eau interpelle celui qui sort du
désert…tout ce sang, si chaud, si
nourrissant…
N’y tenant plus, Piotr (du moins, ce qu’il
était devenu) se jeta avec la vivacité
d’un fauve affamé, rejetant ses lèvres
décharnées en même temps que ses
lambeaux de conscience : il ne voulait plus que tuer,
déchiqueter, broyer et boire la vie de celui qui
l’avait contraint à la fuite et à la
diète.
Encore deux pas et ses crocs baigneraient dans sa gorge nue.
Encore un p….
Il tomba comme une masse sur sa jambe brisée, craquant comme
du bois sec
« Ce sang…tout ce sang…ce
n’est pas possible…n’es-tu donc pas
humain ? »
—« Oh si, bien plus que tu ne l’as jamais
été ; c’est même comme cela
que j’ai eu l’idée de dissimuler un
piège à ours avec l’odeur de mon propre
sang ; un piège hors de portée d’un
animal tel que toi. «
— « Animal ? Pauvre fou, nous sommes les princes de
la nuit, nous sommes immortels ! »
« Alors, tu n’as aucune crainte à
avoir…. «
Avant que la tête ne touche terre, la lame
acérée avait rejoint son fourreau ; à
peine le temps de boire le reflet froid des étoiles, et
puis, le choc mat du crâne contre le sol dur.
« Tu étais déjà mort, depuis
bien trop longtemps pour faire un bon vivant…in nomine
Patris, et Filio, et Spiritu Sancto » murmura-t-il en
répandant quelques gouttes d’eau bénite
sur la dépouille qui se désagrégeait
sous ses yeux mi-clos.
« Oui, vous êtes morts, mais vous m’avez
pris ma vie ».
Ce n’était pas cette nuit, dans son bureau
confortable et chauffé, pendant que Marie
réchauffait ses mains avec une tasse de Earl grey
brûlante. Cette nuit, sa vie commençait.
« Un jour, il a découvert un registre domanial, en
Transylvanie, qui présentait une étrange ligne de
succession : seulement 5 noms en 400 ans. En poussant ses recherches,
il n’a trouvé nulle part mention des branches
collatérales : il n’y avait qu’un
successeur mâle unique, sans mère ni fratrie, et
sans que personne ne se rappelle avoir vu une noce depuis des
décennies.
Et il a dû poser trop de questions, parce qu’il est
revenu toutes affaires cessantes comme s’il avait vu le
Diable en personne ».
Elle prît une inspiration qui avait tout du soupir.
« Alors, je suis venu vous voir parce que vous me semblez la
personne la plus à même de nous aider.
J’ai suivi vos travaux depuis longtemps…une sorte
de passion familiale pour les contes, voyez-vous, mes frères
ont même suivi vos séminaires avant
d’aller en Allemagne pour établir les origines des
contes populaires.
— Mlle Grimm, ce que vous m’apprenez là
est fâcheux pour M. Stoker, mais aussi pour nous tous. Et
s’il n’a pas ramené ses
découvertes avec lui dans sa précipitation, il va
falloir reconstruire sa piste jusqu’au moment où
elle s’arrête.
— Vous allez partir là-bas ?
s’écria-t-elle en se redressant si vivement que le
thé manqua de choir sur le tapis de mohair.
— Que nenni, ma chère, les aventures,
très peu pour moi, je suis un homme de sciences ; je ferai
une requête auprès du consulat britannique et de
l’université de Roumanie, d’Autriche et
de Moldavie pour connaître les documents visés et
autres détails du voyage de votre cousin, et c’est
d’ici, avec tout le savoir que contient l’Institut,
que nous trouverons ce qui s’est
passé…et , si vous le permettez, je pourrais
avoir besoin de votre aide dans mes recherches. »
Ainsi, les semaines passèrent dans
l’étude de documents, de cartes, de chartes, de
blasons, dans des langues parfois aux confins de l’oubli,
tandis que Van Helsing avait obtenu que son collègue soit
confié à la médecine tant du corps que
de l’esprit. Il apparût qu’en plus
d’une terreur panique de la pleine lune et des chauve-souris,
il portait des marques au cou, comme s’il avait
été attaqué par un animal ; mais la
chair à cette endroit peinait à cicatriser, ce
qui pouvait expliquer en partie son affaiblissement, et son sang
était d’une pâleur étonnante
pour un homme de son âge.
Abraham et Marie passèrent le plus clair des trois mois
suivants à travailler côte à
côte, à recueillir les souvenirs du malheureux
pendant ces rares moments de lucidité, et il
naquît entre eux une très forte
complicité.
C’est alors que la nuit les rattrapa, lors de la nuit la plus
froide de février, si froide que la Tamise en fût
gelée au point de bloquer le port de Londres.
Alors qu’ils quittaient un éminent
spécialiste en démonologie orientale et que,
faute de calèche circulant par se froid, ils se rendaient
à pied chez Lord Summerisle qui leur avait offert
l’hospitalité, ils entendirent une femme hurler au
coin de la rue.
Ils se précipitèrent pour porter assistance,
quand ils virent un homme prostré, à
même la neige, devant la jeune femme qui hurlait à
s’en arracher la voix.
« Madame, calmez-vous, je vous en prie, que
s’est-il passé ? Nous avons entendu crier et..
»
Et Van Helsing se figea en voyant que cet homme portait la
même marque au cou que Stoker ! A ceci prêt que
cette fois-ci, l’homme paraissait de cire, la peau du visage
et du cou (on ne pouvait guère en voir plus à
cause de son manteau d’hiver) était aussi
tirée que peut l’être celle
d’un tambour avant de se déchirer, et sa blessure
ne saignait même pas…
Délaissant le cadavre et la femme hystérique qui
hurlait de plus belle au soin des voisins accourus entre-temps, il
scruta les alentours avec l’horreur de ce qu’il
pressentait dans l’œil : et il le vît,
là-haut, sur le toit, à une telle hauteur
qu’il aurait fallu…non, même la grande
échelle des pompiers n’aurait pas suffit, pas
assez vite...mais il n’y avait aucun doute possible, sur le
fond de la pleine lune blafarde se dressait une immense silhouette
noire enrobée dans une cape sombre qui aurait aussi bien pu
être l’aile d’une chauve-souris
géante.
Et il lui sembla, oh, comment en être sûr, que la
créature, découvrant sa dentition inhumaine, lui souriait.
Ses soupçons étaient donc fondés, ils
existent, ils nous connaissent, et ils nous chassent : les vampires
sont parmi nous, et ils ont commencé leur œuvre
démoniaque.
Le temps d’un battement de cil, il avait ramené
Marie à l’abri, et lui avait confirmée
que leurs craintes étaient fondées :
« Votre cousin a bel et bien mis à jour le domaine
d’un Prince mort-vivant, buveur de sang, probablement vieux
de plusieurs siècles, sans doute l’un des plus
anciens au monde…et il a été
découvert, attaqué et suivi jusqu’ici.
Le meurtre de ce soir était un message ; j’en suis
arrivé à la conclusion que la police ne peut rien
contre un tel tueur, nul ne pourra lui échapper sans avoir
recours à des moyens qui ne sont même pas connus
des sages érudits. Vous allez devoir vous cacher, nos amis
veilleront sur vous, le temps que je fasse un voyage qui, je
l’espère, nous apportera une chance.
— Abraham, mais où allez-vous où je ne
pourrai vous accompagner ? Je comprends que si je suis en danger, je
vous mets en danger aussi ; mais j’ai si peur de vous voir
partir !
— Ne craignez pas pour moi, là où je
vais, nulle de ces choses n’aimera me suivre, et je
reviendrai aussitôt que possible. »
Quelques jours plus tard, sur le bateau assurant la liaison entre
Calais et Douvres, un jeune lieutenant avisa le passager
accoudé au gaillard d’avant
« Professeur Van Helsing ? J’ai un
télégramme radio qui vient d’arriver
à votre attention ; j’ai aussi donné
l’ordre de préparer vos malles pour
qu’elles soient déchargées avec
précaution. Vous venez de loin pour avoir tant de bagages ?
dit-il en tendant sa missive.
— Loin, si l’on veut, murmura le professeur en
dépliant le papier rendu humide par les embruns, du Vatican
».
A peine eût-il finit sa phrase qu’il manqua de
s’évanouir.
« Reviens urgence STOP Marie au plus mal STOP »
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