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22 octobre 1886
Dear Diary…
Quelle sensation
épouvantable. Il fait si froid ici. Lou dit que
c’est la fièvre. Je veux bien la croire mais
ça ne fera pas tomber ma température. Mon dieu,
j’ai les mains qui tremblent. Je savais bien que sortir par
ce temps était une folie. Je n’aurais jamais
dû… Et cette pluie qui n’en finit pas.
Il serait plus frustrant qu’il fît beau, mais toute
cette eau me fatigue. La voir tomber ne me donner pas la force de
rester debout. Je me traîne de chaise en canapé.
J’ai horreur d’être si
léthargique Même la lecture
m’insupporte. A peine j’ouvre le livre que je le
laisse tomber. Comment avancer mes recherches dans cet état
? Déjà une dizaine de lignes et j’ai de
nouveau la tête qui tourne. Non. Je dois m’occuper
ou je vais devenir folle. Tiens moi compagnie, Lou a tellement de
travail dans la maison. Elle ne passe que pour voir si la
fièvre tombe ou si j’ai toujours de
l’eau près du lit. Et cette pluie qui pleure
au-dehors. D’ailleurs, j’entends sonner
à la porte cochère. C’est certainement
monsieur Pensilin. Nous allons voir si…
Les médecins
devraient faire de la politique. Avec quel talent ils vous font
entendre que tout va bien quand leurs yeux vous considèrent
déjà perdu ! Une pneumonie
légère. Un refroidissement…
léger. Tout va aller mieux bientôt.
D’ici une semaine je pourrai retourner poursuivre mes
recherches. Peut- être même cinq jours si je suis
raisonnable. Raisonnable… comment croire un homme qui vous
sourit comme s’il acceptait votre dernière
volonté ? Ce n’est qu’une pneumonie.
Quand donc finira cette averse ? Il fait si froid ici. Lou me refuse
une autre couverture. Je pourrais bien mourir par sa faute ! Si je
meurs elle sera responsable ! Mon dieu… cette
fièvre me fait délirer. J’ai trop mal
aux doigts pour continuer à écrire. Pourvu que
cet immonde sirop fasse vite de l’effet.
Quelque part aux confins de la Dalmatie...
« C’est ici. D’après le
professeur Abronsius, le monastère contient des informations
qui n’ont pas d’équivalents en Europe.
»
Après des années de recherches,
d’espoirs déçus, enfin une solution
palpable apparaissait. Il avait usé de toute son influence,
ainsi que de ses relations tant universitaires que diplomatiques (qui
aurait cru que Lord Summerisle connaissait intimement quasiment tout ce
que l’Angleterre comptait d’érudits en
occultisme, ésotérisme, hermétisme,
démonologie, y compris parmi les ambassades et consulats de
contrées fort éloignées).
Grâce à cela, en plus de ses propres sources (les
espions de Saint Pierre sont vraiment très efficaces), il
avait pu retracer le fil de la tragédie qui se vivait depuis
des siècles.
« Et tout cela sous nos yeux, et nous n’avons rien
vu.. ou rien voulu voir, alors même que les
légendes se fortifiaient chaque
décennie… Les mythes sont vivants, mais
l’humanité n’y croit pas, les
sous-estime. Et les oublie.
Et un jour (ou une nuit), les légendes renaissent,
surgissant du néant de la mémoire, comme jailli
des écrits poussiéreux qui furent jadis le
recueil du savoir. Et quand les contes de veillées qui
effrayaient les enfants frappent à la porte,
l’homme le plus endurci gémit et se cache,
tremblant comme le petit garçon qu’il est
toujours. Mais comme l’homme est vaniteux et orgueilleux, il
feint le scepticisme au grand jour, prompt à accuser son
voisin, refusant par là-même de laisser toutes ses
peurs l’envahir. Alors les monstres prolifèrent en
secret, ils sont puissants et ils le savent.
Si ce que je cherche est bien ici, sur cette terre qui a vu les
religions et leurs conflits passer et revenir depuis des
millénaires, j’aurai peut-être enfin des
réponses aux questions que je me pose depuis dix ans...
»

« Enfin
vous voilà Abraham !!
- J’ai fait au plus vite Jeffrey, où est-elle ?
- Dans sa chambre, les médecins sont avec elle, mais avant
que vous n’entriez…
- Quoi ? Qu’y a-t-il de si urgent que je ne puisse la voir ?,
s’écria Van Helsing, le col défait, les
cheveux ébouriffés et le souffle court
d’avoir tant couru.
- Quand nous l’avons trouvée... Elle
n’était pas seule... Du moins, il y avait
quelqu’un avec elle peu de temps avant, et il a
laissé ceci à votre intention, dit-il en lui
présentant une enveloppe de papier précieux et
délicat, cacheté de cire rouge... Vraiment rouge.
Aussi rouge que l’encre utilisée en fines
anglaises artistement développées.
- Ce n’est pas de l’encre.
- Pardon ?
- Vous ne le sentez pas ? Cette lettre a l’odeur du sang
humain, et celui qui l’a rédigée y a
pris un plaisir cruel. N’avez-vous toujours pas compris qui
était notre adversaire ? Ce n’est pas seulement un
prédateur, il aime jouer avec ses victimes, les tourmente
à l’envi, dévore leurs joies et leurs
espoirs avant de dévorer leurs vies. C’est un
démon qui se cache derrière un visage humain, un
être dont même l’Enfer a
refusé l’âme, un être pour qui
le temps ne compte pas, qui s’ingénie à
faire le mal de toutes les façons possibles !
- Reprenez-vous Abraham, vous êtes à bout de
nerfs. Je vais vous chercher un brandy pendant que vous prenez
connaissance de votre courrier, le bureau est à votre
disposition si vous le souhaitez. »
Estomaqué par tant de flegme (ou
d’incompréhension ? Lord Summerisle
était si difficile à cerner parfois), Van Helsing
se dirigea vers le fauteuil capitonné, tenant fermement
cette enveloppe qu’il craignait d’ouvrir.
“Et pourtant, il le faut” soupira-t-il en
empoignant le coupe-papier en argent.
Sur un vélin de grand prix que seul un richissime
prétentieux de la pire espèce pouvait oser
utiliser, la même écriture gracieuse et
sanguinaire:
"Meurs donc d'amour
et de désespoir pour prix de ton intrusion dans des affaires
qui te dépassent. Ce que tu as aimé n'est plus,
tu croyais au bonheur éternel ? Pauvre fou, elle aurait pu
vivre heureuse et sereine sans toi, mais il a fallu que tu entres dans
le monde des ténèbres alors que ton
cœur ne battait plus pour toi. Vois maintenant tes
rêves devenir cauchemars, l'enfer s'ouvrir devant tes yeux
sans paupières et hanter tes nuits sans sommeil. Tu
supplieras la mort d'abréger son agonie... ou la tienne."
Suivi d’une signature alambiquée et illisible, le
dernier paraphe se finissait par une goutte
séchée en train de craqueler.
Quand Lord Summerisle entra quelques instants plus tard, il vit son ami
assis, les yeux hagards, frissonnant au point que la lettre lui avait
échappé.
« Je dois la voir, maintenant !
- Alors je dois vous mettre en garde, ce n’est pas sa
santé physique qui inquiète le plus les
médecins ; à dire vrai, elle se remettrait
plutôt bien de la morsure, mais…
- Mais quoi ? Qu’y a-t-il pour que vous preniez tant de
pincettes et d’hésitations au lieu de me parler
franchement ? Parlez sur le champ ou je me rendrai compte de visu.
- Très bien. Sachez alors, que selon mes amis de
l’Académie royale de médecine, Marie
n’est pas morte, mais… elle n’est plus
tout à fait vivante. »
La nouvelle eut pour effet de renvoyer Van Helsing au fond du fauteuil
qu’il venait de quitter.
« Je ne comprends pas…
- Mais personne ne comprend, sacrebleu ! Quand j’ai
envoyé le télégramme, Marie venait de
faire une violente crise d’hystérie
paranoïaque (enfin, je crois que c’est ce que
Sigmund a dit), mais une heure plus tard, elle fixait le plafond avec
un air totalement détaché de la souffrance, du
froid ou de tout ce qui l’entourait. J’ai
même demandé des examens modernes pour regarder
son sang avec ces curieux appareils qui sont censés voir
l’extrêmement petit ; et les résultats
ne devraient plus tarder maintenant…ils avaient
l’air passionnés ces experts, on aurait cru des
gamins découvrant le grand mystère de la vie.
»
Un ange passe.
« Je dois la voir…si vous avez terminé ?
- Naturellement, je vous conduis à elle »
Pendant qu’ils gravissaient le grand escalier de marbre, Van
Helsing essayait de se rappeler quand Marie avait
déjà été souffrante. Elle
avait toujours été délicate et
fragile, mais elle avait un caractère farouche, elle
s’évertuait à paraître plus
forte et à faire peu de cas de l’avis des
médecins. L’imaginer entre leurs mains aurait
suffit à le mettre mal à l’aise dans
des circonstances normales…
La chambre de Marie n’était pas fermée,
on entendait les voix d’au moins deux hommes.
Deux hommes apparemment sous le choc à voir leur
état de confusion.
« Docteurs ? Que se passe-t-il ici, au nom de Saint George ?
Pourquoi le lit de mademoiselle Grimm est-il couvert de poils et sa
couverture déchiquetée ? Le professeur Van
Helsing a fait un long voyage et attend votre expertise. »
Pendant que son hôte interpellait ainsi les praticiens
éberlués, Van Helsing avait fondu au chevet de la
malheureuse, vit son teint pâle, la compresse sur son cou, et
les griffures sur ses mains ..
« Mais, qu’est-ce que .. ?
Le monastère était peu visible, comme tout
sanctuaire ne cherchant pas à attirer les foules. Et une
construction troglodytique au milieu des rochers lui avait sans doute
permis de perdurer.
La nuit tombait, et le vent froid du nord semble lui chuchoter un air
des Temps Anciens :
« Puis
vient l’hiver pressé la rigueur du temps,
neige
mouillée, flocons ou rafales de pluie
du ciel mauvais gris
et privé de soleil
fouets qui sifflent
aux souffles de tempêtes
les terres
désolées couturées de
morsures :
les flots se
déchaînent et les eaux se cabrent
filent vers la mer
enflées de fureur,
emportant en tumulte
sur leur passage épaves
éparses,
écume bourbeuse.
Oui,
l’hiver vient, je dois me hâter »
Franchissant les derniers mètres sous une brise soutenue, il
frappe à l’épaisse porte
cerclée de fer.
« Quo vadis ?
- Qui sine pecatto est, digne entrare »
La porte s’ouvrit sans un grincement, malgré son
poids considérable.
« Sois le bienvenu voyageur, quel est l’objet de ta
quête ?, dit un portier masqué dans
l’ombre de la porte.
- Wrikodlaki.»
En un instant, avant d’avoir le temps d’esquisser
un geste, un bras surgit de l’ombre et l’attire de
vive force à l’intérieur.
« Il n’est pas bon de parler de telles choses
dehors quand tombe la nuit ; nous vous attendions Professeur.»

En partant, Van Helsing croyait avoir pensé à
tout… sauf aux élans de cœur
d’une femme amoureuse, et il en est un qui l’avait
bien compris, attendant son heure avec la patience de ceux pour qui les
heures ne comptent pas.

Cher professeur Van
Helsing,
J’ai appris avec regret que ma santé vous avait
fait revenir à Londres précipitamment et que vous
êtes parti il y a peu. Je suis désolée
d’avoir interrompu vos recherches pour une simple pneumonie.
Vous me direz peut être que l’écriture
de cette lettre ne vous dis rien. C’est que ma domestique
Louise l’écrit sous ma dictée.
J’ai trop de mal à tenir un stylo pour
écrire une longue missive, et j’ai beaucoup de
chose à vous dire. Je tiens d’abord à
exprimer mon embarras. On m’a dit que vous êtes
venu exprès pour vous informer de mon état. Je
regrette de n’avoir pas été mieux
alors. Mais je vous rassure. La fièvre est
tombée, et je retrouve des forces avec le temps. Je supporte
encore mal la lumière hivernale de Londres. Sans doute que
mes yeux ont besoin de guérir un peu eux aussi.
Mais j’ai pu reprendre mes lectures. Il se trouve
qu’un dénommé Mr de Mesby
possède une bibliothèque fort impressionnante. Il
est venu me voir de la part d’un collègue
universitaire de St Stephen. J’ignore comment ce gentleman a
appris que je faisais des recherches sur les mondes obscurs mais il a
eu la délicate attention de m’apporter quelques
ouvrages qui pourrait nous intéresser. Je joins à
ma lettre l’adresse de ce monsieur. Je pense, professeur, que
vous devriez le contacter. Vous seriez enchanté de son aide,
et sans doute d’une rencontre avec lui. C’est un
homme très délicat et raffiné qui,
à mon avis, à plus d’un quartier de
noblesse. Il possède un fond étonnant sur les
légendes. Il m’a dit que, venant
lui-même de Germanie, il avait un
intérêt particulier pour les mythes de sa terre
natale. Pour ma part, je compte bien profiter de sa
bibliothèque. Ne vous alarmez pas, même si cette
rencontre est tout à fait étonnante, je garderai
le secret de nos résultats.
Mes lectures m’ont portée à croire,
professeur, que notre adversaire est un de ces êtres
infernaux dont Lucifer ne veut pas. Cependant, comment pourrions nous
ne jamais en avoir eu connaissance ? Impossible, alors qu’au
XVème siècle, de nombreux récits
affirment leur existence.
Mr de Mesby est un grand amateur de littérature baroque. Moi
de même. (Cela vous étonne-t-il de la part
d’une lady élevée dans la religion la
plus douce ?) Pour clore cette lettre, je vous recopie un passage de
poésie qui a une étrange résonance
à l’heure actuelle.
«Une fois, sur le minuit lugubre,
pendant que je méditais,
faible et
fatigué, sur maint précieux et curieux
volume
d'une
doctrine oubliée, pendant que je donnais de la
tête,
presque
assoupi, soudain il se fit un tapotement, comme
de
quelqu'un
frappant doucement, frappant à la porte de ma
chambre.
«C'est quelque visiteur, - murmurai-je, -
qui frappe
à la porte de ma chambre;
ce n'est
que cela et rien de plus.
»
Professeur, j’ai renvoyé Louise. Je finirai cette
lettre moi-même. Je crains pour la
sécurité de cette petite et ne veux pas la
mêler à ce qui nous occupe. De plus je refuse de
l’inquiéter avec ceci, mais je dois vous dire que
ma convalescence est troublée de rêves
oppressants. Il me semble toujours être dans une impasse de
Londres alors que fond sur moi une multitude de corbeaux. Le
rêve s’achève toujours alors
qu’une chaleur m’enrobe. Chaque nuit le
rêve devient plus précis. Je vous tiendrai au
courant. Oh, Abraham, faites très attention. Pour moi ne
craignez rien, j’ai Louise et Pillou. (D’ailleurs
où a bien pu passer mon chaton chéri…)
Et puis ce charmant Mr de Mesby va nous donner de quoi faire.
Bien à vous, Mary.
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