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Auteurs, E-mail : Rahangel
Dernière Mise à jour : 11/12/2006

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Le Chasseur 

des Carpathes

De cris en écrits.

Prélude > Chapitre Premier [PDF]

e 22 octobre 1886

Dear Diary…

Quelle sensation épouvantable. Il fait si froid ici. Lou dit que c’est la fièvre. Je veux bien la croire mais ça ne fera pas tomber ma température. Mon dieu, j’ai les mains qui tremblent. Je savais bien que sortir par ce temps était une folie. Je n’aurais jamais dû… Et cette pluie qui n’en finit pas. Il serait plus frustrant qu’il fît beau, mais toute cette eau me fatigue. La voir tomber ne me donner pas la force de rester debout. Je me traîne de chaise en canapé. J’ai horreur d’être si léthargique Même la lecture m’insupporte. A peine j’ouvre le livre que je le laisse tomber. Comment avancer mes recherches dans cet état ? Déjà une dizaine de lignes et j’ai de nouveau la tête qui tourne. Non. Je dois m’occuper ou je vais devenir folle. Tiens moi compagnie, Lou a tellement de travail dans la maison. Elle ne passe que pour voir si la fièvre tombe ou si j’ai toujours de l’eau près du lit. Et cette pluie qui pleure au-dehors. D’ailleurs, j’entends sonner à la porte cochère. C’est certainement monsieur Pensilin. Nous allons voir si…
Les médecins devraient faire de la politique. Avec quel talent ils vous font entendre que tout va bien quand leurs yeux vous considèrent déjà perdu ! Une pneumonie légère. Un refroidissement… léger. Tout va aller mieux bientôt. D’ici une semaine je pourrai retourner poursuivre mes recherches. Peut- être même cinq jours si je suis raisonnable. Raisonnable… comment croire un homme qui vous sourit comme s’il acceptait votre dernière volonté ? Ce n’est qu’une pneumonie. Quand donc finira cette averse ? Il fait si froid ici. Lou me refuse une autre couverture. Je pourrais bien mourir par sa faute ! Si je meurs elle sera responsable ! Mon dieu… cette fièvre me fait délirer. J’ai trop mal aux doigts pour continuer à écrire. Pourvu que cet immonde sirop fasse vite de l’effet.


Quelque part aux confins de la Dalmatie...

« C’est ici. D’après le professeur Abronsius, le monastère contient des informations qui n’ont pas d’équivalents en Europe. »
Après des années de recherches, d’espoirs déçus, enfin une solution palpable apparaissait. Il avait usé de toute son influence, ainsi que de ses relations tant universitaires que diplomatiques (qui aurait cru que Lord Summerisle connaissait intimement quasiment tout ce que l’Angleterre comptait d’érudits en occultisme, ésotérisme, hermétisme, démonologie, y compris parmi les ambassades et consulats de contrées fort éloignées).
Grâce à cela, en plus de ses propres sources (les espions de Saint Pierre sont vraiment très efficaces), il avait pu retracer le fil de la tragédie qui se vivait depuis des siècles.
« Et tout cela sous nos yeux, et nous n’avons rien vu.. ou rien voulu voir, alors même que les légendes se fortifiaient chaque décennie… Les mythes sont vivants, mais l’humanité n’y croit pas, les sous-estime. Et les oublie.
Et un jour (ou une nuit), les légendes renaissent, surgissant du néant de la mémoire, comme jailli des écrits poussiéreux qui furent jadis le recueil du savoir. Et quand les contes de veillées qui effrayaient les enfants frappent à la porte, l’homme le plus endurci gémit et se cache, tremblant comme le petit garçon qu’il est toujours. Mais comme l’homme est vaniteux et orgueilleux, il feint le scepticisme au grand jour, prompt à accuser son voisin, refusant par là-même de laisser toutes ses peurs l’envahir. Alors les monstres prolifèrent en secret, ils sont puissants et ils le savent.
Si ce que je cherche est bien ici, sur cette terre qui a vu les religions et leurs conflits passer et revenir depuis des millénaires, j’aurai peut-être enfin des réponses aux questions que je me pose depuis dix ans... »

« Enfin vous voilà Abraham !!
- J’ai fait au plus vite Jeffrey, où est-elle ?
- Dans sa chambre, les médecins sont avec elle, mais avant que vous n’entriez…
- Quoi ? Qu’y a-t-il de si urgent que je ne puisse la voir ?, s’écria Van Helsing, le col défait, les cheveux ébouriffés et le souffle court d’avoir tant couru.
- Quand nous l’avons trouvée... Elle n’était pas seule... Du moins, il y avait quelqu’un avec elle peu de temps avant, et il a laissé ceci à votre intention, dit-il en lui présentant une enveloppe de papier précieux et délicat, cacheté de cire rouge... Vraiment rouge. Aussi rouge que l’encre utilisée en fines anglaises artistement développées.
- Ce n’est pas de l’encre.
- Pardon ?
- Vous ne le sentez pas ? Cette lettre a l’odeur du sang humain, et celui qui l’a rédigée y a pris un plaisir cruel. N’avez-vous toujours pas compris qui était notre adversaire ? Ce n’est pas seulement un prédateur, il aime jouer avec ses victimes, les tourmente à l’envi, dévore leurs joies et leurs espoirs avant de dévorer leurs vies. C’est un démon qui se cache derrière un visage humain, un être dont même l’Enfer a refusé l’âme, un être pour qui le temps ne compte pas, qui s’ingénie à faire le mal de toutes les façons possibles !
- Reprenez-vous Abraham, vous êtes à bout de nerfs. Je vais vous chercher un brandy pendant que vous prenez connaissance de votre courrier, le bureau est à votre disposition si vous le souhaitez. »
Estomaqué par tant de flegme (ou d’incompréhension ? Lord Summerisle était si difficile à cerner parfois), Van Helsing se dirigea vers le fauteuil capitonné, tenant fermement cette enveloppe qu’il craignait d’ouvrir.
“Et pourtant, il le faut” soupira-t-il en empoignant le coupe-papier en argent.
Sur un vélin de grand prix que seul un richissime prétentieux de la pire espèce pouvait oser utiliser, la même écriture gracieuse et sanguinaire:

"Meurs donc d'amour et de désespoir pour prix de ton intrusion dans des affaires qui te dépassent. Ce que tu as aimé n'est plus, tu croyais au bonheur éternel ? Pauvre fou, elle aurait pu vivre heureuse et sereine sans toi, mais il a fallu que tu entres dans le monde des ténèbres alors que ton cœur ne battait plus pour toi. Vois maintenant tes rêves devenir cauchemars, l'enfer s'ouvrir devant tes yeux sans paupières et hanter tes nuits sans sommeil. Tu supplieras la mort d'abréger son agonie... ou la tienne."

Suivi d’une signature alambiquée et illisible, le dernier paraphe se finissait par une goutte séchée en train de craqueler.

Quand Lord Summerisle entra quelques instants plus tard, il vit son ami assis, les yeux hagards, frissonnant au point que la lettre lui avait échappé.
« Je dois la voir, maintenant !
- Alors je dois vous mettre en garde, ce n’est pas sa santé physique qui inquiète le plus les médecins ; à dire vrai, elle se remettrait plutôt bien de la morsure, mais…
- Mais quoi ? Qu’y a-t-il pour que vous preniez tant de pincettes et d’hésitations au lieu de me parler franchement ? Parlez sur le champ ou je me rendrai compte de visu.
- Très bien. Sachez alors, que selon mes amis de l’Académie royale de médecine, Marie n’est pas morte, mais… elle n’est plus tout à fait vivante. »
La nouvelle eut pour effet de renvoyer Van Helsing au fond du fauteuil qu’il venait de quitter.
« Je ne comprends pas…
- Mais personne ne comprend, sacrebleu ! Quand j’ai envoyé le télégramme, Marie venait de faire une violente crise d’hystérie paranoïaque (enfin, je crois que c’est ce que Sigmund a dit), mais une heure plus tard, elle fixait le plafond avec un air totalement détaché de la souffrance, du froid ou de tout ce qui l’entourait. J’ai même demandé des examens modernes pour regarder son sang avec ces curieux appareils qui sont censés voir l’extrêmement petit ; et les résultats ne devraient plus tarder maintenant…ils avaient l’air passionnés ces experts, on aurait cru des gamins découvrant le grand mystère de la vie. »

Un ange passe.

« Je dois la voir…si vous avez terminé ?
- Naturellement, je vous conduis à elle »
Pendant qu’ils gravissaient le grand escalier de marbre, Van Helsing essayait de se rappeler quand Marie avait déjà été souffrante. Elle avait toujours été délicate et fragile, mais elle avait un caractère farouche, elle s’évertuait à paraître plus forte et à faire peu de cas de l’avis des médecins. L’imaginer entre leurs mains aurait suffit à le mettre mal à l’aise dans des circonstances normales…
La chambre de Marie n’était pas fermée, on entendait les voix d’au moins deux hommes.
Deux hommes apparemment sous le choc à voir leur état de confusion.
« Docteurs ? Que se passe-t-il ici, au nom de Saint George ? Pourquoi le lit de mademoiselle Grimm est-il couvert de poils et sa couverture déchiquetée ? Le professeur Van Helsing a fait un long voyage et attend votre expertise. »
Pendant que son hôte interpellait ainsi les praticiens éberlués, Van Helsing avait fondu au chevet de la malheureuse, vit son teint pâle, la compresse sur son cou, et les griffures sur ses mains ..
« Mais, qu’est-ce que .. ?

Le monastère était peu visible, comme tout sanctuaire ne cherchant pas à attirer les foules. Et une construction troglodytique au milieu des rochers lui avait sans doute permis de perdurer.
La nuit tombait, et le vent froid du nord semble lui chuchoter un air des Temps Anciens :


« Puis vient l’hiver pressé la rigueur du temps,
neige mouillée, flocons ou rafales de pluie
du ciel mauvais gris et privé de soleil
fouets qui sifflent aux souffles de tempêtes
les terres désolées couturées de morsures :
les flots se déchaînent et les eaux se cabrent
filent vers la mer enflées de fureur,
emportant en tumulte sur leur passage épaves
éparses, écume bourbeuse.

Oui, l’hiver vient, je dois me hâter »


Franchissant les derniers mètres sous une brise soutenue, il frappe à l’épaisse porte cerclée de fer.
« Quo vadis ?
- Qui sine pecatto est, digne entrare »
La porte s’ouvrit sans un grincement, malgré son poids considérable.
« Sois le bienvenu voyageur, quel est l’objet de ta quête ?, dit un portier masqué dans l’ombre de la porte.
- Wrikodlaki.»
En un instant, avant d’avoir le temps d’esquisser un geste, un bras surgit de l’ombre et l’attire de vive force à l’intérieur.
« Il n’est pas bon de parler de telles choses dehors quand tombe la nuit ; nous vous attendions Professeur.»


En partant, Van Helsing croyait avoir pensé à tout… sauf aux élans de cœur d’une femme amoureuse, et il en est un qui l’avait bien compris, attendant son heure avec la patience de ceux pour qui les heures ne comptent pas.

Cher professeur Van Helsing,

J’ai appris avec regret que ma santé vous avait fait revenir à Londres précipitamment et que vous êtes parti il y a peu. Je suis désolée d’avoir interrompu vos recherches pour une simple pneumonie. Vous me direz peut être que l’écriture de cette lettre ne vous dis rien. C’est que ma domestique Louise l’écrit sous ma dictée. J’ai trop de mal à tenir un stylo pour écrire une longue missive, et j’ai beaucoup de chose à vous dire. Je tiens d’abord à exprimer mon embarras. On m’a dit que vous êtes venu exprès pour vous informer de mon état. Je regrette de n’avoir pas été mieux alors. Mais je vous rassure. La fièvre est tombée, et je retrouve des forces avec le temps. Je supporte encore mal la lumière hivernale de Londres. Sans doute que mes yeux ont besoin de guérir un peu eux aussi.
Mais j’ai pu reprendre mes lectures. Il se trouve qu’un dénommé Mr de Mesby possède une bibliothèque fort impressionnante. Il est venu me voir de la part d’un collègue universitaire de St Stephen. J’ignore comment ce gentleman a appris que je faisais des recherches sur les mondes obscurs mais il a eu la délicate attention de m’apporter quelques ouvrages qui pourrait nous intéresser. Je joins à ma lettre l’adresse de ce monsieur. Je pense, professeur, que vous devriez le contacter. Vous seriez enchanté de son aide, et sans doute d’une rencontre avec lui. C’est un homme très délicat et raffiné qui, à mon avis, à plus d’un quartier de noblesse. Il possède un fond étonnant sur les légendes. Il m’a dit que, venant lui-même de Germanie, il avait un intérêt particulier pour les mythes de sa terre natale. Pour ma part, je compte bien profiter de sa bibliothèque. Ne vous alarmez pas, même si cette rencontre est tout à fait étonnante, je garderai le secret de nos résultats.
Mes lectures m’ont portée à croire, professeur, que notre adversaire est un de ces êtres infernaux dont Lucifer ne veut pas. Cependant, comment pourrions nous ne jamais en avoir eu connaissance ? Impossible, alors qu’au XVème siècle, de nombreux récits affirment leur existence.
Mr de Mesby est un grand amateur de littérature baroque. Moi de même. (Cela vous étonne-t-il de la part d’une lady élevée dans la religion la plus douce ?) Pour clore cette lettre, je vous recopie un passage de poésie qui a une étrange résonance à l’heure actuelle.

«Une fois, sur le minuit lugubre, pendant que je méditais,
faible et fatigué, sur maint précieux et curieux volume
d'une doctrine oubliée, pendant que je donnais de la tête,
presque assoupi, soudain il se fit un tapotement, comme de
quelqu'un frappant doucement, frappant à la porte de ma
chambre. «C'est quelque visiteur, - murmurai-je, -
qui frappe à la porte de ma chambre;
ce n'est que cela et rien de plus. »


Professeur, j’ai renvoyé Louise. Je finirai cette lettre moi-même. Je crains pour la sécurité de cette petite et ne veux pas la mêler à ce qui nous occupe. De plus je refuse de l’inquiéter avec ceci, mais je dois vous dire que ma convalescence est troublée de rêves oppressants. Il me semble toujours être dans une impasse de Londres alors que fond sur moi une multitude de corbeaux. Le rêve s’achève toujours alors qu’une chaleur m’enrobe. Chaque nuit le rêve devient plus précis. Je vous tiendrai au courant. Oh, Abraham, faites très attention. Pour moi ne craignez rien, j’ai Louise et Pillou. (D’ailleurs où a bien pu passer mon chaton chéri…) Et puis ce charmant Mr de Mesby va nous donner de quoi faire.

Bien à vous, Mary.


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