|
ebop Jam
Café.
16h30.
Un jour d’Automne.
Un jeune homme à l’allure des plus
juvéniles bien qu’il eut atteint les 26 ans
franchit la porte de verre de l’établissement. Il
portait un pull rayé qui soulignait son allure aux muscles
à peine dessinés, mais bien présents.
Ses cheveux par contre, tirant sur le blond, représentaient
indéniablement une touche de rébellion, comme
s’il était impossible de les coiffer, peu importe
le peigne ou la marque de gel employés.
Imperturbable, il se dirigea vers le bar.
Derrière le comptoir, Damian répondait toujours
fidèle au poste, penché sur sa machine. De toute
évidence, la réparer était encore plus
compliqué que mettre les mains dans le cambouis
d’un moteur de poids lourd.
« Un problème ?
— Avec une machine Nespresso ? What else ?
— Il n’y a personne pour bricoler à la
place ? Je ne t’ai jamais connu très
doué pour ce genre de choses…
— Si, si, grogna Damian. Il y a bien quelqu’un : un
type, grisonnant, toujours vêtu de noir, mais il passe plus
de temps à tester le café et à tourner
autour des clientes qu’à bosser ! Je
l’ai appelé il y a deux bonnes heures
d’ailleurs… »
Son camarade ne releva pas et fureta du regard aux quatre coins de la
salle. Ce café n’avait pas changé :
toujours ses vastes baies vitrées, ses plantes vertes et
surtout carnivores – pour lutter contre les insectes sans
produits chimiques -, ses ordinateurs Apple remplacés comme
par miracle tous les 6 mois, et évidemment, sa carte,
constituée entièrement de produits issus du
commerce équitable…
Damian n’avait pas fait évoluer sa ligne de
conduite d’un pouce. Finalement, son débit de
boissons semblait percer, ce que le jeune homme méritait
bien. Préférant ne pas songer à la
tournure prise par sa propre existence depuis plusieurs
années déjà, l’attention
d’Archibald fut attirée par une affichette se
balançant sur la porte.
« Cobra Starship… En concert
ce soir ?
— Ouaip ! Faut encore que j’aménage la
scène, vite fait, par là-bas, désigna
Damian, sans quitter des mains son torchon à vaisselle.
— Leur single était sympa, mais bon…
— La bassiste est lesbienne », déclara
sentencieusement Damian (occultant fort à propos que,
techniquement, Maja Ivarsson n’était
présente que sur leur single, précisons-le !).
Et là, tout était dit.
« Compte sur moi pour être présent !
» répliqua Archibald Bellérophon,
toujours prompt à sauter sur des occasions pareilles.
Pour la peine, il se pencha même en avant pour donner
l’accolade à son ami de longue date,
façon lycéens sportifs dans les séries
américaines, virils mais brefs et complexes quant aux motifs
de combinaisons de doigts et contacts de phalanges choisis.
Damian se redressa, haussant un sourcil interrogateur.
« Tu vas pouvoir venir, sérieusement ? Je croyais
qu’avec Kate… »
Son ami balaya d’un geste négligeant ses
inquiétudes.
« Penses-tu ! Du moment que je lui prépare assez
de bananes au chocolat… Le micro-ondes va bientôt
rendre l’âme vu les quantités
qu’elle ingurgite !
— Ce n’est pas beau de dire des choses pareilles !
Il faut la comprendre aussi, avec l’état qui est
le sien pour le moment…
— Mais je ne fais que dire la stricte
vérité, c’est tout ! Et nous
étions tous les deux d’accord, elle savait
très bien à quoi s’attendre…
— Et pas toi peut-être ? Au royaume des aveugles,
les borgnes sont rois !
— Ah oui ? Quelle sagesse !
— Eh bien, n’importe quelle idée semble
personnelle dès qu’on ne se rappelle plus
à qui on l’a empruntée »,
appuya encore Damian.
Archibald opta pour la retraite, ne désirant absolument pas
débuter un concours de citations et proverbes. Damian avait
avalé tellement de papillotes depuis des années
qu’il était littéralement incollable.
Le défier sur son propre terrain
n’était certainement pas une option envisageable !
Le taquiner sur une autre perspective permettrait de changer de sujet.
Archibald était encore un peu tendu à
l’évocation de la grossesse de Kate. Surtout
avec ce qu’il s’apprêtait à
faire…
« Tu n’as toujours pas installé tes
panneaux solaires ? »
Damian fit non de la tête, tout en surveillant du coin de
l’œil deux jeunes femmes entrées dans le
bar et lorgnant immédiatement sur la machine Nespresso. De
quoi lui donner des sueurs froides…
« Non… Non, pas de panneaux solaires finalement.
Vu le temps qu’il fait ici… Je crois que le mieux
serait encore des éoliennes.
— Oui, et puis tu pourrais faire décoller ton
café ensuite, pour le déplacer comme tu veux, de
quartier en quartier…
— Ce n’est pas plus farfelu que certains bricolages
de ton père, contra Damian. Je me souviens de quelques
installations dans la cave… »
Si Damian s’était trouvé à
côté d’Archibald, celui-ci aurait eu
droit sur le champ à un sévère coup de
coude. Mais il se contenta d’un signe du menton.
Mara, la sœur de Kate, venait d’entrer à
son tour dans le café.
Et comme toujours, cela signifiait que le meilleur ami
d’Archibald allait perdre instantanément tous ses
moyens, qui n’étaient déjà
pas très élevés en matière
de relations féminines.
« Bon… Bonjour, Mara, parvint-il tout de
même à bredouiller, tandis qu’Archibald
levait les yeux au ciel dans le dos de la jeune femme.
— S’lut, Damian. »
Mara savait très bien l’effet qu’elle
produisait sur celui-ci, sans toutefois qu’elle se permette
d’en abuser. Plus taquine que sa sœur, elle
n’osait aller trop loin en présence
d’Archibald, toujours prompt à donner un coup de
main à Damian si celui-ci se laissait déborder
par les allusions de la jeune femme.
« Alors, Archie, comment va ma sœur ?
— Etant donné que votre dernier coup de fil doit
dater de moins d’une heure, je ne vois pas ce que je pourrais
t’apprendre de neuf, minauda notre héros.
— Bon, et toi ?
— Moi ? Je me passionne pour la décalcomanie
depuis quelques jours, mais ça ne devrait pas durer
», révéla Archibald, d’un ton
à la fois badin et énigmatique.
La jeune femme ne parut guère
intéressée par le sujet. Elle reporta volontiers
son attention sur Damian, ce qui était bien plus amusant
pour elle, mais pas seulement…
« La machine à expresso est toujours en panne ?
demanda-t-elle.
— Oui, oui, désolé…, lui
répondit un Damian tout penaud.
— Oh, oh ! Tu sais combien j’aime discuter avec le
réparateur.
— Oui, oui, je sais bien… »
De plus en plus dépité, et fonçant
tête baissée dans le panneau, ce bon vieux Damian
! Archibald en aurait presque souri s’il n’avait
pas été assis en face de lui. Mara
n’avait pour sa part jamais été du
genre à avoir un faible pour les vieux beaux grisonnants au
sourire en coin. Quel que soit leur métier. Mais, plus
timide que sa nature volontiers exubérante pouvait le
laisser penser, Mara n’était pas aussi
effrontée que sa grande sœur prenait parfois
plaisir à le faire remarquer. Et Mara
préférait invariablement botter en touche
lorsqu’on la pressait trop à ce sujet.
En cela, elle et Damian se ressemblaient. Si seulement ce gros nigaud
avait pu se résoudre à l’inviter,
concrètement…
« Il faudrait peut-être que tu coupes ton robinet
à bière, lui conseillait présentement
la jeune femme. Je ne crois pas que ça soit
indiqué qu’il coule en continu comme
ça… »
Et en effet, oubliant toute retenue, Damian n’avait pas
songé une seconde à le fermer depuis que Mara lui
avait adressé la parole, pendu qu’il
était à ses lèvres. La
bière, équitable bien entendu, se
répandait tout aussi équitablement sur le
comptoir, ayant rempli depuis bien longtemps les deux pintes
commandées. Par chance, Mara et le fiancé de sa
sœur étaient les seuls clients attablés
près du zinc !
Archibald voulut néanmoins reculer discrètement
sur son siège pour éviter l’inondation
par houblon, quitte à avoir le postérieur dans le
vide, tandis que la jeune femme s’était
déjà levée pour passer, comme par
hasard, derrière le comptoir, prétextant se
porter au secours de Damian, mais…
Tout à coup, le temps s’arrêta.
Littéralement. Pas question d’une figure de style
pour l’occasion, comme si rappeler à Archibald de
vieux souvenirs lui faisait perdre la notion du temps qui
s’écoule.
Rien de tout cela.
Du tout.
Irlande.
Le même jour.
Même heure.
Une main sur son panama pour éviter qu’il ne
s’envole dans les frais tourbillons de la bise humide,
Mellington Bellérophon observait d’un
œil noir l’hélicoptère RAH-66
Comanche à plusieurs dizaines de millions de
dollars… Ses rotations de pales et le vacarme des turbines
qui allait avec se faisaient de plus en plus proches, dans le ciel
couvert de nuages qui surplombait la verdure endormie des environs.
Il savait qui l’attendait à bord.
Et le père d’Archibald aurait
préféré se trouver n’importe
où ailleurs sur Terre que dans ce coin d’Irlande
qu’il appréciait tant d’ordinaire.
Lorsqu’on l’avait convoqué, il
n’y avait pas d’autre mot, il n’en avait
pas cru ses yeux. Mais il était déjà
trop tard alors. On avait fini par découvrir sa piste. Et
quoi que l’on puisse exiger de lui, Mellington avait convenu
que ça ne pouvait être pire que tenter de fuir
à nouveau.
Après tout, il était même parvenu
à se défaire des pièges de ce Lord
Funkadelistic, quand bien même était-ce son fils
qui avait quasiment tout fait pour accomplir cela…
Debout avant même que le soleil ne se lève, il
avait quitté aussi discrètement que possible la
demeure familiale, convaincu que James, son majordome, avait
dû noter ce réveil inhabituel, tout comme du fait
qu’il n’en parlerait pas. Sur le plan de la
discrétion, il rivalisait sans problème avec son
cousin Alfred, dont la branche de la famille avait depuis longtemps
trouvé une place de l’autre
côté de l’Atlantique, dans une certaine
cité répondant au nom de Gotham.
Mellington aurait pu choisir un moyen de locomotion
motorisé, sans crainte de se faire surprendre à
cause du bruit, mais ses nerfs lui avaient vivement
recommandé la marche. Le coup de semonce avait
été si fort qu’il n’avait pas
eu le temps de réaliser. Il était certain
d’avoir su couvrir ses traces, lui qui n’avait plus
été importuné par toute cette histoire
depuis… depuis des décennies à
présent. Mais il n’était plus temps de
s’interroger sur la façon dont on avait
retrouvé sa piste. Mellington n’était
plus en sécurité chez lui, et sa famille pas plus.
Pour l’instant, il n’avait d’autre choix
que de plier.
L’hélicoptère se situait à
moins de dix mètres du sol à présent,
courbant jusqu’à terre la grasse prairie
automnale. Mellington se tenait en hauteur, sur une petite colline,
semblable à tant d’autres dans ce paysage
vallonné aux allures de Comté
néo-zélandaise. Ou plutôt, un tertre,
celui qu’il avait dû authentifier et situer.
Celui qu’il aurait souhaité voir demeurer
inviolé à jamais…
Enfin, le moteur de l’engin volant se tut lentement, sa
lourde mécanique refroidissant tuyau après tuyau.
Une porte coulissante, métallique et noire comme de bien
entendu, se fit entendre dans le silence matinal, grinçant
comme pour chasser toute paix de la nature environnante ! Deux hommes,
apparemment, encagoulés et vêtus de noir de la
tête aux pieds sautèrent dans l’herbe,
une arme à la main, inspectant les environs avec chacun une
étrange paire de lunettes aux verres rouge. Echangeant un
hochement de tête sec, ils se retournèrent
à l’unisson vers l’intérieur
de l’appareil, s’adressant à un passager
supplémentaire, dans une langue que Mellington
lui-même ne reconnut pas.
Mais au-delà de la langue…
Une vision le frappa immédiatement.
Une créature à la pâleur
d’ivoire se dressa devant lui en un instant, à
croire qu’elle n’avait jamais pris place dans
l’hélicoptère. Impossible de se
souvenir l’avoir vue s’en glisser en dehors, avec
plus ou moins de grâce. Elle se tenait
déjà debout, là, à quelques
pas.
Aussi grande que lui, pareille à une statue de marbre grec,
sa peau laiteuse et ses yeux cinabre ne masquaient nullement sa nature
d’albinos, au contraire. Cependant, il
n’était pas question d’une femme
chétive et malade, l’épiderme
parsemé de tâches de toutes sortes et formes,
condamnée à une mort
prématurée, percluse de
dégénérescence. Non, la
créature se présentant face à
Mellington n’avait rien de commun avec de tels cas cliniques.
Sa peau crémeuse semblait resplendire dans le doux soleil de
saison, ses iris brûlaient d’un feu qui paraissait
ne pouvoir jamais tarir, véritable flamme prête
à dévorer celui ou celle qu’elle
regardait. Son abondante chevelure d’un même blanc
éclatant et parfait était remontée en
deux chignons coniques, délimitée par une tiare
d’or pur, diadème épousant parfaitement
les formes de cette coupe sophistiquée.
Les formes… Les siennes étaient là
encore d’une perfection toute sculpturale, si ce
n’était en proportions. Les maîtres
grecs auraient sans aucun doute considéré que les
courbes de sa poitrine ou de ses hanches étaient trop amples
à leur goût… Des courbes que
soulignaient encore la robe longue qu’elle portait,
d’un rouge tout aussi vermillon que celui de son
regard… Echancrée devant comme
derrière, si l’on se fiait à sa
coupe… Mellington pouvait imaginer la cambrure de son dos
d’albâtre, les muscles délicats de ses
épaules roulant sous le riche tissu qui devait
sûrement dater de Babylone et la lointaine
Mésopotamie… Lointaine dans le temps, en ce qui
concernait cette créature surgie de son passé,
tout autant que du Passé… Il se souvenait des
mouvements de ses épaules et autres parties de son corps, un
corps dont elle n’avait assurément pas honte. Quoi
qu’il fasse, complètement inconscient de tout ce
qui l’avait conduit ici depuis qu’elle
était apparue, Mellington se surprit à revenir
constamment à ses lèvres, charnues et comme
couvertes de givre, scintillant doucement…
« Tu… Tu n’as pas changé,
s’entendit-il ouvrir la conversation.
— Ce n’est pas ton cas… »
Mellington Bellérophon sentit les frissons saisir son
échine, comme la froide reptation d’un serpent sur
son dos. Sa voix non plus ne s’était absolument
pas modifiée avec le temps. Toujours les mêmes
intonations, le même velours… Le soleil montant
à travers une trouée dans la mer de nuages le fit
ciller. Mais il résista à l’appel de se
découvrir, et de baisser la tête devant elle comme
un paysan ôtant son chapeau devant la dame de son seigneur.
« Je suis certaine que tu ne t’attendais pas
à me revoir, cher Mellington. Lorsque tu m’as
quittée en abandonnant les Terres de
Féerie… Je me suis souvent demandée ce
que tu avais pu devenir, de retour dans ce monde.
— Et c’est pour me saluer que tu m’as
fait mander comme un vulgaire serviteur ? »
La femme albinos fit la moue, mais évita son regard tout en
se saisissant d’un étrange pendentif
qu’elle se mit à agiter, en tenant
négligemment la cordelette entre deux doigts.
« J’apprécierais que tu me vouvoies,
manant. Nous n’avons plus rien en commun. Je n’ai
que faire d’un traître que tu es, comme tous les
hommes. As-tu trouvé ce que tu devais m’apporter ?
— Nous y sommes », fit Mellington en hochant la
tête, préférant ne pas relever le
changement d’attitude de son interlocutrice.
Avec un peu de chance, peut-être celle-ci le laisserait en
vie, voire même rentrer chez lui, une fois qu’il
aurait accompli son forfait.
Sa triste besogne.
Son crime le plus vil.
Se passer la main sur ses joues mal rasées constituait une
réponse bien pauvre, mais Mellington était
totalement impuissant… Les premiers efforts qu’il
s’était contraint d’effectuer une fois
parvenu sur place avait fini de le rendre las au-delà des
mots, dans la poussière et la sueur, à
présent froides et rances.
Dans le ciel, un second hélicoptère,
modèle et camouflage identiques, gigantesque corbeau de
métal, descendait les rejoindre, et affirmer un peu plus sa
solitude.
« Je ne vais donc pas me lancer dans un cour
d’Histoire des mythes, comparés ou non,
mais…, commença-t-il.
— Certainement, pas avec moi.
— Mais… Bref, toujours est-il que cette tombe
n’a jamais été officiellement
retrouvée. Ce qui est après tout logique,
puisqu’elle ne devrait même pas exister. Il
n’y avait que des farfelus pour se donner la peine de tenter
de la localiser. J’ai commencé à
dégager la pierre… couverte de mousse, les
inscriptions sont à peine lisibles, et...
— Mais tu es certain que c’est bien ici ?
»
Mellington répondit d’un geste, par
l’affirmative une fois encore. L’enthousiasme
presque coupable de l’archéologue à
l’aube d’une découverte majeure qui
avait commencé à monter en lui fut
stoppé net.
« J’ai consacré bien des
années à ce que personne ne s’en
approche, murmura-t-il. C’était sans doute
là le combat de toute mon existence. La préserver
inviolée, en espérant transmettre le secret
à travers le temps, tout comme je l’avais
reçu de mon côté…, se
confessait-il presque.
— Oui, mais aujourd’hui, tu as failli, lui
rétorqua-t-on, d’une voix où
perçait une satisfaction pleine de morgue. Et avec ton
échec, c’est ton fils, Archibald, que tu vas
pareillement trahir. Moi, princesse de Tyr, je veux que tu en aies
pleinement conscience, à chaque seconde du temps
qu’il te reste désormais.»
Elle se mit alors à psalmodier :
Un homme qui avait six blessures
mortelles, un homme
Illustre et violent,
avançait à grands pas parmi les morts;
Des yeux le
regardèrent entre les branches puis disparurent.
Puis des formes dans des
linceuls, qui se serraient en marmonnant,
Vinrent à leur tour
et disparurent. Il s’appuya contre un arbre
Comme pour méditer
sur les blessures et sur le sang.
Un linceul qui semblait avoir de
l’autorité parmi ces êtres
Qui rappelaient des oiseaux,
s’approcha et laissa tomber
Un baluchon de toile. Puis les
linceuls, par deux, par trois,
S’approchèrent
timidement, car l’homme était maintenant calme.
Alors, celui qui avait
apporté la toile parla ainsi :
« Ta vie peut
s’adoucir beaucoup si tu consens
À obéir
à notre ancienne règle et confectionner un
linceul;
Si nous tremblons
d’effroi devant le cliquetis de ces armes,
C’est par un sentiment
qu’il est dans notre nature d’éprouver.
Nous enfilerons le chas des
aiguilles ; les tâches qui sont les nôtres,
Nous devons les accomplir tous
ensemble. » Ils le firent, et l’homme
Prit alors le drap le plus
près de lui et se mit à coudre.
« À
présent, notre devoir est de chanter, et chanter de notre
mieux,
Mais il faut d’abord
que tu saches quel est notre caractère:
Tous des pleutres
déclarés, mis à mort par les gens de
notre propre camp
Ou chassés de chez
nous, livrés à la mort dans la frayeur.
»
Et ils chantèrent,
mais l’air ni les paroles n’étaient
humains,
Bien que tout fût
accompli en commun, comme ils l’avaient dit;
Leurs gorges
s’étaient transformées, et
c’étaient des gosiers d’oiseaux.
Puis, faisant signe à ses hommes de main,
désormais une bonne quinzaine, en cercle autour
d’elle, toujours sur le qui-vive et d’un maintien
tout militaire :
« Commencez l’excavation. Je ne veux pas en avoir
pour plus d’une journée. Les armes de Cuchulain
seront miennes ! »
Sans un mot, sa milice déploya alors enfin la
totalité de ses expédients, projecteurs,
détecteurs, caisson d’explosifs, et autres
données matérielles destinées
à faire au plus court, sans aucun respect ou correction
à l’égard de la sépulture
légendaire qu’ils
s’apprêtaient à profaner,
dénués de toute retenue…
Et, avec un dernier regard hautain à l’adresse de
Mellington, qui n’avait pu que baisser la tête en
écoutant ses paroles précédentes le
meurtrir au plus profond de lui, l'ahurissante et magnifique albinos
rendit son verdict :
« Dès ce soir. »
« Archibald Bellérophon ? » fit une voix
derrière lui.
Le jeune homme ne se retourna pas, le regard
écarquillé et la bouche béante de
Damian lui suffisant amplement pour se faire une idée sur ce
qui l’attendait.
La Patrouille de Féerie ne faisait pas dans la demi-mesure
quand elle intervenait, et le fait qu’elle ait
laissé Damian conscient et capable de bouger par
lui-même pendant son intervention spatio-temporelle ne
constituait pas un signe des plus positifs. Une bonne leçon
lui était certainement promise à lui aussi.
Même si pour l’instant, il devait surtout
éviter de pouffer de rire face à ces quatre
pitres vêtus de longues robes blanches et d’une
sorte de drap leur masquant le visage, une coiffe sur laquelle
était brodé d’or un cadran de pendule
avec ses aiguilles… Encore un peu, et ils se retrouveraient
tous les deux condamnés à errer
jusqu’à leur mort, coincés à
l’heure du thé !
Quoique, le sort d’Archibald se précisait
déjà dangereusement…
« Vous allez devoir nous suivre, Bellérophon. Vous
êtes accusé d’avoir divulgué
des secrets du monde de Féerie à de simples
Communs. Comme votre ami ici présent.
— Ah, tiens donc ? répliqua crânement
Archibald, toujours sans se retourner, ajoutant même les
mains dans les poches à sa panoplie de jeune homme
décontracté.
— En attendant votre procès, poursuivit
d’une traite son interlocuteur, vous intégrerez
une cellule du pénitencier de la ville d’Arkham
dans le cadre d’une détention
préventive. Vous êtes de fait destitué
de toutes vos fonctions et possessions féeriques. »
Subitement, un éclair illumina le café depuis
l’extérieur, sinistre présage,
à n’en pas douter. Mais Archibald ne semblait
toujours pas s’en faire, affichant à
l’adresse de Damian un sourire en coin qu’il ne
connaissait que trop bien.
Les deux mains à présent sur le comptoir,
exagérant volontairement ses mouvements, Archibald fit
justement mine de se lever pour de bon, se penchant à
l’oreille de son camarade.
« Mais qu’est-ce que c’est que toute
cette histoire ? hoqueta Damian, pour une fois bien plus
embrouillé que face à Mara.
— Pas de souci, lui chuchota Archibald, ces gars
n’ont aucun pouvoir ici, ton café ne va pas
fermer, espèce de buse ! »
A condition que Damian ait bien pris ce que son camarade avait
glissé dans son verre un peu plus tôt, ou, dans le
cas contraire, il perdrait la mémoire et sa propre situation
pourrait bien se compliquer de façon légèrement
problématique…
« Et toi alors ?
— Moi ? Oh, un petit tour à l’ombre ne
me fera pas de mal ces temps-ci, et… j’ai un
élève à faire sortir de cet
établissement…
— Un élève ?
— Ce louveteau dont je t’ai
déjà parlé, précisa
Archibald en songeant avec un plaisir coupable à ce que Loup
penserait du qualificatif. Il a quitté
l’école cet été,
s’est engagé en tant que star du
Sfénix, et je crois qu’on a essayé de
profiter de lui. Il n’est pas blanc comme neige, mais ce
n’est pas un vrai méchant. »
Pour prolonger un instant leur discussion, Damian se leva à
son tour, serrant la main de son ami plus longtemps que de
coutume… un geste qui aurait presque pu paraître
suspect et profitable pour les auteurs de fanfictions vantant les
mérites de l’amitié
masculine…
« Mais toi, dans une prison ? Comment tu comptes
t’y prendre pour en sortir ? »
Archibald répondit d’un clin
d’œil.
« Je me suis renseigné sur la zone… Pas
loin, il y a l’université de Miskatonic, on aurait
dû l’affronter l’an passé en
Sfénix justement. Et j’ai aussi beaucoup
maté la télé en glandouillant, comme
d’habitude. Je sais quoi faire. »
Et tandis qu’Archibald était conduit hors du
café encadré de près, Damian eut une
soudaine illumination, osant l’interpeller ouvertement et
à haute voix.
« Et Kate ? Elle est au courant de tout ça ?
»
Archibald manqua rater une marche, excepté qu’il
n’y avait pas d’escalier sous ses pieds…
Un réflexe qui trahissait sans aucun doute une faille dans
le plan dont il était si fier.
« Oh… Kate. Ah, oui… Hum… Eh
bien, je te charge de la mettre au parfum, de toute façon,
je ne devrais pas être absent très longtemps !
— Quoi ? MOI ? Mais c’est cent fois plus dur que
tout ce que tu as prévu de faire, espèce de
crétin ! »
Damian n’eut pas le temps de réagir autrement,
voire de lui courir après en agitant son torchon dans tous
les sens, encore moins de profiter du temps figé pour enfin
toucher Mara du doigt…
Archibald avait déjà disparu, et le temps avait
repris son cours, imperturbable.
Et pourtant, à des centaines de lieues de là, ces
quelques minutes venaient peut-être de remettre en cause la
destinée de bien des peuples, en Féerie comme
ailleurs…
| Index > Archy,
Saison 5 > Introduction |
|