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ous
les élèves
de l’école d’escrime de la petite ville
du comté de Hajdú-Bihar restaient cois
devant le duel qui se livrait sous leurs yeux exorbités. Et
pourtant, c’était
peu de dire qu’ils avaient l’habitude
d’être les spectateurs
privilégiés
d’affrontements aussi spectaculaires que d’une
grande richesse technique, en
tant qu’héritiers d’une ligne
d’escrimeurs réputée parmi les plus
doués de
toute la Hongrie.
C’était
d’ailleurs exactement la raison pour laquelle la
délégation officielle chinoise
avait choisi de s’installer ici, dans le cadre d’un
stage intensif d’une durée
de trois semaines. De quoi voir ses athlètes junior
affronter de rudes et
roublards hongrois afin, évidemment, de prendre ce
qu’il y avait de meilleur en
eux, avant de repartir dans l’Empire du Milieu en attendant
les prochains
championnats du monde.
Même
si les escrimeurs des deux camps se respectaient et observaient les
convenances
élémentaires avec le plus grand
sérieux, on ne pouvait nier que l’ambiance
n’était pas pour autant au beau fixe, car tout le
monde savait que cette
délégation étrangère
n’aurait jamais été acceptée
ici si elle n’avait pas eu
tant d’argent à sa disposition.
Le
fait que les victoires s’accumulent de leur
côté pesait également dans la
balance de la vexation. C’était à se
demander si ces jeunes garçons avaient
réellement besoin de venir s’aguerrir ici au
contact de l’escrime à
l’européenne, ou si tout cela
n’était pas qu’une vaste –
mais coûteuse -
plaisanterie pour mieux leur démontrer qui
étaient désormais les nouveaux
maîtres de la discipline, nonobstant les efforts
d’une ancienne génération
décadente.
Les
plus jeunes, tout particulièrement entre 14 et 17 ans, le
prenaient vraiment
très mal, d’autant plus qu’eux
étaient exclus de tout affrontement, quand bien
même la majorité de l’effectif de la
délégation chinoise n’était
finalement
guère plus jeune que leur actuel représentant en
piste. Mais le duel auquel ils
assistaient valait bien tout ce qu’ils avaient dû
endurer les dents serrées
jusque là.
Li
Xio Ming, le plus grand espoir chinois à
l’épée, se retrouvait mené
11 touches
à… 1. Et encore, c’était
justement lui qui avait marqué la première, comme
si
son adversaire l’avait laissé faire pour juger de
son niveau et l’appréhender
en conséquence par la suite. Quelques secondes semblaient
lui avoir suffi à le
cerner, et le duel s’était depuis
changé en véritable punition, correction,
humiliation, et sans aucun doute toute une ribambelle
d’autres termes du même
acabit.
Le
masque de l’impassible et arrogant chinois était
tombé. Tout comme les gouttes
de sueur à ses pieds. Son visage
déformé par l’effort et la
colère était
d’ailleurs tellement rouge que, pour un peu,
c’était à croire que ladite sueur
allait se changer en vapeur sitôt jaillie de ses pores.
Pourtant,
s’il fallait bien lui reconnaître un
mérite, c’était celui de ne pas vouloir
abandonner, ni même d’avoir
récolté d’avertissement sous le coup de
cette
irritation grandissante. Tout à coup, il se rua sur son
adversaire, sans même
songer à se protéger, ce qui rendait son attaque
d’autant plus dangereuse,
quitte à sacrifier purement et simplement sa garde. Mais,
après tout, il n’en
était plus là et n’avait plus
rien à perdre. La défaite 15-1 était
désormais en vue depuis longtemps, et tant
qu’à faire, autant donner son
maximum, même si le résultat final demeurait
identique.
Telle
était la mentalité du jeune
compétiteur chinois, qui bénéficiait
de plus depuis
quelques années des conseils des meilleurs
spécialistes français de la
discipline, débauchés à grand frais.
Les
Jeux Olympiques n’avaient toutefois pas
été aussi brillants
qu’escomptés,
alors, il s’agissait de vraiment rentabiliser de tels
investissements lors de
la prochaine édition, à Londres.
Mais
ce ne serait pas le cas avec cette touche : Xio Ming attaqua
finalement en
sixte, retint son geste au dernier moment, tenta une feinte de
dégagement, et
opta à nouveau pour le sixte, qui vit sa lame jaillir comme
une langue vipérine
en direction de son adversaire, ce qui avait au moins eu le
mérite de pousser
celui-ci sur le reculoir, en bout de piste.
Cependant,
il ne marqua pas le point pour autant. D’un simple mouvement
de bassin et d’une
unique torsion de la cheville, son adversaire se déporta sur
sa gauche, évita
le fil de la lame, et abattit le tranchant de la sienne au creux de son
bras
droit. Pas de débauche de mouvements. Pas d’assaut
particulièrement relevé ou
aussi fulgurant qu’une pluie d’éclairs
lors d’un orage d’été.
Seulement une
précision infernale et un détachement qui, lui,
au contraire, aurait pu être
qualifié d’angélique.
De
nouveaux murmures montèrent dans l’assistance.
L’enthousiasme commençait à
s’imposer face à la simple
incrédulité. Toutefois, les questions sans
réponse
étaient autrement plus nombreuses : quid de cet
adversaire
mystérieux ? Pour dominer de la tête et
des épaules, son niveau était de
toute évidence à la hauteur des
qualifiés olympiques de n’importe quelle nation
majeure de l’escrime. Mais
impossible de
vérifier s’il s’agissait d’une
personne extérieure au club ou pas : si le
chinois arborait l’un de ces nouveaux casques
dotés d’une visière en plexiglas,
ce n’était pas son cas et il avait fait
son entrée dans la salle avec une
visière de mailles baissée sur son visage, sans
prononcer le moindre mot. De
même, au cours du combat, c’était
à peine si l’on avait pu sentir sa
respiration s’accélérer. Il ne
s’était
retourné vers aucun maître d’arme ou
spectateur depuis le début du duel,
n’avait pas poussé le moindre ahanement qui aurait
pu trahir un accent ou une
intonation de voix particulière.
Il
s’était contenté de traverser les
assauts les uns après les autres, en silence.
Et surtout, en vainqueur. S’il y avait eu encore le moindre
doute, y compris
parmi les représentants les plus acharnés de la
délégation chinoise, il venait
de s’effondrer lors de cette dernière passe
d’armes. Le nouvel assaut n’avait
pas encore débuté, mais il était
évident aux yeux de tous que Li avait
désormais complètement baissé les
bras, littéralement. La flamme du combattant
s’était éteinte dans son regard et au
fond de son cœur. Ses gestes étaient
toujours précis, sa prise ferme, ses pieds correctement
positionnés, mais le
tout formait un ensemble aux rouages grippés par un grain de
sable
insaisissable. Il n’était plus qu’un
pantin encore debout mais tout aussi
inoffensif que s’il avait été
réduit en morceaux et jeté au feu comme simple
pile de petit bois.
—
En garde ! Prêts ? commença
l’arbitre.
Allait-il
abandonner ? Ce n’était apparemment pas
une option souhaitable ni même
possible d’après les visages fermés
affichés par les entraineurs chinois. Nul
doute que cela risquait de lui valoir des ennuis. Voir plus :
on pouvait
même imaginer que sa participation aux prochains
championnats, qu’ils soient
internationaux ou même simplement intérieurs,
fût compromise par cette
attitude, quand bien même tous ceux présents dans
le gymnase, sans exception,
n’avaient d’autre choix que d’admettre la
supériorité écrasante de son
adversaire masqué. Après le calme et la
détermination, c’était maintenant au
tour du courage et de la logique de lui faire défaut.
Quelques-uns parmi ses
camarades commencèrent même à
détourner le regard, gêné à
l’idée de croiser le
sien, comme si ses craintes allaient tout à coup passer de
ses yeux aux leurs
et les contaminer à leur tour, à travers le
plexiglas.
L’incertitude
était un poison et aucun d’entre eux
n’avaient l’intention de se laisser ronger
par le doute. Li était livide, soudain hagard et ses
lèvres tremblantes déjà en
train d’ébaucher un semblant de formulation
d’abandon malgré la pression qui
pesait sur ses épaules, quand une arrivée
impromptue lui évita l’opprobre qui
semblait pourtant finalement si douce par rapport à
l’humiliation de la
correction infligée sans détour depuis de longues
minutes. En effet, tout le
monde était tellement absorbé par ce duel
à l’épée que personne
n’avait prêté
attention à l’entrée d’un
nouvel épéiste, de toute évidence une
jeune femme si
l’on voulait bien tenir compte de ses formes, mais une
escrimeuse visiblement
bien décidée à combattre sans plus
attendre, puisqu’elle venait de bondir sur
la piste, après s’être
faufilée entre les deux groupes de spectateurs sans que
personne ne songe à l’arrêter. Qui
aurait pu deviner ce qu’elle s’apprêtait
à
faire ?
Doublement
interloqué désormais, le chinois se retourna une
fois de plus vers son staff,
qui, cette fois, partageait totalement son incompréhension
devant ce changement
imprévu. Mais la jeune femme était
d’ores et déjà elle-même en
position, le
repoussant d’un geste et l’enjoignant fermement de
redescendre, comme pour lui
faire comprendre qu’il avait eu sa chance et
l’avait laissé passer. Nul doute
qu’elle devait afficher une confiance en elle hors norme, si
tout cela n’était
pas qu’une simple plaisanterie. Après
tout, quand bien même fut-elle douée, ce
n’était qu’une femme, et elle ne
pouvait rivaliser en puissance et endurance avec un homme. Son
adversaire
accepterait-il d’ailleurs ce duel
imposé ? Peut-être
préférerait-il en
terminer avec son rival chinois, qui n’avait de rival que le
nom !
Mais
il se mettait déjà en garde lui aussi.
Désormais, les murmures réprobateurs
étaient partagés par les deux camps. Une femme
qui osait affronter un homme, et
un homme qui acceptait ce défi en dépit des
convenances ! Comment
pouvait-on tolérer cela ? Cette fois, il
n’y avait plus guère de doute
envisageable, ni l’un ni l’autre ne devait
appartenir à l’école de la petite
ville. Qu’on intervienne, qu’on les somme de
descendre et de disparaître !
Voilà qui aurait contenté les uns comme les
autres, chinois ou hongrois, gênés
et inquiets d’avoir contrarié leurs
hôtes, qui leur garantissaient en principe
de quoi faire tourner l’établissement pendant
près d’un an... s’ils ne
décidaient pas d’interrompre brusquement leur
séjour. Toutefois, les choses ne
sont pas toujours aussi prévisibles ou évidentes
à mettre en œuvre.
Avec
une souplesse peu commune, la jeune escrimeuse bondit sur son
adversaire, qui
une nouvelle fois se retrouva sur le reculoir, sans sembler pour autant
s’en
inquiéter. Les spectateurs oublièrent tout
à coup leurs réticences, leurs
réflexes de pratiquants prenant le dessus, les poussant
presque malgré eux à
observer et détailler la moindre passe. Pourtant,
passé un instant de surprise,
chinois comme hongrois ne s’attendaient pas à un
grand suspense. Imperturbable,
il allait parer, parer, et encore parer, avant de contrer par le biais
d’une
attaque imparable, plus ou moins rapidement. Peut-être
allait-il faire durer un
peu l’échange, par galanterie. Celui-ci durait
d’ailleurs depuis plus de vingt
secondes, ce qui laissait croire à cette
possibilité, car Li Xio Ming, de son
côté, aurait déjà perdu le
point depuis quatre à cinq secondes. S’il
était toujours aussi mystérieux, on pouvait
néanmoins cerner vaguement quelques
traits de sa personnalité. Quand la jeune femme marqua la
touche, ce fut
l’assistance qui se dévoila un peu plus encore, se
récriant en poussant les
hauts cris. Comment ! Lui qui semblait si fort, si serein,
venait de
s’incliner sous la pression d’une frêle
escrimeuse ! Ce ne pouvait être
qu’un imprévu, un faux pas comme il en arrivait
parfois, lorsque l’on était en
piste depuis plus d’une heure, et ce quel que soit son niveau
médian. Ou bien
alors une nouvelle marque de galanterie de sa part, ou plus
probablement une
froide estimation du niveau de la jeune femme, exactement de la
même façon que
face au représentant de la délégation
chinoise un peu plus tôt.
Oui,
en fin de compte, il n’y avait guère de doute.
Dès que l’arbitre se serait
décidé à prolonger le duel, il allait
lui donner la leçon. Un petit groupe de
jeunes filles pénétra dans la salle à
ce moment-là, détournant l’attention
des
spectateurs mâles une poignée de secondes. Les
hongrois reconnurent l’ensemble
de la promotion 1985, la seule en stage en cette période de
l’année. En
conséquence… la jeune femme actuellement en piste
représentait elle aussi un
mystère de par son identité ! Elle ne
semblait toutefois pas cultiver le
même sens du secret que son adversaire…
—
S’il te plaît, pas de ça avec
moi ! lança-t-elle tout à coup,
d’une voix
douce et limpide, dans un anglais à l’accent
quelque peu vieillot. Je mérite
mieux que ce genre de passe-droit !
Ce
faisant, comme pour donner plus de poids à ses paroles, elle
ôta sa visière,
dévoilant une longue chevelure noire ramenée en
un chignon, une peau pâle à
l’opalescence savamment entretenue, des yeux verts et
perçants qui ne pouvaient
que rehausser l’éclat de son teint de porcelaine,
et des traits de caractère, affichant
des pommettes marquées et un nez aquilin. Bien que
d’apparence frêle, presque
fragile, avec ce visage à l’image de son corps
gracile, l’étrange demi-sourire
qui flottait sur ses lèvres minces trahissait sa force
intérieure et une
vitalité qui avait de quoi surprendre de prime abord, mais
guère plus d’une
poignée de secondes une fois qu’on avait eu
l’occasion de la voir se mouvoir ou
bien prendre la parole avec une fermeté
indéniable.
Son
adversaire n’en profita pas pour l’imiter, se
contentant de hocher la tête en
signe d’assentiment, tandis qu’elle remettait son
casque en place. Sans
échanger le moindre mot, sans un regard
à l’égard de l’arbitre et du
signal à donner, les deux tireurs se jetèrent
l’un
sur l’autre, choisissant cette fois la confrontation
frontale, pied à pied, en
avançant, sans plus qu’il ne soit question de
reculer ou au contraire de se
livrer à un assaut désordonné, voire
désespéré.
Et
l’homme masqué perdit une nouvelle fois
l’engagement, impuissant à réussir une
prise de fer, quelle que soit l’option choisie :
opposition, liement,
croisé, enveloppement. Puis une troisième touche
lui échappa, cette fois après
un échange encore plus bref. Quels que soient les angles
choisis, la jeune
femme finissait par percer sa garde, ce que le chinois était
demeuré incapable
de faire, lui, passée la première touche. Et
pourtant, son adversaire avait
indéniablement haussé son niveau de jeu, et
qu’il n’était en tous les cas plus
du tout question de manœuvre d’un genre ou un
autre. Il ferraillait aussi
durement que possible, avec à chaque fois pour but de
remporter la touche mais
sans avoir une seule fois réussi au bout de six
échanges musclés. La vitesse
atteinte par leurs passes d’arme était telle que
plus d’un parmi les
spectateurs, pourtant riches en œil avisé, en
avait perdu le fil, tandis que
les lames mouchetées s’entrechoquaient au point de
créer des étincelles bleutés
qui disparaissaient aussi vite qu’elles étaient
apparues, au point que leur
fugace existence puisse paraître chimérique.
Fleurs de nuits mouchetées, ces
étincelles mouraient avant la fin d’un battement
de cœur, et pourtant, elles
étaient tout de même plus visibles que les lames
elles-mêmes, qui vibraient à
une vitesse telle qu’on ne les distinguait parfois
même plus. Mais les Chinois interprétaient
cela comme l’affrontement de la guêpe et du
scorpion, la guêpe étant bien
entendu la virevoltante jeune femme à la vrombissante lame.
Cependant, dans un
camp comme dans l’autre, les spectateurs
s’étaient finalement rapprochés,
oubliant leurs divergences, et commençant à
échanger leurs premières
impressions au sujet du surprenant duel en cours. L’homme
masqué avait repris
quelques couleurs, puisqu’il n’était
plus mené que 7 à 4. Mais il lui
avait fallu pour cela déployer
des trésors d’inventivité et de
combativité, pour un résultat qui le voyait au
final se faire déborder plus souvent
qu’à son tour.
Un
nouvel arrivant passa les portes du gymnase, mais personne ne se
retourna cette
fois. Provenant aussi bien des hongrois que des chinois, des cris
d’encouragement commençaient même
à monter dans les rangs de l’assistance,
comme si l’attrait du duel était finalement plus
fort que tout, y compris leurs
divers ressentiments, inavoués ou pas. Ce
n’était pas le cas du nouveau venu, qui avait
également pratiqué
l’escrime dans ces jeunes années. Observant lui
aussi la scène avec un sourire
pincé, le souvenir d’un autre duel,
mené dans un cadre nettement moins
classique, lui revint alors en mémoire. Il ne s’en
était pas si mal sorti
alors, et tout seul… Mais il était
porté par une certaine innocence à cette
époque, voire un large soupçon
d’inconscience, deux sentiments qui
s’étaient
émoussés depuis longtemps. Le
jeune homme aux cheveux en bataille poussa un profond soupir, tout en
gardant
les mains dans les poches. Lui n’avait aucun doute sur
l’identité des deux
tireurs en piste sous les feux des projecteurs. Et Archibald
Bellérophon
espérait encore que Merlin le croit parti très
loin de là…
Cela
faisait deux mois maintenant que le jeune homme arpentait les rues de
Glastonbury, sans comprendre le pourquoi du comment de leur
présence ici. Si
Merlin s’était montré très
clair avant d’arriver sur place, il était depuis
devenu totalement sibyllin, en actes comme en paroles.
Installé dans un petit
hôtel dans la rue principale et commerçante de la
ville du Sommerset, le vieux
mage, comme nostalgique, passait ses journées le nez dans de
vieux grimoires et
ses nuits à arpenter la campagne, interdisant formellement
à Archibald de
l’accompagner. Le jeune homme n’avait pas
à s’en plaindre sur ce point :,
il n’avait aucune envie d’être contraint
de se balader et, qui plus est, de
risquer de passer pour un pervers, guettant les têtes blondes
ou tout autre
chose lui permettant d’assouvir de sinistres
fantasmes…
Merlin
poursuivait en fait une chimère : il cherchait le
chemin menant à Avalon.
Mais Glastonbury avait beaucoup changé depuis
l’époque où la cité
était
entourée d’eau. C’était
du moins ce
qu’il prétendait, même si le jeune homme
avait davantage l’impression de le
voir s’être lancé en quête
d’une danse parfaite sur le step de Wii Fit. Après
plus de cent cinquante tentatives, il n’y était
toujours pas parvenu, ce qui
avait de quoi faire douter le jeune homme sur ses capacités
intrinsèques sur un
plan nettement moins trivial.
Et
pourquoi fallait-il toujours qu’il bloque à 666
points ?
Archibald
avait réussi l’exploit de se faire inviter au
restaurant par Apollon
Schopenhauer, même s’il ne devait cette invitation
qu’à l’insistance toute en
retenue de Cendrillon, qui avait dû mettre en balance tout le
vert d’un regard
lourd de sens pour se faire entendre…
—
Je ne me soucie plus de l’Atlantide depuis longtemps, lui
confia Apollon à
mi-voix, après avoir renvoyé le sommelier
à ses études. Tu devrais le savoir…
Et, de toute manière, je n’ai plus aucun pouvoir
magique. Tout cela ne dépend
plus de moi.
—
J’ai l’impression que tu ne te rends pas compte de
ce que cela représente pour
moi d’être venu jusqu’ici – en
Hongrie pour commencer, en Hongrie ! – et
tout ça pour m’adresser à toi. On ne
peut pourtant pas dire que nous soyons les
meilleurs amis du monde. Il n’y qu’à
voir ton manque de réaction à propos de
Kate… Tu ne me feras pas croire que tu
n’étais pas au courant. Je sais bien de toute
façon que ce n’était pas le cas,
ajouta-t-il avec un regard pour le moins
appuyé envers Cendrillon.
Tout cela a eu
lieu ici, pas en Terres de Féerie ! Ne me dites pas
que vous ne l’avez pas
senti, même en vivant reclus !
—
Et quand bien même ?
—
Quand bien même ? Mais on ne peut plus laisser les
choses se dégrader !
J’ai fait mon mea culpa, je ne peux pas tout faire tout seul.
Il faut trouver
une solution. À chaque jour qui passe, Lilith en profite
pour avancer davantage
ses pions. Cela fait des semaines que Merlin n’a rien
tenté de concret
contre elle ! D’ailleurs, a-il jamais voulu se
décider à la prendre en
chasse, je me le demande, grommela Archibald. Je
m’étais dit que pour une fois,
tous les deux…
Apollon
Schopenhauer pliait stoïquement sa serviette, sans lever les
yeux de cette
occupation qui semblait retenir totalement son attention.
—
Que pourrais-je te dire d’autre ? finit-il par
répondre en soupirant. Je
n’ai plus rien contre toi ou tant d’autres mais
j’ai l’impression d’avoir
traversé toute cette période de ma vie comme un
rêve… ou plutôt un cauchemar,
corrigea-t-il avec un infime coup d’œil
à l’adresse de Cendrillon. Depuis que
j’en suis sorti, depuis que je ne suis plus prisonnier de mon
sort, depuis que
je vis ici, dans ce monde, dans le pays de mes
ancêtres…
Pour
un peu, Archibald aurait compris ses sentiments. Mais il lui
était impossible
de les accepter en l’état ! De toute
évidence, Cendrillon, qui s’était peu
à peu raidie, craignait une véritable explosion
de colère de la part de leur
invité. Un esclandre en plein restaurant
n’était pas quelque chose qui aurait
pu foncièrement la gêner. Mais elle redoutait en
réalité la réaction de son
époux si jamais Archibald se laissait aller à un
tel éclat. Non pas qu’ils en
viennent tous les deux aux mains. Mais si Apollon Schopenhauer avait
renoncé à
la magie, qui savait ce que sa langue acérée
pourrait bien répliquer ?
Elle n’avait rien perdu de son tranchant, même
s’il avait su au fil des ans
s’adoucir et garder ses commentaires acerbes pour lui. Dans
tous les cas,
elle-même n’en avait jamais souffert.
Toutefois,
Archibald Bellérophon semblait dans un tel état
de détresse… Le moindre mot
pourrait le faire basculer
complètement. Et la magie paraissait
l’imprégner de si près ! La
jeune
femme n’avait pas ressenti cela depuis longtemps et elle
avait presque attrapé
la migraine au cours du repas, qu’Archibald tout comme elle
n’avait
pratiquement pas touché. S’agissait-il de
l’influence ou des résultats de
l’entraînement que lui imposait ce
Merlin ? Pour quelqu’un qui
n’était pas
né en Terres de Féerie, les traces de magie
auraient dû s’estomper autour de
lui en quelques jours, voire en quelques heures. Mais il n’en
était
rien. En avait-il lui-même conscience ?
Apollon s’en était-il rendu
compte de son côté ? Parfois,
lorsqu’elle s’y attendait le moins, la jeune
femme avait l’impression qu’il ressentait encore
les vestiges de son ancien
pouvoir au plus profond de lui-même. Parfois, tard le soir,
avant de la
rejoindre, il s’attardait et s’abîmait
dans la contemplation de l’astre
lunaire. Parfois, il souriait sans mot dire devant un brin de laurier.
Parfois,
lui mentait-il ?
La
jeune femme sursauta légèrement, comme la table
avait elle-même était parcourue
d’un frisson à peine perceptible. Sans un mot de
plus, Archibald Bellérophon
venait de leur tourner le dos.
—
Merlin m’a raconté beaucoup de choses, tu sais,
murmura-t-il dans un souffle.
Beaucoup de choses… Selon lui, tu auras beau vouloir choisir
l’isolement, tu
vas souffrir. Cette Lilith connaît ton point faible, comme
d’autres avant elle.
Je suis désolé d’être aussi
brutal, mais c’est la vérité
Cendrillon, et je ne
peux me résoudre à ne pas vous
prévenir. Profitez bien des quelques années
qu’il vous reste si c’est là ton dernier
mot. Car, l’un comme l’autre, vous ne
serez bientôt plus là… Mais cela vaut
peut-être mieux que d’être
témoin de ce
que j’ai vu…
Il
s’éloigna, tête basse, vaincu.
—
Tu connais L’Art de la Guerre ?
Ce
fut Apollon Schopenhauer qui interpella Archibald, en plein restaurant,
sans se
soucier des réactions outrées des autres convives
attablés devant un festin qui
s’avérait plus léger à
mesure que l’addition grimpait.
—
Le film avec Wesley Snipes ? lui répondit le jeune
homme, sans même se
retourner et de toute évidence amèrement
goguenard.
—
Non, évidemment.
—
Pas vraiment dans ce cas, je l’admets.
—
Très bien, je vais faire simple alors : voici un
conseil qui peut
s’appliquer dans bien des domaines, y compris ce football que
tu apprécies
tant, ou le Sfénix bien sûr : la
meilleure défense, c’est l’attaque.
Apollon
ne s’était pas levé de son
siège ni n’avait levé les yeux de son
assiette. Mais
il devina malgré tout le merci muet prononcé par
Archibald en quittant pour de
bon la salle.

—
Bonjour Madame.
La
secrétaire leva à peine les yeux de son
écran plat. Comme d’habitude, jour
après jour, elle était
débordée et n’avait que quelques
secondes à consacrer à
chaque personne venant se renseigner auprès
d’elle, inlassablement. Les
questions étaient tellement semblables de l’une
à l’autre que, pour un peu, on
aurait pu la remplacer par un automate. Et cela arriverait
peut-être l’un de
ces jours, avec les réductions d’effectifs
toujours plus drastiques au fil des
ans. Elle en aurait presque souri : quatre ans à
peine qu’elle avait été
engagée par la direction, et elle réagissait
déjà comme la plus acharnée et
désabusée des infirmières
syndiquées !
—
S’il vous plaît…
Quelque
chose dans le ton de son interlocutrice retint cette fois son
attention, la
harponnant totalement. Elle releva la tête, le cou raidi,
oubliant de continuer
à taper sur son clavier, ses gestes presque devenus ceux
d’un automate.
Devant
elle, se tenait une femme dont la pâleur aurait pu faire
croire qu’elle n’était
autre qu’une patiente et sans doute destinée au
plus vite au service des
urgences. Mais elle ne donnait en rien l’impression
d’être souffrante ou en
détresse. Au contraire. Elle dissimulait derrière
une voilette de crêpe blanche
un regard aux pupilles sensiblement plus grandes que la normale, et,
surtout,
de la couleur d’un rubis mûr. Si la
préposée à l’accueil avait
tout d’abord cru
entendre un véritable ordre lui étant
adressé dans le « s’il vous
plaît », prononcé sur un ton
plus qu’impérieux, le fin sourire qui ourlait
les lèvres pleines et vermeilles démentait
pourtant toute agressivité de sa part.
—
Je suis là pour une visite. Pourriez-vous
m’indiquer le numéro de chambre de la
personne que je suis venue voir ? lui
annonça-t-elle d’une voix feutrée
adoucie d’une pointe d’accent étranger,
difficile à saisir… Peut-être le
Moyen-Orient ? L’Europe de
l’Est ? La Russie ?
La
secrétaire se surprit à rougir, presque aussi
gênée que si elle avait
réfléchi
à voix haute, car au lieu de répondre, elle
était restée près d’une
minute à
contempler son étonnante interlocutrice, bouche ouverte,
sans la renseigner. Il
lui vint à l’esprit qu’elle
n’avait probablement jamais vu de femme aussi belle
que cette inconnue. Si elle avait jeté sur ses
épaules une pèlerine, le reste
de sa tenue semblait nettement plus moderne et surtout aurait pu
apparaître
comme extravagante portée par tout autre personne
qu’elle. On l’aurait crue
échappée d’un
défilé de haute couture, avec cette robe aux
froufrous
multicolores et ces plumes de paon qui dépassaient de
derrière ses épaules nues
et joliment musclées, tandis qu’elle avait
ôté sa pèlerine pour la nouer autour
de son cou à la manière d’un foulard.
Ce qui ne dissimulait en rien son
vertigineux décolleté, découvrant
là aussi une peau opaline et satinée.
Le
regard de la secrétaire glissa malgré elle
jusqu’à sa taille, généreuse
mais
ferme, puis fut entraîné dans les rapides de ses
courbes déliées, jusqu’à ses
pieds aux ongles
vernis glissés dans des
ghillies ouvertes qui laissaient donc apparaître ses
délicats orteils.
Difficile de ne pas imaginer le corps voluptueux qui devait se cacher
sous ce
mélange de tissu qui semblait n’attendre
qu’une caresse fébrile pour tomber à
ses pieds. Si la jeune femme avait rougi, elle se sentait maintenant
cramoisie,
littéralement assaillie de bouffées de chaleur,
qui l’empreignaient jusqu’à la
racine des cheveux. Comment de telles pensées
pouvaient-elles lui venir à
l’esprit ? Elle n’avait pourtant jamais
ressenti un tel trouble
auparavant, ni connu l’envie d’embrasser une fille,
même Julia, sa meilleure amie
du lycée avec qui un soir où elles avaient un peu
trop bu elle… Pourquoi
fallait-il qu’elle repense à cela
maintenant ? Il n’y avait rien de pire pour faire
remonter à la surface
d’embarrassants souvenirs que cette
évocation…
—
Je cherche la chambre 616.
La
secrétaire sursauta, ramenée à la
cuisante réalité de son errance
passagère qui
l’avait vue dévisager la visiteuse avec une
insistance que d’aucun aurait
considéré comme plus que
déplacée. Mais la femme albinos se contenta de
s’exprimer à nouveau d’une voix souple
et chaude, un mince sourire énigmatique
courant sur ses lèvres. Ses yeux s’exprimaient
toutefois bien davantage,
plongeant dans ceux de l’employée de
l’hôpital, comme pour mieux lui faire
comprendre qu’elle avait saisi le fil de ses
pensées et que cela ne la
dérangeait pas le moins du monde. Mieux, qu’elle
appréciait d’être
considérée
de la sorte, et que c’était même ce
qu’elle recherchait. Qu’on la convoite, de
tous côtés.
—
Chambre 616, bredouilla la secrétaire, piquant du nez vers
son ordinateur, trop
contente de pouvoir trouver refuge à l’abri
derrière sa banque d’accueil
aseptisée et anonyme. Vous voulez voir Kate
McMarnish ?
Le
sourire de l’inconnue s’élargit
sensiblement.
—
Oui, c’est bien elle.
—
Je suis désolée, les visites sont
réservées à la famille proche. Vous
êtes…
—
Mlle Bathory. Je suis une amie d’enfance de sa grande
sœur, j’ai été retenue
à
l’étranger plusieurs mois et je viens seulement
d’apprendre la terrible
nouvelle de son accident. Nous nous sommes malheureusement perdue de
vue ces
dernières années, mais j’aimerais
tellement pouvoir la voir quelques minutes
pour lui apporter mon soutien. J’en ai tellement envie…
Quelque
chose céda, loin dans les tréfonds de la
psyché de la jeune secrétaire. Rien
d’autre ne lui importait plus tout à coup que de
combler les désirs de cette
étrange visiteuse, quoi qu’elle ait pu lui
demander. Elle ânonna encore
quelques mots, la bouche pâteuse, les narines
frémissantes, parvenant
désormais à se concentrer uniquement sur les
relents capiteux qui émanaient de
son interlocutrice et qu’elle n’avait
jusqu’alors pas remarqués. Elle
n’était
pas venue avec un bouquet, alors, d’où pouvait
bien provenir ce parfum
vénéneux, entêtant… La secrétaire
se
mordit la lèvre inférieure en se tortillant sur
son siège en priant de cesser
de se poser de telles questions.
—
Merci, lui répondit la visiteuse, prenant alors sans plus
attendre le chemin
des ascenseurs.
—
Il ne faudra pas rester longtemps ! réussit
malgré tout à l’interpeller la
secrétaire, articulant péniblement sa demande,
d’une voix haletante.
—
Ne vous inquiétez pas, je n’en ai que pour
quelques minutes, la rassura
l’inconnu, d’un sourire carnassier qui aurait
certainement alerté l’employée de
l’hôpital si elle avait levé la
tête à ce moment-là.
Mais
c’était hors de question : elle ne
craignait que trop d’être tentée de
suivre le déhanché suave et aguicheur et de
l’accompagner du regard jusqu’à
l’ascenseur, comme prisonnière de ses pas, ne
souhaitant qu’une chose, qu’elle
fasse volte face et oublie sa visite pour venir la retrouver, elle.
Mais
Lilith n’en avait aucunement l’intention.
Les
portes de l’ascenseur s’ouvrirent. Il n’y
avait personne dans le couloir de ce
sixième étage de l’hôpital
universitaire. Logique : les visites étaient
censées être terminées depuis cinq
minutes pleines. Si elle devait encore
croiser du personnel durant la vingtaine de pas qui la
séparait de la chambre
qu’elle recherchait, eh bien, que dire ? Cela ne
constituait pas le
moindre problème à ses yeux. Mais elle ne se
montrerait pas aussi amène
qu’avec la réceptionniste. Elle n’avait
plus de temps à perdre maintenant.
616.
Voilà, elle était arrivée devant la
porte.
Elle
prit une profonde inspiration, non par appréhension, mais
afin de réfréner son
excitation grandissante qui s’était
déjà avérée communicative,
à dessein, une
poignée de minutes auparavant.
Puis
elle tira sur la chevillette et la bobinette chut…
Archibald
avait pris le conseil d’Apollon Schopenhauer au pied de la
lettre mais c’était
la déception qui l’emportait dans son esprit.
Lilith ne s’était
révélée nulle
part en vue tandis qu’il arpentait les boyaux caverneux de
son repaire perdu au
milieu de l’océan gris et glacé. Il
avait poursuivi sa fugue, sans repasser par
l’Angleterre, sans tenter de contacter Merlin qui
n’avait visiblement pas
retrouvé sa trace de son côté. Le
cherchait-il seulement ? Le jeune homme
nourrissait des doutes profonds à ce sujet. Mais il lui
avait tout de même
dérobé certaines de ses notes avant de
s’enfuir, puis de faire un petit détour
par la ville de Providence et ses bas-fonds oubliés de tous
aujourd’hui, qui
s’était avéré
particulièrement utile. Davantage que les notes de
l’enchanteur,
qui concernaient surtout Archibald lui-même et une certaine
« Forge », qui prenait de plus en
plus d’importance aux yeux de
Merlin. Qu’avait-il l’intention de forger, une
nouvelle arme magique ?
C’était sans intérêt en cet
instant. De toute évidence, Lilith se cachait
chaque jour un peu moins, pour qui savait comment chercher. Et, pour
une fois,
Archibald savait comment. Il n’avait encore jamais ressenti
cet esprit de
chasseur, de pisteur, chez lui, même lorsqu’il
s’était lancé à
l’abordage du
zeppelin de Lord Funkadelistic pour libérer Kate de ses
griffes…
Longtemps,
il s’était demandé en arrivant sur
cette île si tout cela n’était pas
qu’un
piège, si un Caliban n’allait pas lui tomber
dessus à bras raccourcis pour le
ramener pieds et poings liés devant sa reine. Toutefois, le
jeune homme avait
dû se rendre à
l’évidence : il n’y avait pas
de comité d’accueil sur ce
caillou rongé de glace, véritable poste
d’avant-garde d’un autre monde, un monde
ténébreux de jardins fongoïdes et de
villes sans fenêtres. Pourtant, il ne
s’était jamais senti à l’aise
– mais en aurait-il seulement été
capable en
de pareilles circonstances ? -, toujours sur le qui-vive, comme
observé. Au fil
de ses pas incertains, Archibald avait découvert des
inscriptions de plus en
plus fréquentes sur les parois de pierre, des
épigraphes gravés à la hâte,
parfois à peine lisibles, comme abandonnés
derrière soi, telles des bouteilles
à la mer… Qui avaient pu écrire tout
cela ? Des adeptes ? Des
prisonniers ? Avec un bout de métal ? Une
pierre ? De leurs
mains nues, quitte à y perdre ses ongles ?
Sur la
grève se brisent les nuées
en ressac,
Et les
soleils jumeaux sombrent
derrière le lac,
Et les
ombres s’allongent,
Dans Carcosa.
Etrange est
la nuit où de noirs
astres s’élèvent,
Et puis
d’étranges lunes
tournoient comme en un rêve,Mais bien
plus étrange est
Carcosa la
perdue.
Les chansons
que les Hyades lui
entonneront
Où
flottent les guenilles du Roi
en haillons
S’éteindront,
inouïes, dans
L’obscure
Carcosa.
Ma voix qui,
abolie, ô chanson de
mon âme,
Périt
donc étouffée, comme
retenant des larmes
Qui
tarissent et meurent en
Carcosa
l'oubliée.
Chaque
passage, à chaque fois déchiffré avec
davantage
de difficulté, mettait le jeune homme un peu plus mal
à l’aise que l’instant
précédent. Carcosa ? Etait-ce
là le nom que la catin albinos avait choisi
pour cet îlot battu par les vents ? Archibald
était convaincu de l’avoir
déjà entendu auparavant… Mais quand,
où, dans quelles circonstances ?
Peut-être… La bibliothèque de son
père. Son père, Mellington…
Déjà, la fureur
s’emparait de lui à nouveau et il serra les poings
machinalement. Il devait
pourtant se concentrer. Ce n’était pas le moment
de se laisser aller à ses
épanchements immodérés pour les
éclats de colère vains et regrettés
aussitôt.
Réfléchis,
crétin ! se
morigéna-t-il. Cette succession de gravures fit tout
à coup remonter en lui de
nouveaux passages, des passages de nouvelles ou de romans que lui avait
lus son
père lorsqu’il était petit, et que
l’on ne conseillait généralement pas
aux
enfants de huit ans ! Mais Mellington, loin de vouloir
apparemment se
moquer des frayeurs nocturnes de son fils, voire de pratiquer tout
simplement
une véritable torture psychologique à son
égard, avait été
jusqu’à lui faire
apprendre par cœur certains de ces textes, comme pour le
mettre en garde. De
quoi faire naître chez vous quelques petits soucis
d’étanchéité
un peu plus longtemps que la normale et vous donner
envie de dissimuler vos peurs loin, très loin au fond de
vous, pour mieux tout
balayer derrière un masque de jovialité que
l’on enfilait avant d’accomplir les
pires bêtises, des années plus tard encore.
Archibald
préféra fermer les yeux, tandis qu’un
horrible
courant d’air lui chuchotait une comptine malsaine aux
oreilles.
Ce
sorcier, qui
était puissant entre les
magiciens, avait trouvé une pierre nuageuse de la forme d'un
globe et quelque peu
aplatie aux extrémités, dans laquelle il pouvait
contempler bien des visions du
passé terrestre, remontant même jusqu'au
commencement de la Terre, au moment où
Ubbo-Sathla, la source engendrée, gisait, immense,
énorme dans les boues qui
s'évaporaient... Mais de ce qu'il voyait, il n'a
rapporté que peu de choses ;
et l'on prétend qu'il a disparu peu après, on ne
sait de quelle manière ; et
après lui, le cristal nuageux n'a pu être
retrouvé.
Car Ubbo-Sathla
est la source et la fin. Avant la venue de Zhothaqquah ou de
Yok-Zothoth ou de
Kthulhut des étoiles, Ubbo-Sathla demeurait dans les
marécages écumants de la
Terre nouvelle née ; une masse sans tête ni
membres, engendrant les têtards
gris et informes de l'origine et les hideux prototypes de la vie
terrestre...
Et toute la Terre est-il dit devra faire retour, à travers
le grand orbe du
temps, à Ubbo-Sathla.
Le
cœur du jeune homme battait à tout rompre
dans sa poitrine. Désormais, il n’y avait plus le
moindre doute : ses pas
venaient de confirmer ses intuitions. Archibald venait de
déboucher sur un
incroyable théâtre à
l’italienne, comme creusé dans la pierre,
jusqu’au moindre
balcon et autres loges. Cependant, c’était tout
simplement impensable, peu
importe tout ce qu’il avait pu voir au cours de ces cinq
dernières
années ! De toute évidence, il ne
pouvait que s’agir d’une formation
naturelle. Mais cette comparaison lui avait été
inspiré par ce qu’il venait de
découvrir au centre de la
« scène ». Cette
créature…
Ces
Anciens considèrent comme leur maître
Azathoth, le fou informe, et demeurent avec lui dans la caverne noire
qui se
trouve au centre de l'infini.
Car Yog-Sothoth est le
porche par lequel
passeront ceux qui peuplent le vide lorsqu'ils reviendront. Yog-Sothoth
connait
les dédales du temps, car le temps est UN pour
lui.
Lilith…
Mais
comment ? Qu’elles étaient donc ses
véritables intentions ? Alors,
Merlin avait finalement raison ? Lovecraft
n’avait-il donc jamais rien
inventé, mais seulement rapporté la terrifiante
vérité ? Sa vengeance
orchestrée vis-à-vis de sa famille
n’était donc qu’un simple amuse-gueule,
tandis que l’albinos ne rêvait que de
détruire non seulement les contrées
féériques mais la Terre
elle-même ?
Trente
mètres en contrebas,
une sorte de gigantesque ver, gras et blanchâtre,
était replié sur lui-même,
tremblant d’un bout à l’autre de sa
masse informe et annelée. De son balcon
rocheux, Archibald ne distinguait aucun membre, aucun œil,
aucune bouche… ce
qui lui convenait très bien. Rien que la texture
gélatineuse de l’enveloppe de
cette larve géante lui donnait des haut-le-cœur.
Mais de quoi
s’agissait-il ? Archibald n’osait
même pas penser le mot,
tandis qu’un fou rire
nerveux était à deux doigts de balayer sa raison.
Un Grand Ancien, ça ?
Le Ghadamon que Merlin avait
évoqué lors de son bond dans le futur ?
Cherchant un moyen de descendre
tout en évitant de devoir s’approcher
de cette chose, Archibald se rendit alors tout à coup compte
qu’elle n’était
pas seule : plus repoussantes encore que le ver
étaient les créatures
minuscules, en comparaison, qui lui tournaient autour. Grises,
grinçantes,
elles affichaient une allure de champignon doté
d’une énorme paire d'ailes
membraneuses, mais semblaient bien moins cordiales que le gentil Toad,
camarade
de jeu de Super Mario… Elles se
mouvaient
péniblement, se traînant sur le sol
malgré plusieurs paires de pattes, sans
jamais vraiment oser se rapprocher de la créature
géante. Devaient-elles le
surveiller pour l’empêcher de
s’échapper ? La chose ne semblait pas en
état de se déplacer par
elle-même… S’agissait-il de nourriture ? Aucun indice ne le
laissait supposer
concrètement. Le jeune homme avait souvent eu
l’occasion, dans ses moments
fréquents de désœuvrement, de regarder
à la télévision des documentaires sur
les colonies de fourmis ou de termites, mais ces resucées
mi-champignons,
mi-crustacés ne paraissaient pas se comporter comme des
ouvrières envers leur
reine boursouflée…
Une
fois
encore, Archibald avait courbé les épaules,
serré les dents, et pris sur lui.
Il lui avait fallu de longues et angoissantes minutes pour se glisser
jusqu’en
bas, craignant à chaque instant d’être
repéré.
Mais, finalement,
s’échappant de cette scène de tous les
cauchemars pour les
« coulisses », il la
découvrit.
Alice.
La
chambre était plongée dans une douce
pénombre. Les volets étaient fermés,
la
télévision était éteinte,
de même que la lampe de chevet bleue posée
à côté
d’un combiné téléphonique,
lui-même débranché. Tout
d’abord, Lilith demeura
immobile devant la porte, savourant ce moment. La jeune femme
était couchée sur
le côté et lui tournait le dos, le drap
remonté jusqu’au visage. Elle avait dû
faire couper ses cheveux blonds ; aucune mèche ne
s’échappait du bonnet de
nuit qu’elle portait.
— Bonsoir,
susurra-t-elle en faisant un pas en
avant. Je suis désolée, je n’ai pas eu
le temps d’acheter des fleurs avant de
passer…
La malade remua sous ses
couvertures sans mot dire. Même si
le soleil ne s’était pas encore couché,
elle s’était peut-être
déjà endormie,
sous le coup de la fatigue… et du chagrin.
— Grand-mère…
Grand-mère…
C’est vous ? répondit finalement la jeune
femme, hésitante, se retournant
à moitié dans son lit.
Lilith
eut un sourire de louve et parvint à
peine à masquer un petit gloussement
révélateur. Sa grand-mère ?
Certes,
étant donné son âge réel,
elle aurait très
largement pu prétendre être
l’aïeule de la jeune femme… Mais Lilith
n’était-elle pas en vérité
la féminité séductrice
incarnée, parée de ses plus
beaux et dangereux atours ? La jeune Kate devait
être encore en proie à
des crises de délire, ce qui expliquait sans doute que son
hospitalisation se
soit prolongée aussi longtemps. Car, sur le plan
médical, anatomique
aurait-elle même pu préciser, elle ne pouvait
qu’être guérie. Après tout,
Lilith n’avait pas été si
méchante que cela quand elle avait arraché
à l’aide
de ses seules mains crochues le fœtus encore si fragile et
dégoulinant de son
ventre seulement timidement arrondi à
l’époque…
Elle fit un
nouveau
pas en avant.
— Grand
mère… Que vous avez de grandes
oreilles…
Lilith
se raidit. À quoi jouait-elle ? Pouvait-elle
être retombée en enfance pour
mieux se protéger de sa douleur ?
L’esprit humain était si déroutant
parfois, mais toujours si faible… Elle décida
d’entrer dans son jeu. Mais si
elle n’avait pas amenée de fleurs, elle
n’avait pas non plus emportée avec elle
de galettes ou de petit pot de beurre. Tant pis pour
elle.
— C’est
pour mieux t’écouter mon enfant…
—
Grand-mère… Que vous avez de grands
yeux.
— C’est pour mieux te voir
mon enfant.
Le sourire de Lilith
s’élargit encore comme elle
s’approchait encore, pour se tenir maintenant à
quelques centimètres des
barrières froides et métalliques du lit
médicalisé, dévoilant des canines
acérées. Kate se trouvait toujours dans une
position sans doute inconfortable,
le drap remonté par-dessus son nez, les mains tremblantes,
sans oser croiser le
regard de celle qui lui avait infligé tant de souffrances.
L’avait-elle
finalement reconnue à
l’instant ?
—
Grand-mère… Que vous avez de
grandes dents…
Cette fois, Lilith
n’y tint plus. Elle laissa
s’échapper le rire de gorge qu’elle
contenait depuis une longue minute à
présent, la tête renversée en
arrière, sa plantureuse poitrine marmoréenne
soulevée de délicieux
soubresauts.
— C’est pour mieux te
manger mon
enfant.
Archibald manqua se dire que
voir un personnage
aussi tordu que le Fou enchaîné n’avait
rien pour le surprendre, mais cette
vision le bouleversa plus qu’il n’aurait voulu
l’admettre. Il avait
l’impression de revoir Kate à travers elle. Alice,
les bras en croix retenus à
de lourds anneaux qui lui avaient scié les poignets, ne
parvenait plus à rester
debout, et sans doute depuis longtemps. Ses jambes
s’étaient dérobées sous elle
et le jeune homme, toute œillade salace rangée au
placard, ne pouvait que
constater que ses muscles puissants et nerveux avaient
littéralement fondu,
tandis que sa tenue d’Arlequin noir et grenat
était tombée en poussière,
dévoilant ses cuisses striées de traces
d’urine séchée. Nue
jusqu’à la taille,
sa peau portait la trace d’innombrables scarifications,
certaines très récentes
comme l’indiquaient les croûtes suintantes et
rougies, et qui n’avaient pas
épargné sa poitrine menue. Sa chevelure de jais
avait en partie était emportée
par des langues de feu, sans aucun doute.
Tétanisé, Archibald connut
un bref et amer instant de soulagement en se penchant craintivement
vers elle
quand il croisa son regard. La jeune femme excentrique
n’était pas encore
brisée. Une onde noire miroitait dans ses prunelles en
amande.
—
Comme l’on se retrouve, Archibald… Long
time no see…, croassa-t-elle, utilisant une bouche
qui n’avait pas dû
servir à pousser autre chose que des hurlements de douleur
crue ou des cris de
colère étouffée depuis des semaines et
des semaines entières.
Le
jeune homme perdit soudain toute
contenance, la tutoyant
spontanément.
— Si
seulement… Si seulement
j’avais su qu’elle t’avait faite
prisonnière… que tu étais retenue
ici… Cela
fait des mois que je n’ai pas eu de contacts directs avec la
Tour… Il paraît
même que nous sommes toujours
recherchés…
Je…
— Allons, allons, pas la
peine de parler aussi précipitamment, on dirait le lapin
blanc de ma
jeunesse… Au lieu de
toujours parler, tu ferais mieux de…
Ce fut
elle qui
fut contrainte de se taire, secouée par un spasme
incoercible quand Archibald
fit sauter sans ménagement le deuxième anneau de
fer qui la retenait, à l’aide
de l’Épée de la Chimère.
Tout à coup, il se souciait peu de faire du bruit et
d’attirer l’attention.
— Ce n’est pas grave, ne
t’occupe pas de ça.
Archibald
se rendit brusquement compte qu’elle aussi le tutoyait enfin,
elle qui s’était
toujours targuée de l’avoir pris pour
maître après avoir quitté le service du
Souverain des Enfers, quitte à donner bien souvent
l’impression de se moquer de
lui, du moins, à ses yeux. Mais ce
n’était plus le cas en cet instant. Le jeune
homme se surprit à songer qu’Alice lui avait
sincèrement manquée, au-delà des
tragiques circonstances de ces retrouvailles et de la tension brute
née du
moment.
— Alors, tu te
décides ?
Archibald sursauta,
ramené au présent dans ce qu’il avait
de plus concret. Alice s’était
déjà
suspendue à son cou, littéralement. Et elle ne
pouvait espérer faire davantage,
tant ses membres devaient la faire souffrir. Preuve qu’on ne
la craignait plus
en aucune manière, la pièce où elle se
trouvait ne comportait aucune porte,
aucun garde en faction.
Il se décida
à la soulever du sol, tant bien
que mal, avec des gestes beaucoup plus incertains qu’il ne
l’aurait cru, et pas
seulement parce qu’il redoutait à tout instant de
lui faire mal. Pas sûr qu’il
puisse la porter ainsi très longtemps… Il lui
fallait encore retourner à l’air
libre et espérer qu’il puisse rouvrir le passage
qui les conduirait en sécurité
vers les Terres de Féerie, et tant pis si on les
arrêtait sitôt un pied posé
dans la Forêt des Rêves Multicolores. Ce
n’était pas un prix si cher à payer,
d’autant qu’il avait maintenant suffisamment
d’informations sur la catin
albinos pour donner une véritable alerte et convaincre le
Doyen du danger,
soutien d’Apollon Schopenhauer ou pas. Merlin ? Que
le diable l’emporte :
le jeune homme lui avait donné sa chance et
n’avait que trop attendu qu’il se
décide à lui prodiguer un enseignement qui
ressemble, même de loin, à ce qu’il
avait pu faire auprès d’Arthur Pendragon.
S’était-il gaussé de
lui depuis
tout ce temps ? C’était après tout un
personnage trouble, dont la loyauté
semblait avoir été particulièrement
changeante au fil des siècles, le Doyen
justement aurait pu en témoigner ouvertement.
Mais
ce n’était pas le moment
de se lancer dans ce genre de réflexions
tarabiscotées qui lui venaient si
souvent et surtout si facilement.
Au bout de quelques
mètres
seulement, il s’arrêta toutefois. Alice venait de
le pincer, dans le cou,
l’unique geste à sa mesure pour attirer son
attention. Le jeune homme sentit
les poils de sa nuque se
hérisser.
— Archibald, il faut
que je te
dise… Je sens que je vais
m’évanouir… Mais avant… je
dois… Kate… Lilith… Elle
cherche à la retrouver… Elle veut… en
finir avec elle… avec vous…
Ses
paupières se refermèrent lentement et
un filet de sang coula au coin de ses lèvres
crevassées.
—
Oui, pour mieux te manger ton enfant…
— Et celle-là, qui va la
manger ?
Une main diaphane se referma sur la
gorge nue de Lilith,
visant la trachée, lui coupant le souffle, la projetant
contre le mur en face
du lit, sans que jamais la prise en étau ne se
relâche. L’ex-Fou d’Hadès
avait
littéralement bondi hors de ses draps, tel un diable hors de
sa boîte monté sur
ressort. C’était elle qui avait tenu à
le faire, pourtant libérée de sa prison
moins de deux jours auparavant. De toute évidence,
c’était sa seule rage,
absolue et bouleversante, qui la soutenait, dans le moindre de ses
gestes. La
folie était également tapie dans les replis de
son esprit et la guettait, elle
qui avait si souvent failli la faire sienne
auparavant.
Et Lilith,
menton relevé autant avec morgue que par la force des
choses, la toisait de ses
yeux vermillons qui lançaient toutefois de
véritables éclairs.
—
Bravo, tu as réussi à
t’échapper, félicitations !
Mais pourquoi faut-il
que tu sois si bête ! Vouloir me tendre un
piège… Tu tiens à peine debout,
je le vois bien. Je vais te faire avouer où a
été déplacée Kate McMarnish
puis
te battre comme plâtre et te ramener sur
l’île comme la chienne
désobéissante
que tu es. Que quelqu’un comme toi, entre toutes, puisse
encore éprouver un
semblant de loyauté envers un homme… cela me
dépasse… me dégoûte, lui
cracha-t-elle au visage, venimeuse.
Mais Alice ne
cilla pas,
arc-boutée sur ses jambes nues. Lilith leva alors une main,
lentement,
inexorablement, degré par degré, avant de saisir
le poignet de son ancienne
prisonnière, tel un aigle arrachant un petit renard
à sa famille.
—
Tu vas plier maintenant… Que
croyais-tu parvenir à accomplir, petite peste ! Tu
n’as pas pu me résister
bien longtemps la première fois, et ce n’est pas
ainsi que tu y parviendras…
—
Elle, je ne sais pas, mais moi oui !
Lilith
tourna brusquement la
tête tandis qu’Alice était
tombée à genoux, son visage un masque de douleur
chiffonné. Malgré ses réflexes hors du
commun des mortels, elle ne vit pas
arriver le coup de poing que lui asséna soudain Archibald
Bellérophon en plein
sur la tempe droite et s’effondra lourdement sur le carrelage
froid.
Alice
saisit la main qu’Archibald lui tendait et, prenant le jeune
homme de court, se
blottit dans ses bras, comme si, pour la première fois, elle
donnait libre
cours à sa peur et à ses véritables
sentiments sous-jacents. Archibald ne put
que la serrer timidement contre lui, tout en contemplant
l’albinos inconsciente
qui gisait à terre. Impossible de savoir si le coup
l’avait allongée pour le
compte ou pour une poignée de secondes seulement. Mais le
piège tendu avait
fonctionné avec une sinistre perfection.
Assez
de Féerie, de la Tour,
du Doyen, de Merlin, de ce monde-ci, de sa famille, de son
héritage, et de Kate
et du poids de la culpabilité qui ne cessait de
s’amplifier à son égard. Assez
de tout cela.
Archibald allait en finir à
sa manière, et il savait
qu’Alice ne s’opposerait à rien et le
suivrait jusqu’au bout. Tout était
déjà
prêt. Le jeune homme connaissait le trajet qu’ils
emprunteraient pour quitter
discrètement l’établissement
hospitalier, avait trouvé un moyen de locomotion
peu regardant quant à la destination, et surtout, pris soin
d’emporter avec
lui, cordes, torches, et pieu.
Peu importait depuis
combien de temps
Lilith hantait la Terre ou son double féerique :
Archibald Bellérophon
s’était juré qu’elle ne
survivrait pas à cette nuit.
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