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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 15/05/2009

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Où les choses s’accélèrent de part et d’autre comme Archibald décide de les bousculer…

Chapitre 11 > Chapitre 12 [PDF]

ous les élèves de l’école d’escrime de la petite ville du comté de Hajdú-Bihar restaient cois devant le duel qui se livrait sous leurs yeux exorbités. Et pourtant, c’était peu de dire qu’ils avaient l’habitude d’être les spectateurs privilégiés d’affrontements aussi spectaculaires que d’une grande richesse technique, en tant qu’héritiers d’une ligne d’escrimeurs réputée parmi les plus doués de toute la Hongrie.
C’était d’ailleurs exactement la raison pour laquelle la délégation officielle chinoise avait choisi de s’installer ici, dans le cadre d’un stage intensif d’une durée de trois semaines. De quoi voir ses athlètes junior affronter de rudes et roublards hongrois afin, évidemment, de prendre ce qu’il y avait de meilleur en eux, avant de repartir dans l’Empire du Milieu en attendant les prochains championnats du monde.
Même si les escrimeurs des deux camps se respectaient et observaient les convenances élémentaires avec le plus grand sérieux, on ne pouvait nier que l’ambiance n’était pas pour autant au beau fixe, car tout le monde savait que cette délégation étrangère n’aurait jamais été acceptée ici si elle n’avait pas eu tant d’argent à sa disposition.
Le fait que les victoires s’accumulent de leur côté pesait également dans la balance de la vexation. C’était à se demander si ces jeunes garçons avaient réellement besoin de venir s’aguerrir ici au contact de l’escrime à l’européenne, ou si tout cela n’était pas qu’une vaste – mais coûteuse - plaisanterie pour mieux leur démontrer qui étaient désormais les nouveaux maîtres de la discipline, nonobstant les efforts d’une ancienne génération décadente.
Les plus jeunes, tout particulièrement entre 14 et 17 ans, le prenaient vraiment très mal, d’autant plus qu’eux étaient exclus de tout affrontement, quand bien même la majorité de l’effectif de la délégation chinoise n’était finalement guère plus jeune que leur actuel représentant en piste. Mais le duel auquel ils assistaient valait bien tout ce qu’ils avaient dû endurer les dents serrées jusque là.
Li Xio Ming, le plus grand espoir chinois à l’épée, se retrouvait mené 11 touches à… 1. Et encore, c’était justement lui qui avait marqué la première, comme si son adversaire l’avait laissé faire pour juger de son niveau et l’appréhender en conséquence par la suite. Quelques secondes semblaient lui avoir suffi à le cerner, et le duel s’était depuis changé en véritable punition, correction, humiliation, et sans aucun doute toute une ribambelle d’autres termes du même acabit.
Le masque de l’impassible et arrogant chinois était tombé. Tout comme les gouttes de sueur à ses pieds. Son visage déformé par l’effort et la colère était d’ailleurs tellement rouge que, pour un peu, c’était à croire que ladite sueur allait se changer en vapeur sitôt jaillie de ses pores.
Pourtant, s’il fallait bien lui reconnaître un mérite, c’était celui de ne pas vouloir abandonner, ni même d’avoir récolté d’avertissement sous le coup de cette irritation grandissante. Tout à coup, il se rua sur son adversaire, sans même songer à se protéger, ce qui rendait son attaque d’autant plus dangereuse, quitte à sacrifier purement et simplement sa garde. Mais, après tout, il n’en était plus là et n’avait plus rien à perdre. La défaite 15-1 était désormais en vue depuis longtemps, et tant qu’à faire, autant donner son maximum, même si le résultat final demeurait identique.
Telle était la mentalité du jeune compétiteur chinois, qui bénéficiait de plus depuis quelques années des conseils des meilleurs spécialistes français de la discipline, débauchés à grand frais.
Les Jeux Olympiques n’avaient toutefois pas été aussi brillants qu’escomptés, alors, il s’agissait de vraiment rentabiliser de tels investissements lors de la prochaine édition, à Londres.
Mais ce ne serait pas le cas avec cette touche : Xio Ming attaqua finalement en sixte, retint son geste au dernier moment, tenta une feinte de dégagement, et opta à nouveau pour le sixte, qui vit sa lame jaillir comme une langue vipérine en direction de son adversaire, ce qui avait au moins eu le mérite de pousser celui-ci sur le reculoir, en bout de piste.
Cependant, il ne marqua pas le point pour autant. D’un simple mouvement de bassin et d’une unique torsion de la cheville, son adversaire se déporta sur sa gauche, évita le fil de la lame, et abattit le tranchant de la sienne au creux de son bras droit. Pas de débauche de mouvements. Pas d’assaut particulièrement relevé ou aussi fulgurant qu’une pluie d’éclairs lors d’un orage d’été. Seulement une précision infernale et un détachement qui, lui, au contraire, aurait pu être qualifié d’angélique.
De nouveaux murmures montèrent dans l’assistance. L’enthousiasme commençait à s’imposer face à la simple incrédulité. Toutefois, les questions sans réponse étaient autrement plus nombreuses : quid de cet adversaire mystérieux ? Pour dominer de la tête et des épaules, son niveau était de toute évidence à la hauteur des qualifiés olympiques de n’importe quelle nation majeure de l’escrime. Mais impossible de vérifier s’il s’agissait d’une personne extérieure au club ou pas : si le chinois arborait l’un de ces nouveaux casques dotés d’une visière en plexiglas, ce n’était pas son cas et il avait fait son entrée dans la salle avec une visière de mailles baissée sur son visage, sans prononcer le moindre mot. De même, au cours du combat, c’était à peine si l’on avait pu sentir sa respiration s’accélérer. Il ne s’était retourné vers aucun maître d’arme ou spectateur depuis le début du duel, n’avait pas poussé le moindre ahanement qui aurait pu trahir un accent ou une intonation de voix particulière.
Il s’était contenté de traverser les assauts les uns après les autres, en silence. Et surtout, en vainqueur. S’il y avait eu encore le moindre doute, y compris parmi les représentants les plus acharnés de la délégation chinoise, il venait de s’effondrer lors de cette dernière passe d’armes. Le nouvel assaut n’avait pas encore débuté, mais il était évident aux yeux de tous que Li avait désormais complètement baissé les bras, littéralement. La flamme du combattant s’était éteinte dans son regard et au fond de son cœur. Ses gestes étaient toujours précis, sa prise ferme, ses pieds correctement positionnés, mais le tout formait un ensemble aux rouages grippés par un grain de sable insaisissable. Il n’était plus qu’un pantin encore debout mais tout aussi inoffensif que s’il avait été réduit en morceaux et jeté au feu comme simple pile de petit bois.
— En garde ! Prêts ? commença l’arbitre.
Allait-il abandonner ? Ce n’était apparemment pas une option souhaitable ni même possible d’après les visages fermés affichés par les entraineurs chinois. Nul doute que cela risquait de lui valoir des ennuis. Voir plus : on pouvait même imaginer que sa participation aux prochains championnats, qu’ils soient internationaux ou même simplement intérieurs, fût compromise par cette attitude, quand bien même tous ceux présents dans le gymnase, sans exception, n’avaient d’autre choix que d’admettre la supériorité écrasante de son adversaire masqué. Après le calme et la détermination, c’était maintenant au tour du courage et de la logique de lui faire défaut. Quelques-uns parmi ses camarades commencèrent même à détourner le regard, gêné à l’idée de croiser le sien, comme si ses craintes allaient tout à coup passer de ses yeux aux leurs et les contaminer à leur tour, à travers le plexiglas.
L’incertitude était un poison et aucun d’entre eux n’avaient l’intention de se laisser ronger par le doute. Li était livide, soudain hagard et ses lèvres tremblantes déjà en train d’ébaucher un semblant de formulation d’abandon malgré la pression qui pesait sur ses épaules, quand une arrivée impromptue lui évita l’opprobre qui semblait pourtant finalement si douce par rapport à l’humiliation de la correction infligée sans détour depuis de longues minutes. En effet, tout le monde était tellement absorbé par ce duel à l’épée que personne n’avait prêté attention à l’entrée d’un nouvel épéiste, de toute évidence une jeune femme si l’on voulait bien tenir compte de ses formes, mais une escrimeuse visiblement bien décidée à combattre sans plus attendre, puisqu’elle venait de bondir sur la piste, après s’être faufilée entre les deux groupes de spectateurs sans que personne ne songe à l’arrêter. Qui aurait pu deviner ce qu’elle s’apprêtait à faire ?
Doublement interloqué désormais, le chinois se retourna une fois de plus vers son staff, qui, cette fois, partageait totalement son incompréhension devant ce changement imprévu. Mais la jeune femme était d’ores et déjà elle-même en position, le repoussant d’un geste et l’enjoignant fermement de redescendre, comme pour lui faire comprendre qu’il avait eu sa chance et l’avait laissé passer. Nul doute qu’elle devait afficher une confiance en elle hors norme, si tout cela n’était pas qu’une simple plaisanterie. Après tout, quand bien même fut-elle douée, ce n’était qu’une femme, et elle ne pouvait rivaliser en puissance et endurance avec un homme. Son adversaire accepterait-il d’ailleurs ce duel imposé ? Peut-être préférerait-il en terminer avec son rival chinois, qui n’avait de rival que le nom !
Mais il se mettait déjà en garde lui aussi. Désormais, les murmures réprobateurs étaient partagés par les deux camps. Une femme qui osait affronter un homme, et un homme qui acceptait ce défi en dépit des convenances ! Comment pouvait-on tolérer cela ? Cette fois, il n’y avait plus guère de doute envisageable, ni l’un ni l’autre ne devait appartenir à l’école de la petite ville. Qu’on intervienne, qu’on les somme de descendre et de disparaître ! Voilà qui aurait contenté les uns comme les autres, chinois ou hongrois, gênés et inquiets d’avoir contrarié leurs hôtes, qui leur garantissaient en principe de quoi faire tourner l’établissement pendant près d’un an... s’ils ne décidaient pas d’interrompre brusquement leur séjour. Toutefois, les choses ne sont pas toujours aussi prévisibles ou évidentes à mettre en œuvre.
Avec une souplesse peu commune, la jeune escrimeuse bondit sur son adversaire, qui une nouvelle fois se retrouva sur le reculoir, sans sembler pour autant s’en inquiéter. Les spectateurs oublièrent tout à coup leurs réticences, leurs réflexes de pratiquants prenant le dessus, les poussant presque malgré eux à observer et détailler la moindre passe. Pourtant, passé un instant de surprise, chinois comme hongrois ne s’attendaient pas à un grand suspense. Imperturbable, il allait parer, parer, et encore parer, avant de contrer par le biais d’une attaque imparable, plus ou moins rapidement. Peut-être allait-il faire durer un peu l’échange, par galanterie. Celui-ci durait d’ailleurs depuis plus de vingt secondes, ce qui laissait croire à cette possibilité, car Li Xio Ming, de son côté, aurait déjà perdu le point depuis quatre à cinq secondes. S’il était toujours aussi mystérieux, on pouvait néanmoins cerner vaguement quelques traits de sa personnalité. Quand la jeune femme marqua la touche, ce fut l’assistance qui se dévoila un peu plus encore, se récriant en poussant les hauts cris. Comment ! Lui qui semblait si fort, si serein, venait de s’incliner sous la pression d’une frêle escrimeuse ! Ce ne pouvait être qu’un imprévu, un faux pas comme il en arrivait parfois, lorsque l’on était en piste depuis plus d’une heure, et ce quel que soit son niveau médian. Ou bien alors une nouvelle marque de galanterie de sa part, ou plus probablement une froide estimation du niveau de la jeune femme, exactement de la même façon que face au représentant de la délégation chinoise un peu plus tôt.
Oui, en fin de compte, il n’y avait guère de doute. Dès que l’arbitre se serait décidé à prolonger le duel, il allait lui donner la leçon. Un petit groupe de jeunes filles pénétra dans la salle à ce moment-là, détournant l’attention des spectateurs mâles une poignée de secondes. Les hongrois reconnurent l’ensemble de la promotion 1985, la seule en stage en cette période de l’année. En conséquence… la jeune femme actuellement en piste représentait elle aussi un mystère de par son identité ! Elle ne semblait toutefois pas cultiver le même sens du secret que son adversaire…
— S’il te plaît, pas de ça avec moi ! lança-t-elle tout à coup, d’une voix douce et limpide, dans un anglais à l’accent quelque peu vieillot. Je mérite mieux que ce genre de passe-droit !
Ce faisant, comme pour donner plus de poids à ses paroles, elle ôta sa visière, dévoilant une longue chevelure noire ramenée en un chignon, une peau pâle à l’opalescence savamment entretenue, des yeux verts et perçants qui ne pouvaient que rehausser l’éclat de son teint de porcelaine, et des traits de caractère, affichant des pommettes marquées et un nez aquilin. Bien que d’apparence frêle, presque fragile, avec ce visage à l’image de son corps gracile, l’étrange demi-sourire qui flottait sur ses lèvres minces trahissait sa force intérieure et une vitalité qui avait de quoi surprendre de prime abord, mais guère plus d’une poignée de secondes une fois qu’on avait eu l’occasion de la voir se mouvoir ou bien prendre la parole avec une fermeté indéniable.
Son adversaire n’en profita pas pour l’imiter, se contentant de hocher la tête en signe d’assentiment, tandis qu’elle remettait son casque en place. Sans échanger le moindre mot, sans un regard à l’égard de l’arbitre et du signal à donner, les deux tireurs se jetèrent l’un sur l’autre, choisissant cette fois la confrontation frontale, pied à pied, en avançant, sans plus qu’il ne soit question de reculer ou au contraire de se livrer à un assaut désordonné, voire désespéré.
Et l’homme masqué perdit une nouvelle fois l’engagement, impuissant à réussir une prise de fer, quelle que soit l’option choisie : opposition, liement, croisé, enveloppement. Puis une troisième touche lui échappa, cette fois après un échange encore plus bref. Quels que soient les angles choisis, la jeune femme finissait par percer sa garde, ce que le chinois était demeuré incapable de faire, lui, passée la première touche. Et pourtant, son adversaire avait indéniablement haussé son niveau de jeu, et qu’il n’était en tous les cas plus du tout question de manœuvre d’un genre ou un autre. Il ferraillait aussi durement que possible, avec à chaque fois pour but de remporter la touche mais sans avoir une seule fois réussi au bout de six échanges musclés. La vitesse atteinte par leurs passes d’arme était telle que plus d’un parmi les spectateurs, pourtant riches en œil avisé, en avait perdu le fil, tandis que les lames mouchetées s’entrechoquaient au point de créer des étincelles bleutés qui disparaissaient aussi vite qu’elles étaient apparues, au point que leur fugace existence puisse paraître chimérique. Fleurs de nuits mouchetées, ces étincelles mouraient avant la fin d’un battement de cœur, et pourtant, elles étaient tout de même plus visibles que les lames elles-mêmes, qui vibraient à une vitesse telle qu’on ne les distinguait parfois même plus. Mais les Chinois interprétaient cela comme l’affrontement de la guêpe et du scorpion, la guêpe étant bien entendu la virevoltante jeune femme à la vrombissante lame. Cependant, dans un camp comme dans l’autre, les spectateurs s’étaient finalement rapprochés, oubliant leurs divergences, et commençant à échanger leurs premières impressions au sujet du surprenant duel en cours. L’homme masqué avait repris quelques couleurs, puisqu’il n’était plus mené que 7 à 4. Mais il lui avait fallu pour cela déployer des trésors d’inventivité et de combativité, pour un résultat qui le voyait au final se faire déborder plus souvent qu’à son tour.
Un nouvel arrivant passa les portes du gymnase, mais personne ne se retourna cette fois. Provenant aussi bien des hongrois que des chinois, des cris d’encouragement commençaient même à monter dans les rangs de l’assistance, comme si l’attrait du duel était finalement plus fort que tout, y compris leurs divers ressentiments, inavoués ou pas. Ce n’était pas le cas du nouveau venu, qui avait également pratiqué l’escrime dans ces jeunes années. Observant lui aussi la scène avec un sourire pincé, le souvenir d’un autre duel, mené dans un cadre nettement moins classique, lui revint alors en mémoire. Il ne s’en était pas si mal sorti alors, et tout seul… Mais il était porté par une certaine innocence à cette époque, voire un large soupçon d’inconscience, deux sentiments qui s’étaient émoussés depuis longtemps. Le jeune homme aux cheveux en bataille poussa un profond soupir, tout en gardant les mains dans les poches. Lui n’avait aucun doute sur l’identité des deux tireurs en piste sous les feux des projecteurs. Et Archibald Bellérophon espérait encore que Merlin le croit parti très loin de là…

Cela faisait deux mois maintenant que le jeune homme arpentait les rues de Glastonbury, sans comprendre le pourquoi du comment de leur présence ici. Si Merlin s’était montré très clair avant d’arriver sur place, il était depuis devenu totalement sibyllin, en actes comme en paroles. Installé dans un petit hôtel dans la rue principale et commerçante de la ville du Sommerset, le vieux mage, comme nostalgique, passait ses journées le nez dans de vieux grimoires et ses nuits à arpenter la campagne, interdisant formellement à Archibald de l’accompagner. Le jeune homme n’avait pas à s’en plaindre sur ce point :, il n’avait aucune envie d’être contraint de se balader et, qui plus est, de risquer de passer pour un pervers, guettant les têtes blondes ou tout autre chose lui permettant d’assouvir de sinistres fantasmes…
Merlin poursuivait en fait une chimère : il cherchait le chemin menant à Avalon. Mais Glastonbury avait beaucoup changé depuis l’époque où la cité était entourée d’eau. C’était du moins ce qu’il prétendait, même si le jeune homme avait davantage l’impression de le voir s’être lancé en quête d’une danse parfaite sur le step de Wii Fit. Après plus de cent cinquante tentatives, il n’y était toujours pas parvenu, ce qui avait de quoi faire douter le jeune homme sur ses capacités intrinsèques sur un plan nettement moins trivial.
Et pourquoi fallait-il toujours qu’il bloque à 666 points ?

Archibald avait réussi l’exploit de se faire inviter au restaurant par Apollon Schopenhauer, même s’il ne devait cette invitation qu’à l’insistance toute en retenue de Cendrillon, qui avait dû mettre en balance tout le vert d’un regard lourd de sens pour se faire entendre…
— Je ne me soucie plus de l’Atlantide depuis longtemps, lui confia Apollon à mi-voix, après avoir renvoyé le sommelier à ses études. Tu devrais le savoir… Et, de toute manière, je n’ai plus aucun pouvoir magique. Tout cela ne dépend plus de moi.
— J’ai l’impression que tu ne te rends pas compte de ce que cela représente pour moi d’être venu jusqu’ici – en Hongrie pour commencer, en Hongrie ! – et tout ça pour m’adresser à toi. On ne peut pourtant pas dire que nous soyons les meilleurs amis du monde. Il n’y qu’à voir ton manque de réaction à propos de Kate… Tu ne me feras pas croire que tu n’étais pas au courant. Je sais bien de toute façon que ce n’était pas le cas, ajouta-t-il avec un regard pour le moins appuyé envers Cendrillon.
Tout cela a eu lieu ici, pas en Terres de Féerie ! Ne me dites pas que vous ne l’avez pas senti, même en vivant reclus !
— Et quand bien même ?
— Quand bien même ? Mais on ne peut plus laisser les choses se dégrader ! J’ai fait mon mea culpa, je ne peux pas tout faire tout seul. Il faut trouver une solution. À chaque jour qui passe, Lilith en profite pour avancer davantage ses pions. Cela fait des semaines que Merlin n’a rien tenté de concret contre elle ! D’ailleurs, a-il jamais voulu se décider à la prendre en chasse, je me le demande, grommela Archibald. Je m’étais dit que pour une fois, tous les deux…
Apollon Schopenhauer pliait stoïquement sa serviette, sans lever les yeux de cette occupation qui semblait retenir totalement son attention.
— Que pourrais-je te dire d’autre ? finit-il par répondre en soupirant. Je n’ai plus rien contre toi ou tant d’autres mais j’ai l’impression d’avoir traversé toute cette période de ma vie comme un rêve… ou plutôt un cauchemar, corrigea-t-il avec un infime coup d’œil à l’adresse de Cendrillon. Depuis que j’en suis sorti, depuis que je ne suis plus prisonnier de mon sort, depuis que je vis ici, dans ce monde, dans le pays de mes ancêtres…
Pour un peu, Archibald aurait compris ses sentiments. Mais il lui était impossible de les accepter en l’état ! De toute évidence, Cendrillon, qui s’était peu à peu raidie, craignait une véritable explosion de colère de la part de leur invité. Un esclandre en plein restaurant n’était pas quelque chose qui aurait pu foncièrement la gêner. Mais elle redoutait en réalité la réaction de son époux si jamais Archibald se laissait aller à un tel éclat. Non pas qu’ils en viennent tous les deux aux mains. Mais si Apollon Schopenhauer avait renoncé à la magie, qui savait ce que sa langue acérée pourrait bien répliquer ? Elle n’avait rien perdu de son tranchant, même s’il avait su au fil des ans s’adoucir et garder ses commentaires acerbes pour lui. Dans tous les cas, elle-même n’en avait jamais souffert.
Toutefois, Archibald Bellérophon semblait dans un tel état de détresse… Le moindre mot pourrait le faire basculer complètement. Et la magie paraissait l’imprégner de si près ! La jeune femme n’avait pas ressenti cela depuis longtemps et elle avait presque attrapé la migraine au cours du repas, qu’Archibald tout comme elle n’avait pratiquement pas touché. S’agissait-il de l’influence ou des résultats de l’entraînement que lui imposait ce Merlin ? Pour quelqu’un qui n’était pas né en Terres de Féerie, les traces de magie auraient dû s’estomper autour de lui en quelques jours, voire en quelques heures. Mais il n’en était rien. En avait-il lui-même conscience ? Apollon s’en était-il rendu compte de son côté ? Parfois, lorsqu’elle s’y attendait le moins, la jeune femme avait l’impression qu’il ressentait encore les vestiges de son ancien pouvoir au plus profond de lui-même. Parfois, tard le soir, avant de la rejoindre, il s’attardait et s’abîmait dans la contemplation de l’astre lunaire. Parfois, il souriait sans mot dire devant un brin de laurier. Parfois, lui mentait-il ?
La jeune femme sursauta légèrement, comme la table avait elle-même était parcourue d’un frisson à peine perceptible. Sans un mot de plus, Archibald Bellérophon venait de leur tourner le dos.
— Merlin m’a raconté beaucoup de choses, tu sais, murmura-t-il dans un souffle. Beaucoup de choses… Selon lui, tu auras beau vouloir choisir l’isolement, tu vas souffrir. Cette Lilith connaît ton point faible, comme d’autres avant elle. Je suis désolé d’être aussi brutal, mais c’est la vérité Cendrillon, et je ne peux me résoudre à ne pas vous prévenir. Profitez bien des quelques années qu’il vous reste si c’est là ton dernier mot. Car, l’un comme l’autre, vous ne serez bientôt plus là… Mais cela vaut peut-être mieux que d’être témoin de ce que j’ai vu…
Il s’éloigna, tête basse, vaincu.
— Tu connais L’Art de la Guerre ?
Ce fut Apollon Schopenhauer qui interpella Archibald, en plein restaurant, sans se soucier des réactions outrées des autres convives attablés devant un festin qui s’avérait plus léger à mesure que l’addition grimpait.
— Le film avec Wesley Snipes ? lui répondit le jeune homme, sans même se retourner et de toute évidence amèrement goguenard.
— Non, évidemment.
— Pas vraiment dans ce cas, je l’admets.
— Très bien, je vais faire simple alors : voici un conseil qui peut s’appliquer dans bien des domaines, y compris ce football que tu apprécies tant, ou le Sfénix bien sûr : la meilleure défense, c’est l’attaque.
Apollon ne s’était pas levé de son siège ni n’avait levé les yeux de son assiette. Mais il devina malgré tout le merci muet prononcé par Archibald en quittant pour de bon la salle.


— Bonjour Madame.
La secrétaire leva à peine les yeux de son écran plat. Comme d’habitude, jour après jour, elle était débordée et n’avait que quelques secondes à consacrer à chaque personne venant se renseigner auprès d’elle, inlassablement. Les questions étaient tellement semblables de l’une à l’autre que, pour un peu, on aurait pu la remplacer par un automate. Et cela arriverait peut-être l’un de ces jours, avec les réductions d’effectifs toujours plus drastiques au fil des ans. Elle en aurait presque souri : quatre ans à peine qu’elle avait été engagée par la direction, et elle réagissait déjà comme la plus acharnée et désabusée des infirmières syndiquées !
— S’il vous plaît…
Quelque chose dans le ton de son interlocutrice retint cette fois son attention, la harponnant totalement. Elle releva la tête, le cou raidi, oubliant de continuer à taper sur son clavier, ses gestes presque devenus ceux d’un automate.
Devant elle, se tenait une femme dont la pâleur aurait pu faire croire qu’elle n’était autre qu’une patiente et sans doute destinée au plus vite au service des urgences. Mais elle ne donnait en rien l’impression d’être souffrante ou en détresse. Au contraire. Elle dissimulait derrière une voilette de crêpe blanche un regard aux pupilles sensiblement plus grandes que la normale, et, surtout, de la couleur d’un rubis mûr. Si la préposée à l’accueil avait tout d’abord cru entendre un véritable ordre lui étant adressé dans le « s’il vous plaît », prononcé sur un ton plus qu’impérieux, le fin sourire qui ourlait les lèvres pleines et vermeilles démentait pourtant toute agressivité de sa part.
— Je suis là pour une visite. Pourriez-vous m’indiquer le numéro de chambre de la personne que je suis venue voir ? lui annonça-t-elle d’une voix feutrée adoucie d’une pointe d’accent étranger, difficile à saisir… Peut-être le Moyen-Orient ? L’Europe de l’Est ? La Russie ?
La secrétaire se surprit à rougir, presque aussi gênée que si elle avait réfléchi à voix haute, car au lieu de répondre, elle était restée près d’une minute à contempler son étonnante interlocutrice, bouche ouverte, sans la renseigner. Il lui vint à l’esprit qu’elle n’avait probablement jamais vu de femme aussi belle que cette inconnue. Si elle avait jeté sur ses épaules une pèlerine, le reste de sa tenue semblait nettement plus moderne et surtout aurait pu apparaître comme extravagante portée par tout autre personne qu’elle. On l’aurait crue échappée d’un défilé de haute couture, avec cette robe aux froufrous multicolores et ces plumes de paon qui dépassaient de derrière ses épaules nues et joliment musclées, tandis qu’elle avait ôté sa pèlerine pour la nouer autour de son cou à la manière d’un foulard. Ce qui ne dissimulait en rien son vertigineux décolleté, découvrant là aussi une peau opaline et satinée.
Le regard de la secrétaire glissa malgré elle jusqu’à sa taille, généreuse mais ferme, puis fut entraîné dans les rapides de ses courbes déliées, jusqu’à ses pieds aux ongles vernis glissés dans des ghillies ouvertes qui laissaient donc apparaître ses délicats orteils. Difficile de ne pas imaginer le corps voluptueux qui devait se cacher sous ce mélange de tissu qui semblait n’attendre qu’une caresse fébrile pour tomber à ses pieds. Si la jeune femme avait rougi, elle se sentait maintenant cramoisie, littéralement assaillie de bouffées de chaleur, qui l’empreignaient jusqu’à la racine des cheveux. Comment de telles pensées pouvaient-elles lui venir à l’esprit ? Elle n’avait pourtant jamais ressenti un tel trouble auparavant, ni connu l’envie d’embrasser une fille, même Julia, sa meilleure amie du lycée avec qui un soir où elles avaient un peu trop bu elle… Pourquoi fallait-il qu’elle repense à cela maintenant ? Il n’y avait rien de pire pour faire remonter à la surface d’embarrassants souvenirs que cette évocation…
— Je cherche la chambre 616.
La secrétaire sursauta, ramenée à la cuisante réalité de son errance passagère qui l’avait vue dévisager la visiteuse avec une insistance que d’aucun aurait considéré comme plus que déplacée. Mais la femme albinos se contenta de s’exprimer à nouveau d’une voix souple et chaude, un mince sourire énigmatique courant sur ses lèvres. Ses yeux s’exprimaient toutefois bien davantage, plongeant dans ceux de l’employée de l’hôpital, comme pour mieux lui faire comprendre qu’elle avait saisi le fil de ses pensées et que cela ne la dérangeait pas le moins du monde. Mieux, qu’elle appréciait d’être considérée de la sorte, et que c’était même ce qu’elle recherchait. Qu’on la convoite, de tous côtés.
— Chambre 616, bredouilla la secrétaire, piquant du nez vers son ordinateur, trop contente de pouvoir trouver refuge à l’abri derrière sa banque d’accueil aseptisée et anonyme. Vous voulez voir Kate McMarnish ?
Le sourire de l’inconnue s’élargit sensiblement.
— Oui, c’est bien elle.
— Je suis désolée, les visites sont réservées à la famille proche. Vous êtes…
— Mlle Bathory. Je suis une amie d’enfance de sa grande sœur, j’ai été retenue à l’étranger plusieurs mois et je viens seulement d’apprendre la terrible nouvelle de son accident. Nous nous sommes malheureusement perdue de vue ces dernières années, mais j’aimerais tellement pouvoir la voir quelques minutes pour lui apporter mon soutien. J’en ai tellement envieQuelque chose céda, loin dans les tréfonds de la psyché de la jeune secrétaire. Rien d’autre ne lui importait plus tout à coup que de combler les désirs de cette étrange visiteuse, quoi qu’elle ait pu lui demander. Elle ânonna encore quelques mots, la bouche pâteuse, les narines frémissantes, parvenant désormais à se concentrer uniquement sur les relents capiteux qui émanaient de son interlocutrice et qu’elle n’avait jusqu’alors pas remarqués. Elle n’était pas venue avec un bouquet, alors, d’où pouvait bien provenir ce parfum vénéneux, entêtant…  La secrétaire se mordit la lèvre inférieure en se tortillant sur son siège en priant de cesser de se poser de telles questions.
— Merci, lui répondit la visiteuse, prenant alors sans plus attendre le chemin des ascenseurs.
— Il ne faudra pas rester longtemps ! réussit malgré tout à l’interpeller la secrétaire, articulant péniblement sa demande, d’une voix haletante.
— Ne vous inquiétez pas, je n’en ai que pour quelques minutes, la rassura l’inconnu, d’un sourire carnassier qui aurait certainement alerté l’employée de l’hôpital si elle avait levé la tête à ce moment-là.
Mais c’était hors de question : elle ne craignait que trop d’être tentée de suivre le déhanché suave et aguicheur et de l’accompagner du regard jusqu’à l’ascenseur, comme prisonnière de ses pas, ne souhaitant qu’une chose, qu’elle fasse volte face et oublie sa visite pour venir la retrouver, elle.
Mais Lilith n’en avait aucunement l’intention. 

Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent. Il n’y avait personne dans le couloir de ce sixième étage de l’hôpital universitaire. Logique : les visites étaient censées être terminées depuis cinq minutes pleines. Si elle devait encore croiser du personnel durant la vingtaine de pas qui la séparait de la chambre qu’elle recherchait, eh bien, que dire ? Cela ne constituait pas le moindre problème à ses yeux. Mais elle ne se montrerait pas aussi amène qu’avec la réceptionniste. Elle n’avait plus de temps à perdre maintenant.
616. Voilà, elle était arrivée devant la porte.
Elle prit une profonde inspiration, non par appréhension, mais afin de réfréner son excitation grandissante qui s’était déjà avérée communicative, à dessein, une poignée de minutes auparavant.
Puis elle tira sur la chevillette et la bobinette chut…

Archibald avait pris le conseil d’Apollon Schopenhauer au pied de la lettre mais c’était la déception qui l’emportait dans son esprit. Lilith ne s’était révélée nulle part en vue tandis qu’il arpentait les boyaux caverneux de son repaire perdu au milieu de l’océan gris et glacé. Il avait poursuivi sa fugue, sans repasser par l’Angleterre, sans tenter de contacter Merlin qui n’avait visiblement pas retrouvé sa trace de son côté. Le cherchait-il seulement ? Le jeune homme nourrissait des doutes profonds à ce sujet. Mais il lui avait tout de même dérobé certaines de ses notes avant de s’enfuir, puis de faire un petit détour par la ville de Providence et ses bas-fonds oubliés de tous aujourd’hui, qui s’était avéré particulièrement utile. Davantage que les notes de l’enchanteur, qui concernaient surtout Archibald lui-même et une certaine « Forge », qui prenait de plus en plus d’importance aux yeux de Merlin. Qu’avait-il l’intention de forger, une nouvelle arme magique ? C’était sans intérêt en cet instant. De toute évidence, Lilith se cachait chaque jour un peu moins, pour qui savait comment chercher. Et, pour une fois, Archibald savait comment. Il n’avait encore jamais ressenti cet esprit de chasseur, de pisteur, chez lui, même lorsqu’il s’était lancé à l’abordage du zeppelin de Lord Funkadelistic pour libérer Kate de ses griffes…
Longtemps, il s’était demandé en arrivant sur cette île si tout cela n’était pas qu’un piège, si un Caliban n’allait pas lui tomber dessus à bras raccourcis pour le ramener pieds et poings liés devant sa reine. Toutefois, le jeune homme avait dû se rendre à l’évidence : il n’y avait pas de comité d’accueil sur ce caillou rongé de glace, véritable poste d’avant-garde d’un autre monde, un monde ténébreux de jardins fongoïdes et de villes sans fenêtres. Pourtant, il ne s’était jamais senti à l’aise – mais en aurait-il seulement été capable en de pareilles circonstances ? -, toujours sur le qui-vive, comme observé. Au fil de ses pas incertains, Archibald avait découvert des inscriptions de plus en plus fréquentes sur les parois de pierre, des épigraphes gravés à la hâte, parfois à peine lisibles, comme abandonnés derrière soi, telles des bouteilles à la mer… Qui avaient pu écrire tout cela ? Des adeptes ? Des prisonniers ? Avec un bout de métal ? Une pierre ? De leurs mains nues, quitte à y perdre ses ongles ?

Sur la grève se brisent les nuées en ressac,
Et les soleils jumeaux sombrent derrière le lac,
Et les ombres s’allongent,

Dans Carcosa.

Etrange est la nuit où de noirs astres s’élèvent,
Et puis d’étranges lunes tournoient comme en un rêve,Mais bien plus étrange est

Carcosa la perdue.

Les chansons que les Hyades lui entonneront
Où flottent les guenilles du Roi en haillons
S’éteindront, inouïes, dans

L’obscure Carcosa.

Ma voix qui, abolie, ô chanson de mon âme,
Périt donc étouffée, comme retenant des larmes
Qui tarissent et meurent en

Carcosa l'oubliée.

Chaque passage, à chaque fois déchiffré avec davantage de difficulté, mettait le jeune homme un peu plus mal à l’aise que l’instant précédent. Carcosa ? Etait-ce là le nom que la catin albinos avait choisi pour cet îlot battu par les vents ? Archibald était convaincu de l’avoir déjà entendu auparavant… Mais quand, où, dans quelles circonstances ? Peut-être… La bibliothèque de son père. Son père, Mellington… Déjà, la fureur s’emparait de lui à nouveau et il serra les poings machinalement. Il devait pourtant se concentrer. Ce n’était pas le moment de se laisser aller à ses épanchements immodérés pour les éclats de colère vains et regrettés aussitôt.
Réfléchis, crétin ! se morigéna-t-il. Cette succession de gravures fit tout à coup remonter en lui de nouveaux passages, des passages de nouvelles ou de romans que lui avait lus son père lorsqu’il était petit, et que l’on ne conseillait généralement pas aux enfants de huit ans ! Mais Mellington, loin de vouloir apparemment se moquer des frayeurs nocturnes de son fils, voire de pratiquer tout simplement une véritable torture psychologique à son égard, avait été jusqu’à lui faire apprendre par cœur certains de ces textes, comme pour le mettre en garde. De quoi faire naître chez vous quelques petits soucis d’étanchéité un peu plus longtemps que la normale et vous donner envie de dissimuler vos peurs loin, très loin au fond de vous, pour mieux tout balayer derrière un masque de jovialité que l’on enfilait avant d’accomplir les pires bêtises, des années plus tard encore.
Archibald préféra fermer les yeux, tandis qu’un horrible courant d’air lui chuchotait une comptine malsaine aux oreilles.
Ce sorcier, qui était puissant entre les magiciens, avait trouvé une pierre nuageuse de la forme d'un globe et quelque peu aplatie aux extrémités, dans laquelle il pouvait contempler bien des visions du passé terrestre, remontant même jusqu'au commencement de la Terre, au moment où Ubbo-Sathla, la source engendrée, gisait, immense, énorme dans les boues qui s'évaporaient... Mais de ce qu'il voyait, il n'a rapporté que peu de choses ; et l'on prétend qu'il a disparu peu après, on ne sait de quelle manière ; et après lui, le cristal nuageux n'a pu être retrouvé.
Car Ubbo-Sathla est la source et la fin. Avant la venue de Zhothaqquah ou de Yok-Zothoth ou de Kthulhut des étoiles, Ubbo-Sathla demeurait dans les marécages écumants de la Terre nouvelle née ; une masse sans tête ni membres, engendrant les têtards gris et informes de l'origine et les hideux prototypes de la vie terrestre... Et toute la Terre est-il dit devra faire retour, à travers le grand orbe du temps, à Ubbo-Sathla.
Le cœur du jeune homme battait à tout rompre dans sa poitrine. Désormais, il n’y avait plus le moindre doute : ses pas venaient de confirmer ses intuitions. Archibald venait de déboucher sur un incroyable théâtre à l’italienne, comme creusé dans la pierre, jusqu’au moindre balcon et autres loges. Cependant, c’était tout simplement impensable, peu importe tout ce qu’il avait pu voir au cours de ces cinq dernières années ! De toute évidence, il ne pouvait que s’agir d’une formation naturelle. Mais cette comparaison lui avait été inspiré par ce qu’il venait de découvrir au centre de la « scène ». Cette créature…
Ces Anciens considèrent comme leur maître Azathoth, le fou informe, et demeurent avec lui dans la caverne noire qui se trouve au centre de l'infini.
Car Yog-Sothoth est le porche par lequel passeront ceux qui peuplent le vide lorsqu'ils reviendront. Yog-Sothoth connait les dédales du temps, car le temps est UN pour lui.
Lilith…
Mais comment ? Qu’elles étaient donc ses véritables intentions ? Alors, Merlin avait finalement raison ? Lovecraft n’avait-il donc jamais rien inventé, mais seulement rapporté la terrifiante vérité ? Sa vengeance orchestrée vis-à-vis de sa famille n’était donc qu’un simple amuse-gueule, tandis que l’albinos ne rêvait que de détruire non seulement les contrées féériques mais la Terre elle-même ?
Trente mètres en contrebas, une sorte de gigantesque ver, gras et blanchâtre, était replié sur lui-même, tremblant d’un bout à l’autre de sa masse informe et annelée. De son balcon rocheux, Archibald ne distinguait aucun membre, aucun œil, aucune bouche… ce qui lui convenait très bien. Rien que la texture gélatineuse de l’enveloppe de cette larve géante lui donnait des haut-le-cœur. Mais de quoi s’agissait-il ? Archibald n’osait même pas penser le mot, tandis qu’un fou rire nerveux était à deux doigts de balayer sa raison.
Un Grand Ancien, ça ? Le Ghadamon que Merlin avait évoqué lors de son bond dans le futur ? Cherchant un moyen de descendre tout en évitant de devoir s’approcher de cette chose, Archibald se rendit alors tout à coup compte qu’elle n’était pas seule : plus repoussantes encore que le ver étaient les créatures minuscules, en comparaison, qui lui tournaient autour. Grises, grinçantes, elles affichaient une allure de champignon doté d’une énorme paire d'ailes membraneuses, mais semblaient bien moins cordiales que le gentil Toad, camarade de jeu de Super Mario… Elles se mouvaient péniblement, se traînant sur le sol malgré plusieurs paires de pattes, sans jamais vraiment oser se rapprocher de la créature géante. Devaient-elles le surveiller pour l’empêcher de s’échapper ? La chose ne semblait pas en état de se déplacer par elle-même… S’agissait-il de nourriture ? Aucun indice ne le laissait supposer concrètement. Le jeune homme avait souvent eu l’occasion, dans ses moments fréquents de désœuvrement, de regarder à la télévision des documentaires sur les colonies de fourmis ou de termites, mais ces resucées mi-champignons, mi-crustacés ne paraissaient pas se comporter comme des ouvrières envers leur reine boursouflée…
Une fois encore, Archibald avait courbé les épaules, serré les dents, et pris sur lui. Il lui avait fallu de longues et angoissantes minutes pour se glisser jusqu’en bas, craignant à chaque instant d’être repéré.
Mais, finalement, s’échappant de cette scène de tous les cauchemars pour les « coulisses », il la découvrit.
Alice. 

La chambre était plongée dans une douce pénombre. Les volets étaient fermés, la télévision était éteinte, de même que la lampe de chevet bleue posée à côté d’un combiné téléphonique, lui-même débranché. Tout d’abord, Lilith demeura immobile devant la porte, savourant ce moment. La jeune femme était couchée sur le côté et lui tournait le dos, le drap remonté jusqu’au visage. Elle avait dû faire couper ses cheveux blonds ; aucune mèche ne s’échappait du bonnet de nuit qu’elle portait.
— Bonsoir, susurra-t-elle en faisant un pas en avant. Je suis désolée, je n’ai pas eu le temps d’acheter des fleurs avant de passer…
La malade remua sous ses couvertures sans mot dire. Même si le soleil ne s’était pas encore couché, elle s’était peut-être déjà endormie, sous le coup de la fatigue… et du chagrin.
— Grand-mère… Grand-mère… C’est vous ? répondit finalement la jeune femme, hésitante, se retournant à moitié dans son lit.
Lilith eut un sourire de louve et parvint à peine à masquer un petit gloussement révélateur. Sa grand-mère ? Certes, étant donné son âge réel, elle aurait très largement pu prétendre être l’aïeule de la jeune femme… Mais Lilith n’était-elle pas en vérité la féminité séductrice incarnée, parée de ses plus beaux et dangereux atours ? La jeune Kate devait être encore en proie à des crises de délire, ce qui expliquait sans doute que son hospitalisation se soit prolongée aussi longtemps. Car, sur le plan médical, anatomique aurait-elle même pu préciser, elle ne pouvait qu’être guérie. Après tout, Lilith n’avait pas été si méchante que cela quand elle avait arraché à l’aide de ses seules mains crochues le fœtus encore si fragile et dégoulinant de son ventre seulement timidement arrondi à l’époque…
Elle fit un nouveau pas en avant.
— Grand mère… Que vous avez de grandes oreilles…
Lilith se raidit. À quoi jouait-elle ? Pouvait-elle être retombée en enfance pour mieux se protéger de sa douleur ? L’esprit humain était si déroutant parfois, mais toujours si faible… Elle décida d’entrer dans son jeu. Mais si elle n’avait pas amenée de fleurs, elle n’avait pas non plus emportée avec elle de galettes ou de petit pot de beurre. Tant pis pour elle.
— C’est pour mieux t’écouter mon enfant…   
— Grand-mère… Que vous avez de grands yeux.
— C’est pour mieux te voir mon enfant.
Le sourire de Lilith s’élargit encore comme elle s’approchait encore, pour se tenir maintenant à quelques centimètres des barrières froides et métalliques du lit médicalisé, dévoilant des canines acérées. Kate se trouvait toujours dans une position sans doute inconfortable, le drap remonté par-dessus son nez, les mains tremblantes, sans oser croiser le regard de celle qui lui avait infligé tant de souffrances. L’avait-elle finalement reconnue à l’instant ?
— Grand-mère… Que vous avez de grandes dents…
Cette fois, Lilith n’y tint plus. Elle laissa s’échapper le rire de gorge qu’elle contenait depuis une longue minute à présent, la tête renversée en arrière, sa plantureuse poitrine marmoréenne soulevée de délicieux soubresauts.
— C’est pour mieux te manger mon enfant.

Archibald manqua se dire que voir un personnage aussi tordu que le Fou enchaîné n’avait rien pour le surprendre, mais cette vision le bouleversa plus qu’il n’aurait voulu l’admettre. Il avait l’impression de revoir Kate à travers elle. Alice, les bras en croix retenus à de lourds anneaux qui lui avaient scié les poignets, ne parvenait plus à rester debout, et sans doute depuis longtemps. Ses jambes s’étaient dérobées sous elle et le jeune homme, toute œillade salace rangée au placard, ne pouvait que constater que ses muscles puissants et nerveux avaient littéralement fondu, tandis que sa tenue d’Arlequin noir et grenat était tombée en poussière, dévoilant ses cuisses striées de traces d’urine séchée. Nue jusqu’à la taille, sa peau portait la trace d’innombrables scarifications, certaines très récentes comme l’indiquaient les croûtes suintantes et rougies, et qui n’avaient pas épargné sa poitrine menue. Sa chevelure de jais avait en partie était emportée par des langues de feu, sans aucun doute.
Tétanisé, Archibald connut un bref et amer instant de soulagement en se penchant craintivement vers elle quand il croisa son regard. La jeune femme excentrique n’était pas encore brisée. Une onde noire miroitait dans ses prunelles en amande.
— Comme l’on se retrouve, Archibald… Long time no see…, croassa-t-elle, utilisant une bouche qui n’avait pas dû servir à pousser autre chose que des hurlements de douleur crue ou des cris de colère étouffée depuis des semaines et des semaines entières.
Le jeune homme perdit soudain toute contenance, la tutoyant spontanément.
— Si seulement… Si seulement j’avais su qu’elle t’avait faite prisonnière… que tu étais retenue ici… Cela fait des mois que je n’ai pas eu de contacts directs avec la Tour… Il paraît même que nous sommes toujours recherchés… Je…
— Allons, allons, pas la peine de parler aussi précipitamment, on dirait le lapin blanc de ma jeunesse… Au lieu de toujours parler, tu ferais mieux de…
Ce fut elle qui fut contrainte de se taire, secouée par un spasme incoercible quand Archibald fit sauter sans ménagement le deuxième anneau de fer qui la retenait, à l’aide de l’Épée de la Chimère. Tout à coup, il se souciait peu de faire du bruit et d’attirer l’attention.
— Ce n’est pas grave, ne t’occupe pas de ça.
Archibald se rendit brusquement compte qu’elle aussi le tutoyait enfin, elle qui s’était toujours targuée de l’avoir pris pour maître après avoir quitté le service du Souverain des Enfers, quitte à donner bien souvent l’impression de se moquer de lui, du moins, à ses yeux. Mais ce n’était plus le cas en cet instant. Le jeune homme se surprit à songer qu’Alice lui avait sincèrement manquée, au-delà des tragiques circonstances de ces retrouvailles et de la tension brute née du moment.
— Alors, tu te décides ?
Archibald sursauta, ramené au présent dans ce qu’il avait de plus concret. Alice s’était déjà suspendue à son cou, littéralement. Et elle ne pouvait espérer faire davantage, tant ses membres devaient la faire souffrir. Preuve qu’on ne la craignait plus en aucune manière, la pièce où elle se trouvait ne comportait aucune porte, aucun garde en faction.
Il se décida à la soulever du sol, tant bien que mal, avec des gestes beaucoup plus incertains qu’il ne l’aurait cru, et pas seulement parce qu’il redoutait à tout instant de lui faire mal. Pas sûr qu’il puisse la porter ainsi très longtemps… Il lui fallait encore retourner à l’air libre et espérer qu’il puisse rouvrir le passage qui les conduirait en sécurité vers les Terres de Féerie, et tant pis si on les arrêtait sitôt un pied posé dans la Forêt des Rêves Multicolores. Ce n’était pas un prix si cher à payer, d’autant qu’il avait maintenant suffisamment d’informations sur la catin albinos pour donner une véritable alerte et convaincre le Doyen du danger, soutien d’Apollon Schopenhauer ou pas. Merlin ? Que le diable l’emporte : le jeune homme lui avait donné sa chance et n’avait que trop attendu qu’il se décide à lui prodiguer un enseignement qui ressemble, même de loin, à ce qu’il avait pu faire auprès d’Arthur Pendragon. S’était-il gaussé de lui depuis tout ce temps ? C’était après tout un personnage trouble, dont la loyauté semblait avoir été particulièrement changeante au fil des siècles, le Doyen justement aurait pu en témoigner ouvertement.
Mais ce n’était pas le moment de se lancer dans ce genre de réflexions tarabiscotées qui lui venaient si souvent et surtout si facilement.
Au bout de quelques mètres seulement, il s’arrêta toutefois. Alice venait de le pincer, dans le cou, l’unique geste à sa mesure pour attirer son attention. Le jeune homme sentit les poils de sa nuque se hérisser.
— Archibald, il faut que je te dise… Je sens que je vais m’évanouir… Mais avant… je dois… Kate… Lilith… Elle cherche à la retrouver… Elle veut… en finir avec elle… avec vous…
Ses paupières se refermèrent lentement et un filet de sang coula au coin de ses lèvres crevassées.

— Oui, pour mieux te manger ton enfant…
— Et celle-là, qui va la manger ?
Une main diaphane se referma sur la gorge nue de Lilith, visant la trachée, lui coupant le souffle, la projetant contre le mur en face du lit, sans que jamais la prise en étau ne se relâche. L’ex-Fou d’Hadès avait littéralement bondi hors de ses draps, tel un diable hors de sa boîte monté sur ressort. C’était elle qui avait tenu à le faire, pourtant libérée de sa prison moins de deux jours auparavant. De toute évidence, c’était sa seule rage, absolue et bouleversante, qui la soutenait, dans le moindre de ses gestes. La folie était également tapie dans les replis de son esprit et la guettait, elle qui avait si souvent failli la faire sienne auparavant.
Et Lilith, menton relevé autant avec morgue que par la force des choses, la toisait de ses yeux vermillons qui lançaient toutefois de véritables éclairs.
— Bravo, tu as réussi à t’échapper, félicitations ! Mais pourquoi faut-il que tu sois si bête ! Vouloir me tendre un piège… Tu tiens à peine debout, je le vois bien. Je vais te faire avouer où a été déplacée Kate McMarnish puis te battre comme plâtre et te ramener sur l’île comme la chienne désobéissante que tu es. Que quelqu’un comme toi, entre toutes, puisse encore éprouver un semblant de loyauté envers un homme… cela me dépasse… me dégoûte, lui cracha-t-elle au visage, venimeuse.
Mais Alice ne cilla pas, arc-boutée sur ses jambes nues. Lilith leva alors une main, lentement, inexorablement, degré par degré, avant de saisir le poignet de son ancienne prisonnière, tel un aigle arrachant un petit renard à sa famille.
— Tu vas plier maintenant… Que croyais-tu parvenir à accomplir, petite peste ! Tu n’as pas pu me résister bien longtemps la première fois, et ce n’est pas ainsi que tu y parviendras…
— Elle, je ne sais pas, mais moi oui !
Lilith tourna brusquement la tête tandis qu’Alice était tombée à genoux, son visage un masque de douleur chiffonné. Malgré ses réflexes hors du commun des mortels, elle ne vit pas arriver le coup de poing que lui asséna soudain Archibald Bellérophon en plein sur la tempe droite et s’effondra lourdement sur le carrelage froid.
Alice saisit la main qu’Archibald lui tendait et, prenant le jeune homme de court, se blottit dans ses bras, comme si, pour la première fois, elle donnait libre cours à sa peur et à ses véritables sentiments sous-jacents. Archibald ne put que la serrer timidement contre lui, tout en contemplant l’albinos inconsciente qui gisait à terre. Impossible de savoir si le coup l’avait allongée pour le compte ou pour une poignée de secondes seulement. Mais le piège tendu avait fonctionné avec une sinistre perfection.
Assez de Féerie, de la Tour, du Doyen, de Merlin, de ce monde-ci, de sa famille, de son héritage, et de Kate et du poids de la culpabilité qui ne cessait de s’amplifier à son égard. Assez de tout cela.
Archibald allait en finir à sa manière, et il savait qu’Alice ne s’opposerait à rien et le suivrait jusqu’au bout. Tout était déjà prêt. Le jeune homme connaissait le trajet qu’ils emprunteraient pour quitter discrètement l’établissement hospitalier, avait trouvé un moyen de locomotion peu regardant quant à la destination, et surtout, pris soin d’emporter avec lui, cordes, torches, et pieu.
Peu importait depuis combien de temps Lilith hantait la Terre ou son double féerique : Archibald Bellérophon s’était juré qu’elle ne survivrait pas à cette nuit.

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