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des
dizaines de lieues de la Bagdad des légendes,
dans un
oued à sec, perchée au sommet d'un erg
déchiqueté et balayé par un vent
safran,
la tente de velours gris d'Aladdin avait été
dressée grâce aux bons soins
magiques de son Djinn, Levis, bien obligé
d'exécuter ses ordres, y compris les
plus farfelus, quand ce n'était pas encore plus grave...
A
l'intérieur, rien n'avait été
laissé au hasard, et la tempête qui se levait dans
le désert ne se sentait
absolument pas : pas le moindre sifflement, pas la moindre ondulation
de
toile...
Arquant le
sourcil, Levis vit
pour la première fois son maître servir
lui-même le thé à son
invitée,
rivalisant d'adresse pour le faire couler en levant le bras aussi haut
que
possible, dans le verre décoré d'or le plus petit
qui soit. Quelqu'un aussi
imbu de sa personne devait s'exercer au moins une heure par jour
à remplir des
tasses en aveugle, seul face à son miroir, alors qu'il
passait sa vie à se
faire servir...
Mais Aladdin
ne risquait pas
d'avoir remarqué sa surprise, puisqu'il avait
donné l'ordre à son serviteur
enchanté de disparaître et demeurer hors de vue,
tout en ne perdant pas une
miette de la rencontre. Levis avait également pour mission
de s'assurer
discrètement de la protection de son maître.
Une
magicienne
de son niveau ne pouvait toutefois qu'avoir découvert la
présence des sorts qui
soutenaient la tente, du sol à la perche centrale,
véritable armature magique,
et se faire dès lors une idée de la nature
craintive de son interlocuteur...
Mais,
conscient ou pas, Aladdin
n'en avait cure.
—
Alors, vous vouliez me
rencontrer..., commença-t-il, en saisissant nonchalamment
une datte, qu'il goba
sans artifice.
—
Qui ne voudrait pas faire la
connaissance du célèbre Aladdin, le plus grand
conseiller de votre Calife...
Aladdin ne
put que hocher la
tête, incapable de répliquer du tac au tac face
à cette voix, peut-être plus
envoûtante encore que le seul physique de son interlocutrice,
assise élégamment
sur une montagne de coussins. Si Aladdin avait voulu se placer
au-dessus
d'elle, c'était raté : à deux coussins
d'épaisseur contre cinq, elle était
encore plus grande que lui et le dominait de ses yeux couleur de rubis
chaud.
—
J'ai entendu dire que votre
Calife se prépare à lancer une grande campagne,
comme les Mille et Une Nuits
n'en ont encore jamais connue...
—
C'est exact..., finit-il par
dire. Mais je ne crois pas être censé aborder un
sujet aussi délicat avec une
inconnue... et une femme qui plus est.
—
Ah oui ? Alors, pourquoi avoir
accepté de me recevoir ?
—
Eh bien, pour observer les
règles de la bienséance. Et par
curiosité, je me dois de vous le confesser,
précisa Aladdin, qui, loin de se laisser emporter par ses
émotions, recouvrait
en fait d'après lui son sang-froid et affirmait son emprise
sur la
conversation.
—
J'imagine que je devrais me
sentir flattée, lui rétorqua-t-elle sur le
même ton. Mais je ne suis pas l'une
de vos épouses ou bien la princesse en détresse
d'un califat voisin. Oui, j'ai
demandé à vous rencontrer, mais je n'ai pas de
temps à perdre, et vous non
plus, sans aucun doute...
—
Bien... Je constate de fait
l'exactitude de vos dires, parvint-il cette fois à
répliquer sans silence
marqué. Et j'ai accepté de vous recevoir, sans
condition particulière, si ce
n'est de lieu.
—
Et sans prévenir votre Calife
ou bien encore Sindbad de vos intentions, ajouta-t-elle avec un sourire
découvrant ses canines, d'une blancheur de lait.
—
Il se trouve que je ne crois
pas avoir quoi que ce soit de décisif à pouvoir
leur révéler.
—
Mais de là à mentir ! fit-elle,
le regard couvant de braises gourmandes. Je sais que vous avez
affirmé vous
absenter pour la journée afin de vous occuper de vos
chevaux. Plusieurs juments
de votre haras doivent mettre bas...
—
Et cela est vérité. Il n'y a là
nul mensonge. J'espère même la naissance de
plusieurs champions.
—
Oui, les fils de Sheïtan... le
démon.
Le nom de la
monture favorite
d'Aladdin parut la faire sourire à nouveau
au-delà de la simple anecdote. Elle
savait à quel point son propriétaire pouvait se
montrer fier et retors, mais
rarement idiot. Si l'on devait se rendre compte de son absence aussi
bien au
palais que dans ses écuries personnelles, il lui serait
très facile
d'improviser quelque prétexte.
Le nom de
Lilith n'était connu
que de quelques rares personnes, parmi les plus fidèles
conseillers du Calife.
Mais Aladdin savait que ce qui se cachait derrière ce nom
ancien n'était pas
une priorité pour son souverain, pas encore.
Lui-même n'aurait jamais soupçonné
que cet esprit malin prenne contact avec lui, lui proposant une
rencontre selon
les conditions qu'il voudrait bien accepter, sans avancer de but
précis.
Aladdin
aurait dû immédiatement
prévenir le Calife. On aurait très bien pu
considérer cela comme une
déclaration de guerre, tenter de piéger Lilith,
démone d'entre toutes les
démones... Cependant, Schahriar n'était-il pas
déjà des plus occupés ?
N'avait-il pas déjà l'esprit encombré
de tant de préoccupations différentes ?
Aladdin ne pouvait-il pas lui éviter un souci
supplémentaire en se chargeant
d'un premier contact pour évaluer celle qui se dissimulait
derrière tant de
malheurs ?
—
Je suppose que vous auriez la
tête tranchée, si notre rencontre venait
à s'ébruiter.
—
Probablement, dut-il concéder,
comme si elle avait lu dans ses pensées et tenait
à lui faire avouer qu'il se
savait pertinemment en train de tromper la confiance de son souverain.
Le
Calife est un homme éclairé, mais il
n'apprécie guère ne pas être tenu au
courant de tout ce qui se passe sur ses terres. Quand bien
même sont-ce ses
subordonnés qui produisent les richesses dont Bagdad jouit.
—
À croire que votre cité
traverse un été perpétuel..., fit
Lilith, portant sa tasse à ses lèvres, et
soufflant délicatement dessus, effleurant le rebord, la
fumée ornant le
vermillon de sa bouche pulpeuse d'un reflet humide. Vous pouvez
être fiers de
votre Bagdad. C'est sans aucun doute la ville la plus importante et la
plus
raffinée de toutes les Terres de Féerie. Quel
dommage que son double dans le
monde des Communs comme vous dîtes n'ait pas su perdurer de
la même manière.
- Je ne me
soucie pas d'autrui,
répliqua Aladdin, avec une franchise qui fit sourire
l'austère Levis. Et
j'attends toujours que vous abordiez le but de cette rencontre, tout
aussi
secrète pour vous que pour moi, j'en suis certain. Je prends
de gros risques
pour vous recevoir, sans même savoir si je peux
espérer en retirer quelque
chose de positif.
- Il me faut
garder à l'esprit que
chaque phrase que j'ai ou que je vais prononcer pourrait être
utilisée contre
moi. Quoi que vous puissiez dire, votre Calife entendra
peut-être chacun de mes
mots.
- Qui sait ?
J'espère, au-delà de
ma tête, ne pas réaliser que j'ai finalement perdu
une journée entière en
acceptant votre offre.
Lilith
glissa de quelques degrés
sur sa droite, posant sa tête sur une main, dans une posture
savamment étudiée,
la nappe de coussins autour d'elle tremblant à peine.
Aladdin
passa la main dans ses
cheveux blonds comme le sable, tenté instinctivement de
porter la main à sa
ceinture, et au poignard à lame recourbée qui y
pendait. Mais il ne lui fallait
pas perdre patience. Levis était là, quelque
part, près de lui, l'un des Djinns
les plus puissants de la Création, inusable. Pour un
démon femelle, Lilith
était sans aucun doute forte, toutefois, sous cette tente,
Aladdin abattait ses
cartes sur son terrain.
—
Alors, venons-en au fait : les
ambitions de votre Calife s'accordent visiblement mal avec les miennes.
Je n'ai
que faire d'un despote éclairé qui voudrait
porter son Djihad aux quatre coins
des Terres de Féerie. Et pourtant, ironie du sort, je me
cache derrière
certaines des catastrophes ou évènements en tous
genres qui vont lui servir de
prétextes aux yeux du monde, et qu'il a peut-être
déjà évoqués avec vous,
dans
son petit cercle de fidèles. Si vous en faîtes
vraiment partie, bien entendu...
Aladdin
tiqua, de façon presque
imperceptible.
—
Ce n'est pas toujours le cas,
reconnut-il.
—
J'en avais bien l'impression,
acquiesça-t-elle avec un doux sourire, comme pour faire
passer la douleur de
l'aveu et l'encourager dans cette voie. Votre souverain a sans doute
ses
raisons, mais peut-être craint-il votre esprit et votre
habileté à nuls autres
pareils... Lorsque je suis revenu pour la première fois dans
le désert, je
m'attendais à vous découvrir régnant
de Bagdad à Babylone...
—
Et vous allez me dire que c'est
encore possible, je vois juste ? coupa aussitôt Aladdin, d'un
ton railleur
d'une étonnante dureté, que Lilith comme Levis
sentie tournée avant tout contre
lui-même. Ne perdez pas votre temps, dans ce cas. J'ai bien
conscience de mes
mérites, et je n'ai pas un goût
prononcé pour le respect de l'autorité, mais je
ne compte pas trahir les miens.
—
Les vôtres, vraiment ? Soit.
Personne n'apprécie les traîtres, et surtout pas
moi, croyez-en mon
expérience... Il n'empêche que vous avez
répondu présent. Vous vous êtes
déplacé, vous n'avez pas
ébruité ma prise de contact, vous avez fait le
choix
de m'écouter. Il doit bien y avoir une raison à
tout cela. Une raison qui n'a
rien à voir avec votre loyauté toute relative ou
vos principes personnels. Une
motivation, une intention secrète... Un désir.
—
Vous reprendrez bien un peu de
thé ?
—
Deux doigts, pas plus, merci.
Question et
réponse de pure
forme, de simple politesse. Le regard ténébreux
de Lilith ne lâchait plus
Aladdin, guettant une réponse, une explication, un nouvel
aveu. Que
voulait-bien savoir ? Si le jeune homme avait souhaité la
séduire, en songeant
et en préparant leur rendez-vous mystère, perdu
au coeur du désert des Mille et
Une Nuits ? Aladdin ne savait même pas à qui il
aurait affaire. Une vieille
sorcière, un démon sans âge ni
apparence ? Levis n'avait pas su le renseigner à
ce sujet.
Il aimait
plaire, c'était une
certitude. On disait même ici ou là que son harem
surpassait en beauté celui du
Calife en personne. D'autres que lui auraient pu en concevoir moult
reproches
et représailles, mais Schahriar ne s'en souciait
guère, au point que certains
bruits circulaient à son sujet... Des bruits
qu’Aladdin se souvint avoir
contribué à propager plus souvent
qu’à son tour, sur le compte de la boutade...
Dernièrement, son souverain, qui n'accueillait dans son
harem que des jeunes
femmes s'étant portées volontaires, avait
même créé une école en son
sein, un
établissement censé former de
véritables représentantes de son État,
au même
titre que les hommes. Encore une folie !
Il n'y avait
qu'à regarder Lilith
plus d'un battement de cœur, immédiatement
accéléré par sa contemplation
dévote... Si son visage était visible, et quelle
face incarnant la perfection,
sculptée par des Dieux d'un autre temps, elle avait pour le
reste opté pour la
sobriété et le respect des convenances, telles
qu’Aladdin était censé
l'entendre d'une femme qu'il recevait seule sous sa tente. En dehors de
ses
pieds là aussi d'un incarnat opalescent
délicatement ciselé jusqu'à la pointe
de ses ongles et chaussés de sandales aux
lanières de cuir incrustées de
pierreries semi-précieuses, raffinées mais sans
préciosité, pas un seul
centimètre carré de peau n'était
décelable, alors que la température tombait
déjà à l'extérieur de la
tente.
Le spectacle
n'en était que plus
insoutenable encore pour Aladdin. Il aurait voulu franchir les quelques
pas, la
largeur d'un tapis, qui les séparaient tous les deux, la
renverser et la
plaquer au sol, lui arracher ses longueurs de tissu couleur de nuit qui soulignaient d'autant
plus la perfection
intolérable de ses formes amples et
vénéneuses.
Il avait songé à
« généreuses »,
mais ce n'était
pas la bonne description, une parcelle de conscience encore active sur
la
question le lui chuchotait, de plus en plus faiblement.
Dérouler
ou déchirer ce qui
ressemblait davantage à un sari, empoigner sa poitrine qu'il
devinait lourde et
ferme, s'arc-bouter sur elle comme lorsqu'il chevauchait à
cru une pouliche
encore sauvage, respirer ce parfum de musc fort et suave qu'elle
dégageait et
qui emplissait déjà sa tente...
Comment
osait-elle se présenter
ainsi devant lui, de toute évidence souillée et
affichant cette fleur blessée
et ses mystères humides, à deviner à
l’ombre de son regard, alors qu’elle
écartait de temps à autre les cuisses ? Bien
entendu, de façon tout sauf
ostentatoire, afin qu’il ne puisse lui adresser de remarque
directe et
fatalement grossière, sous peine de paraître au
mieux impoli et au pire
incapable de contrôler ses yeux et ses pulsions.
Elle
n'attendait peut-être que
cela, qu'un homme du désert lui montre de quelle
manière elle méritait d'être
traitée pour de bon, après s'être
frottée à tous ces êtres mous et sans
poigne
qui peuplaient les autres contrées de Féerie, et
qui croyaient savoir mieux que
tous les autres comment se comporter avec les femmes,
ceux-là mêmes qui
parlaient pourtant de « sexe
faible ».
Oui, Lilith
n'attendait de toute
évidence que cela... pour dominer définitivement
leurs échanges, lui souffla
Levis. Sitôt entrée sous la tente d'Aladdin, ce
démon aux yeux sans âge mais au
corps de jeune femme albinos que seul le fantasme pouvait
créer avait commencé
à tisser sa toile de stupre. Levis avait vu les fils se
tisser un à un, se
rejoindre, se croiser, courir en parallèle d'un bout
à l'autre de leur abri, et
toujours revenir au cœur de son pouvoir véritable,
cette animalité primale de
survie de l'espèce, qui poussait tout ceux qui la croisaient
à céder d'une
façon ou d'une autre à ce qui était
encore bien au-delà d'une simple pulsion
bestiale à assouvir impérieusement.
Les
mystères du corps et de la
psyché humaine étaient parfois bien
étranges, se disait Djinn, pourtant habitué
de longue date à bien des coupes différentes dans
ce domaine... Mais Lilith
n'était pas une simple humaine. Elle avait poussé
ses talents et sa maîtrise
déjà hors normes aux frontières de la
magie. Avant d'apprendre elle-même à
contrôler cet art dans ses versions les plus
démoniaques, auprès des pires
engeances que les dimensions du monde aient connues, que cela soit sur
Terre,
en Féerie, ou bien dans les profondeurs infernales et
nauséabondes de
l'Abysse...
Aladdin
n'avait aucune conscience
de la réalité de l'être qui se trouvait
en face de lui et il était impossible
de le prévenir sans se faire surprendre. Sous la tente ou en
dehors, Levis
lui-même, tout Djinn qu'il fut, n'était absolument
pas de taille. Une par une,
Lilith avait fait sauter ses barrières et autres
écrans protecteurs sans même
qu'il s'en rende compte de prime abord, et Aladdin encore moins.
—
Peu importe, en fin de compte,
n'êtes-vous pas d'accord ? reprit-il, d'une voix badine.
J'attends toujours de
savoir concrètement ce que vous vouliez me dire,
à défaut de me proposer un
accord concret, sur une éventuelle collaboration.
—
Une collaboration ? Mais vous
voilà bien audacieux tout à coup ! Je vous
croyais fidèle à votre camp.
—
Et en quoi ne le serais-je pas
? Pour l'instant, je ne crois pas que vous ayez nui aux
intérêts de mon
souverain. Peut-être pourrions-nous d'ailleurs tous y gagner
à vous avoir de
notre côté...
—
Les Mille et Une Nuits en
héraut de Lilith ? Voilà qui ne manquerait pas de
piquant, gloussa-t-elle avec
un délicieux rire de gorge. Soyons sérieux : je
ne pense pas que votre Calife
apprécierait cette rencontre, ou quoi que ce soit pouvant en
découler. Il ne
tardera pas à me considérer comme la menace
n°1 se dressant sur sa route, un
obstacle à éradiquer à tout prix. Et
vous-même, vous m'aurez probablement
renier alors. Je vous comprendrais presque...
Mais je ne peux
pas tolérer cela.
Lilith, sans
s'embarrasser de la
moindre question d'étiquette, se saisit de la
théière en argent, qui à elle
seule aurait coûté la moitié d'un souk
de taille honorable dans toute ville du
califeat, et remplit à nouveau son verre, comme devenue la
véritable hôtesse de
cette rencontre secrète...
—
Schahriar bouscule vos
habitudes. Il rêve de progrès et de
conquêtes. Votre sang est encore jeune face
aux vieilles contrées de Féerie,
gâtées par les siècles et de faux dieux
disparus depuis longtemps. Les Terres de Féerie
étaient figées, et vous comme
les autres dans votre posture de contes de fées inoffensifs,
mais les choses
changent avec votre Calife. Peut-être pourrais-je le tuer...
ou le séduire.
Mais Schahriar s'est entièrement consacré
à son ambition, il s'est consumé dans
cette tâche herculéenne. Personne ne pourrait le
faire dévier de son objectif.
Il est sans doute trop tard pour le faire disparaître : sa
flamme est déjà
passée à d'autres, même s'ils n'en ont
pas conscience. On n'arrête pas le
sable. Ses grains s’infiltrent partout, tout le temps, quoi
que l’on tente
contre lui. C'est une véritable inondation qu'il me faut,
pour faire
disparaître à jamais ce désert.
—
Vous ne parlez pas sérieusement
? ne put que hoqueter Aladdin, oubliant la question de la
théière et des
usages.
Cette
fois-ci, Lilith éclata tout
simplement de rire, renversant la tête en arrière, une poignée de
boucles crème aux reflets de
neige échappant à sa coiffe serrée.
—
Bien sûr que non ! Ceci n'est
qu'une image. Mais il faut enrayer l'élan de Schahriar, sans
qu'il s'en rende
compte. Et sans que les intérêts des Mille et Une
Nuits en pâtissent, bien
entendu...
—
Vous souhaiteriez donc me voir
jouer les mauvais génies, si je puis dire ? Obéir
à mon souverain, mais
m'arranger pour faire les mauvais choix ou donner de mauvais conseils,
sans
trop attirer l'attention sur moi ?
—
Voilà qui serait un bon
début..., en convint Lilith, croisant et
décroisant une nouvelle fois les
jambes, qu'elle replia sous un coussin, tout en replaçant
d'un doigt délicat
une boucle derrière son oreille droite, Aladdin remarquant
alors leur forme
légèrement pointue et tournée vers
l'arrière.
—
Vous savez, notre Calife a déjà
Giafar, son grand-vizir, pour le retarder ! pouffa Aladdin. Ce
pauvre
imbécile ne sait jamais sur quel pied danser et semble
toujours complètement
dépassé par ce que lui propose Shâhriyar.
—
J’aurais besoin d’une démarche
quelque peu plus volontaire et surtout efficace… Si nous
tombons d'accord sur
ce plan, nous pourrons peut-être envisager d'autres moyens de
pression, voire
d'échange de renseignements...
—
Mais je ne sais toujours pas ce
que je pourrais y gagner pour ma part ! coupa Aladdin, levant la main
dans un
signe péremptoire. Je n'ai aucune envie de courir le risque
de jouer les
espions sans obtenir une compensation. Une large compensation,
à la hauteur de
mon investissement.
—
Et j'avais bien l'intention de
vous l'exposer.
Il ne fallut
pas plus de quelques
minutes supplémentaires à Lilith pour le
convaincre définitivement d'accepter
un pacte dans le dos du Calife Schahriar, avec tout ce que cela
impliquait, son
pouvoir, ses armées, ses projets aux ambitions mondiales...
Au-dehors,
le soleil devait à
présent toucher de ses derniers rayons le sommet de l'erg,
le réchauffant une
dernière fois avant de plonger dans la nuit, et d'abandonner
son royaume aux
étoiles et à la froidure. Aladdin ne rentrerait
probablement que le lendemain
matin, pas franchement adepte des voyages de nuit : il conservait trop
de
mauvais souvenirs de ses forfaits passés, qui
évidemment avaient eu lieu
généralement de nuit...
—
Alors, nous sommes bien
d'accord : j'attends de vous que vous me renseigniez
également des plus
régulièrement à propos de l'alchimie,
ses progrès et ses applications
concrètes. Savoir qu'Armand de Saint-Tonnerre
est encore en vie, voilà qui pourrait sans aucun doute
faire changer d'avis bien des contrées sur la
façon de considérer les Mille et
Une Nuits...
Aladdin
hocha la tête, mais
grimaça face à cette menace implicite contenue
dans les derniers mots de
Lilith, qui quittait déjà la tente sans
même un regard derrière elle.
—
La peste sur toi, sorcière,
grommela-t-il pour lui-même. Tu ne devrais pas oublier la
façon dont Shâhriyar
a
renvoyé dans les limbes ton maudit émissaire, qui
avait cru lui aussi
être en mesure de nous impressionner !
Le rabat de
la tente se referma
sèchement. Ah ! Pourquoi fallait-il qu'il n'ait maintenant
plus de datte sous
la main ! Ce Levis n’était
décidément qu’un bon à rien,
incapable de lui
rapporter de quoi se sustenter.
À
quelques pas de là, la
princesse de Tyr, revenant sur ses pas en descendant auprès
des rives de l’oued
desséché, sourit : en attendant des
nouvelles de ce petit freluquet, elle
aussi allait retourner pour un court séjour en
Louisiane…
Et, ce
faisant, alors que le ciel
se couvrait d’un voile nocturne, il lui revint en
mémoire quelques lignes d’un
récit oublié.
« Ô
toi qui me reproches que
je suis trop inhumaine quand je te fais sentir les effets de mon
ressentiment,
cruel prince, ta barbarie ne surpasse-t-elle pas celle de ma
vengeance ?

Merlin ne
prit même pas la peine
de se retourner, toujours assis qu'il était sur sa pierre,
tournant le dos au
feu de camp qu'il alimentait machinalement depuis des heures. Il savait
que ce
n'était pas Archibald Bellérophon qui
s'était réveillé,
s'échappant de son
songe et de la vision qu'il contenait.
—
Alors comme ça, tu es venu...
Père.
—
Eh bien, cette fois, il le
fallait, fit une voix dans le vent. Cela fait bien longtemps que je
n'avais pas
parcouru ce monde.
—
Il faut dire que, pour
beaucoup, que ce soit dans les Terres de Féerie ou ici, tu
es censé avoir
disparu, n'être qu'un vestige de croyances qui ont appris
à se passer de toi...
—
Comme c'est bien dit ! rit la
voix. Tu es bien mon fils, il n'y a pas de doute là-dessus.
—
Et cela m'a déjà valu bien des
déceptions par le passé, dès ma plus
tendre enfance. Tu ne t'en souviens
sûrement pas.
—
Tu en as bien profité aussi.
Combien de fois t'es-tu présenté comme le fils du
démon pour parvenir à tes
fins ?
—
Mais je ne suis plus cet
Enchanteur-là. J'ai été assez puni
pour mes erreurs, pour une confiance mal
accordée. Combien de fois me suis-je retrouvé
prisonnier, jusque dans la peau
d'un écureuil ! Un écureuil ! Mais tout cela,
c'est bien fini aujourd'hui !
—
Et qu'avais-je fait pour te
nuire ? Tu ne peux pas m'accuser de ce que le destin t'a
réservé. Je ne m'en
suis jamais préoccupé !
—
Et ce n'est pas moi que tu es
venu voir cette fois-ci non plus, n'est-ce pas ? Le démon en
personne ne se
déplace pas pour rien !
—
Tu connais pertinemment la
raison de ma visite. Elle est revenue...
—
Elle vous a encore échappé,
c'est ça ? Asmodée ne pourrait-il pas mieux
surveiller son épouse ?
—
Ah ! Comme si tu ne savais pas
là encore qu'il l'a répudiée il y a
bien longtemps.
—
Et une fois de plus, elle a
donc été abandonnée. Il ne faut pas
s'étonner ensuite si elle se montre
revancharde.
—
Nous n'y sommes pour rien ! Tu
sais ce qu'Hadès et sa défaite ont fait de vos
Enfers. Tu imagines que nous
n'avons que ça à faire, lui courir
après, alors qu'il nous faut réviser en
profondeur notre administration !
Merlin ne
put s'empêcher de
ricaner.
—
Réformer votre administration !
Tu t'entends ? C'est à mourir de rire !
—
Que veux-tu ! Les choses ont
changé, depuis ta naissance. Il nous faut agir en bons
gestionnaires pour
perdurer tranquillement... en attendant mieux, bien entendu. Ne crois
pas que
nous apprécions les messes noires et autres singeries de la
part de prétendus
fidèles...
—
Tu ne crachais pas sur un bouc,
autrefois.
—
Les cérémonies d'antan avaient
un autre cachet, que veux-tu... Toujours est-il que je suis ici pour
Lilith. Il
est hors de question qu'elle profite une fois de plus de la situation.
Certains
parmi nous pensent que ses «sorties »
précédentes ont toujours
été
calculées, qu'elle s'est toujours laissée
reprendre quand elle l'avait décidé,
après avoir accompli ce qu'elle désirait faire
à tel endroit et tel moment. Et
je ne suis pas loin de le penser moi aussi.
—
Comme une toile d'araignée qui
aurait été tissée sur plusieurs
siècles, une paterne après l'autre... Il est
vrai que cette fois, elle semble vous échapper. Je ne
pensais pas devoir
m'impliquer dans cette histoire si vite. Même si cela me
permet de revenir sur
ces terres... Ce n'est pas si désagréable. On
peut encore trouver des endroits
qui n'ont finalement pas tellement changé depuis mon
époque.
—
Si tu le dis... Cette terre a
tellement changé pour moi qui compte en centaines de
milliers d'années... Mais
je ne suis pas venu pour t'entendre deviser sur tes ballades
passées dans la
région ou mes souvenirs d'époque, quand cette
île était encore sous les glaces,
et sous le niveau de la mer. Lilith ne doit pas réveiller
les Grands Anciens.
Ce fut déjà assez dur pour nous de les mettre
à l'écart, afin que les humains
puissent prospérer...
—
Entendez-vous ça, quel
altruisme ! Tu ne serais pas passer dans l'autre camp sans me
prévenir ? Après
tout, depuis combien de temps ne m'avais-tu pas adressé la
parole ? Mille,
mille cinq cents ans ?
—
Mille trois cent trente-sept
ans, quatre mois, vingt et un jours... Tu veux que je sois encore plus
précis ? Non ? Bien. Evidemment,
je ne prétends pas que nos agissements n'étaient
pas intéressés. Mais il est
justement impossible pour nous de nous révéler au
grand jour maintenant et de
perdre une arme précieuse, en sacrifiant les Grands Anciens
à la vengeance de Lilith.
Je ne veux pas d'une Apocalypse et d'un Armageddon dans les mois qui
viennent,
ni même les années. Sur ce plan, il nous faudra
sûrement encore patienter un ou
deux siècles, autant dire rien, mais tout de même,
c'est encore à nous de
décider quand mettre à profit les ravages
effectués par les humains ! A côté de
ça, les Terres de Féerie qui te sont
chères ressemblent davantage à une sorte
d'expérience sous cloche de verre, une maquette. Une
miniature de bonne taille,
je te l'accorde, mais sans réelle importance dans nos plans.
—
Étrange alors que Lilith semble
autant s'y intéresser. On l'a vue plus souvent dans ce monde
qu'ailleurs.
—
Elle peut jouer sur les deux
tableaux ! Selon nous, il ne s'agit pour elle que d'écrans
de fumée qu'elle
multiplie pour mieux tromper ceux qui la pourchassent, et qui bien
souvent ne
connaissent surtout qu'une seule des deux
réalités et se retrouvent perdus dans
l'autre.
—
Si vous le dîtes, monsieur
Lucifer... On ne trompe certainement pas quelqu'un d'aussi malin que
vous.
Eh oui, tu
sais ce qu'on dit de
ma plus grande trouvaille... Avoir réussi à faire
croire que je n'existais pas.
—
Ce qui vous place au niveau des
farfadets et autres trolls de pont, félicitations pour cette
grande réussite !
—
Petit insolent ! Je te prierai
de ne pas oublier à qui tu t'adresses, à
commencer par le fait que je suis ton
père ! Et dire que certains te voient comme un vieil
enchanteur à barbe
blanche, sage et vénérable ! C'est à
peine si tu es sorti de l'adolescence, oui
! Et cette coupe de cheveux ! Une crête bleue, mais c'est
à peine croyable, et
encore moins convenable !
—
Allez voir à Brocéliande si j'y
suis ! Vous comptez retrouver et arrêter Lilith, c'est bon,
j'ai compris !
—
Pour tout te dire... Je venais
plutôt aux nouvelles. Tu espères parvenir
à mettre un terme à ses agissements,
c'est ça ?
Merlin se
contenta de hocher la
tête.
—
Et tu crois que ce nigaud
endormi à tes côtés parviendra
à quelque chose dans cette optique ?
—
C'est à mon avis la meilleure
chance de Féerie. Et, j'aimerais bien percer ce
mystère, mais Lilith semble
avoir un oeil sur lui. Elle lui a déjà beaucoup
pris, plus que ce que beaucoup
aurait pu endurer sans s'effondrer sans espoir de se relever.
—
Elle a commencé par vouloir
entacher sa réputation en le faisant incarcérer,
puis elle s'est attaquée à sa
famille, c'est bien ça ?
—
Exact, et plutôt durement. Je
vois que tu suis la situation de près… Tu es bien
certain de tout me dire ?
—
Et toi ? Je veux que Lilith, ou
quel que soit le nom qu'on lui donnera à cette
époque, soit neutralisée, et ce
à n'importe quel prix. Désormais, nous
n'espérons plus pouvoir la récupérer
de
quelque manière que ce soit. Peu importe le sort que vous
lui réserverez du
moment que nous pouvons donc la considérer comme de
l'histoire ancienne, pour
parler de façon quelque peu cavalière.
—
Je le note...
—
Allons, ne te braque pas ainsi,
fit la voix. Quel père ne voudrait pas aider son fils dans
une passe difficile
? Et si je peux te donner un dernier conseil, tu devrais prendre le
temps de
rencontrer le Baron Samedi. Pour toi, quelques centaines de lieues ne
devraient
pas représenter grand chose au lieu de prendre l'un de ces
grands oiseaux de
fer si bruyants. Je crois qu'il doit être le dernier
à ne pratiquement jamais
mettre les pieds en Féerie. On finit par oublier son
existence, à lui aussi...
—
Et qui me garantit que tu ne
voudrais pas m'envoyer sur une fausse piste ? Qu'est-ce que le Baron
Samedi
viendrait faire dans cette histoire ? Je n'ai jamais voulu
m'intéresser au
vaudou, et j'ai mes raisons !
—
Nom d'une fourche ! Te voilà
bien nerveux, Myrrdhin ! Eh bien, très bien, fais ce que tu
veux ! Je suis
d'ores et déjà attendu ailleurs, de toute
façon.
—
Une tasse de thé avec le
Tout-Puissant, peut-être ?
La voix
éclata de rire.
—
Allons ! Tu sais bien que le vieux barbu n'existe plus
depuis longtemps ! Il
ne résista pas
plus que Zeus, quelle ironie ! Cela fait bien longtemps que je pourrais
avoir
pris place au Ciel... Mais nous ferons les choses comme il se doit.
Nous avons
tout de même de Saintes Ecritures à
respecter… Du moins, comme point de
départ ! Peut-être que je reviendrais te
voir pour quelques
conseils : tu avais accompli un très joli travail
avec ton petit Arthur,
que tu as si bien manipulé, de sa naissance à sa
mort…
—
Ah, s’il te plait, va-t-en à
présent !
—
Oui, oui, tu as raison. En passant, il faudrait que tu
réveilles ta Belle au Bois Dormant. Tu sais bien que si tu
ne le fais pas…
—
Je voulais lui donner toutes les chances de réussir par
lui-même… Et je n’ai aucunement besoin
de me justifier envers toi ! railla
Merlin, tout près de faire volte-face, tout en sachant bien
que c’était ce que
cherchait son père, depuis le début de leur
conversation tendue.
La
lueur du feu se fit plus intense, les ombres plus
marquées, puis il s’en fut dans une pluie
d’étincelles et de
crépitements… Une
bûche roula même jusqu’au rocher
où se tenait Merlin.
Cette fois, il
était bien seul. Et tout cela
n’avait maintenant que trop duré. Jetant un
œil derrière lui, il trouva le
jeune homme toujours allongé, les yeux clos, marmonnant des
paroles
incompréhensibles, sans vraiment s’agiter dans un
sommeil qui ne devait
pourtant avoir rien de bien réparateur… A moins
que… Se pouvait-il qu’Archibald
ait été conscient depuis plusieurs
minutes ? S’agissait-il d’une ruse pour
le tester, pour éprouver celui qui
s’était présenté comme un
maître ?
Dans ce
cas-là…
Le caillou
partit en fusant,
droit sur Archibald. Qui, s’il se réveilla en
sursaut, n’évita en rien le
projectile, et le reçut en plein sur le front, portant
immédiatement la main à
l’entaille ainsi formée qui se changerait en bosse
en quelques minutes.
—
Mais ça ne va pas !
Qu’est-ce qu’il vous prend ? Et je croyais
que si je ne parvenais pas tout
seul à me sortir de ce qui m’attendait dans ce que
je viens de vivre dans ce
drôle de Paris, je…
—
Bah ! Oubliez ça !
Arrête de jacasser autant ! Je voulais avant tout
tester tes réactions…
même si je ne t’ai menti à aucun moment
concernant le sens de cette vision.
Mais nous en reparlerons plus tard, en chemin, lui rétorqua
sans attendre
l’enchanteur, se levant déjà en
attrapant au passage son paquetage.
—
En chemin ?
—
Oui. Ramasse tes pauvres
affaires et descend donc sur la plage t’enquérir
du niveau de la marée et de
l’état de notre barque. Tu vas bientôt
devoir ramer. Sous la lune, ça te fera
un peu d’exercice, après avoir dormi comme un loir.
—
Comme un loir, vous en avez de
bonnes, grommela Archibald, qui se leva à son tour, massant
toujours sa bosse
en devenir. Et je peux tout de même savoir où vous
comptez m’emmener
maintenant ?
—
Bien sûr !
—
Et ? insista Archibald.
—
Eh bien, nous partons de ce pas
pour Glastonbury, mon petit Archie.
Glastonbury…
Non, ce n’était pas
que le lieu d’un célèbre festival
musical ! Au bout du compte, Merlin
n’avait peut-être pas tort, Archibald avait
probablement dormi bien trop
longtemps, s’enferrant dans un combat certes spectaculaire,
mais qui ne lui
avait valu aucune certitude nouvelle, du moins lui semblait-il, quant
à son
sort ou celui du monde.
Car, quoi
que puisse en penser ou
s’en soucier l’enchanteur en son for
intérieur, le jeune homme gardait au fond
de lui son seul véritable objectif capable de
l’animer au lieu de le voir
s’effondrer une bonne fois pour toutes.
La vengeance.
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