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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 03/05/2008

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Où l’on entame des tractations, pendant qu’Archibald s’éveille brusquement d’un songe, comme à 9h de l’après-midi...

Chapitre 10 > Chapitre 11 [PDF]

des dizaines de lieues de la Bagdad des légendes, dans un oued à sec, perchée au sommet d'un erg déchiqueté et balayé par un vent safran, la tente de velours gris d'Aladdin avait été dressée grâce aux bons soins magiques de son Djinn, Levis, bien obligé d'exécuter ses ordres, y compris les plus farfelus, quand ce n'était pas encore plus grave...
A l'intérieur, rien n'avait été laissé au hasard, et la tempête qui se levait dans le désert ne se sentait absolument pas : pas le moindre sifflement, pas la moindre ondulation de toile...
Arquant le sourcil, Levis vit pour la première fois son maître servir lui-même le thé à son invitée, rivalisant d'adresse pour le faire couler en levant le bras aussi haut que possible, dans le verre décoré d'or le plus petit qui soit. Quelqu'un aussi imbu de sa personne devait s'exercer au moins une heure par jour à remplir des tasses en aveugle, seul face à son miroir, alors qu'il passait sa vie à se faire servir...
Mais Aladdin ne risquait pas d'avoir remarqué sa surprise, puisqu'il avait donné l'ordre à son serviteur enchanté de disparaître et demeurer hors de vue, tout en ne perdant pas une miette de la rencontre. Levis avait également pour mission de s'assurer discrètement de la protection de son maître.
Une magicienne de son niveau ne pouvait toutefois qu'avoir découvert la présence des sorts qui soutenaient la tente, du sol à la perche centrale, véritable armature magique, et se faire dès lors une idée de la nature craintive de son interlocuteur...
Mais, conscient ou pas, Aladdin n'en avait cure.
— Alors, vous vouliez me rencontrer..., commença-t-il, en saisissant nonchalamment une datte, qu'il goba sans artifice.
— Qui ne voudrait pas faire la connaissance du célèbre Aladdin, le plus grand conseiller de votre Calife...
Aladdin ne put que hocher la tête, incapable de répliquer du tac au tac face à cette voix, peut-être plus envoûtante encore que le seul physique de son interlocutrice, assise élégamment sur une montagne de coussins. Si Aladdin avait voulu se placer au-dessus d'elle, c'était raté : à deux coussins d'épaisseur contre cinq, elle était encore plus grande que lui et le dominait de ses yeux couleur de rubis chaud.
— J'ai entendu dire que votre Calife se prépare à lancer une grande campagne, comme les Mille et Une Nuits n'en ont encore jamais connue...
— C'est exact..., finit-il par dire. Mais je ne crois pas être censé aborder un sujet aussi délicat avec une inconnue... et une femme qui plus est.
— Ah oui ? Alors, pourquoi avoir accepté de me recevoir ?
— Eh bien, pour observer les règles de la bienséance. Et par curiosité, je me dois de vous le confesser, précisa Aladdin, qui, loin de se laisser emporter par ses émotions, recouvrait en fait d'après lui son sang-froid et affirmait son emprise sur la conversation.
— J'imagine que je devrais me sentir flattée, lui rétorqua-t-elle sur le même ton. Mais je ne suis pas l'une de vos épouses ou bien la princesse en détresse d'un califat voisin. Oui, j'ai demandé à vous rencontrer, mais je n'ai pas de temps à perdre, et vous non plus, sans aucun doute...
— Bien... Je constate de fait l'exactitude de vos dires, parvint-il cette fois à répliquer sans silence marqué. Et j'ai accepté de vous recevoir, sans condition particulière, si ce n'est de lieu.
— Et sans prévenir votre Calife ou bien encore Sindbad de vos intentions, ajouta-t-elle avec un sourire découvrant ses canines, d'une blancheur de lait.
— Il se trouve que je ne crois pas avoir quoi que ce soit de décisif à pouvoir leur révéler.
— Mais de là à mentir ! fit-elle, le regard couvant de braises gourmandes. Je sais que vous avez affirmé vous absenter pour la journée afin de vous occuper de vos chevaux. Plusieurs juments de votre haras doivent mettre bas...
— Et cela est vérité. Il n'y a là nul mensonge. J'espère même la naissance de plusieurs champions.
— Oui, les fils de Sheïtan... le démon.
Le nom de la monture favorite d'Aladdin parut la faire sourire à nouveau au-delà de la simple anecdote. Elle savait à quel point son propriétaire pouvait se montrer fier et retors, mais rarement idiot. Si l'on devait se rendre compte de son absence aussi bien au palais que dans ses écuries personnelles, il lui serait très facile d'improviser quelque prétexte.
Le nom de Lilith n'était connu que de quelques rares personnes, parmi les plus fidèles conseillers du Calife. Mais Aladdin savait que ce qui se cachait derrière ce nom ancien n'était pas une priorité pour son souverain, pas encore. Lui-même n'aurait jamais soupçonné que cet esprit malin prenne contact avec lui, lui proposant une rencontre selon les conditions qu'il voudrait bien accepter, sans avancer de but précis.
Aladdin aurait dû immédiatement prévenir le Calife. On aurait très bien pu considérer cela comme une déclaration de guerre, tenter de piéger Lilith, démone d'entre toutes les démones... Cependant, Schahriar n'était-il pas déjà des plus occupés ? N'avait-il pas déjà l'esprit encombré de tant de préoccupations différentes ? Aladdin ne pouvait-il pas lui éviter un souci supplémentaire en se chargeant d'un premier contact pour évaluer celle qui se dissimulait derrière tant de malheurs ?
— Je suppose que vous auriez la tête tranchée, si notre rencontre venait à s'ébruiter.
— Probablement, dut-il concéder, comme si elle avait lu dans ses pensées et tenait à lui faire avouer qu'il se savait pertinemment en train de tromper la confiance de son souverain. Le Calife est un homme éclairé, mais il n'apprécie guère ne pas être tenu au courant de tout ce qui se passe sur ses terres. Quand bien même sont-ce ses subordonnés qui produisent les richesses dont Bagdad jouit.
— À croire que votre cité traverse un été perpétuel..., fit Lilith, portant sa tasse à ses lèvres, et soufflant délicatement dessus, effleurant le rebord, la fumée ornant le vermillon de sa bouche pulpeuse d'un reflet humide. Vous pouvez être fiers de votre Bagdad. C'est sans aucun doute la ville la plus importante et la plus raffinée de toutes les Terres de Féerie. Quel dommage que son double dans le monde des Communs comme vous dîtes n'ait pas su perdurer de la même manière.
- Je ne me soucie pas d'autrui, répliqua Aladdin, avec une franchise qui fit sourire l'austère Levis. Et j'attends toujours que vous abordiez le but de cette rencontre, tout aussi secrète pour vous que pour moi, j'en suis certain. Je prends de gros risques pour vous recevoir, sans même savoir si je peux espérer en retirer quelque chose de positif.
- Il me faut garder à l'esprit que chaque phrase que j'ai ou que je vais prononcer pourrait être utilisée contre moi. Quoi que vous puissiez dire, votre Calife entendra peut-être chacun de mes mots.
- Qui sait ? J'espère, au-delà de ma tête, ne pas réaliser que j'ai finalement perdu une journée entière en acceptant votre offre.
Lilith glissa de quelques degrés sur sa droite, posant sa tête sur une main, dans une posture savamment étudiée, la nappe de coussins autour d'elle tremblant à peine.
Aladdin passa la main dans ses cheveux blonds comme le sable, tenté instinctivement de porter la main à sa ceinture, et au poignard à lame recourbée qui y pendait. Mais il ne lui fallait pas perdre patience. Levis était là, quelque part, près de lui, l'un des Djinns les plus puissants de la Création, inusable. Pour un démon femelle, Lilith était sans aucun doute forte, toutefois, sous cette tente, Aladdin abattait ses cartes sur son terrain.
— Alors, venons-en au fait : les ambitions de votre Calife s'accordent visiblement mal avec les miennes. Je n'ai que faire d'un despote éclairé qui voudrait porter son Djihad aux quatre coins des Terres de Féerie. Et pourtant, ironie du sort, je me cache derrière certaines des catastrophes ou évènements en tous genres qui vont lui servir de prétextes aux yeux du monde, et qu'il a peut-être déjà évoqués avec vous, dans son petit cercle de fidèles. Si vous en faîtes vraiment partie, bien entendu...
Aladdin tiqua, de façon presque imperceptible.
— Ce n'est pas toujours le cas, reconnut-il.
— J'en avais bien l'impression, acquiesça-t-elle avec un doux sourire, comme pour faire passer la douleur de l'aveu et l'encourager dans cette voie. Votre souverain a sans doute ses raisons, mais peut-être craint-il votre esprit et votre habileté à nuls autres pareils... Lorsque je suis revenu pour la première fois dans le désert, je m'attendais à vous découvrir régnant de Bagdad à Babylone...
— Et vous allez me dire que c'est encore possible, je vois juste ? coupa aussitôt Aladdin, d'un ton railleur d'une étonnante dureté, que Lilith comme Levis sentie tournée avant tout contre lui-même. Ne perdez pas votre temps, dans ce cas. J'ai bien conscience de mes mérites, et je n'ai pas un goût prononcé pour le respect de l'autorité, mais je ne compte pas trahir les miens.
— Les vôtres, vraiment ? Soit. Personne n'apprécie les traîtres, et surtout pas moi, croyez-en mon expérience... Il n'empêche que vous avez répondu présent. Vous vous êtes déplacé, vous n'avez pas ébruité ma prise de contact, vous avez fait le choix de m'écouter. Il doit bien y avoir une raison à tout cela. Une raison qui n'a rien à voir avec votre loyauté toute relative ou vos principes personnels. Une motivation, une intention secrète... Un désir.
— Vous reprendrez bien un peu de thé ?
— Deux doigts, pas plus, merci.
Question et réponse de pure forme, de simple politesse. Le regard ténébreux de Lilith ne lâchait plus Aladdin, guettant une réponse, une explication, un nouvel aveu. Que voulait-bien savoir ? Si le jeune homme avait souhaité la séduire, en songeant et en préparant leur rendez-vous mystère, perdu au coeur du désert des Mille et Une Nuits ? Aladdin ne savait même pas à qui il aurait affaire. Une vieille sorcière, un démon sans âge ni apparence ? Levis n'avait pas su le renseigner à ce sujet.
Il aimait plaire, c'était une certitude. On disait même ici ou là que son harem surpassait en beauté celui du Calife en personne. D'autres que lui auraient pu en concevoir moult reproches et représailles, mais Schahriar ne s'en souciait guère, au point que certains bruits circulaient à son sujet... Des bruits qu’Aladdin se souvint avoir contribué à propager plus souvent qu’à son tour, sur le compte de la boutade... Dernièrement, son souverain, qui n'accueillait dans son harem que des jeunes femmes s'étant portées volontaires, avait même créé une école en son sein, un établissement censé former de véritables représentantes de son État, au même titre que les hommes. Encore une folie !
Il n'y avait qu'à regarder Lilith plus d'un battement de cœur, immédiatement accéléré par sa contemplation dévote... Si son visage était visible, et quelle face incarnant la perfection, sculptée par des Dieux d'un autre temps, elle avait pour le reste opté pour la sobriété et le respect des convenances, telles qu’Aladdin était censé l'entendre d'une femme qu'il recevait seule sous sa tente. En dehors de ses pieds là aussi d'un incarnat opalescent délicatement ciselé jusqu'à la pointe de ses ongles et chaussés de sandales aux lanières de cuir incrustées de pierreries semi-précieuses, raffinées mais sans préciosité, pas un seul centimètre carré de peau n'était décelable, alors que la température tombait déjà à l'extérieur de la tente.
Le spectacle n'en était que plus insoutenable encore pour Aladdin. Il aurait voulu franchir les quelques pas, la largeur d'un tapis, qui les séparaient tous les deux, la renverser et la plaquer au sol, lui arracher ses longueurs de tissu couleur de nuit  qui soulignaient d'autant plus la perfection intolérable de ses formes amples et vénéneuses. Il avait songé à « généreuses », mais ce n'était pas la bonne description, une parcelle de conscience encore active sur la question le lui chuchotait, de plus en plus faiblement.
Dérouler ou déchirer ce qui ressemblait davantage à un sari, empoigner sa poitrine qu'il devinait lourde et ferme, s'arc-bouter sur elle comme lorsqu'il chevauchait à cru une pouliche encore sauvage, respirer ce parfum de musc fort et suave qu'elle dégageait et qui emplissait déjà sa tente...
Comment osait-elle se présenter ainsi devant lui, de toute évidence souillée et affichant cette fleur blessée et ses mystères humides, à deviner à l’ombre de son regard, alors qu’elle écartait de temps à autre les cuisses ? Bien entendu, de façon tout sauf ostentatoire, afin qu’il ne puisse lui adresser de remarque directe et fatalement grossière, sous peine de paraître au mieux impoli et au pire incapable de contrôler ses yeux et ses pulsions.
Elle n'attendait peut-être que cela, qu'un homme du désert lui montre de quelle manière elle méritait d'être traitée pour de bon, après s'être frottée à tous ces êtres mous et sans poigne qui peuplaient les autres contrées de Féerie, et qui croyaient savoir mieux que tous les autres comment se comporter avec les femmes, ceux-là mêmes qui parlaient pourtant de « sexe faible ».
Oui, Lilith n'attendait de toute évidence que cela... pour dominer définitivement leurs échanges, lui souffla Levis. Sitôt entrée sous la tente d'Aladdin, ce démon aux yeux sans âge mais au corps de jeune femme albinos que seul le fantasme pouvait créer avait commencé à tisser sa toile de stupre. Levis avait vu les fils se tisser un à un, se rejoindre, se croiser, courir en parallèle d'un bout à l'autre de leur abri, et toujours revenir au cœur de son pouvoir véritable, cette animalité primale de survie de l'espèce, qui poussait tout ceux qui la croisaient à céder d'une façon ou d'une autre à ce qui était encore bien au-delà d'une simple pulsion bestiale à assouvir impérieusement.
Les mystères du corps et de la psyché humaine étaient parfois bien étranges, se disait Djinn, pourtant habitué de longue date à bien des coupes différentes dans ce domaine... Mais Lilith n'était pas une simple humaine. Elle avait poussé ses talents et sa maîtrise déjà hors normes aux frontières de la magie. Avant d'apprendre elle-même à contrôler cet art dans ses versions les plus démoniaques, auprès des pires engeances que les dimensions du monde aient connues, que cela soit sur Terre, en Féerie, ou bien dans les profondeurs infernales et nauséabondes de l'Abysse...
Aladdin n'avait aucune conscience de la réalité de l'être qui se trouvait en face de lui et il était impossible de le prévenir sans se faire surprendre. Sous la tente ou en dehors, Levis lui-même, tout Djinn qu'il fut, n'était absolument pas de taille. Une par une, Lilith avait fait sauter ses barrières et autres écrans protecteurs sans même qu'il s'en rende compte de prime abord, et Aladdin encore moins.
— Peu importe, en fin de compte, n'êtes-vous pas d'accord ? reprit-il, d'une voix badine. J'attends toujours de savoir concrètement ce que vous vouliez me dire, à défaut de me proposer un accord concret, sur une éventuelle collaboration.
— Une collaboration ? Mais vous voilà bien audacieux tout à coup ! Je vous croyais fidèle à votre camp.
— Et en quoi ne le serais-je pas ? Pour l'instant, je ne crois pas que vous ayez nui aux intérêts de mon souverain. Peut-être pourrions-nous d'ailleurs tous y gagner à vous avoir de notre côté...
— Les Mille et Une Nuits en héraut de Lilith ? Voilà qui ne manquerait pas de piquant, gloussa-t-elle avec un délicieux rire de gorge. Soyons sérieux : je ne pense pas que votre Calife apprécierait cette rencontre, ou quoi que ce soit pouvant en découler. Il ne tardera pas à me considérer comme la menace n°1 se dressant sur sa route, un obstacle à éradiquer à tout prix. Et vous-même, vous m'aurez probablement renier alors. Je vous comprendrais presque...  Mais je ne peux pas tolérer cela.
Lilith, sans s'embarrasser de la moindre question d'étiquette, se saisit de la théière en argent, qui à elle seule aurait coûté la moitié d'un souk de taille honorable dans toute ville du califeat, et remplit à nouveau son verre, comme devenue la véritable hôtesse de cette rencontre secrète...
— Schahriar bouscule vos habitudes. Il rêve de progrès et de conquêtes. Votre sang est encore jeune face aux vieilles contrées de Féerie, gâtées par les siècles et de faux dieux disparus depuis longtemps. Les Terres de Féerie étaient figées, et vous comme les autres dans votre posture de contes de fées inoffensifs, mais les choses changent avec votre Calife. Peut-être pourrais-je le tuer... ou le séduire. Mais Schahriar s'est entièrement consacré à son ambition, il s'est consumé dans cette tâche herculéenne. Personne ne pourrait le faire dévier de son objectif. Il est sans doute trop tard pour le faire disparaître : sa flamme est déjà passée à d'autres, même s'ils n'en ont pas conscience. On n'arrête pas le sable. Ses grains s’infiltrent partout, tout le temps, quoi que l’on tente contre lui. C'est une véritable inondation qu'il me faut, pour faire disparaître à jamais ce désert.
— Vous ne parlez pas sérieusement ? ne put que hoqueter Aladdin, oubliant la question de la théière et des usages.
Cette fois-ci, Lilith éclata tout simplement de rire, renversant la tête en arrière,  une poignée de boucles crème aux reflets de neige échappant à sa coiffe serrée.
— Bien sûr que non ! Ceci n'est qu'une image. Mais il faut enrayer l'élan de Schahriar, sans qu'il s'en rende compte. Et sans que les intérêts des Mille et Une Nuits en pâtissent, bien entendu...
— Vous souhaiteriez donc me voir jouer les mauvais génies, si je puis dire ? Obéir à mon souverain, mais m'arranger pour faire les mauvais choix ou donner de mauvais conseils, sans trop attirer l'attention sur moi ?
— Voilà qui serait un bon début..., en convint Lilith, croisant et décroisant une nouvelle fois les jambes, qu'elle replia sous un coussin, tout en replaçant d'un doigt délicat une boucle derrière son oreille droite, Aladdin remarquant alors leur forme légèrement pointue et tournée vers l'arrière.
— Vous savez, notre Calife a déjà Giafar, son grand-vizir, pour le retarder ! pouffa Aladdin. Ce pauvre imbécile ne sait jamais sur quel pied danser et semble toujours complètement dépassé par ce que lui propose Shâhriyar.
— J’aurais besoin d’une démarche quelque peu plus volontaire et surtout efficace… Si nous tombons d'accord sur ce plan, nous pourrons peut-être envisager d'autres moyens de pression, voire d'échange de renseignements...
— Mais je ne sais toujours pas ce que je pourrais y gagner pour ma part ! coupa Aladdin, levant la main dans un signe péremptoire. Je n'ai aucune envie de courir le risque de jouer les espions sans obtenir une compensation. Une large compensation, à la hauteur de mon investissement.
— Et j'avais bien l'intention de vous l'exposer.
Il ne fallut pas plus de quelques minutes supplémentaires à Lilith pour le convaincre définitivement d'accepter un pacte dans le dos du Calife Schahriar, avec tout ce que cela impliquait, son pouvoir, ses armées, ses projets aux ambitions mondiales...
Au-dehors, le soleil devait à présent toucher de ses derniers rayons le sommet de l'erg, le réchauffant une dernière fois avant de plonger dans la nuit, et d'abandonner son royaume aux étoiles et à la froidure. Aladdin ne rentrerait probablement que le lendemain matin, pas franchement adepte des voyages de nuit : il conservait trop de mauvais souvenirs de ses forfaits passés, qui évidemment avaient eu lieu généralement de nuit...
— Alors, nous sommes bien d'accord : j'attends de vous que vous me renseigniez également des plus régulièrement à propos de l'alchimie, ses progrès et ses applications concrètes. Savoir qu'Armand de Saint-Tonnerre est encore en vie, voilà qui pourrait sans aucun doute faire changer d'avis bien des contrées sur la façon de considérer les Mille et Une Nuits...
Aladdin hocha la tête, mais grimaça face à cette menace implicite contenue dans les derniers mots de Lilith, qui quittait déjà la tente sans même un regard derrière elle.
— La peste sur toi, sorcière, grommela-t-il pour lui-même. Tu ne devrais pas oublier la façon dont Shâhriyar a renvoyé dans les limbes ton maudit émissaire, qui avait cru lui aussi être en mesure de nous impressionner !
Le rabat de la tente se referma sèchement. Ah ! Pourquoi fallait-il qu'il n'ait maintenant plus de datte sous la main ! Ce Levis n’était décidément qu’un bon à rien, incapable de lui rapporter de quoi se sustenter.
À quelques pas de là, la princesse de Tyr, revenant sur ses pas en descendant auprès des rives de l’oued desséché, sourit : en attendant des nouvelles de ce petit freluquet, elle aussi allait retourner pour un court séjour en Louisiane…
Et, ce faisant, alors que le ciel se couvrait d’un voile nocturne, il lui revint en mémoire quelques lignes d’un récit oublié.
« Ô toi qui me reproches que je suis trop inhumaine quand je te fais sentir les effets de mon ressentiment, cruel prince, ta barbarie ne surpasse-t-elle pas celle de ma vengeance ?


Merlin ne prit même pas la peine de se retourner, toujours assis qu'il était sur sa pierre, tournant le dos au feu de camp qu'il alimentait machinalement depuis des heures. Il savait que ce n'était pas Archibald Bellérophon qui s'était réveillé, s'échappant de son songe et de la vision qu'il contenait.
— Alors comme ça, tu es venu... Père.
— Eh bien, cette fois, il le fallait, fit une voix dans le vent. Cela fait bien longtemps que je n'avais pas parcouru ce monde.
— Il faut dire que, pour beaucoup, que ce soit dans les Terres de Féerie ou ici, tu es censé avoir disparu, n'être qu'un vestige de croyances qui ont appris à se passer de toi...
— Comme c'est bien dit ! rit la voix. Tu es bien mon fils, il n'y a pas de doute là-dessus.
— Et cela m'a déjà valu bien des déceptions par le passé, dès ma plus tendre enfance. Tu ne t'en souviens sûrement pas.
— Tu en as bien profité aussi. Combien de fois t'es-tu présenté comme le fils du démon pour parvenir à tes fins ?
— Mais je ne suis plus cet Enchanteur-là. J'ai été assez puni pour mes erreurs, pour une confiance mal accordée. Combien de fois me suis-je retrouvé prisonnier, jusque dans la peau d'un écureuil ! Un écureuil ! Mais tout cela, c'est bien fini aujourd'hui !
— Et qu'avais-je fait pour te nuire ? Tu ne peux pas m'accuser de ce que le destin t'a réservé. Je ne m'en suis jamais préoccupé !
— Et ce n'est pas moi que tu es venu voir cette fois-ci non plus, n'est-ce pas ? Le démon en personne ne se déplace pas pour rien !
— Tu connais pertinemment la raison de ma visite. Elle est revenue...
— Elle vous a encore échappé, c'est ça ? Asmodée ne pourrait-il pas mieux surveiller son épouse ?
— Ah ! Comme si tu ne savais pas là encore qu'il l'a répudiée il y a bien longtemps.
— Et une fois de plus, elle a donc été abandonnée. Il ne faut pas s'étonner ensuite si elle se montre revancharde.
— Nous n'y sommes pour rien ! Tu sais ce qu'Hadès et sa défaite ont fait de vos Enfers. Tu imagines que nous n'avons que ça à faire, lui courir après, alors qu'il nous faut réviser en profondeur notre administration !
Merlin ne put s'empêcher de ricaner.
— Réformer votre administration ! Tu t'entends ? C'est à mourir de rire !
— Que veux-tu ! Les choses ont changé, depuis ta naissance. Il nous faut agir en bons gestionnaires pour perdurer tranquillement... en attendant mieux, bien entendu. Ne crois pas que nous apprécions les messes noires et autres singeries de la part de prétendus fidèles...
— Tu ne crachais pas sur un bouc, autrefois.
— Les cérémonies d'antan avaient un autre cachet, que veux-tu... Toujours est-il que je suis ici pour Lilith. Il est hors de question qu'elle profite une fois de plus de la situation. Certains parmi nous pensent que ses «sorties » précédentes ont toujours été calculées, qu'elle s'est toujours laissée reprendre quand elle l'avait décidé, après avoir accompli ce qu'elle désirait faire à tel endroit et tel moment. Et je ne suis pas loin de le penser moi aussi.
— Comme une toile d'araignée qui aurait été tissée sur plusieurs siècles, une paterne après l'autre... Il est vrai que cette fois, elle semble vous échapper. Je ne pensais pas devoir m'impliquer dans cette histoire si vite. Même si cela me permet de revenir sur ces terres... Ce n'est pas si désagréable. On peut encore trouver des endroits qui n'ont finalement pas tellement changé depuis mon époque.
— Si tu le dis... Cette terre a tellement changé pour moi qui compte en centaines de milliers d'années... Mais je ne suis pas venu pour t'entendre deviser sur tes ballades passées dans la région ou mes souvenirs d'époque, quand cette île était encore sous les glaces, et sous le niveau de la mer. Lilith ne doit pas réveiller les Grands Anciens. Ce fut déjà assez dur pour nous de les mettre à l'écart, afin que les humains puissent prospérer...
— Entendez-vous ça, quel altruisme ! Tu ne serais pas passer dans l'autre camp sans me prévenir ? Après tout, depuis combien de temps ne m'avais-tu pas adressé la parole ? Mille, mille cinq cents ans ?
— Mille trois cent trente-sept ans, quatre mois, vingt et un jours... Tu veux que je sois encore plus précis ? Non ? Bien. Evidemment, je ne prétends pas que nos agissements n'étaient pas intéressés. Mais il est justement impossible pour nous de nous révéler au grand jour maintenant et de perdre une arme précieuse, en sacrifiant les Grands Anciens à la vengeance de Lilith. Je ne veux pas d'une Apocalypse et d'un Armageddon dans les mois qui viennent, ni même les années. Sur ce plan, il nous faudra sûrement encore patienter un ou deux siècles, autant dire rien, mais tout de même, c'est encore à nous de décider quand mettre à profit les ravages effectués par les humains ! A côté de ça, les Terres de Féerie qui te sont chères ressemblent davantage à une sorte d'expérience sous cloche de verre, une maquette. Une miniature de bonne taille, je te l'accorde, mais sans réelle importance dans nos plans.
— Étrange alors que Lilith semble autant s'y intéresser. On l'a vue plus souvent dans ce monde qu'ailleurs.
— Elle peut jouer sur les deux tableaux ! Selon nous, il ne s'agit pour elle que d'écrans de fumée qu'elle multiplie pour mieux tromper ceux qui la pourchassent, et qui bien souvent ne connaissent surtout qu'une seule des deux réalités et se retrouvent perdus dans l'autre.
— Si vous le dîtes, monsieur Lucifer... On ne trompe certainement pas quelqu'un d'aussi malin que vous.
Eh oui, tu sais ce qu'on dit de ma plus grande trouvaille... Avoir réussi à faire croire que je n'existais pas.
— Ce qui vous place au niveau des farfadets et autres trolls de pont, félicitations pour cette grande réussite !
— Petit insolent ! Je te prierai de ne pas oublier à qui tu t'adresses, à commencer par le fait que je suis ton père ! Et dire que certains te voient comme un vieil enchanteur à barbe blanche, sage et vénérable ! C'est à peine si tu es sorti de l'adolescence, oui ! Et cette coupe de cheveux ! Une crête bleue, mais c'est à peine croyable, et encore moins convenable !
— Allez voir à Brocéliande si j'y suis ! Vous comptez retrouver et arrêter Lilith, c'est bon, j'ai compris !
— Pour tout te dire... Je venais plutôt aux nouvelles. Tu espères parvenir à mettre un terme à ses agissements, c'est ça ?
Merlin se contenta de hocher la tête.
— Et tu crois que ce nigaud endormi à tes côtés parviendra à quelque chose dans cette optique ?
— C'est à mon avis la meilleure chance de Féerie. Et, j'aimerais bien percer ce mystère, mais Lilith semble avoir un oeil sur lui. Elle lui a déjà beaucoup pris, plus que ce que beaucoup aurait pu endurer sans s'effondrer sans espoir de se relever.
— Elle a commencé par vouloir entacher sa réputation en le faisant incarcérer, puis elle s'est attaquée à sa famille, c'est bien ça ?
— Exact, et plutôt durement. Je vois que tu suis la situation de près… Tu es bien certain de tout me dire ?
— Et toi ? Je veux que Lilith, ou quel que soit le nom qu'on lui donnera à cette époque, soit neutralisée, et ce à n'importe quel prix. Désormais, nous n'espérons plus pouvoir la récupérer de quelque manière que ce soit. Peu importe le sort que vous lui réserverez du moment que nous pouvons donc la considérer comme de l'histoire ancienne, pour parler de façon quelque peu cavalière.
— Je le note...
— Allons, ne te braque pas ainsi, fit la voix. Quel père ne voudrait pas aider son fils dans une passe difficile ? Et si je peux te donner un dernier conseil, tu devrais prendre le temps de rencontrer le Baron Samedi. Pour toi, quelques centaines de lieues ne devraient pas représenter grand chose au lieu de prendre l'un de ces grands oiseaux de fer si bruyants. Je crois qu'il doit être le dernier à ne pratiquement jamais mettre les pieds en Féerie. On finit par oublier son existence, à lui aussi...
— Et qui me garantit que tu ne voudrais pas m'envoyer sur une fausse piste ? Qu'est-ce que le Baron Samedi viendrait faire dans cette histoire ? Je n'ai jamais voulu m'intéresser au vaudou, et j'ai mes raisons !
— Nom d'une fourche ! Te voilà bien nerveux, Myrrdhin ! Eh bien, très bien, fais ce que tu veux ! Je suis d'ores et déjà attendu ailleurs, de toute façon.
— Une tasse de thé avec le Tout-Puissant, peut-être ?
La voix éclata de rire.
— Allons ! Tu sais bien que le vieux barbu n'existe plus depuis longtemps !  Il ne résista pas plus que Zeus, quelle ironie ! Cela fait bien longtemps que je pourrais avoir pris place au Ciel... Mais nous ferons les choses comme il se doit. Nous avons tout de même de Saintes Ecritures à respecter… Du moins, comme point de départ ! Peut-être que je reviendrais te voir pour quelques conseils : tu avais accompli un très joli travail avec ton petit Arthur, que tu as si bien manipulé, de sa naissance à sa mort…
— Ah, s’il te plait, va-t-en à présent !
— Oui, oui, tu as raison. En passant, il faudrait que tu réveilles ta Belle au Bois Dormant. Tu sais bien que si tu ne le fais pas…
— Je voulais lui donner toutes les chances de réussir par lui-même… Et je n’ai aucunement besoin de me justifier envers toi ! railla Merlin, tout près de faire volte-face, tout en sachant bien que c’était ce que cherchait son père, depuis le début de leur conversation tendue.
La lueur du feu se fit plus intense, les ombres plus marquées, puis il s’en fut dans une pluie d’étincelles et de crépitements… Une bûche roula même jusqu’au rocher où se tenait Merlin.
Cette fois, il était bien seul. Et tout cela n’avait maintenant que trop duré. Jetant un œil derrière lui, il trouva le jeune homme toujours allongé, les yeux clos, marmonnant des paroles incompréhensibles, sans vraiment s’agiter dans un sommeil qui ne devait pourtant avoir rien de bien réparateur… A moins que… Se pouvait-il qu’Archibald ait été conscient depuis plusieurs minutes ? S’agissait-il d’une ruse pour le tester, pour éprouver celui qui s’était présenté comme un maître ?
Dans ce cas-là…
Le caillou partit en fusant, droit sur Archibald. Qui, s’il se réveilla en sursaut, n’évita en rien le projectile, et le reçut en plein sur le front, portant immédiatement la main à l’entaille ainsi formée qui se changerait en bosse en quelques minutes.
— Mais ça ne va pas ! Qu’est-ce qu’il vous prend ? Et je croyais que si je ne parvenais pas tout seul à me sortir de ce qui m’attendait dans ce que je viens de vivre dans ce drôle de Paris, je…
— Bah ! Oubliez ça ! Arrête de jacasser autant ! Je voulais avant tout tester tes réactions… même si je ne t’ai menti à aucun moment concernant le sens de cette vision. Mais nous en reparlerons plus tard, en chemin, lui rétorqua sans attendre l’enchanteur, se levant déjà en attrapant au passage son paquetage.
— En chemin ?
— Oui. Ramasse tes pauvres affaires et descend donc sur la plage t’enquérir du niveau de la marée et de l’état de notre barque. Tu vas bientôt devoir ramer. Sous la lune, ça te fera un peu d’exercice, après avoir dormi comme un loir.
— Comme un loir, vous en avez de bonnes, grommela Archibald, qui se leva à son tour, massant toujours sa bosse en devenir. Et je peux tout de même savoir où vous comptez m’emmener maintenant ?
— Bien sûr !
— Et ? insista Archibald.
— Eh bien, nous partons de ce pas pour Glastonbury, mon petit Archie.
Glastonbury… Non, ce n’était pas que le lieu d’un célèbre festival musical ! Au bout du compte, Merlin n’avait peut-être pas tort, Archibald avait probablement dormi bien trop longtemps, s’enferrant dans un combat certes spectaculaire, mais qui ne lui avait valu aucune certitude nouvelle, du moins lui semblait-il, quant à son sort ou celui du monde.
Car, quoi que puisse en penser ou s’en soucier l’enchanteur en son for intérieur, le jeune homme gardait au fond de lui son seul véritable objectif capable de l’animer au lieu de le voir s’effondrer une bonne fois pour toutes.
La vengeance.

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