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rchibald,
abandonné dans les rues désertes de la
capitale française, avait l’impression de jouer
une version frenchie de
Robert Neville face à des hémocytes
remplacés par des sorcières en armure (et
non pas des ours...).
Cela
devait bien faire trois heures maintenant qu’il
était pourchassé à travers les avenues
rendues à Mère Nature de Paris, sans
compter que le sinistre Merlin casseur de noisettes avait disparu sans
demander
son reste. Trois longues heures que les deux Amazones
lancées à ses trousses
paraissaient se jouer de lui, se retenant toujours au dernier moment de
lui
porter un coup fatal alors qu’elles le traquaient depuis les
hauteurs,
confortablement assises sur leurs montures de bois aux allures de balai
dopé
aux OGM.
Tout
en riant, les deux Amazones projetaient des vagues de
lumière zigzaguant tels
des éclairs et qui ravageaient un peu plus la
chaussée à chaque impact,
projetant une pluie de débris caillouteux dans le dos du
jeune homme contraint
de cavaler tant et plus. La douleur n’était pas
très intense en elle-même, mais
avait toujours de quoi fouetter un peu plus la panique grandissante
d’Archibald. Les avertissements de Merlin ne valaient pas
tripette, oui !
Alors comme ça, tout ceci n’était
qu’un rêve mais s’il ne voulait pas
demeurer
éternellement coincé dans une sorte
d’état second dans le monde réel, il ne
devait pas refuser le combat ?
Facile
à dire ! Ce n’était pas lui
qui n’avait pas plus de souffle qu’un fumeur
de 60 ans qui déciderait de se remettre au sport en se
lançant directement dans
un marathon sans ravitaillement sur le chemin !
Au
fur et à mesure de sa littérale et
épuisante fuite en avant, Archibald et ses
poursuivantes avaient eu tendance à
s’éloigner du centre-ville,
jusqu’à même
descendre dans une station de RER pour voir les Amazones ne pas
relâcher leur
pression, au contraire, toujours aussi impériales
malgré les difficultés de
manœuvres dans un espace fermé. Le
réseau de transport souterrain de la
capitale avait lui aussi souffert de la situation exposée
par Merlin. Si des
trains avaient voulu circuler en ce jour, la situation aurait
été pire qu’en
cas de grève générale sur toutes les
lignes : il y avait des épanchements
d’eau de tous les côtés, des rats aussi
gros qu’un caniche filaient dans tous
les coins, ou cherchaient plutôt à vous mordre, et
une étrange végétation avait
commencé à coloniser cet espace sombre et humide
aux rails et aux traverses en
très mauvais état.
Tout
à coup, vers l’est, il y eut une explosion. Cela
ne surprit pas Archibald. Il
avait lu quelque part que sans surveillance d’aucune sorte,
il était normal que
d’anciennes usines ou des bâtiments
délabrés s’embrasent
d’eux-mêmes au fil du
temps. Un arrondissement entier pouvait disparaître de la
sorte, happé par un
incendie incontrôlé qui ne concernait au
départ qu’une modeste
bâtisse… De quoi
repérer de tels incendies depuis l’espace, si tous
les satellites du monde ne
s’étaient pas écrasés sur
terre ou désintégrés dans
l’atmosphère !
En
attendant, Archibald se doutait bien que sa mort ne serait pas
retransmise en
direct sur une quelconque télévision.
Au-dessus
de sa tête, à plus de trente mètres et
survolant de haut les immeubles les plus
proches, les deux Amazones ne cessaient de rire, telles des
hyènes déchaînées.
« Il
faudrait en finir une bonne fois pour toutes, nous nous sommes assez
amusées ! fit l’une.
—
Tu ne trouves pas qu’il ressemble à…
—
Son visage ne me dit rien du tout, reprit la première. Cela
fait longtemps que
nous n’avions pas trouvé de gibier, mais nous
allons être en retard si nous
continuons de la sorte ! Nous ne devons pas oublier ce qui
nous attend si
nous nous faisons remarquer !
La
seconde se rangea aussitôt à l’avis de
celle qui semblait avoir l’ascendant,
mais leur discussion avait suffi à prolonger leur
sortie : le fugitif
n’était plus directement en vue. S’armer
de patience n’était pas vraiment ce
qu’elles avaient à l’esprit, elles qui
avaient chassé des milliers de têtes,
pour mieux contrôler ce qui restait de la population.
Ghadamon n’était pas
toujours facile à nourrir…
Et il fallait
parfois lui fournir des Amazones, tout simplement, afin de relever un
peu son
menu. On ne connaissait pas exactement les sévices
qu’il réservait à
celles-ci, mais le monstre ne les tuait pas tout de suite,
voilà ce que tout le
monde savait avec certitude. Même après plusieurs
années, les certitudes
étaient difficiles à acquérir, y
compris lorsque l’on appartenait au corps
d’élite de Lilith.
La
première Amazone grimaça à nouveau en
levant les yeux vers les cieux charbonneux
qui s’obscurcissaient à nouveau.
« Nous
devons vraiment y aller. Il risque de pleuvoir bientôt, et je
déteste ces
pluies acides.
—
Ce que tu peux être coquette ! Nous ne craignons
pourtant rien du tout
sous nos armures.
—
Ce n’est pas une raison. Allons le chercher s’il ne
veut pas sortir de son
trou, décréta-t-elle sèchement en
retour, en inclinant son véhicule vers le sol
pour entamer une nouvelle descente.
Effectivement,
Archibald n’avait pas vraiment envie de quitter son refuge,
aussi lugubre celui-ci
fut-il. Et c’était pourtant bien le cas !
Il s’agissait d’un hangar
abandonné, aux vitres brisées en mille morceaux,
ouvert aux quatre vents, avec
une cheminée d'usine, une chaufferie, et bien
d’autres choses encore. Les
squatters eux-mêmes ne semblaient par contre plus exister,
projeté cinq ans
dans le futur.
Pour
tout dire, les rats n’en avaient visiblement pas
profité pour s’installer en
colonies, en repeuplant le monde après la disparition quasi
totale des hommes,
comme dans un vieux Z italien. Non, Archibald avait seulement vu une
araignée
grosse comme le poing et écrasé en courant un
cafard dont il ne préférait pas
revenir sur la taille. Le jeune homme n’avait-il pas lu,
quelque part à
nouveau, que les blattes et autres nuisibles seraient les seules
créatures à
résister à une explosion
nucléaire et ses rayonnements mortels ? Ce
n’était pas exactement ce qui avait
frappé la capitale de la France, mais il y
avait comme des airs de famille entre les deux catastrophes et leurs
conséquences…
« Où
est-ce que j’ai bien pu tomber cette fois ? On
dirait une sorte d’usine de
recyclage… »
Une
réflexion pertinente alimentée par la vision
d’une vaste benne rectangulaire où
l’on avait entassé des centaines et probablement
des milliers de cannettes
d’une célèbre marque de
soda… De Coca-Cola, autant le dire
purement et
simplement !
«
Tu parles d’une Happyness Factory ! »
se dit le jeune homme,
comme pour lui-même, évidemment.
Qu’aurait-il
pu bien faire du contenu de cette benne, de même que celui
des autres présentes,
sans parler d’une chaîne automatique sans aucun
doute hors d’état de
marche ? Si Archibald s’était
retrouvé coincé ici avec l’Agence
Tous
Risques, peut-être aurait-il pu concocter quelque
chose avant de retourner
affronter le danger, mais là… En
réalité, le rat, c’était
lui. Qu’il tienne ou
pas compte de l’avertissement de Merlin, il lui fallait
pourtant bien tenter
quelque chose, sous peine de voir ce rêve
s’éterniser, ou bien sa situation se
compliquer singulièrement, et ce encore plus vite si les
deux éléments étaient
bel et bien liés par la fatalité
évoquée par l’écureuil.
Par
un écureuil ! Même lui avait toujours du
mal à s’y faire… Archibald secoua
la tête et se crut pris
d’étourdissements.
Sa vision venait
de se troubler. Un instant, le jeune homme s’était
imaginé voir un autre décor se superposer
à celui-ci. Une autre usine,
peut-être la même, mais fourmillante
d’activité, avec ses escaliers tournant
à
retours ou dans-œuvre, et ses tuiles mécaniques
alliées aux baies de verre qui
n’avaient alors plus rien de salies de cendres, avec zinc en
couverture. Une
drôle d’activité : Archibald
avait cru voir la chaîne de montage entrer en
action, mais charriant sur ses tapis roulants de sombres masses
informes qui ne
ressemblaient pourtant pas à des déchets
prévus pour le recyclage. Il existait
toujours les légendes urbaines de tas d’ordures
ayant pris vie, ou du moins
s’étant animés, mais le mirage avait
disparu avant qu’il ait pu lui accorder un
second coup d’œil.
Un
battant métallique claqua au loin. Archibald se retourna
mais ne vit rien, pas
même un trait de pénombre. Peu
importait : il était complètement
à
découvert, et il ne pouvait pas rester là. Il
s’approcha de la benne aux
canettes, sentant soudain ses jambes flancher après
plusieurs heures d’effort
continu. S’appuyant d’une main contre la paroi
orange, son regard fut attiré
par une passerelle suspendue à plusieurs mètres
dans le vide. La vision
supplantant ce qu’il avait réellement sous les
yeux revint alors, plus nette,
plus longue. Archibald crut manquer un battement de cœur, et
ce n’était pas la
faute de sa fuite éperdue dans les rues de Paris.
Lilith
était apparue un instant sur cette passerelle, bras tendus,
pointant du doigt
telle ou telle structure de l’usine, comme si elle
distribuait les consignes.
Le temps de se dire que ce n’était pas possible,
et la princesse albinos
n’était plus là. Tout était
redevenu à l’identique. Y compris les grincements
métalliques qui se faisaient à nouveau entendre
à l’entrée du bâtiment
abandonné. Les deux sorcières ne pouvaient pas
avoir manqué son entrée. Elles
savaient forcément où il se terrait.
Souhaitaient-elles faire durer le suspense
et leur plaisir ? Tout à coup, Archibald ne
s’en souciait quasiment
plus ! Le jeune homme ne pensait plus
qu’à cette nouvelle apparition de
Lilith, toujours aussi ensorcelante. Son sang n’avait fait
qu’un tour,
bouillant à la pensée de la savoir à
quelques mètres à peine de lui. Mais
c’était totalement inimaginable !
Il
devait être en train de rêver… dans son
propre songe. Évidemment, lorsque l’on
réfléchissait à tout cela, il ne
fallait pas se contraindre à chercher une
explication logique, mais tout de même !
L’espace d’un instant, Archibald
avait littéralement tremblé
d’excitation à l’idée de
refermer ses mains sur son
cou gracile. Et surtout, de serrer, encore et encore.
Lilith
battit des cils, le regard attiré sur sa gauche.
Elle
qui était en train de donner ses dernières
consignes pour la Fabrique de
Cauchemars n’avait pas besoin d’être
dérangée. Elle en avait fini avec son
chaudron, mais ne voulait surtout pas qu’une quelconque
« commande »
ne puisse être honorée ! Lilith avait
été gênée par une
étrange et brève
lueur dans un coin du hangar, en contrebas, aussitôt
disparue. Personne ne
pouvait savoir qu’elle se trouvait ici, et de toute
manière, qui serait assez
bête pour s’afficher avec une lampe s’il
voulait se faire discret ? De son
côté, ce n’était pas le
moment pour se laisser distraire.
Cette
fois, tout devait être parfait.
Mais
la lueur revint, formant tout à coup une silhouette. Ses
yeux rubis
s’écarquillèrent : elle avait
cru reconnaître les épis
caractéristiques
d’Archibald Bellérophon et sa coupe
échevelée ! Qu’il soit ici, en
ces
lieux, était totalement inenvisageable. Lilith le savait
mieux que quiconque. On
ne pouvait pas quitter comme cela les Contrées du
Rêve, d’un claquement de
doigts…
C’était
bien elle ! Archibald la découvrit une
deuxième fois, avec une troisième
vision pour lui faire tourner la tête. Le jeune homme tomba
sur les genoux,
puis à quatre pattes, avant de vomir.
C’était verdâtre, de la bile,
forcément.
Archibald avait l’impression d’en avoir
l’estomac rempli depuis des mois
maintenant, par litres entiers.
Mais
il avait posé une main sur le premier barreau.
Qu’elle disparaisse à nouveau ou
pas, le jeune homme allait grimper cette échelle. De toute
manière, cela ne
changerait rien à sa confrontation à venir avec
les deux Amazones, et prendre
un peu de hauteur ne pouvait pas lui faire de mal… Il essaya
d’esquisser un
pauvre sourire, mais celui-ci se transforma en grimace tandis
qu’un nouveau
hoquet lui broyait les entrailles.
Il
glissa sur le sol dans ses propres vomissures en tirant sur ses bras
accrochés
au deuxième barreau. Debout ! Il devait se remettre
debout, droit sur ses
jambes !
À
présent, Lilith n’avait plus de doute
possible : elle se mordit les lèvres
pleines et rouge vif, une incisive blanche comme de la nacre faisant
couler le
sang, tel un coup de dent dans une pêche mûre et
juteuse…
Dire
qu’elle ne demandait qu’à faire
fructifier les bénéfices de sa petite
entreprise, rien de plus ! Les entrepreneurs
étaient toujours dérangés
dans leur volonté d’aller de l’avant,
c’était incroyable. Cependant, Lilith
était bien décidée à porter
son commerce au sommet. Si, d’une façon ou
d’une
autre, Archibald Bellérophon était bel et bien
là, grimpant dans sa direction,
elle l’accueillerait comme il se devait. Et en personne, elle
n’avait aucune
raison de lui refuser ce privilège, au contraire.
Lilith
se surprit même à regretter de le voir
disparaître à nouveau comme s’il
s’agissait d’un spectre sans substance, tandis
qu’autour d’elle on commençait
à
s’agiter…
Et
ce n’était pas pour cause de manque de tonneaux de
larmes ou de pénurie de
barils d’amertume. L’approvisionnement de la
Fabrique de Cauchemars n’avait
encore jamais été pris en défaut.
Le
pied droit d’Archibald manqua un barreau et le jeune homme
dérapa pour
redescendre de deux crans, ratant de peu une nouvelle fracture de la
mâchoire.
Son horizon se limitait maintenant à cette
échelle métallique, et rien de plus.
Tout le décor de l’usine
désaffectée qui l’entourait
n’était plus qu’un vague
brouillard, deux époques, deux moments se superposant
l’un l’autre sans jamais
fusionner. S’il était question d’un
nouveau tour élaboré par Merlin ou bien de
Lilith, on pouvait dire que celui-ci était
particulièrement réussi. Archibald
avait rarement connu une telle sensation de nausée purement
physique, comme si
on lui infligeait accélération sur
accélération digne du démarrage de Space
Moutains avant de s’arrêter tout aussi
brutalement pour reprendre quelques
secondes plus tard. L’échelle.
L’échelle était la seule et unique
chose proche
de lui qui ne perdait pas sa consistance ou ne changeait pas
brusquement
d’apparence. Les deux Amazones pouvaient tout aussi bien se
trouver dans son
dos à un mètre de lui à peine
qu’il n’en aurait absolument pas conscience. Le
coup fatal surviendrait aussi bien lors de son prochain battement de
cœur ou
dans une heure, le jeune professeur n’en savait rien et, en
cet instant, ce
n’était pas vraiment la question principale qui
animait son esprit.
Avait-il
gravi deux mètres, quatre, cinquante…
centimètres ? À quelle hauteur se
trouvait donc cette fichue passerelle ! Telles des gifles de
plus en plus
violentes infligées alternativement sur la joue droite puis
la gauche, les
visions se succédaient toujours plus rapidement, le son
s’ajoutant maintenant
aux illusions visuelles qui semblaient agresser Archibald. Passer
d’un vaste
hangar vide à une usine au plus fort de son
activité, d’une température de
5°C
à peine à sans aucun doute plus de 30 et tout
cela parfois dans la même minute,
il y avait là de quoi vous laisser pantelant, suspendu entre
le sol et le
sommet de l’échelle aux dizaines de barreaux, une
échelle qui paraissait en
gagner de mirage en mirage pour ne jamais se terminer.
Pourtant,
si Archibald lâchait prise maintenant, il était
certain de ne jamais trouver la
force de remonter.
Lilith
fit un pas en avant, surplombant l’échelle.
C’était à cet endroit que le fils
de Mellington Bellérophon était apparu pour la
dernière fois, projetant son
image dans un éclat lumineux qui avait formidablement
gagné en intensité.
Il
lui avait paru différent de son souvenir, quand la
silhouette s’était changée
en corps presque palpable, aux traits du visage bien
définis. Pour l’essentiel,
la Princesse de Tyr avait achevé ce qu’elle
voulait accomplir en cette sinistre
nuit, et Lilith pouvait envisager de s’amuser un peu. Comment
le jeune homme
parvenait-il à trouver la force de briser les
frontières de l’espace et du
temps lui était incompréhensible, mais cela ne le
rendait pas dangereux pour
autant. Il se débattait comme une fourmi qui fuirait sous le
feu d’une loupe
tenue par un petit enfant cruel, mais ses antennes avaient
déjà été
carbonisées. Il errait sans plus savoir ce qu’il
faisait et il retomberait bien
assez vite sous ses rayons mortels.
Elle
avait imposé un silence impatient, alors que personne
n’osait plus s’approcher
d’elle comme le chaudron refroidissait, celui-ci finalement
à peine troublé par
les derniers cauchemars que l’on empaquetait, avant de les
expédier avec
diligence vers leur destination. On en trouvait de toutes les tailles
et de
toutes les formes, juste assez pour contenter les craintes de
n’importe quel rêveur.
Archibald
Bellérophon rêvait-il encore ?
Enfin !
Lilith se dévoila devant lui. Archibald avait perdu le
compte du nombre de
visions à venir lui vriller les tympans et lui marteler les
tempes qui ne
relâchaient pas leur pression.
Mais
lui non plus ne comptait pas abandonner maintenant. La sculpturale
albinos le
dominait de toute sa hauteur, alors qu’il lui restait encore
trois barreaux à
grimper et que sa tête n’arrivait toujours pas
à hauteur de la passerelle.
Toutefois, s’il tenait la main, s’il tirait sur son
bras jusqu’à risquer la
luxation de l’épaule, Archibald était
certain de pouvoir la toucher, ne
serait-ce que le bout du pied. Elle s’était
avancée jusqu’au bord, les mains
sur les hanches, pieds nus dans de simples sandales aux
lanières remontant sur
le mollet et vêtue d’une robe qui ressemblait au
fuseau rouge dont il se
souvenait l’avoir vue drapée
précédemment, mais ouvert en un
décolleté bénitier
qui avait quelque chose d’ironique en songeant à
son nom…
Se
déplaçant de trois quart, Archibald put alors
même découvrir son dos nu
d’albâtre poli, tandis qu’elle dardait
sur lui des pupilles aux braises
rougeoyantes, son épaisse chevelure d’ivoire pour
une fois défaite et courant
librement sur ses épaules nues. Elle tapotait de ses ongles
crochus les plis
tendus de sa robe épousant effrontément ses
formes comme si elle lui reprochait
de la faire attendre, comme s’il s’était
invité sans prévenir dans ce hangar à
l’apparence sans cesse mouvante, incarnant les deux faces
d’une même pièce.
Plus que deux barreaux, et Archibald pourrait se hisser à sa
hauteur, faire
enfin autre chose que de se traîner aux pieds de Lilith
justement !
Jusqu’à présent, elle était
toujours parvenue à le prendre de haut dans tous
les sens du terme, le plaçant d’emblée
en position d’infériorité. Encore
maintenant, alors qu’elle baissait sur lui un regard
où se reflétait toute sa
morgue crépitante dans la pénombre – le
jeune homme passait aussi du jour à la
nuit d’un instant sur l’autre – alors que
l’angle de vue aurait pu être
captivant, dans d’autres circonstances.
Lilith
semblait le narguer jusqu’à la pointe de ses
attributs qui s’avançait au-dessus
du vide et semblaient défier la pesanteur tout autant que la
décence, dont
Archibald se dit soudain, dans un prolongement grotesque à
ses divagations,
qu’il aurait pu s’y raccrocher tel un sportif
lancé dans une escalade sans
filet… Ce n’était pas le moment de
rire. Il ne savait pas du tout ce qu’il
allait faire une fois debout devant elle, mais ses méninges
auraient mieux fait
d’être déjà en train de
concocter quelque chose, car le moment approchait.
Les
yeux de l’albinos se plissèrent, ses longs cils
blancs masquant presque
entièrement la brûlure rouge vif de son regard. Ce
petit jeu aurait déjà dû se
conclure à présent. Archibald
Bellérophon ne pouvait pas réellement se
matérialiser ici, en cet instant. Ce
n’était que l’émanation
d’un songe projeté
ici même, dans un lieu qu’elle avait
elle-même consacré afin de pouvoir y
installer sa Fabrique de Cauchemars. Elle comprenait maintenant
pourquoi et
comment il avait pu apparaître, quand bien même les
circonstances de tout cela
demeuraient mystérieuses.
Lilith
devait le renvoyer sans plus attendre d’où il
venait. Elle n’avait aucune envie
en cette heure de profiter de la situation pour attirer à
elle ce qui n’était
qu’une enveloppe spectrale sans réel
intérêt. Elle s’était
beaucoup plus amusée
sur cette île perdue au large de l’Irlande
où elle avait réussi à les
retrouver, le jeune homme et son stupide professeur, qui pensait sans
doute
pouvoir encore enrayer le mouvement. Ah,
Merlin… En voilà un autre qui ne
changerait jamais et qui
pourtant aurait dû la comprendre un peu mieux que certains.
Lui aussi avait
souvent eu mauvaise réputation avant
d’acquérir une aura aux déclinaisons
débilitantes
et sans saveur, lui aussi avait souvent vécu comme un paria,
présenté comme un
fils du Diable…
De
plus, l’albinos était inquiète de cette
situation. Elle avait été contrainte de
laisser Ghadamon seul, et voilà qui ne lui plaisait
guère. Qui savait ce que ce
Grand Ancien larvaire pourrait encore lui réserver comme
surprise ? Elle
n’avait pourtant plus le choix : impossible de
reculer à présent, de faire
comme ce pleutre de Eibon et choisir de quitter cette terre pour
s’enfuir par
les Portes de Saturne. Depuis combien de temps hantait-elle les nuits
des
hommes ? Il fallait maintenant que Lilith passe à
l’étape supérieure, tout
en réservant ses visites à celles et ceux qui
méritaient vraiment de la voir
apparaître, au cœur de la nuit la plus noire,
lorsqu’elle venait vous rejoindre
dans votre sommeil en se glissant sous les draps sans bruit pour vous
habiter
d’un stupre dévorant, qui laissait son partenaire
d’une nuit ou d’une vie sans
voix et honteux, sachant bien que ce n’était pas
avec elle ou lui que vous
aviez fait l’amour, si l’on pouvait encore
qualifier ainsi cet acte bestial de
pure passion…
Tout
le monde ne pouvait pas y avoir droit. La suave et féroce
albinos n’avait
jamais porté les humains dans son cœur.
À de rares exceptions près, et si tant
était que l’on puisse invoquer un
cœur… Elle avait toujours regretté
d’accorder
sa confiance à autrui. Des serviteurs et des esclaves
dévoués, voilà ce qui lui
convenait parfaitement. Pour le reste, les Terres de Féerie
ne représentaient
qu’une pierre parmi d’autres dans son jardin et
pour changer, Lilith avait
préféré se consacrer à la
Terre. Certaines terreurs avaient besoin d’être
réapprises, pas de celles que ces moutons consommaient
à longueur de temps
devant leurs écrans, quelle que soit la taille de ceux-ci.
La Princesse de Tyr
pensait à un tout autre genre de peurs, celles qui vous
réveillaient la nuit,
qui vous rappelaient sous la lumière de la lune que la Terre
n’avait pas
toujours été le royaume des hommes, loin de
là. Eux et leur misérable histoire,
qui peinait à compter pourtant quelques
millénaires, et n’avait même pas encore
été capable de quitter les oripeaux de la
barbarie…
Se
faisant, Lilith réalisa que le fils de Mellington avait
posé un pied sur la
passerelle grillagée.
Il
était temps d’en finir avec lui.
Archibald
ne prit pas le temps de reprendre son souffle ou de jeter un coup
d’œil à tout
ce qu’il n’avait pas encore embrassé du
regard tandis qu’il se tenait au
rez-de-chaussée. La colère emporta tout et il se
jeta bras tendus sur Lilith,
chancelant à moitié. Il frôla
l’épaule droite de la jeune femme, qui
l’évita
d’un simple pas de côté.
« Eh
bien, eh bien ! En voilà des
façons ! Tu n’es pas content de me
revoir ? Pour m’avoir suivie jusqu’ici, je
pensais au contraire que notre
dernière rencontre avait dû te laisser un bon
souvenir… Moi en tout cas, je ne
serais pas contre l’évoquer à nouveau,
et plus encore. »
La
voix de Lilith vibrait tellement de miel et de curare que le jeune
homme se
figea sur place, accoudé à la rambarde, prenant
finalement conscience des
efforts qu’il avait dû accomplir en quelques
minutes, tel un saumon remontant
le courant. Que le poisson agisse ainsi pour se reproduire fut la
première
pensée qui lui vint ensuite à l’esprit
et Archibald grommela intérieurement.
Mais,
tout à coup, Lilith disparut, la passerelle se
déroba sous ses pieds ! Son
corps tout entier fut parcouru d’un long et
pénible soubresaut qui le
contraignit à fermer les yeux sous le coup de la douleur.
Était-il de retour en
2012, du moins selon les affirmations de Merlin ? En ouvrant
les yeux, il
s’aperçut que tout cela n’avait pas
duré plus de quelques battements de cœur
effrénés, le temps pour lui de se reconcentrer
sur ce qui lui importait
vraiment et de se retrouver catapulter auprès de
l’albinos, comme lorsque votre
corps réagissait malgré vous dans votre sommeil,
quand on rêvait d’une chute
dans un ravin ou d’une simple perte
d’équilibre qui n’avaient rien de
réel
malgré tous les signaux que pouvaient vous donner vos cinq
sens. Rien de
réel ?
Rassembler
ses esprits sur l’essentiel, maintenant, sur le champ.
Rejoindre et frapper
Lilith pour venger Kate, rejoindre et frapper Lilith, rejoindre Lilith,
Lilith…
« Malheureusement,
je ne peux pas te garder avec moi… Il est encore trop
tôt, mon cher… Transmets
donc mes amitiés à Merlin… et
à ton père, si tu le revois. Mais je crois que
vos relations ne sont plus au beau fixe. »
Archibald
la vit sourire à ses mots, découvrant une
nouvelle fois sa dentition parfaite,
qui s’ouvrait sur un délice de rubis…
Jared Leto se serait probablement damné
pour disposer d’un tel gloss pour ses
concerts !
À
nouveau, comme en chaque occasion offerte jusqu’à
ce
jour toujours aussi vain, le jeune homme en fut réduit
à tomber à genoux devant
elle, la passerelle résonnant sous le poids de son concret
abattement à la
manière d’une cloche sonnant le glas. Baissant la
tête, les yeux brûlant de
honte et non pas de larmes, Archibald détourna le regard et
vit un chargement
supplémentaire de sordides et nuisibles paquets
prêts à être
expédiés, garnis
de cauchemars. De visions détestables comme celle
qu’il était en train
d’endurer ? Il ne se rendit pas même
compte du geste de Lilith qui lui
caressait la nuque du bout de ses doigts glacés, et ne
réagit pas quand elle le
fit saigner avec l’ongle d’un index
carmin… Le jeune homme prit uniquement
conscience de la volte qui le projetait dans l’air
vicié pour le renvoyer au
pied de l’échelle.
Sans
possibilité de remonter cette fois.
Le
sourire de Lilith s’élargit et devint bien plus
franc,
tandis qu’elle se penchait part-dessus la barrière
en suçotant son doigt
perlant de sang. On l’avait souvent prise pour une vampire,
voire pour leur
hypothétique reine, mais l’albinos
n’était pas un corps mort, sans pouls et aux
veines putrides charriant un sang quasiment solide… Non,
elle était bien
vivante, savourant l’amertume salée des
gouttelettes vermeilles qu’elle venait
de récupérer sur Archibald, et qui couraient trop
vite sur sa langue agitée
pour s’en aller couler dans sa gorge. Déglutissant
lentement, salivant au point
de ramener le peu qu’il lui restait de sang sur le bout de
ses papilles pour
mieux le conserver quelques précieux instants
supplémentaires, l’albinos encore
enivrée par cette brève rencontre, plus
qu’elle ne l’aurait avoué à
elle-même,
s’essuya la commissure des lèvres d’un
goulu coup de langue tout en faisant
glisser son doigt souillé sur les courbes de son opulente
poitrine, qu’elle
sentait frémir à son tour sous le tissu.
Alors
que le jeune homme avait disparu de sa vue au cours
de sa courte chute pour réintégrer la vision dont
il provenait à l’origine,
Lilith nota qu’il avait malencontreusement dû
apercevoir avant de quitter cette
nuit, puisqu’elle ne l’avait pas laissé
complètement groggy, que la prochaine
destination de colis cauchemardesques concernait ni plus ni moins que
la Tour
du Savoir Secret Salvateur et plus particulièrement, son
corps enseignant.
De
même qu’un dernier petit présent tout
spécialement
préparé pour Kate McMarnish…
Les
deux Amazones se posèrent devant
l’entrée principale de l’usine
désaffectée.
Elles mirent pied à terre, se préparant
à faire leur entrée pour régler son
compte, une bonne fois pour toute, au fugitif qui leur avait perdre
maintenant
plusieurs heures.
Mais
ce fut l’explosion. La verrière du
bâtiment, déjà largement
endommagée par les
affres du temps et les intempéries, fut
littéralement soufflée dans les airs,
projetant des débris de verre un peu partout. Les
sorcières firent fondre ceux
qui auraient pu être en mesure de les toucher alors
qu’ils se situaient encore
à plus de trois mètres d’elles, pour
les plus proches. Immédiatement, une fumée
âcre et noire s’échappa par les
fenêtres, et de puissants crépitements se
firent entendre, perçant le silence ambiant. Pour autant, il
n’y avait pas de
quoi leur faire lever un sourcil. Des déflagrations de ce
type se produisaient
de plus en plus souvent, et il suffisait parfois d’un rien
pour déclencher un
incendie qui empuantiraient les environs pour plusieurs jours, couvrant
les
murs encore debout de suie et recouvrant
les étendues d’eau de cendres chargées
de composants hautement toxiques.
Ce
qui ne dérangeait pas le moins du monde des femmes
originaires des Terres de
Féerie et qui avaient toujours détesté
l’autre monde. Plus encore maintenant
que les conséquences de la folie des hommes
éclataient au grand jour. Si l’on
pouvait encore parler de jour sous une pénombre
perpétuelle…
«
Bon ! fit celle qui prenait toutes les décisions
influant sur leur marche
à suivre. Nous n’aurons finalement pas
à nous fatiguer pour la misérable
punaise qui nous a filé entre les doigts.
—
On ne devrait pas tout de même vérifier
s’il est bien mort ? Peut-être
qu’il avait déjà quitté les
lieux avant l’explosion ? Peut-être
qu’il l’a
provoquée lui-même pour se faire passer pour mort.
—
Parce que tu le crois assez rusé pour
ça ? Ce n’était
qu’un humain, et un
homme en plus ! railla la première des deux
Amazones. Tu l’as vu tout
comme moi, il était à
l’intérieur depuis moins de deux
minutes ! Je ne
vois pas comment il aurait pu concevoir quoi que ce soit en si peu de
temps ou
trouver une nouvelle porte de sortie sans qu’on le
remarque ! Ce vieil
entrepôt est immense, et il vient
d’entièrement exploser sous nos yeux !
Regarde, les flammes montent à plus de cent pieds de haut,
et il aurait survécu
à cela ? La seule
façon pour lui de s’en sortir, c’est de
s’appeler
Archibald Bellérophon et de porter les Bottes de Sept Lieues
aux
pieds ! »
Sa
compagne éclata de rire à ses mots, mais ne
paraissait pas entièrement convaincue.
Agacée, l’autre lui fit signe
d’enfourcher son balai. Même sans avoir
dû se
salir elles-mêmes les mains, elles avaient maintenant toutes
les chances du
monde d’être en retard. Rajustant son casque tout
en passant une jambe
par-dessus le siège, la seconde se retourna brusquement,
interrompant son
geste, le menton pointé sur l’usine
changée en brasier éclatant.
« Activité
magique détectée. Catégorie 5.
—
Vas-tu cesser à la fin ? rugit la
première, sans y croire. Nous n’avons
pas vu de catégorie 5 depuis les débuts de la
guerre ! Le Prince Charmant
en personne, maudit soit ce porc infect, n’a jamais
dépassé la catégorie 3 et
se terre toute la journée en attendant la nuit !
—
Catégorie 5.
—
Il est mort ! Il n’y a personne dans ce
bâtiment !
Les
portes de l’entrée principale
s’ouvrirent alors en grand, pour laisser passer
une volée de… canettes de Coca Cola,
fusant droit sur les sorcières
encore immobiles. Les deux Amazones rentrèrent alors la
tête dans les épaules,
se protégeant de leurs bras. Des dizaines d’impact
résonnèrent sur leurs
armures, avant qu’enfin ce manège cesse et leur
permettent de regarder. Mais
elles ne virent rien dans l’entrée, seulement
toujours plus de flammes.
La
seconde volée frappa alors.
« C’est
sans doute un phénomène dû à
la chaleur, c’est tout ! reprit la
première
d’une voix plus ferme. Il ne faut pas chercher plus rien. On
décolle !
—
Pas si vite ! fit une voix. Pour respecter les
règles en vigueur, je dois
également citer Pepsi ou Sprite,
mais toujours est-il que j’avais
seulement ce bon vieil acier de cannettes sous la main !
Une
silhouette se découpa alors sur les flammes, comme les
indicateurs de la
seconde Amazone redoublait d’intensité sous son
heaume.
—
Catégorie 5 alors, ça fait plaisir de ridiculiser
une fois de plus Charmant,
reprit la voix, tout en commandant une troisième
volée de boîtes rouges et
blanches. J’ai vu il y a quelques secondes quelque chose qui
ne m’a pas
vraiment plu, mais alors pas du tout. J’ai horreur de
l’acharnement. Alors,
d’une manière ou d’une autre, plus vite
je vous aurai renvoyées chez Lilith,
plus vite je quitterai cet endroit de malheur pour faire cesser ses
activités
dans le passé. Je ne sais pas si c’est
très clair, mais quoi qu’il en soit, je
n’ai jamais vraiment aimé les Parisiens, et avec
vous, c’est le bouquet. Dîtes
donc, mes jolies, c’était pas loin ! Qui
avait parlé d’Archibald
Bellérophon ? »
Les
deux sorcières échangèrent un regard
stupéfait, seul signe de vie sous leur
pesant et ouvragé attirail. Il n’y avait pourtant
aucun doute. C’était bel et
bien Archibald Bellérophon qu’elles avaient
poursuivi durant plusieurs heures
et qui se dressait maintenant devant elles.
Sans
Bottes.
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