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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 28/01/2008

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Où Archibald poursuit sa visite dans le futur, tout en manquant cruellement de retours...

Chapitre 9 > Chapitre 10 [PDF]

rchibald, abandonné dans les rues désertes de la capitale française, avait l’impression de jouer une version frenchie de Robert Neville face à des hémocytes remplacés par des sorcières en armure (et non pas des ours...).
Cela devait bien faire trois heures maintenant qu’il était pourchassé à travers les avenues rendues à Mère Nature de Paris, sans compter que le sinistre Merlin casseur de noisettes avait disparu sans demander son reste. Trois longues heures que les deux Amazones lancées à ses trousses paraissaient se jouer de lui, se retenant toujours au dernier moment de lui porter un coup fatal alors qu’elles le traquaient depuis les hauteurs, confortablement assises sur leurs montures de bois aux allures de balai dopé aux OGM.
Tout en riant, les deux Amazones projetaient des vagues de lumière zigzaguant tels des éclairs et qui ravageaient un peu plus la chaussée à chaque impact, projetant une pluie de débris caillouteux dans le dos du jeune homme contraint de cavaler tant et plus. La douleur n’était pas très intense en elle-même, mais avait toujours de quoi fouetter un peu plus la panique grandissante d’Archibald. Les avertissements de Merlin ne valaient pas tripette, oui ! Alors comme ça, tout ceci n’était qu’un rêve mais s’il ne voulait pas demeurer éternellement coincé dans une sorte d’état second dans le monde réel, il ne devait pas refuser le combat ?
Facile à dire ! Ce n’était pas lui qui n’avait pas plus de souffle qu’un fumeur de 60 ans qui déciderait de se remettre au sport en se lançant directement dans un marathon sans ravitaillement sur le chemin !
Au fur et à mesure de sa littérale et épuisante fuite en avant, Archibald et ses poursuivantes avaient eu tendance à s’éloigner du centre-ville, jusqu’à même descendre dans une station de RER pour voir les Amazones ne pas relâcher leur pression, au contraire, toujours aussi impériales malgré les difficultés de manœuvres dans un espace fermé. Le réseau de transport souterrain de la capitale avait lui aussi souffert de la situation exposée par Merlin. Si des trains avaient voulu circuler en ce jour, la situation aurait été pire qu’en cas de grève générale sur toutes les lignes : il y avait des épanchements d’eau de tous les côtés, des rats aussi gros qu’un caniche filaient dans tous les coins, ou cherchaient plutôt à vous mordre, et une étrange végétation avait commencé à coloniser cet espace sombre et humide aux rails et aux traverses en très mauvais état.
Tout à coup, vers l’est, il y eut une explosion. Cela ne surprit pas Archibald. Il avait lu quelque part que sans surveillance d’aucune sorte, il était normal que d’anciennes usines ou des bâtiments délabrés s’embrasent d’eux-mêmes au fil du temps. Un arrondissement entier pouvait disparaître de la sorte, happé par un incendie incontrôlé qui ne concernait au départ qu’une modeste bâtisse… De quoi repérer de tels incendies depuis l’espace, si tous les satellites du monde ne s’étaient pas écrasés sur terre ou désintégrés dans l’atmosphère !
En attendant, Archibald se doutait bien que sa mort ne serait pas retransmise en direct sur une quelconque télévision.
Au-dessus de sa tête, à plus de trente mètres et survolant de haut les immeubles les plus proches, les deux Amazones ne cessaient de rire, telles des hyènes déchaînées.
« Il faudrait en finir une bonne fois pour toutes, nous nous sommes assez amusées ! fit l’une.
— Tu ne trouves pas qu’il ressemble à…
— Son visage ne me dit rien du tout, reprit la première. Cela fait longtemps que nous n’avions pas trouvé de gibier, mais nous allons être en retard si nous continuons de la sorte ! Nous ne devons pas oublier ce qui nous attend si nous nous faisons remarquer !
La seconde se rangea aussitôt à l’avis de celle qui semblait avoir l’ascendant, mais leur discussion avait suffi à prolonger leur sortie : le fugitif n’était plus directement en vue. S’armer de patience n’était pas vraiment ce qu’elles avaient à l’esprit, elles qui avaient chassé des milliers de têtes, pour mieux contrôler ce qui restait de la population. Ghadamon n’était pas toujours facile à nourrir…
Et il fallait parfois lui fournir des Amazones, tout simplement, afin de relever un peu son menu. On ne connaissait pas exactement les sévices qu’il réservait à celles-ci, mais le monstre ne les tuait pas tout de suite, voilà ce que tout le monde savait avec certitude. Même après plusieurs années, les certitudes étaient difficiles à acquérir, y compris lorsque l’on appartenait au corps d’élite de Lilith.
La première Amazone grimaça à nouveau en levant les yeux vers les cieux charbonneux qui s’obscurcissaient à nouveau.
« Nous devons vraiment y aller. Il risque de pleuvoir bientôt, et je déteste ces pluies acides.
— Ce que tu peux être coquette ! Nous ne craignons pourtant rien du tout sous nos armures.
— Ce n’est pas une raison. Allons le chercher s’il ne veut pas sortir de son trou, décréta-t-elle sèchement en retour, en inclinant son véhicule vers le sol pour entamer une nouvelle descente.

Effectivement, Archibald n’avait pas vraiment envie de quitter son refuge, aussi lugubre celui-ci fut-il. Et c’était pourtant bien le cas ! Il s’agissait d’un hangar abandonné, aux vitres brisées en mille morceaux, ouvert aux quatre vents, avec une cheminée d'usine, une chaufferie, et bien d’autres choses encore. Les squatters eux-mêmes ne semblaient par contre plus exister, projeté cinq ans dans le futur.
Pour tout dire, les rats n’en avaient visiblement pas profité pour s’installer en colonies, en repeuplant le monde après la disparition quasi totale des hommes, comme dans un vieux Z italien. Non, Archibald avait seulement vu une araignée grosse comme le poing et écrasé en courant un cafard dont il ne préférait pas revenir sur la taille. Le jeune homme n’avait-il pas lu, quelque part à nouveau, que les blattes et autres nuisibles seraient les seules créatures à résister à une explosion nucléaire et ses rayonnements mortels ? Ce n’était pas exactement ce qui avait frappé la capitale de la France, mais il y avait comme des airs de famille entre les deux catastrophes et leurs conséquences…
« Où est-ce que j’ai bien pu tomber cette fois ? On dirait une sorte d’usine de recyclage… »
Une réflexion pertinente alimentée par la vision d’une vaste benne rectangulaire où l’on avait entassé des centaines et probablement des milliers de cannettes d’une célèbre marque de soda… De Coca-Cola, autant le dire purement et simplement !
«  Tu parles d’une Happyness Factory ! » se dit le jeune homme, comme pour lui-même, évidemment.
Qu’aurait-il pu bien faire du contenu de cette benne, de même que celui des autres présentes, sans parler d’une chaîne automatique sans aucun doute hors d’état de marche ? Si Archibald s’était retrouvé coincé ici avec l’Agence Tous Risques, peut-être aurait-il pu concocter quelque chose avant de retourner affronter le danger, mais là… En réalité, le rat, c’était lui. Qu’il tienne ou pas compte de l’avertissement de Merlin, il lui fallait pourtant bien tenter quelque chose, sous peine de voir ce rêve s’éterniser, ou bien sa situation se compliquer singulièrement, et ce encore plus vite si les deux éléments étaient bel et bien liés par la fatalité évoquée par l’écureuil.
Par un écureuil ! Même lui avait toujours du mal à s’y faire… Archibald secoua la tête et se crut pris d’étourdissements.
Sa vision venait de se troubler. Un instant, le jeune homme s’était imaginé voir un autre décor se superposer à celui-ci. Une autre usine, peut-être la même, mais fourmillante d’activité, avec ses escaliers tournant à retours ou dans-œuvre, et ses tuiles mécaniques alliées aux baies de verre qui n’avaient alors plus rien de salies de cendres, avec zinc en couverture. Une drôle d’activité : Archibald avait cru voir la chaîne de montage entrer en action, mais charriant sur ses tapis roulants de sombres masses informes qui ne ressemblaient pourtant pas à des déchets prévus pour le recyclage. Il existait toujours les légendes urbaines de tas d’ordures ayant pris vie, ou du moins s’étant animés, mais le mirage avait disparu avant qu’il ait pu lui accorder un second coup d’œil.
Un battant métallique claqua au loin. Archibald se retourna mais ne vit rien, pas même un trait de pénombre. Peu importait : il était complètement à découvert, et il ne pouvait pas rester là. Il s’approcha de la benne aux canettes, sentant soudain ses jambes flancher après plusieurs heures d’effort continu. S’appuyant d’une main contre la paroi orange, son regard fut attiré par une passerelle suspendue à plusieurs mètres dans le vide. La vision supplantant ce qu’il avait réellement sous les yeux revint alors, plus nette, plus longue. Archibald crut manquer un battement de cœur, et ce n’était pas la faute de sa fuite éperdue dans les rues de Paris.
Lilith était apparue un instant sur cette passerelle, bras tendus, pointant du doigt telle ou telle structure de l’usine, comme si elle distribuait les consignes. Le temps de se dire que ce n’était pas possible, et la princesse albinos n’était plus là. Tout était redevenu à l’identique. Y compris les grincements métalliques qui se faisaient à nouveau entendre à l’entrée du bâtiment abandonné. Les deux sorcières ne pouvaient pas avoir manqué son entrée. Elles savaient forcément où il se terrait. Souhaitaient-elles faire durer le suspense et leur plaisir ? Tout à coup, Archibald ne s’en souciait quasiment plus ! Le jeune homme ne pensait plus qu’à cette nouvelle apparition de Lilith, toujours aussi ensorcelante. Son sang n’avait fait qu’un tour, bouillant à la pensée de la savoir à quelques mètres à peine de lui. Mais c’était totalement inimaginable !
Il devait être en train de rêver… dans son propre songe. Évidemment, lorsque l’on réfléchissait à tout cela, il ne fallait pas se contraindre à chercher une explication logique, mais tout de même ! L’espace d’un instant, Archibald avait littéralement tremblé d’excitation à l’idée de refermer ses mains sur son cou gracile. Et surtout, de serrer, encore et encore.

Lilith battit des cils, le regard attiré sur sa gauche.
Elle qui était en train de donner ses dernières consignes pour la Fabrique de Cauchemars n’avait pas besoin d’être dérangée. Elle en avait fini avec son chaudron, mais ne voulait surtout pas qu’une quelconque « commande » ne puisse être honorée ! Lilith avait été gênée par une étrange et brève lueur dans un coin du hangar, en contrebas, aussitôt disparue. Personne ne pouvait savoir qu’elle se trouvait ici, et de toute manière, qui serait assez bête pour s’afficher avec une lampe s’il voulait se faire discret ? De son côté, ce n’était pas le moment pour se laisser distraire.
Cette fois, tout devait être parfait.
Mais la lueur revint, formant tout à coup une silhouette. Ses yeux rubis s’écarquillèrent : elle avait cru reconnaître les épis caractéristiques d’Archibald Bellérophon et sa coupe échevelée ! Qu’il soit ici, en ces lieux, était totalement inenvisageable. Lilith le savait mieux que quiconque. On ne pouvait pas quitter comme cela les Contrées du Rêve, d’un claquement de doigts…

C’était bien elle ! Archibald la découvrit une deuxième fois, avec une troisième vision pour lui faire tourner la tête. Le jeune homme tomba sur les genoux, puis à quatre pattes, avant de vomir. C’était verdâtre, de la bile, forcément. Archibald avait l’impression d’en avoir l’estomac rempli depuis des mois maintenant, par litres entiers.
Mais il avait posé une main sur le premier barreau. Qu’elle disparaisse à nouveau ou pas, le jeune homme allait grimper cette échelle. De toute manière, cela ne changerait rien à sa confrontation à venir avec les deux Amazones, et prendre un peu de hauteur ne pouvait pas lui faire de mal… Il essaya d’esquisser un pauvre sourire, mais celui-ci se transforma en grimace tandis qu’un nouveau hoquet lui broyait les entrailles.
Il glissa sur le sol dans ses propres vomissures en tirant sur ses bras accrochés au deuxième barreau. Debout ! Il devait se remettre debout, droit sur ses jambes !

À présent, Lilith n’avait plus de doute possible : elle se mordit les lèvres pleines et rouge vif, une incisive blanche comme de la nacre faisant couler le sang, tel un coup de dent dans une pêche mûre et juteuse…
Dire qu’elle ne demandait qu’à faire fructifier les bénéfices de sa petite entreprise, rien de plus ! Les entrepreneurs étaient toujours dérangés dans leur volonté d’aller de l’avant, c’était incroyable. Cependant, Lilith était bien décidée à porter son commerce au sommet. Si, d’une façon ou d’une autre, Archibald Bellérophon était bel et bien là, grimpant dans sa direction, elle l’accueillerait comme il se devait. Et en personne, elle n’avait aucune raison de lui refuser ce privilège, au contraire.
Lilith se surprit même à regretter de le voir disparaître à nouveau comme s’il s’agissait d’un spectre sans substance, tandis qu’autour d’elle on commençait à s’agiter…
Et ce n’était pas pour cause de manque de tonneaux de larmes ou de pénurie de barils d’amertume. L’approvisionnement de la Fabrique de Cauchemars n’avait encore jamais été pris en défaut.

Le pied droit d’Archibald manqua un barreau et le jeune homme dérapa pour redescendre de deux crans, ratant de peu une nouvelle fracture de la mâchoire. Son horizon se limitait maintenant à cette échelle métallique, et rien de plus. Tout le décor de l’usine désaffectée qui l’entourait n’était plus qu’un vague brouillard, deux époques, deux moments se superposant l’un l’autre sans jamais fusionner. S’il était question d’un nouveau tour élaboré par Merlin ou bien de Lilith, on pouvait dire que celui-ci était particulièrement réussi. Archibald avait rarement connu une telle sensation de nausée purement physique, comme si on lui infligeait accélération sur accélération digne du démarrage de Space Moutains avant de s’arrêter tout aussi brutalement pour reprendre quelques secondes plus tard. L’échelle. L’échelle était la seule et unique chose proche de lui qui ne perdait pas sa consistance ou ne changeait pas brusquement d’apparence. Les deux Amazones pouvaient tout aussi bien se trouver dans son dos à un mètre de lui à peine qu’il n’en aurait absolument pas conscience. Le coup fatal surviendrait aussi bien lors de son prochain battement de cœur ou dans une heure, le jeune professeur n’en savait rien et, en cet instant, ce n’était pas vraiment la question principale qui animait son esprit.

Avait-il gravi deux mètres, quatre, cinquante… centimètres ? À quelle hauteur se trouvait donc cette fichue passerelle ! Telles des gifles de plus en plus violentes infligées alternativement sur la joue droite puis la gauche, les visions se succédaient toujours plus rapidement, le son s’ajoutant maintenant aux illusions visuelles qui semblaient agresser Archibald. Passer d’un vaste hangar vide à une usine au plus fort de son activité, d’une température de 5°C à peine à sans aucun doute plus de 30 et tout cela parfois dans la même minute, il y avait là de quoi vous laisser pantelant, suspendu entre le sol et le sommet de l’échelle aux dizaines de barreaux, une échelle qui paraissait en gagner de mirage en mirage pour ne jamais se terminer.
Pourtant, si Archibald lâchait prise maintenant, il était certain de ne jamais trouver la force de remonter.

Lilith fit un pas en avant, surplombant l’échelle. C’était à cet endroit que le fils de Mellington Bellérophon était apparu pour la dernière fois, projetant son image dans un éclat lumineux qui avait formidablement gagné en intensité.
Il lui avait paru différent de son souvenir, quand la silhouette s’était changée en corps presque palpable, aux traits du visage bien définis. Pour l’essentiel, la Princesse de Tyr avait achevé ce qu’elle voulait accomplir en cette sinistre nuit, et Lilith pouvait envisager de s’amuser un peu. Comment le jeune homme parvenait-il à trouver la force de briser les frontières de l’espace et du temps lui était incompréhensible, mais cela ne le rendait pas dangereux pour autant. Il se débattait comme une fourmi qui fuirait sous le feu d’une loupe tenue par un petit enfant cruel, mais ses antennes avaient déjà été carbonisées. Il errait sans plus savoir ce qu’il faisait et il retomberait bien assez vite sous ses rayons mortels.
Elle avait imposé un silence impatient, alors que personne n’osait plus s’approcher d’elle comme le chaudron refroidissait, celui-ci finalement à peine troublé par les derniers cauchemars que l’on empaquetait, avant de les expédier avec diligence vers leur destination. On en trouvait de toutes les tailles et de toutes les formes, juste assez pour contenter les craintes de n’importe quel rêveur.
Archibald Bellérophon rêvait-il encore ?

Enfin ! Lilith se dévoila devant lui. Archibald avait perdu le compte du nombre de visions à venir lui vriller les tympans et lui marteler les tempes qui ne relâchaient pas leur pression.
Mais lui non plus ne comptait pas abandonner maintenant. La sculpturale albinos le dominait de toute sa hauteur, alors qu’il lui restait encore trois barreaux à grimper et que sa tête n’arrivait toujours pas à hauteur de la passerelle. Toutefois, s’il tenait la main, s’il tirait sur son bras jusqu’à risquer la luxation de l’épaule, Archibald était certain de pouvoir la toucher, ne serait-ce que le bout du pied. Elle s’était avancée jusqu’au bord, les mains sur les hanches, pieds nus dans de simples sandales aux lanières remontant sur le mollet et vêtue d’une robe qui ressemblait au fuseau rouge dont il se souvenait l’avoir vue drapée précédemment, mais ouvert en un décolleté bénitier qui avait quelque chose d’ironique en songeant à son nom…
Se déplaçant de trois quart, Archibald put alors même découvrir son dos nu d’albâtre poli, tandis qu’elle dardait sur lui des pupilles aux braises rougeoyantes, son épaisse chevelure d’ivoire pour une fois défaite et courant librement sur ses épaules nues. Elle tapotait de ses ongles crochus les plis tendus de sa robe épousant effrontément ses formes comme si elle lui reprochait de la faire attendre, comme s’il s’était invité sans prévenir dans ce hangar à l’apparence sans cesse mouvante, incarnant les deux faces d’une même pièce. Plus que deux barreaux, et Archibald pourrait se hisser à sa hauteur, faire enfin autre chose que de se traîner aux pieds de Lilith justement ! Jusqu’à présent, elle était toujours parvenue à le prendre de haut dans tous les sens du terme, le plaçant d’emblée en position d’infériorité. Encore maintenant, alors qu’elle baissait sur lui un regard où se reflétait toute sa morgue crépitante dans la pénombre – le jeune homme passait aussi du jour à la nuit d’un instant sur l’autre – alors que l’angle de vue aurait pu être captivant, dans d’autres circonstances.
Lilith semblait le narguer jusqu’à la pointe de ses attributs qui s’avançait au-dessus du vide et semblaient défier la pesanteur tout autant que la décence, dont Archibald se dit soudain, dans un prolongement grotesque à ses divagations, qu’il aurait pu s’y raccrocher tel un sportif lancé dans une escalade sans filet… Ce n’était pas le moment de rire. Il ne savait pas du tout ce qu’il allait faire une fois debout devant elle, mais ses méninges auraient mieux fait d’être déjà en train de concocter quelque chose, car le moment approchait. 

Les yeux de l’albinos se plissèrent, ses longs cils blancs masquant presque entièrement la brûlure rouge vif de son regard. Ce petit jeu aurait déjà dû se conclure à présent. Archibald Bellérophon ne pouvait pas réellement se matérialiser ici, en cet instant. Ce n’était que l’émanation d’un songe projeté ici même, dans un lieu qu’elle avait elle-même consacré afin de pouvoir y installer sa Fabrique de Cauchemars. Elle comprenait maintenant pourquoi et comment il avait pu apparaître, quand bien même les circonstances de tout cela demeuraient mystérieuses.
Lilith devait le renvoyer sans plus attendre d’où il venait. Elle n’avait aucune envie en cette heure de profiter de la situation pour attirer à elle ce qui n’était qu’une enveloppe spectrale sans réel intérêt. Elle s’était beaucoup plus amusée sur cette île perdue au large de l’Irlande où elle avait réussi à les retrouver, le jeune homme et son stupide professeur, qui pensait sans doute pouvoir encore enrayer le mouvement. Ah, Merlin… En voilà un autre qui ne changerait jamais et qui pourtant aurait dû la comprendre un peu mieux que certains. Lui aussi avait souvent eu mauvaise réputation avant d’acquérir une aura aux déclinaisons débilitantes et sans saveur, lui aussi avait souvent vécu comme un paria, présenté comme un fils du Diable…
De plus, l’albinos était inquiète de cette situation. Elle avait été contrainte de laisser Ghadamon seul, et voilà qui ne lui plaisait guère. Qui savait ce que ce Grand Ancien larvaire pourrait encore lui réserver comme surprise ? Elle n’avait pourtant plus le choix : impossible de reculer à présent, de faire comme ce pleutre de Eibon et choisir de quitter cette terre pour s’enfuir par les Portes de Saturne. Depuis combien de temps hantait-elle les nuits des hommes ? Il fallait maintenant que Lilith passe à l’étape supérieure, tout en réservant ses visites à celles et ceux qui méritaient vraiment de la voir apparaître, au cœur de la nuit la plus noire, lorsqu’elle venait vous rejoindre dans votre sommeil en se glissant sous les draps sans bruit pour vous habiter d’un stupre dévorant, qui laissait son partenaire d’une nuit ou d’une vie sans voix et honteux, sachant bien que ce n’était pas avec elle ou lui que vous aviez fait l’amour, si l’on pouvait encore qualifier ainsi cet acte bestial de pure passion…
Tout le monde ne pouvait pas y avoir droit. La suave et féroce albinos n’avait jamais porté les humains dans son cœur. À de rares exceptions près, et si tant était que l’on puisse invoquer un cœur… Elle avait toujours regretté d’accorder sa confiance à autrui. Des serviteurs et des esclaves dévoués, voilà ce qui lui convenait parfaitement. Pour le reste, les Terres de Féerie ne représentaient qu’une pierre parmi d’autres dans son jardin et pour changer, Lilith avait préféré se consacrer à la Terre. Certaines terreurs avaient besoin d’être réapprises, pas de celles que ces moutons consommaient à longueur de temps devant leurs écrans, quelle que soit la taille de ceux-ci. La Princesse de Tyr pensait à un tout autre genre de peurs, celles qui vous réveillaient la nuit, qui vous rappelaient sous la lumière de la lune que la Terre n’avait pas toujours été le royaume des hommes, loin de là. Eux et leur misérable histoire, qui peinait à compter pourtant quelques millénaires, et n’avait même pas encore été capable de quitter les oripeaux de la barbarie… 
Se faisant, Lilith réalisa que le fils de Mellington avait posé un pied sur la passerelle grillagée.
Il était temps d’en finir avec lui.

Archibald ne prit pas le temps de reprendre son souffle ou de jeter un coup d’œil à tout ce qu’il n’avait pas encore embrassé du regard tandis qu’il se tenait au rez-de-chaussée. La colère emporta tout et il se jeta bras tendus sur Lilith, chancelant à moitié. Il frôla l’épaule droite de la jeune femme, qui l’évita d’un simple pas de côté.
« Eh bien, eh bien ! En voilà des façons ! Tu n’es pas content de me revoir ? Pour m’avoir suivie jusqu’ici, je pensais au contraire que notre dernière rencontre avait dû te laisser un bon souvenir… Moi en tout cas, je ne serais pas contre l’évoquer à nouveau, et plus encore. »
La voix de Lilith vibrait tellement de miel et de curare que le jeune homme se figea sur place, accoudé à la rambarde, prenant finalement conscience des efforts qu’il avait dû accomplir en quelques minutes, tel un saumon remontant le courant. Que le poisson agisse ainsi pour se reproduire fut la première pensée qui lui vint ensuite à l’esprit et Archibald grommela intérieurement.
Mais, tout à coup, Lilith disparut, la passerelle se déroba sous ses pieds ! Son corps tout entier fut parcouru d’un long et pénible soubresaut qui le contraignit à fermer les yeux sous le coup de la douleur. Était-il de retour en 2012, du moins selon les affirmations de Merlin ? En ouvrant les yeux, il s’aperçut que tout cela n’avait pas duré plus de quelques battements de cœur effrénés, le temps pour lui de se reconcentrer sur ce qui lui importait vraiment et de se retrouver catapulter auprès de l’albinos, comme lorsque votre corps réagissait malgré vous dans votre sommeil, quand on rêvait d’une chute dans un ravin ou d’une simple perte d’équilibre qui n’avaient rien de réel malgré tous les signaux que pouvaient vous donner vos cinq sens. Rien de réel ?
Rassembler ses esprits sur l’essentiel, maintenant, sur le champ. Rejoindre et frapper Lilith pour venger Kate, rejoindre et frapper Lilith, rejoindre Lilith, Lilith…
« Malheureusement, je ne peux pas te garder avec moi… Il est encore trop tôt, mon cher… Transmets donc mes amitiés à Merlin… et à ton père, si tu le revois. Mais je crois que vos relations ne sont plus au beau fixe. »
Archibald la vit sourire à ses mots, découvrant une nouvelle fois sa dentition parfaite, qui s’ouvrait sur un délice de rubis… Jared Leto se serait probablement damné pour disposer d’un tel gloss pour ses concerts !
À nouveau, comme en chaque occasion offerte jusqu’à ce jour toujours aussi vain, le jeune homme en fut réduit à tomber à genoux devant elle, la passerelle résonnant sous le poids de son concret abattement à la manière d’une cloche sonnant le glas. Baissant la tête, les yeux brûlant de honte et non pas de larmes, Archibald détourna le regard et vit un chargement supplémentaire de sordides et nuisibles paquets prêts à être expédiés, garnis de cauchemars. De visions détestables comme celle qu’il était en train d’endurer ? Il ne se rendit pas même compte du geste de Lilith qui lui caressait la nuque du bout de ses doigts glacés, et ne réagit pas quand elle le fit saigner avec l’ongle d’un index carmin… Le jeune homme prit uniquement conscience de la volte qui le projetait dans l’air vicié pour le renvoyer au pied de l’échelle.
Sans possibilité de remonter cette fois.

Le sourire de Lilith s’élargit et devint bien plus franc, tandis qu’elle se penchait part-dessus la barrière en suçotant son doigt perlant de sang. On l’avait souvent prise pour une vampire, voire pour leur hypothétique reine, mais l’albinos n’était pas un corps mort, sans pouls et aux veines putrides charriant un sang quasiment solide… Non, elle était bien vivante, savourant l’amertume salée des gouttelettes vermeilles qu’elle venait de récupérer sur Archibald, et qui couraient trop vite sur sa langue agitée pour s’en aller couler dans sa gorge. Déglutissant lentement, salivant au point de ramener le peu qu’il lui restait de sang sur le bout de ses papilles pour mieux le conserver quelques précieux instants supplémentaires, l’albinos encore enivrée par cette brève rencontre, plus qu’elle ne l’aurait avoué à elle-même, s’essuya la commissure des lèvres d’un goulu coup de langue tout en faisant glisser son doigt souillé sur les courbes de son opulente poitrine, qu’elle sentait frémir à son tour sous le tissu.
Alors que le jeune homme avait disparu de sa vue au cours de sa courte chute pour réintégrer la vision dont il provenait à l’origine, Lilith nota qu’il avait malencontreusement dû apercevoir avant de quitter cette nuit, puisqu’elle ne l’avait pas laissé complètement groggy, que la prochaine destination de colis cauchemardesques concernait ni plus ni moins que la Tour du Savoir Secret Salvateur et plus particulièrement, son corps enseignant.
De même qu’un dernier petit présent tout spécialement préparé pour Kate McMarnish…  

Les deux Amazones se posèrent devant l’entrée principale de l’usine désaffectée. Elles mirent pied à terre, se préparant à faire leur entrée pour régler son compte, une bonne fois pour toute, au fugitif qui leur avait perdre maintenant plusieurs heures.
Mais ce fut l’explosion. La verrière du bâtiment, déjà largement endommagée par les affres du temps et les intempéries, fut littéralement soufflée dans les airs, projetant des débris de verre un peu partout. Les sorcières firent fondre ceux qui auraient pu être en mesure de les toucher alors qu’ils se situaient encore à plus de trois mètres d’elles, pour les plus proches. Immédiatement, une fumée âcre et noire s’échappa par les fenêtres, et de puissants crépitements se firent entendre, perçant le silence ambiant. Pour autant, il n’y avait pas de quoi leur faire lever un sourcil. Des déflagrations de ce type se produisaient de plus en plus souvent, et il suffisait parfois d’un rien pour déclencher un incendie qui empuantiraient les environs pour plusieurs jours, couvrant les murs encore debout de suie et  recouvrant les étendues d’eau de cendres chargées de composants hautement toxiques.
Ce qui ne dérangeait pas le moins du monde des femmes originaires des Terres de Féerie et qui avaient toujours détesté l’autre monde. Plus encore maintenant que les conséquences de la folie des hommes éclataient au grand jour. Si l’on pouvait encore parler de jour sous une pénombre perpétuelle…
« Bon ! fit celle qui prenait toutes les décisions influant sur leur marche à suivre. Nous n’aurons finalement pas à nous fatiguer pour la misérable punaise qui nous a filé entre les doigts.
— On ne devrait pas tout de même vérifier s’il est bien mort ? Peut-être qu’il avait déjà quitté les lieux avant l’explosion ? Peut-être qu’il l’a provoquée lui-même pour se faire passer pour mort.
— Parce que tu le crois assez rusé pour ça ? Ce n’était qu’un humain, et un homme en plus ! railla la première des deux Amazones. Tu l’as vu tout comme moi, il était à l’intérieur depuis moins de deux minutes ! Je ne vois pas comment il aurait pu concevoir quoi que ce soit en si peu de temps ou trouver une nouvelle porte de sortie sans qu’on le remarque ! Ce vieil entrepôt est immense, et il vient d’entièrement exploser sous nos yeux ! Regarde, les flammes montent à plus de cent pieds de haut, et il aurait survécu à cela ? La seule façon pour lui de s’en sortir, c’est de s’appeler Archibald Bellérophon et de porter les Bottes de Sept Lieues aux pieds ! »
Sa compagne éclata de rire à ses mots, mais ne paraissait pas entièrement convaincue. Agacée, l’autre lui fit signe d’enfourcher son balai. Même sans avoir dû se salir elles-mêmes les mains, elles avaient maintenant toutes les chances du monde d’être en retard. Rajustant son casque tout en passant une jambe par-dessus le siège, la seconde se retourna brusquement, interrompant son geste, le menton pointé sur l’usine changée en brasier éclatant.
« Activité magique détectée. Catégorie 5.
— Vas-tu cesser à la fin ? rugit la première, sans y croire. Nous n’avons pas vu de catégorie 5 depuis les débuts de la guerre ! Le Prince Charmant en personne, maudit soit ce porc infect, n’a jamais dépassé la catégorie 3 et se terre toute la journée en attendant la nuit !
— Catégorie 5.
— Il est mort ! Il n’y a personne dans ce bâtiment !
Les portes de l’entrée principale s’ouvrirent alors en grand, pour laisser passer une volée de… canettes de Coca Cola, fusant droit sur les sorcières encore immobiles. Les deux Amazones rentrèrent alors la tête dans les épaules, se protégeant de leurs bras. Des dizaines d’impact résonnèrent sur leurs armures, avant qu’enfin ce manège cesse et leur permettent de regarder. Mais elles ne virent rien dans l’entrée, seulement toujours plus de flammes.
La seconde volée frappa alors.
« C’est sans doute un phénomène dû à la chaleur, c’est tout ! reprit la première d’une voix plus ferme. Il ne faut pas chercher plus rien. On décolle !
— Pas si vite ! fit une voix. Pour respecter les règles en vigueur, je dois également citer Pepsi ou Sprite, mais toujours est-il que j’avais seulement ce bon vieil acier de cannettes sous la main ! 
Une silhouette se découpa alors sur les flammes, comme les indicateurs de la seconde Amazone redoublait d’intensité sous son heaume.
— Catégorie 5 alors, ça fait plaisir de ridiculiser une fois de plus Charmant, reprit la voix, tout en commandant une troisième volée de boîtes rouges et blanches. J’ai vu il y a quelques secondes quelque chose qui ne m’a pas vraiment plu, mais alors pas du tout. J’ai horreur de l’acharnement. Alors, d’une manière ou d’une autre, plus vite je vous aurai renvoyées chez Lilith, plus vite je quitterai cet endroit de malheur pour faire cesser ses activités dans le passé. Je ne sais pas si c’est très clair, mais quoi qu’il en soit, je n’ai jamais vraiment aimé les Parisiens, et avec vous, c’est le bouquet. Dîtes donc, mes jolies, c’était pas loin ! Qui avait parlé d’Archibald Bellérophon ? »
Les deux sorcières échangèrent un regard stupéfait, seul signe de vie sous leur pesant et ouvragé attirail. Il n’y avait pourtant aucun doute. C’était bel et bien Archibald Bellérophon qu’elles avaient poursuivi durant plusieurs heures et qui se dressait maintenant devant elles.
Sans Bottes.

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