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’ai
déjà eu le
père, autant comparer avec le
fils ! »
Comme
anticipant la réaction d’Archibald, Lilith avait
bondi en arrière, pour mieux
se gausser du jeune homme en se tortillant devant lui, de
l’autre côté des
flammes, lui présentant maintenant ses fesses rebondies et
encore striées de
rougeurs, éclatant comme autant de fleurs
écarlates. Par-dessus son épaule, la
créature impie lui dardait un sourire d’une
perverse innocence, si intense et
si large qu’on aurait pu croire que son visage
n’avait plus rien de
véritablement humain.
Et
pourtant, tellement attirant…
« Si
tu te révèles à moitié
aussi endurant que ton père, j’ai quelques
idées sur ce
que nous pourrions faire après. Il y a tant de choses que tu
n’as jamais dû
explorer avec ta mijaurée, mon
petit… »
Les
yeux exorbités, Archibald aurait voulu disparaître
dans le sol, lui qui avait
déjà reculé jusqu’au fond de
la grotte, se cognant la tête au passage en
s’ouvrant le cuir chevelu entre deux mâchoires de
roche.
Il
ne comprit pas qu’une autre voix avait surgi dans la nuit,
couvrant la rumeur
de l’océan jusqu’au venin de Lilith.
« Oh,
oh ! On dirait bien que certains s’amusent beaucoup
ici ! »
La
silhouette musclée de Merlin avait toute entière
envahi l’ouverture de la
grotte, ses pics teints en bleu s’agitant dans la brise,
buste et crête penchés
en avant, alors qu’il s’avançait
maintenant à l’intérieur, sans crainte
et le
parlé haut.
Une
fois encore, la vision d’Archibald
s’était troublée, tandis
qu’il n’entendait
plus que les mots de l’enchanteur, Lilith disparaissant peu
à peu dans un
tourbillon de fumée bien trop dense pour du
genêt…
« Ardat-lilī…
Reine des Enfers… Morgane… Elizabeth
Bathory… Cette
vipère a reçu bien des noms, lui confia Merlin,
d’une voix plus calme et apaisante qu’elle ne
l’avait jamais été à son
égard.
D’époque en époque, on la retrouve,
plus souvent ici qu’en Féerie
d’ailleurs…
Ses victimes se comptent par milliers depuis le fond des
âges, et certaines de
ses décisions de l’ombre ont provoqué
la destruction de cités entières, si ce
n’est de civilisations. Tu ne dois pas t’en
vouloir. Comment pouvais-tu espérer
lui résister avec ta petite vingtaine
d’années au compteur ?
—
Je… Jamais… Je… »
Les
bredouillements d’Archibald étaient aussi confus
qu’incompréhensibles, à peine
capable qu’il était de formuler la moindre
syllabe, et encore moins de les
ordonner entre elles.
Déjà,
le jeune homme ne parvenait plus à maintenir son attention
sur un Merlin qui
l’avait pris dans ses bras, alors que les
premières flèches ardentes de l’astre
du jour se glissaient enfin dans la grotte. Les paroles
lénifiantes de
l’enchanteur devenaient à leur tour indistinctes,
comme si quelqu’un avait
coupé le son d’un
téléviseur, ce qu’Archibald ne
tolérait jamais, en dehors de
plages de publicité bien précises…
Lorsqu’il
ouvrit à nouveau les yeux, il ne se trouvait plus sur cette
île qu’il avait
appris à détester. Cependant, le jeune homme
n’était pas plus de retour chez
lui, en Terres de Féerie, ou bien sur la Lune, pourquoi pas.
Après tout,
Archibald avait déjà bien eu l’occasion
d’y faire une escale, mouvementée,
comme souvent avec lui !
Mais
ce n’était pas le cas : en toute logique,
il devait bien se trouver sur
Terre, sa
Terre. Est-ce que le panneau indicateur qui se dressait
au-dessus de lui, lui rappelant immédiatement celui
qu’il avait découvert lors
de sa première visite en Féerie,
n’indiquait pas une rue dont il était
sûr
qu’elle se trouvait à Paris, la rue de
l’Université, non loin des quais de la
Seine, et plus précisément du Quai Branly, avec
le célèbre pont de l’Alma dans
le dos ?
D’autant
plus sûr que la Tour Eiffel et sa grande carcasse
d’acier – connue du monde
entier - était visible à moins d’un
demi-kilomètre ? Cela dit, Archibald avait
du mal à saisir pourquoi son dernier étage
semblait avoir tout simplement
disparu. La pollution ne pouvait tout de même pas
être aussi basse et
cotonneuse sur la capitale française, même
à cette époque de
l’année !
Quelque
chose était très étrange ici, sans
qu’il puisse mettre le doigt dessus… Par
chance, une chute de pierres vint lui apporter un indice
supplémentaire. Les
immeubles autour de lui étaient complètement
délabrés, certains déjà
à
demi-effondrés, et personne ne semblait s’en
soucier puisqu’Archibald était la
seule et unique âme qui vive présente sur les
lieux, de toute évidence.
« Qu’est-ce
que c’est que ce
délire ! » ne put
s’empêcher d’éructer le jeune
homme,
sans aucune retenue. Merlin ! Montrez-vous ! Vous
avez trituré mon
cerveau pour m’envoyer dans 28
jours plus tard
ou Le
dernier combat,
c’est ça ? C’est
très amusant, mais moi, les
visions, ça me dit pas vraiment, il y a la Pythie de Delphes
pour ça ! »
Archibald
remarqua alors que non seulement, il parlait tout seul à
haute voix sans que
personne n’ouvre une fenêtre pour lui demander de
se taire, mais que la rue
elle-même ne ressemblait guère à ce
qu’il avait l’habitude de côtoyer.
Qu’une
mauvaise herbe soit parvenue à prendre en défaut
la chaussée, c’était de bonne
guerre, et assez courant. Que de véritables arbrisseaux
poussent en plein
milieu de la rue, déformant son revêtement,
qu’il soit de pierre ou de goudron,
que des conduites d’eau aient de toute évidence
explosé, leur contenu se
répandant en ruisseaux à même les
rues… Il y avait un gouffre qu’il fallait
pourtant franchir !
Il
continua cahin-caha à avancer, machinalement, ses jambes le
portant presque
malgré lui, tandis qu’il aurait pour un peu eu
peur de trébucher, à croire
qu’il était plongé en pleine
randonnée !
« Nous
n’en sommes pas loin ! » fit une
petite voix, à la fois flûtée
et grumeleuse comme
parlant la bouche
pleine.
Un
écureuil assis sur un rebord de fenêtre, une
noisette entre les pattes, était
apparu de nulle part.
« Merlin,
c’est bien vous ? »
s’exclama Archibald. Bon, ça suffit vos
élucubrations maintenant !
—
Vous êtes si pressé que ça de rentrer
sur notre île ? Je n’aurais pas cru,
avec vos continuelles jérémiades…
—
Bah, c’est sûr, moi je croyais découvrir
Avalon, alors on en est loin, mais
c’est toujours mieux que votre décor de
film-catastrophe ! On est où là
exactement, sur un tournage de série Z en
Pologne ? »
De
quelques bonds et galipettes agiles, l’écureuil se
retrouva en une poignée de
secondes perché sur l’épaule gauche du
jeune homme, qui se vit tirer aussitôt
l’oreille.
« Nous
sommes actuellement à Paris même, en
l’an de grâce, si je puis dire, 2012 de
votre ère. »
Archibald
ne trouva pas de réplique adéquate. Pas durant
les trente premières secondes
suivant cette révélation. Comment aurait-il pu
croire une chose pareille
Certes, il avait déjà côtoyé
tant de monstres et de merveilles depuis qu’il
connaissait l’existence des Terres de Féerie, les
voyages dans le temps n’en
faisait pas partie ! Et Merlin ne lui avait jamais
parlé de ça !
Quelques instants plus tôt, il était qui plus est
nu comme un ver dans une
grotte perdue sur la côte irlandaise ! Archibald
devait délirer, il ne
voyait aucune autre explication. Et s’il était en
train de cauchemarder… ce
qu’il avait vécu un peu plus tôt faisait
peut-être également partie d’un
mauvais rêve, sans aucune réalité
tangible !
Oui,
c’était bien simple, il
n’était absolument pas possible qu’il en
soit
autrement : le jeune homme ne prit que trente secondes de plus
pour s’en
persuader totalement.
« Arrêtez
cette fois, j’en ai ma claque ! Qu’est-ce
qui me dit que tout ça n’est pas
encore un de vos tours ? Après tout, vous
êtes de nouveau sous l’apparence
d’un écureuil, et je ne vous ai plus jamais revu
comme ça depuis que vous êtes
redevenu vous-même !
—
Ah, oui, peut-être, qui sait ? fit le
réticulé vertébré. Mais
ça, je ne
vois pas comment vous pouvez en être sûr ?
Que pourrais-je faire pour vous
convaincre ?
—
Rien, je ne vous crois pas de toute manière !
rétorqua Archibald. Alors,
vous pourriez bien vous changer en écureuil géant
grimpant au sommet de la Tour
Eiffel, ça ne me ferait ni chaud ni froid !
—
Ne me tentez pas…
—
Ah, donc vous admettez que…
—Je
n’admets rien du tout ! coupa
l’écureuil enchanté. Ce que vous pouvez
être
pénible !
—
Et je vous retourne le compliment ! »
Sur
ce, le jeune homme s’assit sur la première marche
du bâtiment le plus proche,
après avoir chassé d’un revers de main
l’impudente créature. Cependant, une
impression étrange ne l’avait pas
quitté depuis qu’il avait cru
se réveiller ici, projeté dans le futur. Comme si
l’écho du ressac n’avait pas
quitté ses oreilles. Mais… Si la Seine coulait
à quelques dizaines de mètres de
là, il ne pouvait toutefois pas l’entendre, pas
comme ça. Et pourtant, le
silence étourdissant n’était
troublé que par le sifflement aigu de la brise et
ce persistant bruit de fond.
Presque
malgré lui, Archibald se releva, poussant sur ses jambes en
soupirant, et prit
la première rue sur sa droite. En quelques pas, il se
retrouva face à un
spectacle encore plus incroyable que ce qu’il avait
déjà eu sous les
yeux !
Le
pont d'Iéna, dans l'axe du Champ de Mars
et ses cinq arches formant un passage de plus de
cent cinquante mètres, était à
moitié brisé, ses tympans
décorés d’aigles
impériaux émiettés en mille morceaux.
Au-delà de ça, ce qui frappa le plus
Archibald, fut l’amoncellement de péniches
jetées contre le pont. Pauvre Duncan
McLeod, il avait dû mal le prendre !
En
dehors de leurs positions farfelues, et de cette réflexion
qui ne l’était pas
moins, ces bateaux semblaient également avoir beaucoup
souffert des conditions
climatiques. Archibald n’avait pas plus tôt fait
état de cette constatation,
que le tonnerre se mit à gronder au loin,
précédant une marée de nuages noirs,
qui emplissaient déjà l’horizon. La
brise perdit un « r » et redoubla
soudainement de violence.
« Mais
qu’est-ce que c’est que ça ! Je
n’ai jamais vu un orage avancer aussi
vite ! grimaça Archibald.
—
Rien de plus normal, lui répondit posément
Merlin. Depuis deux ans, des
raffineries et autres usines explosent
régulièrement. Il y a moins de six mois,
ce qui reste Paris est resté sous une brume grasse sans voir
le soleil pendant
près d’un mois. C’est un miracle que la
flore n’ait pas périclitée plus
vite…
Au contraire, on la croirait en permanence nourrie
d’engrais…
—
Non mais vous pensez que je vais vous croire là
aussi ? Personne n’a
arrêté ces incendies ?
—
Il n’y avait plus personne pour le faire…
—
Plus personne, ah oui ? »
Le
jeune homme avait conservé son ton acerbe, mais
s’était éloigné des berges,
pas
à pas, à reculons, sans pouvoir
détourner le regard du spectacle de cette Seine
visiblement en crue, charriant des monceaux de détritus et
de débris divers, tentant
de forcer le passage dans les moindres interstices où
glisser ses béliers
d’écume.
Derrière
lui, une volée de moineaux
s’élança dans le ciel, depuis les
arbres en bordure
du parc du Champ de Mars, pourchassé par une chouette
hulotte
de toute évidence en appétit. Arbres à
gutta-percha,
mûriers blancs, micocouliers de Provence, mais aussi un
marronnier jaune, un
plaqueminier, un lilas des Indes, un parrotie de l'Himalaya…
« Ce
parc a toujours été l’un des plus
sauvages de Paris, nota l’écureuil, visiblement
peu craintif des chouettes environnantes, tandis que tous deux
s’approchaient,
par l’avenue de la Bourdonnais. Prenez le pic
épeiche… A présent, celui-ci
n’a
plus besoin de fuir au moindre bruit ! Et
par-delà les rangées de
platanes, vous verrez bien assez tôt que les
allées du parc n’ont plus rien de
commun avec ce que vous appelez les espaces
verts ! »
Archibald
préféra ne pas répondre : que
voulait-il encore sous-entendre ? Ce
n’était pas parce qu’ils
n’avaient encore croisé personne, en tout cas,
aucun
être vivant en dehors d’animaux, heureusement,
que…
« Mais
je rêve ! »
Si
ce n’était le climat, il avait sous les yeux une
petite jungle. Une machette
n’aurait pas été de trop pour tracer un
chemin praticable ! Parvenu au
bassin principal près de l’allée Jean
Paulhan, il y avait vraiment de quoi se
croire dans un reportage sur la vie sauvage : le bassin
était loin de
n’accueillir que des canards à moitié
apprivoisés ! Archibald cligna des
yeux : n’étaient-ce pas une martre et une
loutre, tout près, à couvert des
roseaux, décidées à se disputer une
proie ? Dans un
fourré d’aubépine, une renarde
et ses petits les contemplaient, les
renardeaux à l’affût de leur premier
cours de chasse.
« Un
joli tableau, n’est-ce pas ? »
Merlin
s’était posté sur une sous-branche
toute proche.
« Et
pourtant, si vous saviez… Lilith ne s’est pas
arrêtée aux Terres de Féerie.
Comme Armand de Saint-Tonnerre, elle avait de toute façon
toujours été plus
proche de votre monde que du nôtre.
—
Et ?
—
Et après avoir conquis Féerie, elle est revenue
ici il y a deux ans environ
maintenant. Personne n’a pu l’arrêter.
Avec son armée de créatures
antédiluviennes…
—
Et puis quoi encore, une armée de dinosaures tant que vous y
êtes ?
—
Oh, elle n’en eût pas le besoin. Il lui a suffi
d’une seule et unique recrue
pour accomplir sa tâche. Une créature venue du
fond des âges, plus qu’une
créature devrais-je dire… Un dieu. Quand la Terre
était encore si jeune que son
atmosphère aurait été irrespirable
pour les hommes…
—
On nage en plein délire lovecraftien, vous en avez
conscience ?
—
Vous ne croyez pas si bien dire… »
Le
jeune homme s’apprêtait à
répondre, quand il sursauta avec l’envie de
prendre
ses jambes à son cou: cette fois,
c’était un lynx qui était apparu,
bondissant
d’un érable juste à
côté de lui pour se jeter à la
poursuite de la
renarde ! Et non, il n’était pas dans le
Jura ou dans les Pyrénées. Mais
au cœur de Paris, au pied de l’un des monuments les
plus célèbres du monde,
décapité !
Merlin
avait repris ses explications :
« Elle
apparaissait et disparaissait, quasiment seule. Du haut d’un
simple caillou sur
l’océan, elle envoya des armées
entières par le fond…
—
Vous l’admirez ? Parce que votre ton de conteur, je
m’en
passerais bien ! »
L’écureuil
se balança soudain par la queue, qu’il avait fort
touffue.
« L’admirer
est un bien grand mot. Quoi qu’il en soit, moi, je ne
l’ai pas sous-estimée.
Toute la flotte américaine, porte-avions
nucléaires compris, a coulé par le
fond, avant d’avoir pu tenter de la détruire, elle
et l’horrible créature qui
l’accompagnait.
—
Et on repart dans vos délires !
C’était qui ? Cthulhu
revenu des profondeurs de R'lyeh
pour détruire la race humaine toute
entière ?
—
Non, pas Cthulhu répondit l’enchanteur avec un
sérieux à toute épreuve qui
aurait presque estomaqué Archibald s’il
n’avait pas été plus facile de masquer
ses émotions avec une tête
d’écureuil. Ghadamon…
Lilith est parvenue
à le réveiller, à lui donner corps sur
ce plan d’existence, et mieux vaut ne
pas vous révéler de quelle manière
elle s’y est prise au départ. Vous pourriez
ne pas vous en relever.
—
Mais oui, mais oui…
—
Certains ont bien tenté de le frapper lui, et non pas elle,
comprenant qu’elle
tirait une grande partie de son pouvoir immense de cette larve immonde.
Mais
une fois de plus, elle a su se montrer plus maligne que tous ses
rivaux.
—
En admettant que cet amas de racontars contienne une once de
vérité, voulut
rétorquer Archibald. Admettons donc que Lilith soit apparue
sur Terre,
affichant des pouvoirs magiques qu’aucune armée ou
qu’aucune arme, pas même
nucléaire, n’ait pu détruire. Supposons
que tout ça soit exact. Je suis
désolé,
mais elle n’est pas seule à savoir utiliser la
magie ! Et ça me fait mal
de l’admettre…
—
Si vous songez à Apollon Schopenhauer, intervint
aussitôt l’écureuil, dois-je
vous rappeler qu’il avait renoncé à ses
pouvoirs depuis longtemps ? »
Archibald
ricana en haussant les épaules.
« Oh,
je suis sûr qu’il n’aurait pas pris cette
décision sans avoir un moyen de
récupérer ses pouvoirs magiques,
avouez ! »
Et
le jeune homme crut voir l’écureuil esquisser un
sourire…
« Admettons-le
alors, lui rétorqua-t-il à son
tour. Mais Lilith sait toujours utiliser
les points faibles de celles et ceux qui pourraient la gêner.
Et elle avait
pris les devants, avant même de faire officiellement son
entrée dans le grand
monde, si je puis dire…
—
Ne me dîtes pas…
—
Si. Cendrillon.
—
Ce bon vieux Lord a dû devenir complètement fou.
Avec sa puissance, je ne peux
pas croire. Pas croire qu’il…, bredouilla
sombrement Archibald.
—
Mais que fait un soleil qui n’a plus de carburant ?
Vous le savez sans
aucun doute, vous qui venez d’un monde qui a placé
la science au-dessus de
tout ? Il s’effondre sur lui-même, se
transforme en géante rouge, et finit
par imploser et disparaître à jamais.
—
Vous voulez dire que… »
Merlin
prit les devants sans répondre…
Archibald
n’osa pas lui répéter la question,
comprenant immédiatement ce qu’il avait
voulu dire par là. Voilà qu’ils
étaient parvenus sur l’avenue même du
Champ de
Mars à présent, tout aussi laissée
à l’abandon que les environs. Et cet orage
qui avançait encore plus vite, promettant des averses de
pluie acide selon les
dires de l’enchanteur. Il était tout de
même difficile de croire que Lilith ait
pu vider la capitale de la France et au-delà de Paris le
pays tout entier, sans
parler du monde, rendant la Terre aux animaux et aux plantes qui
reprenaient
tous autant qu’ils étaient leurs droits. A croire
que l’homme n’avait jamais
existé. Avait-elle pu traquer plus de six milliards
d’être humains ?
Certes,
une fois les premiers conflits lancés, elle
n’avait sûrement pas eu à tous les
achever en personne… S’entretuer sauvagement
n’avait rien de bien nouveau pour
les humains. Et un parfum d’apocalypse avait probablement
contribué à accentuer
la chose, quand il suffisait parfois d’un rien pour allumer
un conflit à
l’échelle internationale.
« Si
vous vous demandez comment Lilith a pu vaincre si vite, sachez que
c’est
seulement cette année, en 2012, que sa victoire a
été totale. Elle s’y était
justement préparée…
—
Pourquoi ça ? Je ne vois pas bien ce que 2012 a de
particulier !
—
Si vous saviez justement… Les Mayas l’avaient
prédit. Les Mayas avaient mis au
point deux sortes de calendriers. L'un ayant pour base les cycles
divinatoires,
ou almanach sacré, le Tzolkin, et l'autre, pour le
fonctionnement agricole, le
Haab. Le compte-à-rebours, la fin de ce cycle, la fin du
monde, le retour de Quetzalcoatl…
—
Ah, non, pas ça maintenant !
—
Alors, considérez cela sous un angle plus…
scientifique justement :
l’inversion du champ magnétique
terrestre ! Celui-ci s'inverse durant des
périodes allant de la dizaine de milliers à de
nombreux millions d'années, avec
un intervalle moyen de 250 000 ans environ, si vous
voulez tout
savoir. Pendant plusieurs semaines, toutes les particules et radiations
cosmiques arrosèrent la Terre. Ce qui restait de votre
électronique est devenu
totalement inutilisable, perdu à jamais. Oiseaux
migrateurs à la dérive, communications radio
perturbées, accidents de
navigation en série...
Voilà quelques exemples. Jusqu’alors, il y avait
toujours un peu d’espoir. Mais cet
événement a encore
précipité votre
fin… »
Archibald
explosa.
« N’importe
quoi ! Je n’ai jamais été le
roi des félicitations du jury, mais je
mettrais ma main à couper que ce genre de choses ne se passe
pas comme un
simple claquement de doigt, en quelques secondes ! Mais vous
allez me dire
que là, c’est aussi de la magie pour
accélérer le processus ! J’ai
vraiment l’impression de me retrouver dans un drôle
de mélange où vous piochez
comme ça vous chante ! Histoire de
m’impressionner sans doute ! Comme
si ça pouvait être si facile pour elle ou qui que
ce soit !
—
Mais quand on a bénéficié de milliers
et de milliers d’années, ça ne peut pas
être si ardu… »
Une
fois de plus, Archibald leva les yeux au ciel face à un
pareil discours, pour
mieux déceler soudain de nouvelles présences.
Durant quelques secondes, il crut
avoir affaire à des vautours. Après tout,
pourquoi pas ? La présence de
ces drôles de charognards n’aurait pas vraiment eu
de quoi le surprendre avec
tout ce qu’il avait déjà eu
l’occasion de voir ! Par-delà les toits
effondrés et les immeubles délabrés,
le jeune professeur pensa ensuite
découvrir des sorcières volant en plein jour, sur
Terre. Il aurait même esquissé
un salut, si Merlin ne lui avait pas tout simplement mordu un doigt.
« Non
mais ça va pas la tête ?
s’écria-t-il d’une voix qui
n’avait rien de
viril. Vous êtes vraiment de plus en plus…
—
Ce ne sont pas les sorcières que vous connaissiez, vous le
constaterez bien
assez tôt.
—
Ah oui ?
—
Parfaitement, poursuivit l’écureuil,
imperturbable,
remontant sur son épaule. Ce
ne sont plus des sorcières, mais des Amazones, sous les
ordres de Lilith. Elles
ont même respecté la tradition de la
légende… Et ce sont des combattantes
redoutables, sans même parler de leurs talents magiques.
—
Je n’ai jamais entendu parler de
guerrières-magiciennes ! C’est quoi ces
doubles classes, du Donjons
& Dragons ?
—
Vous trouvez encore à plaisanter ? Vous vous
souvenez, Alice ? Qui
vous a aidé à vous échapper
d’Arkham ? Qui vous a toujours
été d’une
fidélité à toute
épreuve ? Vous ne vous êtes jamais
posé la question de ce
qui lui est arrivé ? Quand vous avez tous
été séparés…
Lilith l’a
capturée.
—
Quoi ! Mais… Comment ?
—
Est-ce que la réponse a vraiment une quelconque valeur
à >tes
yeux alors que tu n’as pas eu une seule pensée
pour elle ? appuya Merlin
en repassant au tutoiement. Lilith l’a
détournée du chemin qu’elle avait su
trouver seule, lui a infligée des tourments pires que tout
ce qu’Hadès imaginât
jamais. Dès lors, elle forma les
troupes de choc de Lilith. Mais tu ne vas pas tarder à le
réaliser. »
Le
temps pour Archibald de faire volte-face à ses paroles, et
les deux Amazones,
s’il fallait donc les nommer ainsi à
présent, avaient posé un pied sur le sol,
et tout cela dans le prolongement de la Tour Eiffel, comme une vraie
carte-postale de souvenirs d’antan…
Toutefois,
l’enchanteur n’avait pas tort : leurs
tenues n’avaient plu qu’une vague
ressemblance avec l’apparence traditionnelle des
sorcières de contes de fées. A
commencer par le balai ! On n’était loin
d’une branche tordue et d’un
fagot de genêt ! Il était
plutôt question d’un tronc entier de trois bons
mètres de long, savamment ouvragé. Sans aucun
doute grâce à la magie, car nul
artisan, survivant, n’aurait pu donner une telle impression
de vie à ces
montures de bois aux allures de monstrueux destriers.
Leur
attirail proprement dit, puisqu’il fallait bien employer ce
mot, avait quelque
chose de tout à fait futuriste, bien plus que ce que pouvait
représenter un
bond de cinq ans dans le futur. Pour un peu, Archibald se serait cru
projeté
dans Tron
maintenant. Des éléments de métal
parcourues de signaux étranges, tandis que
seule leur taille était libre de pièces
semblables à des pièces d’armure, tel
un cuissot. Même leur visage était recouvert de
protections cuivrées, format
une sorte de casque conique, rappelant quant à lui vaguement
le couvre-chef des
sorcières.
Cependant,
de toute évidence, les deux Amazones étaient
jeunes et parfaitement en formes
pour ce que l’on pouvait apercevoir de leurs hanches
justement… Impossible de
reconnaître par contre une quelconque voix
lorsqu’elles prirent la parole, à
moins de vingt pas de lui.
>« Tiens
donc ! Nous qui pensions avoir enfin trouvé cet
imbécile de Charmant.
—
Charmant ? ne put se retenir Archibald. Le Prince
Charmant ?
—
Et qui veux-tu que ce soit d’autre,
imbécile ! Mais nous aurions dû nous
douter que le chef de la Résistance ne se
promènerait pas seul à la surface, au
milieu de la journée !
—
Ce n’est pas grave, nous allons nous amuser un
peu ! »
Et,
toujours dans un bel ensemble, les deux Amazones, qui effectivement
n’avaient
qu’un seul sein, appuyèrent sur leurs cuissardes,
faisant apparaître
l’ouverture d’un compartiment pareil à
celui de Robocop
saisissant son
arme, image qu’Archibald aurait
préféré écarter. Ce ne fut
pas une arme à feu
qui apparut dans leur main, mais une baguette, qu’elles
pointèrent aussitôt en
direction du jeune homme.
Tout
en se faufilant dans le dos d’Archibald pour
s’éloigner de lui sans se faire
remarquer, Merlin chuchota :
« Au
fait ! Peut-être que tout cela n’est
qu’un délire de ton cerveau, ou du
mien ! Peut-être que tu n’es que
fiévreux, étendu près d’un
bon feu de
bois ! Mais si tu ne parviens pas à vaincre ces
deux adversaires dans ce
cauchemar… Tu pourrais bien ne jamais te
réveiller. »
Le
jeune homme ne put que pousser un soupir las.
« Décidément,
je m’en souviendrais de cette balade à
Paris ! La ville lumière, tu
parles ! Mais, au moins, je vais pouvoir mettre en pratique
ton
entraînement, vieux schnock ! »
Et,
pour une fois, Archibald n’attendit pas
d’être contraint et forcé de
réagir,
mais prit les devants. Le jeune homme connut une première
satisfaction en
devinant la surprise dans le regard des deux Amazones.
Avant que
leurs yeux se plissent de contentement.
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