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oup poussa
un soupir à fendre en deux le coeur d’un tendre
agneau. Depuis combien de temps était-il enfermé
ici ? Oh, il était
toujours mieux que dans une cellule, à
l’écart de tous, perdu dans la ville de Marlankh.
Il n’avait pas oublié que son ancien professeur,
Archibald Bellérophon, était venu en personne
pour le tirer de là, et y était parvenu. Lorsque
celui-ci, Derek, Alice, et lui-même avaient pris
la fuite avec le Necronomicon sous le bras, leur
petit groupe avait été
séparé au fil de leur voyage en vortex, pour
finir par se retrouver dans
le monde d’Archibald sans aucun lien les uns les autres.
Quand Loup avait pu retourner en Terres de
Féerie… Il n’avait de toute
façon pas eu de solution alternative. Il
n’était pas question de
retourner jusqu’à la Tour.
C’était trop tard, il avait abandonné
son confort douillet quelques mois plus tôt, et ce
n’était pas le genre de
choses que l’on pouvait retrouver simplement parce
qu’on le souhaitait, aussi fort qu’en soit le
désir. Et personne ne voudrait plus
de lui à présent, c’était
une certitude. Quelle que soit la position réelle du Doyen,
celui-ci n’aurait pas d’autre choix que de remettre
Loup
aux autorités, ce que l’ancien
élève lupin de la Tour ne pouvait absolument pas
tolérer. Un retour à Nodnol, son nouveau chez
lui,
était pareillement exclu : le danger pourrait même
être encore plus
immédiat que dans les murs de la Tour. Dans les rues de
cette ville au
fog quasi-permanent, un incident serait bien vite arrivé,
surtout quand
on voyait avec quel zèle on avait voulu se
débarrasser de lui.
Non, Loup n’avait pas une main très heureuse, et
ne pouvait pas
tirer de nouvelles cartes, malheureusement pour lui. Il n’y
avait plus
qu’à espérer que personne ne penserait
à le chercher dans l’agence
qu’il avait tenu avec son cousin Licky. Les locaux avaient
sans doute
déjà dû être
inspectés depuis que la nouvelle de son évasion
s’était
répandue, et les autorités ne reviendraient pas
de sitôt, même si
l’agence était sans doute toujours
surveillée de très près. Pour ce qui
était d’une nouvelle inspection… Leur
première visite les avait
sûrement refroidie, ce qui n’aurait pas
étonné Loup, toujours ébahi par
la façon dont son cousin pouvait s’y retrouver au
milieu d’une
incroyable masse de cochonneries, et malheureusement pas de
cochonnaille.
Se balançant sur son siège, Loup
décida de ne pas feuilleter une
fois encore de vieux numéros de Playmage.
Oh, Licky était toujours
un fervent abonné, et la fée Lacyon ornait,
évidemment, la couverture
et la page de garde du numéro double estival de ce magazine.
A se
demander comment elle pouvait ne pas avoir lasser son public,
à force
de s’exhiber sous toutes les coutures depuis des
années maintenant,
mais de toute évidence, ce n’était pas
le cas, et la fée n’était pas
prête
de s’essouffler. Mais avec un tel nom et une telle
réputation, il n’était
pas si étonnant que ça qu’elle fasse
preuve d’une imagination
débordante. Ce n’était pas le cas de
tout le monde : les décors du
photoshoot
ou les angles de vue commençaient quant à eux
à s’épuiser
sérieusement, mais c’était sans compter
sur l’interprète principale,
toujours là pour compenser, et plus encore…
Loup soupira encore, se tâtant la truffe par
réflexe. Il n’était pas
souffrant, mais là encore, toujours enfermé,
presque toujours seul, à
devoir bien faire attention à ne pas laisser de bougie
allumée passée
une certaine heure, il passait beaucoup trop de temps à
songer
uniquement à sa petite personne et à ce qui
l’attendrait au tournant.
Car cette situation n’avait aucune raison de durer encore
bien
longtemps. Loup se connaissait bien : il ne tarderait pas à
en avoir
assez et à vouloir sortir au grand jour quoi qu’il
puisse lui arriver
ensuite. Il avait déjà commencé
à mordiller son bob en cuir, ce qui
n’était jamais une bonne nouvelle. Pour se changer
les idées, plutôt
que d’observer l’activité monotone des
rues de la petite ville de
Marlankh, il opta pour un changement de lecture.
Si ces professeurs l’avaient vu ! Plusieurs se seraient
probablement
moqué de lui, à moins qu’ils ne se
soient mis à pleurer de joie : Loup,
le roi du fond de la classe, ouvrir volontairement des ouvrages
contenant plus de textes que de dessins ! Archibald
Bellérophon
n’aurait toutefois pas rejoint la meute, lui. Mais il avait
toujours eu
moins de pression à ce sujet. Concernant son poste, il
n’avait pas eu à
présenter sa candidature, et malgré ses absences,
plus ou moins
motivées selon les cas, personne n’aurait pu le
remplacer aussi bien
que lui leur présenter le monde des Communs, tant les
rapports entre
les deux facettes d’un même univers
étaient cloisonnés. Ses cours
avaient bien servi à Loup, encore récemment,
avant qu’il ne puisse
trouver un passage le ramenant chez lui, façon de parler.
Farfouillant entre deux piles de dossiers, Loup reporta son attention
sur le dernier numéro de Féerie
Sfénix, que son cousin lui avait
discrètement acheté quand il avait osé
pour sa part s’approcher d’un
kiosque à journaux. Pour lui à qui une belle
carrière de joueur
professionnel s’était ouverte, Loup
éprouvait déjà une part de
nostalgie en songeant à ce destin pour le moment
brisé en vol. Evitant
les résultats de son équipe, Loup se pencha sur
les résultats de la Tour
du Savoir Secret Salvateur qu’il avait pu rater depuis son
incarcération
à la suite de son procès fantoche.
LES
LANTERNES EN BERNE
La plus
grande équipe de l’histoire du championnat accuse
une
troisième défaite de rang, lors d’une
joute catastrophique. L’équipe
dirigée par le Père Noël
n’avait plus remporté une joute contre les
Lanternes depuis 13 saisons de suite.
Rajeunie, privée de stars comparables à des
étoiles filantes pour
certaines – Bellérophon, Loup Perrault…
-, l’équipe aux couleurs de
la Tour du Savoir Secret Salvateur n’a pas su
résister aux coups de
boutoir des Boules de Neige qui ont su déclencher une
véritable
avalanche, dominant leurs adversaires de la tête et des
épaules.
Par 43 à 5, pas de doute : la saison promet
d’être très difficile pour
les Lanternes, qui ne devraient avoir que peu de chance de conserver
leur titre, arraché de haute lutte il y a quelques semaines
à peine.
Friable aux postes clés et surtout à celui de
Lancier, incapable de
conclure ses rares occasions, fébriles lors de ses
possessions de balle,
on ne voit pas comment la situation pourrait
s’améliorer subitement
lorsque l’on songe à la lente
dégringolade de l’équipe. Si tous les
joueurs faisaient grise mine longtemps avant la fin de la rencontre,
seul le Prince Charmant a pris la peine de répondre
à nos questions,
visiblement peu conscient de la tournure prise par les performances
peu flatteuses de son équipe. Il déclarait ainsi,
à peine essoufflé quand
il ôta son casque de protection : « La
défaite ? Certes, nous prenons
une mauvaise habitude, mais j’ai vu du mieux. Nous nous
améliorons,
et le travail finira par payer, j’en suis certain. Moi ?
Voyons, je ne
peux pas tout faire tout seul, vous savez ! Ah, évidemment,
si mes
coéquipiers étaient capables de se hisser
à mon niveau, nous n’en
serions pas là, c’est vrai, mais que
voulez-vous… »
Avec ce genre de commentaires surréalistes, il
apparaît évident que
la Tour ne compte pas adopter un véritable discours de saine
remise
en cause, prétextant comme toujours avoir de plus gros
soucis à
gérer, alors même que la Tour et ses
éminences avaient été parmi les
plus grands soutiens de la remise en place d’un
véritable et complet
championnat de Sfénix.
Loup vit soudain un ticket glisser d’entre deux pages, le
rattrapant
au vol. C’était, il s’en doutait, un
bulletin de jeu pour les rencontres de
la semaine passée, que son cousin avait validé au
dernier moment.
Toujours aussi peu inspiré, et se gardant de demander
conseil à Loup,
soi-disant pour ne pas attirer l’attention sur
l’agence si jamais il
décrochait un sans faute, Licky n’avait
évidemment pas eu un seul bon
pronostic à enregistrer. Ce n’était pas
encore cette fois qu’il réussirait
à rembourser n’était-ce que le prix du
ticket lui-même. Tant pis pour
lui ! Loup avait déjà assez de soucis de son
côté pour ne pas en plus se
soucier des problèmes de trésorerie de son
cousin, alors même qu’il
n’était plus impliqué directement dans
ses affaires, plus ou moins
louches là n’était pas la question.
Loup s’était senti mal à
l’aise à la lecture de cet article,
d’autant
plus que ce n’était pas le seul à
couvrir l’actualité pas vraiment
enthousiasmante des Lanternes. Que lui ne soit plus là,
c’était une
chose… Mais si Bellérophon ne jouait plus pour
ses couleurs, c’était
la faute de Loup. S’il n’avait pas voulu soutenir
son ancien élève pour
se retrouver lui aussi embarqué dans de nouvelles
difficultés dont il
n’avait pas encore eu le temps de se plaindre…
C’était la Tour toute
entière qui en aurait
bénéficié, et pas seulement du point
de vue des
cours qu’Archibald aurait donné,
puisqu’à ce sujet, celui-ci s’en
passait très bien. Le nom de Bellérophon
n’avait d’ailleurs pas été
retiré de la liste des joueurs retenus pour la saison, mais
Loup doutait
qu’il puisse être aligné de
sitôt sur la pelouse du stade.
Loup tourna encore quelques pages, survolant les colonnes plus
qu’il ne les parcourait vraiment. Même si ce
n’était pas son intention,
il ne put manquer les résultats des Chapeaux Melons, qui, de
toute
évidence, se passait très bien de lui,
puisqu’ils étaient déjà en
tête du
championnat, seul en tête grâce au nombre de points
qu’ils avaient
réussi à marquer au fil des rencontres,
n’en concédant au passage que
très peu. Loup fit claquer ses mâchoires
d’exaspération, ses crocs
toujours aussi affûtés, tout comme sa condition
physique. Ah, que
c’était pénible ! Il avait
pensé que se contenter des résultats lui
changerait les idées, mais ce n’était
pas le cas : le Sfénix n’était plus
pour lui une simple discipline abstraite. Et Loup n’allait
pas améliorer
son mood s’il persistait à vouloir se
considérer comme un spectateur
plus ou moins amateur.
Se redressant d’un bond, le canis lupus
bipède s’approcha du
panneau où son cousin affichait ses indices et suppositions
à propos de
sa dernière affaire en date : rien de bien croustillant
apparemment. Il
s’agissait seulement de l’histoire d’une
jeune fugueuse, une servante,
en ville. Selon ses maîtres, sa disparition était
incompréhensible : elle
était bien traitée, touchait même de
l’argent. Selon , et Loup n’était
pas loin de partager son avis pour une fois, la
réalité ne devait
sûrement pas être aussi rose, et la petite avait
dû vouloir s’enfuir afin
de tenter sa chance ailleurs. Mais il fallait bien boucler les fins de
mois, et vu le sens des affaires de son cousin, il n’avait
pas de quoi
refuser la moindre opportunité qui s’offrait
à lui, ce qui n’était
déjà
pas si courant par les temps qui courraient.
Cette fois, Loup se retourna vers la fenêtre du premier
étage qu’il
occupait. Son oreille droite avait frémis subrepticement :
de toute
évidence, quelqu’un avait tapé
à la fenêtre ou plutôt lancé
des cailloux
sur les vitres, et par poignées entières. Si
c’était le moyen d’établir le
contact avec lui, ce n’était pas très
subtil, pour ne pas dire plus. Si
Loup avait eu de quoi agir ouvertement, il ne se serait pas fait prier
pour ouvrir grand la fenêtre et hurler quelques
insanités bien senties à
l’adresse du responsable.
Cependant, il n’était pas en position de
s’amuser de la sorte : s’il
voulait se faire repérer immédiatement, il
n’avait pas à si prendre
autrement. Peut-être que certains de ceux qui le cherchaient
avaient
déjà des soupçons, et projetaient de
le débusquer de son terrier. A lui
de se montrer plus malin qu’eux, ce qui ne devrait pas
être très
difficile : avec tous les trafics dont il avait
été responsable depuis
plusieurs années déjà, Loup avait
appris depuis longtemps à anticiper
les réactions de ses interlocuteurs, et à
négocier sous pression dans des
circonstances parfois plus que tendues.
Mais pour l’instant, il n’avait plus
qu’une seule chose à faire :
attendre que son cousin daigne revenir le voir, pour partager avec lui
quelques nouvelles fraîches, et une nourriture saignante qui
l’était
beaucoup moins. Ah, le temps des festins de jeunesse, quand ses
cousins et lui se réveillaient le sang encore chaud sur les
crocs et une
sensation pesante sur l’estomac étaient bien
terminés, pour de bon,
eux aussi…
Les vaches maigres, Loup n’avait jamais aimé
ça, et aujourd’hui
encore moins. Sacrée ou pas, il aurait donné
n’importe quoi pour en
croquer une, même pour une unique bouchée ! Le
voilà qui
recommençait à baver, à la
manière de m’sieur Bellérophon quand
celui-ci s’adonnait lui aussi à un certain type de
lectures pendant qu’il
surveillait sa place depuis l’estrade…
Et dire que cette situation pouvait encore durer des semaines, et
pourquoi pas des mois dans le pire des cas ! Des années,
Loup ne
voulait même pas y songer une seule seconde : il existait des
cas où il
comprenait tout à fait le comportement excessif de son
géniteur.
Chance ou pas, des bruits de pas montant dans sa direction dans les
escaliers grinçants se firent soudain entendre !
Loup eut à peine le temps de quitter ses
réflexions peu
encourageantes qu’une silhouette se dessinait
déjà derrière la porte
vitrée. Si le cousin de Licky pouvait l’observer
de tout son saoul, il ne
pouvait être vu, petite astuce classique d’un
bureau de détective
privé… Et de son point d’observation,
Loup avait déjà pu se faire son
idée : il ne s’agissait sûrement pas de
Licky, étant donné la corpulence
de l’individu en question ! Vite, quoi faire : se cacher
derrière une pile
de dossiers ? Tenter de prendre la fuite par la fenêtre,
quitte à
apparaître au grand jour ? Ou alors, se battre, gonfler ses
muscles,
retrousser les babines et montrer les crocs ? Mais son
hypothétique
adversaire pouvait très bien être
armé… ou bien au contraire n’avoir
rien à voir avec ses affaires et se présenter
simplement comme un
client potentiel de l’agence !
Les oreilles frémissantes, Loup en était rendu
à cette étape ses
réflexions se bousculant sans cesse, quand il vit ni plus ni
moins la
porte du bureau s’ouvrir à demie ! Un pied
s’avança, avec une certaine
mais prudente assurance, puis un bras, une tête,
et…
Loup reconnut le professeur Derek auquel il avait songé
à peine
quelques minutes plus tôt !
« Derek ! s’exclama l’ancien
élève de la Tour. Si je m’attendais !
Qu’est-ce que vous fichez ici ! On ne s’est pas vu
depuis…
- Oui, depuis que nous sommes tous échappés de la
prison
d’Arkham, compléta le professeur, pas trop poilu
pour l’instant. De
toute évidence, la prochaine pleine lune
n’était pas pour tout de suite.
Et je ne devrais pas être là…
- Ah, je vois, le Doyen…
- Non, le Doyen Van Helsing n’a rien à voir avec
ça. Au contraire,
il m’a même encouragé à venir
jusqu’ici. C’est seulement que… Eh
bien…
- Mouais, si vous le dîtes, grommela Loup. Bon, dans ce cas,
what’s up ? s’enquit-il, mal à
l’aise et désireux de changer de sujet
dès
qu’on abordait la question de la Tour et plus
particulièrement du
Doyen de l’établissement.
- Justement, je suis aussi là pour ça, pour vous
tenir au courant,
même si ce n’était pas sur ma liste : la
situation n’est pas très bonne !
Et je ne parle pas que de la vôtre, mais de
l’état des Terres de Féerie
toutes entières !
- Encore ! Mais j’espère que ça
n’a rien à voir avec moi du coup !
J’ai déjà le feu aux miches, et
ça commence à devenir très chaud, trop
chaud et pourtant, ça ne me dérange pas
d’habitude.
- Non, pas vraiment, mais tout semble lié, une fois encore.
Nous
faisons face à une nouvelle menace, qui a choisi de frapper
partout à la
fois. »
Loup se permit un sifflement admiratif.
« Bonne tactique, quand on a les moyens de la mettre en
application ! Vous venez pour me demander des conseils ou quoi ?
Moi, ce que je connais, c’est surtout les gangs. Je ne suis
pas sûr de
pouvoir vous donner un coup de patte. »
Derek sourit tout en se permettant de prendre un siège,
puisque
Loup n’avait pas songé à le lui
proposer. Il avait beau tourner en rond
entre quatre murs depuis des semaines, il ne se sentait toujours pas
chez lui, ceci expliquant cela…
« Je suis sûr que le Doyen serait très
content de découvrir les
dessous de toutes vos combines, mais non, ce n’est pas pour
ça que je
suis là. »
Derek paraissait au final aussi surpris que lui de le retrouver ici,
dans de telles conditions. Prenant une grande inspiration, il tentait
visiblement d’y voir plus clair dans ses pensées
avant de reprendre la
parole, mais la stupeur était bien la plus forte. Quelque
chose
tracassait l’enseignant aux drôles de
virées nocturnes, et il lui fallait
absolument mettre le doigt dessus après
s’être laissé
débordé par leurs
premiers échanges.
« Bon ! Loup ! Mais qu’est-ce que… En
principe, je venais voir
votre cousin, pas vous ! Il vous a déjà
retrouvé ?
— Hein ? Comment ça ? J’suis pas au
parfum, moi ! Si vous êtes
dans une combine avec Licky, j’veux rien savoir,
ça vaut sûrement
mieux, j’en mettrai ma patte à couper ! »
Derek se contenta de lui faire les gros yeux en se relevant pour
fermer la porte après un dernier coup
d’œil dans les escaliers, lui
confirmant que personne d’autre n’était
en vue.
« Au courant de rien, c’est ça ? Et
c’est bien vrai ? Vous ne savez
pas que le Doyen a discrètement engagé votre
cousin afin de retrouver
votre
trace ! Et de réussir à vous localiser avant que
d’autres
personnes bien plus mal intentionnées que nous vous
récupèrent les
premiers ?
— Alors ça, je vous jure que oui !
s’exclama Loup, qui
effectivement n’était pas au courant de ce que son
cousin avait mijoté
dans son coin et qu’il commençait à
mieux appréhender, comprenant a
posteriori certaines attitudes ou déclarations
étranges dans la gueule
de Licky. Mais je crois qu’on sera d’accord tous
les deux, prof ! Je
suppose que cet abruti a accepté le job en sachant que
j’étais déjà venu
le retrouver, et ensuite, il n’avait
qu’à me garder ici, toucher son
salaire de la semaine, vous faire patienter autant que possible, et
finalement me faire réapparaître au bon moment
pour lui ! Quelle
crevure ! conclut Loup, sans hésiter à en
rajouter afin que Derek doute
le moins possible de sa sincérité.
¯ Admettons ! Mais maintenant, te voilà ! Et je
peux te dire que la
Tour ne va pas accepter d’avoir payé plusieurs
semaines d’affilée pour
rien, pendant que ton cousin se tournait les ergots !
— Oh, vous me faîtes vraiment de la peine tous les
deux ! » fit dans
leur dos un nouveau venu.
Licky, évidemment ! Le seul, l’unique. Son
apparence n’avait pas
changé : les mêmes excès que Loup, mais
en deux ou trois fois pire. Et
lorsque Loup réussissait à éviter le
mauvais goût, Licky y plongeait à
deux pattes, et museau le premier.
« Vous énervez pas ! lança-t-il
à Derek, qui avait immédiatement
fait volte-face dans sa direction. C’est vrai,
c’est vrai, j’aurais pu vous
l’amener plus tôt… Mais je cherchais le
bon moment ! Imaginez
qu’on soit capturé tous les deux en chemin !
— Eh bien, la Tour n’aurait pas
déboursé la plus petite pièce pour
vous retrouver vous, je peux vous l’assurer !
grinça le professeur.
— Ne soyez pas si dur avec moi ! Vous ne comprenez pas que je
me faisais aussi du souci pour mon cousin ! Tu ne saisis pas, Loup ?
l’interpella-t-il directement, des larmes au coin des
paupières, il
l’aurait parié d’ici. Avec tout ce qui
s’est passé ces dernières
semaines. Je ne savais plus où donner de la tête !
J’ai voulu te protéger
de toutes ces menaces extérieures, c’est tout !
S’il t’arrivait quelque
chose, je ne me le pardonnerais jamais !
— Dis plutôt que c’est mon père
qui ne t’aurait jamais lâché ! Je
suis sûr qu’il est au courant lui aussi ! Tous les
clans doivent être au
courant de ma présence ici ! Avec ta discrétion
légendaire, c’est
étonnant que personne ne soit venu me chercher plus
tôt !
— Ah oui ? Ce n’est pas très flatteur
pour notre visiteur, persifla
alors Licky.
— Oh, ce n’est pas grave, rétorqua Derek
sur le même ton. J’étais
passé prendre des nouvelles sur
l’avancée de votre enquête, et je dois
dire que je ne pourrais être plus heureux ! Vous avez
tellement bien
travaillé, mon cher Licky ! »
Le représentant du Doyen et le détective se
dévisageaient à présent
sans mot dire, campant tous les deux sur leur position et attendant que
leur vis-à-vis se permette un nouveau commentaire afin de le
contrer
d’une pique perfide.
Loup choisit de reprendre les choses à son compte, au lieu
de les
laisser discuter de son sort comme s’il
n’était pas présent dans la
même pièce.
« Ecoutez prof, c’est très gentil de
vouloir prendre de mes
nouvelles et d’avoir fait confiance à mon cousin,
je comprends tout à
fait que vous soyez en colère puisqu’il
n’a pas joué franc jeu avec
vous en vous dissimulant… eh bien, en me dissimulant, mais
ça ne
change rien au biz : je n’ai aucune envie de revenir me
planquer entre
les quatre murs de la Tour ! »
Licky ne pipa mot. En ce qui le concernait, ce
n’était pas ce qui le
préoccupait le plus. Mais Derek ne parut pas se raidir pour
autant, ou
être surpris de la réaction de l’ancien
élève de l’établissement.
Lentement, il fit même deux pas en avant, se rapprochant de
Loup, les
deux mains levées, en signe d’apaisement.
« Ton cousin a beau ne pas vraiment nous
apprécier, je suis certain
qu’il te confirmera que notre accord ne comportait pas
qu’il te ramène
à la Tour. Le Doyen voulait seulement savoir où
vous vous trouviez et
comment vous vous sentiez. Il se fait beaucoup de souci pour toi, tu
sais… »
Tout comme Archibald Bellérophon, Derek faisait partie des
rares
enseignants en qui Loup avait toujours eu confiance, quand bien
même n’étaient-il pas toujours des
professeurs au long cours. Et à le
regarder de plus près son visage aux yeux si bleus et
à la tignasse noir
de jais qui le surplombait, il n’y avait là nulle
trace de menterie, même
si Loup avait parfois du mal à savoir comment
appréhender la
morphologie humaine et ce qu’elle pouvait masquer ou
révéler. Mais
pour l’instant, quelqu’un avait dans
l’idée de procéder autrement.
Licky venait d’extirper deux sacs dégoulinant de
graisse d’un
sachet encore plus grand qui avait presque eu le temps de devenir
transparent tant il en était lui-même
imbibé. Voilà pourquoi Licky
était sorti ! Il n’était pas question
d’enquêter, mais simplement
d’acheter de quoi se remplir la panse ! S’il ne
s’était pas senti toujours
aussi à l’étroit dans sa propre
fourrure, il aurait probablement éclaté de
rire. Toutefois, il avait surtout faim maintenant.
Au vol, Loup réceptionna l’un des deux sacs.
« Allez, puisque l’ambiance se détend un
peu, c’est le moment de
casser la croûte ! Je t’ai pris un Croque
Mère-Grand de chez Burger
Queen, je sais que t’aime ça ! »
Puis, s’adressant à Derek en faisant tournoyer
lentement le second
sac sous sa truffe :
« Au fait, je ne savais pas que vous aviez
l’intention de venir
aujourd’hui, mais si vous voulez, on partage ! Avouez, vous
adorez ça
je parie, une bonne tranche de grand-mère, encore saignante
! Hmm,
quelle bonne odeur, accompagnée de frites, c’est
un vrai régal,
n’importe qui craquerait sur le champ !
— Oh, arrêtez s’il vous plaît, si vous
essayez de…
— On fait moitié-moitié ? Je peux même
vous donner la plus
grosse part, ce serait avec plaisir ! Si j’avais su, je vous
en aurais pris,
il y a une promotion en ce moment, quatre pour le prix de trois, et
vous savez ce que c’est, on est toujours prêt
à en avaler une bouchée
ou deux de plus ! Quand on y a croqué une fois…
»
De toute évidence, Licky s’amusait comme un petit
fou, ce qui
n’était pas le cas de Derek. Celui-ci avait
toujours beaucoup de mal à
appréhender sa nature de lycanthrope, qui les rapprochaient
pourtant
tous les trois. Cela lui avait valu bien des problèmes, dans
l’enceinte
même de la Tour parfois, une Tour qu’il avait
dû quitter durant des
années, quand il était redevenu un paria.
Aujourd’hui encore, le
Doyen l’employait surtout pour diverses missions loin de la
Tour, et
non plus parmi les professeurs qui faisaient sa réputation
auprès de
Féerie toute entière.
Excepté Archibald, bien sûr. Mais l’un
dans l’autre, mieux valait
sans doute éviter de lui évoquer toutes ces
histoires en ce moment
présent. D’autant que Derek avait
déjà bien des raisons d’être
en
rogne ! Mais Licky n’avait jamais su
s’arrêter…
« Lord Funkadelistic, et Hadès avec lui,
agissaient ouvertement, et
certains territoires de Féerie en portent encore les traces,
les rappela à
l’ordre Derek, finalement insensible à
l’appel du burger. L’an passé,
Armand de Saint-Tonnerre frappait dans l’ombre, et au
départ, il n’y
avait pas grande ampleur dans ses actions.
— C’est vrai que vouloir faire disparaître toute la
magie de Féerie,
quitte à la détruire…, sifflota Loup.
— J’ai dit au début. Cette fois, notre ennemi est
plus subtil, il joue
sur les deux tableaux, sans jamais se découvrir. A
l’époque des
méfaits de Lord Funkadelistic, nous avions deux compagnies
en
patrouille dans les environs de la Tour, mais aujourd’hui, ce
sont pas
moins de cinq Coalitions de Rats Surveillants dont nous payons la
solde, et nous n’avons pas l’habitude de conserver
autant de grains sur
place. Mais… Puisque je vous tiens… Vous ne
sauriez pas où
Archibald Bellérophon a pu passer ? Je sais que vous
êtes proches, il
aurait pu chercher à vous recontacter pour vous
prévenir de son
départ. Ou même vous indiquer à quel
endroit il avait choisi de se
rendre.
— Nop ! Sérieux, je n’ai pas
eu de nouvelle ! Mais… Il lui est
arrivé quelque chose ?
— Honnêtement, fit Derek en secouant tristement la
tête, on ne sait
pas : il n’est pas revenu en Féerie, nous en
sommes quasiment sûrs.
Mais ce qui est plus inquiétant…
Ouais ? fit Loup, tout à coup plus inquiet
qu’il ne l’avait été
pour lui-même aujourd’hui. De quoi ?
— Ah, je n’étais pas venu pour ça. Je
ne suis pas là pour vous
embêter.
— Mais c’est moi qui vous le demande !
— Désolé, ça ne change rien. Vous
savez, on ne me dit pas tout. Je
ne suis que l’émissaire du Doyen dans cette
histoire, et je ne pensais
pas qu’on se reverrait si tôt. Alors je ne crois
pas que j’ai autant de
choses à vous dire. »
Avant que Loup n’ait eu l’occasion de formuler la
moindre
objection ou même d’y
réfléchir, la porte du bureau de
l’agence de
détective explosa en mille morceau,
littéralement, projetant des
morceaux de verre et des échardes de bois à
travers la pièce.
« En tout cas, vous allez avoir des choses à me
dire, à moi ! »
Avec un roulé-boulé dévastateur, Jack
Boiler venait de faire son
apparition, Beretta au poing et prêt à faire feu.
De toute évidence, les
autorités de Nodnol avaient obtenu entre-temps un son de
cloche
différent, poussant leur meilleur
élément à agir contre ceux qui
auraient dû être leurs alliés.

Au début, Merlin s’était contenté de regarder Archibald courir à
toutes jambes, passant de temps à autre devant lui, quand le taureau
déchaîné lui imposait ce détour. Le jeune homme aurait sans aucun
doute préféré éviter de se couvrir de ridicule directement sous les yeux
de son coach, mais il ne pouvait pas faire autrement.
« Enfin, le héla Merlin au bout d’une heure, vois donc le bon côté
des choses !
¯ Mais quel bon côté ? hurla Archibald.
¯ Ah, ça, je ne sais pas, moi je disais ça comme ça, histoire de te
réconforter ! »
Bellérophon était trop loin pour qu’il puisse discerner les traits de
son visage, mais Merlin aurait parié qu’il était en train de lever les
yeux au ciel, quand bien même cela risquait de lui faire faire un faux
pas le condamnant à finir sous les sabots de la bête.
Environ deux heures après le début de ce qui ressemblait
finalement bien peu à une confrontation dans le sens de duel à mort,
Merlin avait beaucoup moins de raisons de rire à gorge déployée, ce
qui avait d’autant plus agacé Archibald. Alors qu’ils avaient tous les
deux disparu à l’horizon, en direction de la partie la plus à l’est de la
petite île, l’enchanteur vit revenir et le jeune homme et l’animal,
Archibald flattant l’encolure du taureau !
« Mais à quoi jouez-vous ! explosa Merlin. Je n’ai pas été assez
clair ? Vous deviez l’emporter sur cette créature, il n’est pas question
de sympathiser avec ! Ce n’est pas une vache, vous savez ! Nous
n’aurons pas de lait ce soir ou demain matin !
¯ Je vais l’appeler Elvis ! lui répondit du tac au tac Archibald.
C’est un nom sympa, non ? »
Tirant par hasard sur une légumineuse aussi sauvage que blanchâtre
alors qu’il avait trébuché, Archibald l’avait brandie en se retournant
vers le taureau, fermant déjà les yeux dans l’attente d’être percuté par
le bovidé musculeux. Et celui-ci, freinant des quatre fers, s’était mis à
le manger tranquillement, avalant même les feuilles, léchant les doigts
d’Archibald au point de le faire rire. On aurait dit qu’il le chatouillait !
Le jeune homme n’avait eu ensuite qu’à en arracher quelques autres,
une sorte de cercle champêtre ayant apparemment choisi de pousser à
cet endroit.
Et dire qu’Archibald pensait avoir exploré les moindres recoins de
l’île ! S’il avait su, il aurait pu goulûment agrémenter leurs rations
quotidiennes !
« Ces légumes ne sont pas comestibles », lui indiqua Merlin
comme s’il avait lu dans ses pensées précisément à cet instant.
Mais Archibald choisit d’en sourire : dans son ton, il avait compris
que l’enchanteur légendaire avait abandonné la partie et reconnaissait
qu’il avait su triompher de son épreuve, même si pour cela, il lui avait
d’abord fallu user ses poumons et ses jambes au point d’être submergé
de toxines. Archibald se demandait si elles étaient capables de
remonter dans le cerveau et de le paralyser jusqu’à couper la moindre
pensée cohérente. Car il n’était pas loin de ne plus savoir quel ordre
donner à son cerveau pour le faire avancer ou reculer n’était-ce que
d’un pas. Cependant, le jeune homme songea que c’était probablement
un de ses délires habituels, et que Kate lui aurait déjà fait remarquer
qu’il était totalement stupide d’imaginer des scénarii pareils.
Kate… Aussitôt, il chassa l’image qui avait surgi devant ses yeux,
la repoussant aussi loin que possible dans sa mémoire. Il était tout
simplement hors de question qu’il craque maintenant. Depuis des
semaines, Archibald était parvenu à oublier ce qu’ils avaient vécu tous
les deux, pour se concentrer uniquement sur la haine qui avait crû en
lui, cristallisant un peu plus chaque jour ce qui lui restait de cœur et de
bonté. Son humour n’était plus qu’une façade, dont il espérait qu’elle
fasse illusion auprès de Merlin. Archibald avait de quoi en douter :
depuis qu’il était devenu ce qu’il était devenu, écureuil ou pas,
existait-il seulement une chose en Féerie ou ailleurs qui avait pu
échapper à la vigilance de Merlin ? De toute manière, Archibald n’en
avait cure en réalité : peu lui importait que l’enchanteur soit au
courant ou pas de ce qu’il manigançait. Si c’était le cas, il n’y voyait
pas d’inconvénient.
Alors, autant continuer cette fuite en avant.
Un moment plus tard encore, à croire qu’il avait attendu exprès
qu’une nuit de pur encre de pieuvre tombe sur l’île, Merlin confia à
Archibald la tâche de ramasser du petit bois pour le feu.
Là encore, après avoir attaché Elvis comme il pouvait, le jeune
homme décidé d’obtempérer, sans même émettre la moindre
protestation et encore moins élever la voix. Pas un murmure, rien,
Archibald acquiesça et prit le chemin qu’il lui indiquait, tentant de se
repérer sous les étoiles. Le chemin… Un vrai sentier interdit aux
chèvres tant il était pentu ! Jamais Archibald n’avait vu autant de
rocailles ornées de cristaux de quartz pointés droits vers lui ! Ou vers
la lune qui les baignait de son éclat laiteux bien sûr, mais le jeune
homme était facilement égocentrique et aimait à penser que toute
l’attention lui revenait. Et le quartz, c’était tranchant, bien plus que
des échardes de ronces ou un bain d’orties dans lequel il avait déjà eu
l’occasion de glisser plus d’une fois depuis qu’ils avaient pris leurs
quartiers ici…
En fin de compte, Archibald aurait peut-être dû hausser le ton face
à Merlin et ses demandes ineptes. Maintenant qu’il y réfléchissait à
nouveau, il aurait juré qu’il y avait au moins quatre ou cinq fagots qui
attendaient bien sagement à proximité de leur semblant de campement
qu’on les utilise pour redonner de quoi se nourrir aux flammes si le
besoin s’en faisait sentir. En plus, cela n’aurait pas été la première fois
que les deux hommes auraient fini une nuit sans chaleur réconfortante.
Plus d’une fois, Merlin avait volontairement oublié que le feu avait
besoin d’être ranimé. Sans doute pour endurcir un peu plus son invité,
ou pour que leur séjour sur cette île ressemble un peu plus à quinze
jours de camping dans l’emplacement le plus proche des toilettes,
dans la boue, dans la pluie et au milieu des poubelles de dix familles
de Plouc-les-Oies.
Le tout condensé en une heure à chaque fois, ce qui représentait
maintenant des années de camping sans jamais la moindre coupure
pour Archibald.
Pas de chance ! Le jeune homme dérapa alors, dévalant au moins
cinq mètres en moins d’une seconde. Au moins, il ne longeait pas de
falaise à pic au pied desquelles des récifs acérés n’attendaient plus que
lui en cas de chute. Le chemin, toujours aussi escarpé, avait pour
destination finale un coin plus calme, que le jeune homme n’avait
encore jamais exploré : une grève sablonneuse donnant sur de petites
grottes à flanc de muraille rocheuse, des cavités qui devaient sans
doute être totalement englouties lorsque la marée revenait en force
défier les rivages irlandais.
Les mains dans les poches, Archibald commença par donner un
coup de pied dans un galet, pas franchement décidé à accélérer le
mouvement dans le prolongement des derniers lacets parcourus
quasiment sur les fesses. Où Merlin comptait-il le voir trouver du petit
bois ici ? Déjà qu’ils en avaient manqué sur cette île, et ce dès le
premier jour… En admettant que le jeune homme puisse en dégotter
en quantité suffisante pour satisfaire l’enchanteur, les hypothétiques
brindilles seraient complètement détrempées. Mais peut-être que
Merlin n’en souhaitait pas plus : lui faire accomplir une fois de plus
une tâche vaine tout en ayant parfaitement conscience tandis qu’il
s’exécutait, peu importait ce qu’il en pensait en son for intérieur, et
même si l’enchanteur n’avait pas l’air de se rendre compte que si le
jeune homme n’était pas Arthur, il n’était pas non plus MacGyver,
capable de se sortir de toutes les situations avec trois bouts de ficelles
et une lentille de contact.
En parlant de ça…
Archibald tourna la tête : l’une des cavernes s’était illuminée, à la
façon de la crèche de Noël du quartier, au moment où minuit sonnait.
Excepté le fait que personne ne s’approchait des lieux en s’extasiant
ou en baillant, en songeant qu’autrefois ils avaient eux aussi voulu
incarner le petit Jésus, ou bien un… âne. Là, Archibald aurait sans
doute collé au personnage sans difficulté ou souci d’interprétation.
Le jeune homme s’avança : MacGyver avait-il en fait également
trouvé refuge sur leur île déserte ? Si c’était le cas, un petit moment de
causette ne serait pas de refus ! Avec un peu de chance, il pourrait
même lui enseigner quelques trucs… Mais non ! Archibald se tapa sur
le front. Ce n’était pas possible : Richard Dean Anderson était
sûrement en train d’inaugurer une sept cent soixante-septième section
de fans Stargate SG-1 ! Avec le cachet qu’il en tirait probablement à
chaque fois, il y avait de quoi arrondir ces fins de mois, au lieu de se
lancer dans un trek moisi. Archibald haussa les épaules tout en
continuant à avancer : ici, il n’y avait pas vraiment de quoi dépenser
son argent de poche !
Des crépitements montaient vers lui, et le jeune homme se raidit.
Un feu ! A moins que ce ne soit l’un des nouveaux tours de cochon de
Merlin, il y avait bel et bien quelqu’un d’autre sur l’île ! Quelqu'un qui
n’hésitait pas à prendre bien peu de précautions pour ce qui était de
dissimuler sa présence sur place ! Comment avait-il pu échapper à sa
vigilance ! Enfin… A celle de Merlin, en tout cas ! Le jeune homme
se demanda s’il ne ferait pas mieux de remonter prévenir celui-ci.
Mais, étant donné la pente… Bon, il devrait bien le faire à un moment
ou à un autre, mais dans l’urgence, sans lumière, alors que la lune
venait de disparaître sous les nuages… Archibald fit un pas de plus en
avant, les graviers crissant sous ses pas et trahissant d’ores et déjà sa
présence.
Ah, bravo, c’était du propre ! Bon, ce n’était plus la peine de
reculer à présent, autant s’avancer franchement. Avait-il mal évalué la
hauteur de l’entrée ? Manqué une avancée rocheuse plongée dans la
nuit noire ? Subi une attaque au gourdin par derrière ? Toujours était-il
qu’il bascula en avant et rejoignit lui aussi les ténèbres, le nez sur la
pierre froide.
Il lui sembla se réveiller dans l’instant, et pourtant, couché sur la
plage, la tête à l’extérieur de la grotte mais les pieds léchés par la
chaleur des flammes, Archibald nota que la disposition des étoiles
avait changé dans le ciel nocturne. Merlin l’avait-il retrouvé, pour
mieux se moquer de lui et le tourner une fois de plus en ridicule ?
Quelle triste escapade, en effet… Ne même pas être capable de
ramener du bois et réussir à se faire tout seul une bosse de la taille
d’une noix de coco, alors qu’on ne trouvait même pas de cocos
nucifera sur cette île ! Si ce n’était pas malheureux… Mais ce n’était
pas Merlin qui lui faisait face maintenant, tandis qu’Archibald se
redressait sur un coude. Non, ce n’était pas l’enchanteur si peu avare
de reproches du matin au soir.
Kate était là.
Devant lui, de l’autre côté du feu.
Entièrement nue, les flammes dansant sur les courbes de son corps
délié. Délié, et dépourvu de la moindre cicatrice. Elle embaumait la
bruyère et l’écume du ressac. Le jeune homme ne réfléchit pas plus
longtemps : enjambant le feu sans se soucier des flammes, Archibald
se jeta sur sa fiancée, la serrant dans ses bras. Au diable ses vœux et
ses promesses de vengeance, loin d’elle ! Kate était revenue auprès de
lui et c’était l’unique chose qui importait à ses yeux. Le jeune homme
croyait parler, mais ce n’était pas des mots qu’il prononçait en
enfouissant son visage dans ses cheveux, seulement des larmes
coulant de ses yeux sans la moindre interruption, de plus en plus
abondamment, le sel lui brûlant même la gorge alors que ses larmes se
déversaient jusqu’à son menton, pour s’écraser en cadence sur la
pierre réchauffée. Incapable de prendre son souffle, Archibald ne
réalisa pas immédiatement ce que la jeune femme avait entrepris sans
lui avoir encore dit un mot de son côté.
Archibald n’avait pas compris non plus qu’il était lui-même aussi
nu qu’un ver. Et que sa fiancée avait commencé à se saisir entre ses
doigts d’une partie très intime de son corps, qui n’avait pas eu
l’occasion de manifester la moindre turgescence depuis longtemps...
Totalement interloqué, presque sous le choc tant cette attitude ne
ressemblait que peu à la jeune femme, Archibald sursauta, manquant
de se cogner à nouveau la tête, contre le plafond de la grotte pour
changer, pendant que Kate l’entraînait près d’elle, au fond de celle-ci.
Elle lui ceignit le poignet gauche, de toute ses forces, et il mit un
genoux à terre sans plus protester que cela, pris de court. Le feu
donnait l’impression de vrombir désormais, ses cendres encore
cramoisies à quelques centimètres, ses émanations chaudes et
projetées par bouffées pareilles à celles d’une louve s’éveillant avant
de partir en chasse.
« Ecoute, Kate, je crois qu’il faudrait qu’on… »
Le jeune homme n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Kate
l’avait retourné sur le dos, le plaquant sur le sol en craie, couvert
d’aspérités. Archibald crut qu’un courant chaud lui irradiait dans la
nuque, remontant depuis les profondeurs de la grotte, de cette roche
présente depuis des siècles, des millénaires, immuable, indomptable,
parcourue de veines où coulait un magma lui aussi venu du fond des
âges, puissant, impétueux, incapable d’être canalisé, trouvant à chaque
fois un nouveau chemin quand le précédent n’existait plus. Toujours.
Il passait toujours, jusqu’à jaillir à la surface, le minéral ancestral
transformé en énergie purement animale. Le jeune homme n’était pas
sûr d’être très heureux des métaphores qui lui venaient à l’esprit, mais,
une fois de plus, Kate avait déjà pris les devants, passant à l’étape
supérieure sans une once de gêne ou de ménagement.
Archibald se sentit soudain en elle, plongé d’une seule et unique
poussée, avalée en son sein, la jeune femme penchée sur lui, ses mains
posées sur son torse, ses ongles labourant sa peau. Elle ne l’avait
jamais griffé précédemment lors de leurs ébats. Ce qui se déroulait
maintenant ne lui rappelait rien de concret, ne méritait pas un autre
nom. Ce n’était pas faire l’amour. Mais Kate avait de quoi avoir été et
être toujours perturbée, ce n’était pas le moment de l’interroger, de lui
donner envie de regretter ce qu’elle était en train de faire, si c’était ce
qu’elle désirait pour l’instant, et même si cela ne correspondait pas à
ce que le jeune homme avait imaginé comme étant leur grand moment
de retrouvailles.
Kate continuait à le dominer de toute sa hauteur, ses hanches
s’agitant en cadence, ses fesses ardentes et striées de sueur s’abattant
en rythme, lourdement, inéluctablement, contre ses cuisses contractées
par cet effort constant, rendues presque douloureuses face à la
pression de l’étreinte passionnée de sa fiancée métamorphosée. Un
instant, la vérité, tout aussi nue, faillit apparaître au jeune homme,
mais une partie de son esprit ne pouvait s’y résoudre, opta pour
continuer à se montrer sourd et muet comme il l’avait tant été depuis
des semaines maintenant, dans un autre registre, mais toujours en
rapport avec ses sentiments pour Kate. Comme ivre, Archibald ne se
rendait plus vraiment compte de ses propres actes, de ses caresses à
leur tour bestiales, saisissant à pleine main les fruits mûrs de désir de
la jeune femme, aux mamelons tendus, ses tétons pales renflés,
dressés. Archibald avait la tête qui tournait, les contours du visage de
la jeune femme n’étaient plus aussi nets que lorsqu’elle était apparue
devant lui.
Il ne distinguait plus que ses mâchoires roidies, les veines de son
cou devenus proéminentes, les contractions de ses abdominaux, alors
que ses ongles se plantaient en lui jusqu’au sang, alors que leurs deux
ombres entremêlées se projetaient contre la paroi de la petite grotte,
dessinant une fresque où la figure féminine penchée sur lui se
courbait, ondulait, le besognait littéralement, se servant de lui, tenant
d’obtenir le suc de la vie qu’elle était venue chercher au cœur de la
nuit après avoir patienté si longtemps… Etendus à la droite du feu
dont la chaleur paraissait gagner encore en intensité, en clameur
crépitantes, c’était maintenant un autre genre de sel, celui de la
transpiration, qui coulait dans les yeux d’Archibald, lui voilant la vue.
Kate l’attrapa par les épaules, le maintenant au sol, incapable de
faire le moindre mouvement pour se libérer de ses cerfs, pendant que
ses mains se rapprochait de sa gorge frémissante. Sa fiancée accéléra
encore ses reptations, au point qu’Archibald crut que l’intérieur de ses
cuisses étaient maintenant à vif, rouge écrevisse, les délicates boucles
de sa toison blonde luisant sous le regard de arabesques orangées du
foyer…
Soudain, le jeune homme prit conscience qu’il ne pourrait plus lui
résister bien longtemps, ce plaisir teinté de douleur manquant de le
submerger. Kate rapprocha son visage du sien, elle qui ne l’avait pas
embrassé une seule fois. A présent, elle se mordait la lèvre supérieure,
au sang, un filet vermillon suintant au coin de sa bouche, comme si
elle refusait de crier face à son propre plaisir, refusait d’encourager le
jeune homme ou de lui adresser une parole tendre.
Comme si elle ne voulait surtout pas attirer l’attention, comme s’il
fallait que tout cela demeure une succession d’instants volées et
coupables…
Et, alors que la jeune femme pressait ses hanches contre lui, à base
de savants cercles le mettant au supplice tout en la portant au comble
d’une délectation dépravée en faisant mine de le rejeter pour mieux
s’empaler sur lui jusqu’à la garde… Un étrange sourire embrasant ses
pupilles devenues elles aussi rubis, à croire qu’elle se gaussait de
l’empêcher de se soulager tel un chien, et Archibald comprit.
Elle était plus grande que lui, plus forte que lui, plus aguerrie que
lui. Susurrant à son oreille encore au tympan encore fragile, ses
chuchotements rendus aigres d’excitation se déversaient en lui comme
un acide dévastateur, au débit toujours croissant.
Mais je me souvins.
Oui, Than, oui, Théli, oui, Lilith ! Ces trois-là depuis longtemps m'encerclaient. Car ils ne
font qu'un.
Magnifique tu l'étais, Ô Lilith, toi femme-serpent !
Tu étais souple et d'une exquise saveur, et ton parfum était de musc mêlé d'ambre gris.
Tu enserrais fermement le cœur de tes anneaux, et c'était comme joie totale du printemps.
Or, je perçus en toi certaine souillure, et d'icelle même je me réjouis.
Je perçus en toi la souillure de ton père le singe, de ton grand-père le Ver Aveugle du Limon.
On avait su le retrouver bien que tout laissât penser qu’il allait se
réfugier en Terres de Féerie, bien qu’il ait tout fait pour mettre de la
distance entre lui et les rares personnes qui lui étaient encore chères,
bien qu’il ait su se placer sous la protection de Merlin. Aveuglé à sa
convenance, le jeune professeur n’avait pas su déceler le vrai du faux,
croyant oublier ses erreurs à défaut de les réparer, mais pour en
commettre une plus intolérable encore, et sa fiancée de se morfondre
dans sa chambre d’hôpital, sans nouvelle, sans explication, sans même
une promesse d’espoir à son égard.
Kate n’était pas ici, avec lui.
Seulement Lilith.
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