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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 03/08/2007

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Où  le seul moyen de se débarrasser d'une tentation, serait-ce d'y céder…

Chapitre 6 > Chapitre 7 [PDF]

oup poussa un soupir à fendre en deux le coeur d’un tendre agneau. Depuis combien de temps était-il enfermé ici ? Oh, il était toujours mieux que dans une cellule, à l’écart de tous, perdu dans la ville de Marlankh. Il n’avait pas oublié que son ancien professeur, Archibald Bellérophon, était venu en personne pour le tirer de là, et y était parvenu. Lorsque celui-ci, Derek, Alice, et lui-même avaient pris la fuite avec le Necronomicon sous le bras, leur petit groupe avait été séparé au fil de leur voyage en vortex, pour finir par se retrouver dans le monde d’Archibald sans aucun lien les uns les autres.
Quand Loup avait pu retourner en Terres de Féerie… Il n’avait de toute façon pas eu de solution alternative. Il n’était pas question de retourner jusqu’à la Tour. C’était trop tard, il avait abandonné son confort douillet quelques mois plus tôt, et ce n’était pas le genre de choses que l’on pouvait retrouver simplement parce qu’on le souhaitait, aussi fort qu’en soit le désir. Et personne ne voudrait plus de lui à présent, c’était une certitude. Quelle que soit la position réelle du Doyen, celui-ci n’aurait pas d’autre choix que de remettre Loup aux autorités, ce que l’ancien élève lupin de la Tour ne pouvait absolument pas tolérer. Un retour à Nodnol, son nouveau chez lui, était pareillement exclu : le danger pourrait même être encore plus immédiat que dans les murs de la Tour. Dans les rues de cette ville au fog quasi-permanent, un incident serait bien vite arrivé, surtout quand on voyait avec quel zèle on avait voulu se débarrasser de lui.
Non, Loup n’avait pas une main très heureuse, et ne pouvait pas tirer de nouvelles cartes, malheureusement pour lui. Il n’y avait plus qu’à espérer que personne ne penserait à le chercher dans l’agence qu’il avait tenu avec son cousin Licky. Les locaux avaient sans doute déjà dû être inspectés depuis que la nouvelle de son évasion s’était répandue, et les autorités ne reviendraient pas de sitôt, même si l’agence était sans doute toujours surveillée de très près. Pour ce qui était d’une nouvelle inspection… Leur première visite les avait sûrement refroidie, ce qui n’aurait pas étonné Loup, toujours ébahi par la façon dont son cousin pouvait s’y retrouver au milieu d’une incroyable masse de cochonneries, et malheureusement pas de cochonnaille.
Se balançant sur son siège, Loup décida de ne pas feuilleter une fois encore de vieux numéros de Playmage. Oh, Licky était toujours un fervent abonné, et la fée Lacyon ornait, évidemment, la couverture et la page de garde du numéro double estival de ce magazine. A se demander comment elle pouvait ne pas avoir lasser son public, à force de s’exhiber sous toutes les coutures depuis des années maintenant, mais de toute évidence, ce n’était pas le cas, et la fée n’était pas prête de s’essouffler. Mais avec un tel nom et une telle réputation, il n’était pas si étonnant que ça qu’elle fasse preuve d’une imagination débordante. Ce n’était pas le cas de tout le monde : les décors du photoshoot ou les angles de vue commençaient quant à eux à s’épuiser sérieusement, mais c’était sans compter sur l’interprète principale, toujours là pour compenser, et plus encore…
Loup soupira encore, se tâtant la truffe par réflexe. Il n’était pas souffrant, mais là encore, toujours enfermé, presque toujours seul, à devoir bien faire attention à ne pas laisser de bougie allumée passée une certaine heure, il passait beaucoup trop de temps à songer uniquement à sa petite personne et à ce qui l’attendrait au tournant. Car cette situation n’avait aucune raison de durer encore bien longtemps. Loup se connaissait bien : il ne tarderait pas à en avoir assez et à vouloir sortir au grand jour quoi qu’il puisse lui arriver ensuite. Il avait déjà commencé à mordiller son bob en cuir, ce qui n’était jamais une bonne nouvelle. Pour se changer les idées, plutôt que d’observer l’activité monotone des rues de la petite ville de Marlankh, il opta pour un changement de lecture.
Si ces professeurs l’avaient vu ! Plusieurs se seraient probablement moqué de lui, à moins qu’ils ne se soient mis à pleurer de joie : Loup, le roi du fond de la classe, ouvrir volontairement des ouvrages contenant plus de textes que de dessins ! Archibald Bellérophon n’aurait toutefois pas rejoint la meute, lui. Mais il avait toujours eu moins de pression à ce sujet. Concernant son poste, il n’avait pas eu à présenter sa candidature, et malgré ses absences, plus ou moins motivées selon les cas, personne n’aurait pu le remplacer aussi bien que lui leur présenter le monde des Communs, tant les rapports entre les deux facettes d’un même univers étaient cloisonnés. Ses cours avaient bien servi à Loup, encore récemment, avant qu’il ne puisse trouver un passage le ramenant chez lui, façon de parler.
Farfouillant entre deux piles de dossiers, Loup reporta son attention sur le dernier numéro de Féerie Sfénix, que son cousin lui avait discrètement acheté quand il avait osé pour sa part s’approcher d’un kiosque à journaux. Pour lui à qui une belle carrière de joueur professionnel s’était ouverte, Loup éprouvait déjà une part de nostalgie en songeant à ce destin pour le moment brisé en vol. Evitant les résultats de son équipe, Loup se pencha sur les résultats de la Tour du Savoir Secret Salvateur qu’il avait pu rater depuis son incarcération à la suite de son procès fantoche.


LES LANTERNES EN BERNE

La plus grande équipe de l’histoire du championnat accuse une troisième défaite de rang, lors d’une joute catastrophique. L’équipe dirigée par le Père Noël n’avait plus remporté une joute contre les Lanternes depuis 13 saisons de suite.
Rajeunie, privée de stars comparables à des étoiles filantes pour certaines – Bellérophon, Loup Perrault… -, l’équipe aux couleurs de la Tour du Savoir Secret Salvateur n’a pas su résister aux coups de boutoir des Boules de Neige qui ont su déclencher une véritable avalanche, dominant leurs adversaires de la tête et des épaules.
Par 43 à 5, pas de doute : la saison promet d’être très difficile pour les Lanternes, qui ne devraient avoir que peu de chance de conserver leur titre, arraché de haute lutte il y a quelques semaines à peine. 
Friable aux postes clés et surtout à celui de Lancier, incapable de conclure ses rares occasions, fébriles lors de ses possessions de balle, on ne voit pas comment la situation pourrait s’améliorer subitement lorsque l’on songe à la lente dégringolade de l’équipe. Si tous les joueurs faisaient grise mine longtemps avant la fin de la rencontre, seul le Prince Charmant a pris la peine de répondre à nos questions, visiblement peu conscient de la tournure prise par les performances peu flatteuses de son équipe. Il déclarait ainsi, à peine essoufflé quand il ôta son casque de protection : « La défaite ? Certes, nous prenons une mauvaise habitude, mais j’ai vu du mieux. Nous nous améliorons, et le travail finira par payer, j’en suis certain. Moi ? Voyons, je ne peux pas tout faire tout seul, vous savez ! Ah, évidemment, si mes coéquipiers étaient capables de se hisser à mon niveau, nous n’en serions pas là, c’est vrai, mais que voulez-vous… »
Avec ce genre de commentaires surréalistes, il apparaît évident que la Tour ne compte pas adopter un véritable discours de saine remise en cause, prétextant comme toujours avoir de plus gros soucis à gérer, alors même que la Tour et ses éminences avaient été parmi les plus grands soutiens de la remise en place d’un véritable et complet championnat de Sfénix.


Loup vit soudain un ticket glisser d’entre deux pages, le rattrapant au vol. C’était, il s’en doutait, un bulletin de jeu pour les rencontres de la semaine passée, que son cousin avait validé au dernier moment. Toujours aussi peu inspiré, et se gardant de demander conseil à Loup, soi-disant pour ne pas attirer l’attention sur l’agence si jamais il décrochait un sans faute, Licky n’avait évidemment pas eu un seul bon pronostic à enregistrer. Ce n’était pas encore cette fois qu’il réussirait à rembourser n’était-ce que le prix du ticket lui-même. Tant pis pour lui ! Loup avait déjà assez de soucis de son côté pour ne pas en plus se soucier des problèmes de trésorerie de son cousin, alors même qu’il n’était plus impliqué directement dans ses affaires, plus ou moins louches là n’était pas la question.
Loup s’était senti mal à l’aise à la lecture de cet article, d’autant plus que ce n’était pas le seul à couvrir l’actualité pas vraiment enthousiasmante des Lanternes. Que lui ne soit plus là, c’était une chose… Mais si Bellérophon ne jouait plus pour ses couleurs, c’était la faute de Loup. S’il n’avait pas voulu soutenir son ancien élève pour se retrouver lui aussi embarqué dans de nouvelles difficultés dont il n’avait pas encore eu le temps de se plaindre… C’était la Tour toute entière qui en aurait bénéficié, et pas seulement du point de vue des cours qu’Archibald aurait donné, puisqu’à ce sujet, celui-ci s’en passait très bien. Le nom de Bellérophon n’avait d’ailleurs pas été retiré de la liste des joueurs retenus pour la saison, mais Loup doutait qu’il puisse être aligné de sitôt sur la pelouse du stade.
Loup tourna encore quelques pages, survolant les colonnes plus qu’il ne les parcourait vraiment. Même si ce n’était pas son intention, il ne put manquer les résultats des Chapeaux Melons, qui, de toute évidence, se passait très bien de lui, puisqu’ils étaient déjà en tête du championnat, seul en tête grâce au nombre de points qu’ils avaient réussi à marquer au fil des rencontres, n’en concédant au passage que très peu. Loup fit claquer ses mâchoires d’exaspération, ses crocs toujours aussi affûtés, tout comme sa condition physique. Ah, que c’était pénible ! Il avait pensé que se contenter des résultats lui changerait les idées, mais ce n’était pas le cas : le Sfénix n’était plus pour lui une simple discipline abstraite. Et Loup n’allait pas améliorer son mood s’il persistait à vouloir se considérer comme un spectateur plus ou moins amateur.
Se redressant d’un bond, le canis lupus bipède s’approcha du panneau où son cousin affichait ses indices et suppositions à propos de sa dernière affaire en date : rien de bien croustillant apparemment. Il s’agissait seulement de l’histoire d’une jeune fugueuse, une servante, en ville. Selon ses maîtres, sa disparition était incompréhensible : elle était bien traitée, touchait même de l’argent. Selon , et Loup n’était pas loin de partager son avis pour une fois, la réalité ne devait sûrement pas être aussi rose, et la petite avait dû vouloir s’enfuir afin de tenter sa chance ailleurs. Mais il fallait bien boucler les fins de mois, et vu le sens des affaires de son cousin, il n’avait pas de quoi refuser la moindre opportunité qui s’offrait à lui, ce qui n’était déjà pas si courant par les temps qui courraient.
Cette fois, Loup se retourna vers la fenêtre du premier étage qu’il occupait. Son oreille droite avait frémis subrepticement : de toute évidence, quelqu’un avait tapé à la fenêtre ou plutôt lancé des cailloux sur les vitres, et par poignées entières. Si c’était le moyen d’établir le contact avec lui, ce n’était pas très subtil, pour ne pas dire plus. Si Loup avait eu de quoi agir ouvertement, il ne se serait pas fait prier pour ouvrir grand la fenêtre et hurler quelques insanités bien senties à l’adresse du responsable.
Cependant, il n’était pas en position de s’amuser de la sorte : s’il voulait se faire repérer immédiatement, il n’avait pas à si prendre autrement. Peut-être que certains de ceux qui le cherchaient avaient déjà des soupçons, et projetaient de le débusquer de son terrier. A lui de se montrer plus malin qu’eux, ce qui ne devrait pas être très difficile : avec tous les trafics dont il avait été responsable depuis plusieurs années déjà, Loup avait appris depuis longtemps à anticiper les réactions de ses interlocuteurs, et à négocier sous pression dans des circonstances parfois plus que tendues.
Mais pour l’instant, il n’avait plus qu’une seule chose à faire : attendre que son cousin daigne revenir le voir, pour partager avec lui quelques nouvelles fraîches, et une nourriture saignante qui l’était beaucoup moins. Ah, le temps des festins de jeunesse, quand ses cousins et lui se réveillaient le sang encore chaud sur les crocs et une sensation pesante sur l’estomac étaient bien terminés, pour de bon, eux aussi…
Les vaches maigres, Loup n’avait jamais aimé ça, et aujourd’hui encore moins. Sacrée ou pas, il aurait donné n’importe quoi pour en croquer une, même pour une unique bouchée ! Le voilà qui recommençait à baver, à la manière de m’sieur Bellérophon quand celui-ci s’adonnait lui aussi à un certain type de lectures pendant qu’il surveillait sa place depuis l’estrade…
Et dire que cette situation pouvait encore durer des semaines, et pourquoi pas des mois dans le pire des cas ! Des années, Loup ne voulait même pas y songer une seule seconde : il existait des cas où il comprenait tout à fait le comportement excessif de son géniteur. Chance ou pas, des bruits de pas montant dans sa direction dans les escaliers grinçants se firent soudain entendre !
Loup eut à peine le temps de quitter ses réflexions peu encourageantes qu’une silhouette se dessinait déjà derrière la porte vitrée. Si le cousin de Licky pouvait l’observer de tout son saoul, il ne pouvait être vu, petite astuce classique d’un bureau de détective privé… Et de son point d’observation, Loup avait déjà pu se faire son idée : il ne s’agissait sûrement pas de Licky, étant donné la corpulence de l’individu en question ! Vite, quoi faire : se cacher derrière une pile de dossiers ? Tenter de prendre la fuite par la fenêtre, quitte à apparaître au grand jour ? Ou alors, se battre, gonfler ses muscles, retrousser les babines et montrer les crocs ? Mais son hypothétique adversaire pouvait très bien être armé… ou bien au contraire n’avoir rien à voir avec ses affaires et se présenter simplement comme un client potentiel de l’agence !
Les oreilles frémissantes, Loup en était rendu à cette étape ses réflexions se bousculant sans cesse, quand il vit ni plus ni moins la porte du bureau s’ouvrir à demie ! Un pied s’avança, avec une certaine mais prudente assurance, puis un bras, une tête, et… Loup reconnut le professeur Derek auquel il avait songé à peine quelques minutes plus tôt !
« Derek ! s’exclama l’ancien élève de la Tour. Si je m’attendais ! Qu’est-ce que vous fichez ici ! On ne s’est pas vu depuis… - Oui, depuis que nous sommes tous échappés de la prison d’Arkham, compléta le professeur, pas trop poilu pour l’instant. De toute évidence, la prochaine pleine lune n’était pas pour tout de suite. Et je ne devrais pas être là…
- Ah, je vois, le Doyen…
- Non, le Doyen Van Helsing n’a rien à voir avec ça. Au contraire, il m’a même encouragé à venir jusqu’ici. C’est seulement que… Eh bien…
- Mouais, si vous le dîtes, grommela Loup. Bon, dans ce cas, what’s up ? s’enquit-il, mal à l’aise et désireux de changer de sujet dès qu’on abordait la question de la Tour et plus particulièrement du Doyen de l’établissement.
- Justement, je suis aussi là pour ça, pour vous tenir au courant, même si ce n’était pas sur ma liste : la situation n’est pas très bonne ! Et je ne parle pas que de la vôtre, mais de l’état des Terres de Féerie toutes entières !
- Encore ! Mais j’espère que ça n’a rien à voir avec moi du coup ! J’ai déjà le feu aux miches, et ça commence à devenir très chaud, trop chaud et pourtant, ça ne me dérange pas d’habitude.
- Non, pas vraiment, mais tout semble lié, une fois encore. Nous faisons face à une nouvelle menace, qui a choisi de frapper partout à la fois. »
Loup se permit un sifflement admiratif.
« Bonne tactique, quand on a les moyens de la mettre en application ! Vous venez pour me demander des conseils ou quoi ? Moi, ce que je connais, c’est surtout les gangs. Je ne suis pas sûr de pouvoir vous donner un coup de patte. »
Derek sourit tout en se permettant de prendre un siège, puisque Loup n’avait pas songé à le lui proposer. Il avait beau tourner en rond entre quatre murs depuis des semaines, il ne se sentait toujours pas chez lui, ceci expliquant cela…
« Je suis sûr que le Doyen serait très content de découvrir les dessous de toutes vos combines, mais non, ce n’est pas pour ça que je suis là. »
Derek paraissait au final aussi surpris que lui de le retrouver ici, dans de telles conditions. Prenant une grande inspiration, il tentait visiblement d’y voir plus clair dans ses pensées avant de reprendre la parole, mais la stupeur était bien la plus forte. Quelque chose tracassait l’enseignant aux drôles de virées nocturnes, et il lui fallait absolument mettre le doigt dessus après s’être laissé débordé par leurs premiers échanges.
« Bon ! Loup ! Mais qu’est-ce que… En principe, je venais voir votre cousin, pas vous ! Il vous a déjà retrouvé ?
— Hein ? Comment ça ? J’suis pas au parfum, moi ! Si vous êtes dans une combine avec Licky, j’veux rien savoir, ça vaut sûrement mieux, j’en mettrai ma patte à couper ! »
Derek se contenta de lui faire les gros yeux en se relevant pour fermer la porte après un dernier coup d’œil dans les escaliers, lui confirmant que personne d’autre n’était en vue.
« Au courant de rien, c’est ça ? Et c’est bien vrai ? Vous ne savez pas que le Doyen a discrètement engagé votre cousin afin de retrouver votre trace ! Et de réussir à vous localiser avant que d’autres personnes bien plus mal intentionnées que nous vous récupèrent les premiers ?
— Alors ça, je vous jure que oui ! s’exclama Loup, qui effectivement n’était pas au courant de ce que son cousin avait mijoté dans son coin et qu’il commençait à mieux appréhender, comprenant a posteriori certaines attitudes ou déclarations étranges dans la gueule de Licky. Mais je crois qu’on sera d’accord tous les deux, prof ! Je suppose que cet abruti a accepté le job en sachant que j’étais déjà venu le retrouver, et ensuite, il n’avait qu’à me garder ici, toucher son salaire de la semaine, vous faire patienter autant que possible, et finalement me faire réapparaître au bon moment pour lui ! Quelle crevure ! conclut Loup, sans hésiter à en rajouter afin que Derek doute le moins possible de sa sincérité.
¯ Admettons ! Mais maintenant, te voilà ! Et je peux te dire que la Tour ne va pas accepter d’avoir payé plusieurs semaines d’affilée pour rien, pendant que ton cousin se tournait les ergots !
— Oh, vous me faîtes vraiment de la peine tous les deux ! » fit dans leur dos un nouveau venu.
Licky, évidemment ! Le seul, l’unique. Son apparence n’avait pas changé : les mêmes excès que Loup, mais en deux ou trois fois pire. Et lorsque Loup réussissait à éviter le mauvais goût, Licky y plongeait à deux pattes, et museau le premier.
« Vous énervez pas ! lança-t-il à Derek, qui avait immédiatement fait volte-face dans sa direction. C’est vrai, c’est vrai, j’aurais pu vous l’amener plus tôt… Mais je cherchais le bon moment ! Imaginez qu’on soit capturé tous les deux en chemin !
— Eh bien, la Tour n’aurait pas déboursé la plus petite pièce pour vous retrouver vous, je peux vous l’assurer ! grinça le professeur.
— Ne soyez pas si dur avec moi ! Vous ne comprenez pas que je me faisais aussi du souci pour mon cousin ! Tu ne saisis pas, Loup ? l’interpella-t-il directement, des larmes au coin des paupières, il l’aurait parié d’ici. Avec tout ce qui s’est passé ces dernières semaines. Je ne savais plus où donner de la tête ! J’ai voulu te protéger de toutes ces menaces extérieures, c’est tout ! S’il t’arrivait quelque chose, je ne me le pardonnerais jamais !
— Dis plutôt que c’est mon père qui ne t’aurait jamais lâché ! Je suis sûr qu’il est au courant lui aussi ! Tous les clans doivent être au courant de ma présence ici ! Avec ta discrétion légendaire, c’est étonnant que personne ne soit venu me chercher plus tôt !
— Ah oui ? Ce n’est pas très flatteur pour notre visiteur, persifla alors Licky.
— Oh, ce n’est pas grave, rétorqua Derek sur le même ton. J’étais passé prendre des nouvelles sur l’avancée de votre enquête, et je dois dire que je ne pourrais être plus heureux ! Vous avez tellement bien travaillé, mon cher Licky ! »
Le représentant du Doyen et le détective se dévisageaient à présent sans mot dire, campant tous les deux sur leur position et attendant que leur vis-à-vis se permette un nouveau commentaire afin de le contrer d’une pique perfide.
Loup choisit de reprendre les choses à son compte, au lieu de les laisser discuter de son sort comme s’il n’était pas présent dans la même pièce.
« Ecoutez prof, c’est très gentil de vouloir prendre de mes nouvelles et d’avoir fait confiance à mon cousin, je comprends tout à fait que vous soyez en colère puisqu’il n’a pas joué franc jeu avec vous en vous dissimulant… eh bien, en me dissimulant, mais ça ne change rien au biz : je n’ai aucune envie de revenir me planquer entre les quatre murs de la Tour ! »
Licky ne pipa mot. En ce qui le concernait, ce n’était pas ce qui le préoccupait le plus. Mais Derek ne parut pas se raidir pour autant, ou être surpris de la réaction de l’ancien élève de l’établissement. Lentement, il fit même deux pas en avant, se rapprochant de Loup, les deux mains levées, en signe d’apaisement.
« Ton cousin a beau ne pas vraiment nous apprécier, je suis certain qu’il te confirmera que notre accord ne comportait pas qu’il te ramène à la Tour. Le Doyen voulait seulement savoir où vous vous trouviez et comment vous vous sentiez. Il se fait beaucoup de souci pour toi, tu sais… »
Tout comme Archibald Bellérophon, Derek faisait partie des rares enseignants en qui Loup avait toujours eu confiance, quand bien même n’étaient-il pas toujours des professeurs au long cours. Et à le regarder de plus près son visage aux yeux si bleus et à la tignasse noir de jais qui le surplombait, il n’y avait là nulle trace de menterie, même si Loup avait parfois du mal à savoir comment appréhender la morphologie humaine et ce qu’elle pouvait masquer ou révéler. Mais pour l’instant, quelqu’un avait dans l’idée de procéder autrement. Licky venait d’extirper deux sacs dégoulinant de graisse d’un sachet encore plus grand qui avait presque eu le temps de devenir transparent tant il en était lui-même imbibé. Voilà pourquoi Licky était sorti ! Il n’était pas question d’enquêter, mais simplement d’acheter de quoi se remplir la panse ! S’il ne s’était pas senti toujours aussi à l’étroit dans sa propre fourrure, il aurait probablement éclaté de rire. Toutefois, il avait surtout faim maintenant.
Au vol, Loup réceptionna l’un des deux sacs.
« Allez, puisque l’ambiance se détend un peu, c’est le moment de casser la croûte ! Je t’ai pris un Croque Mère-Grand de chez Burger Queen, je sais que t’aime ça ! »
Puis, s’adressant à Derek en faisant tournoyer lentement le second sac sous sa truffe :
« Au fait, je ne savais pas que vous aviez l’intention de venir aujourd’hui, mais si vous voulez, on partage ! Avouez, vous adorez ça je parie, une bonne tranche de grand-mère, encore saignante ! Hmm, quelle bonne odeur, accompagnée de frites, c’est un vrai régal, n’importe qui craquerait sur le champ !
— Oh, arrêtez s’il vous plaît, si vous essayez de…
— On fait moitié-moitié ? Je peux même vous donner la plus grosse part, ce serait avec plaisir ! Si j’avais su, je vous en aurais pris, il y a une promotion en ce moment, quatre pour le prix de trois, et vous savez ce que c’est, on est toujours prêt à en avaler une bouchée ou deux de plus ! Quand on y a croqué une fois… »
De toute évidence, Licky s’amusait comme un petit fou, ce qui n’était pas le cas de Derek. Celui-ci avait toujours beaucoup de mal à appréhender sa nature de lycanthrope, qui les rapprochaient pourtant tous les trois. Cela lui avait valu bien des problèmes, dans l’enceinte même de la Tour parfois, une Tour qu’il avait dû quitter durant des années, quand il était redevenu un paria. Aujourd’hui encore, le Doyen l’employait surtout pour diverses missions loin de la Tour, et non plus parmi les professeurs qui faisaient sa réputation auprès de Féerie toute entière.
Excepté Archibald, bien sûr. Mais l’un dans l’autre, mieux valait sans doute éviter de lui évoquer toutes ces histoires en ce moment présent. D’autant que Derek avait déjà bien des raisons d’être en rogne ! Mais Licky n’avait jamais su s’arrêter…
« Lord Funkadelistic, et Hadès avec lui, agissaient ouvertement, et certains territoires de Féerie en portent encore les traces, les rappela à l’ordre Derek, finalement insensible à l’appel du burger. L’an passé, Armand de Saint-Tonnerre frappait dans l’ombre, et au départ, il n’y avait pas grande ampleur dans ses actions.
— C’est vrai que vouloir faire disparaître toute la magie de Féerie, quitte à la détruire…, sifflota Loup.
— J’ai dit au début. Cette fois, notre ennemi est plus subtil, il joue sur les deux tableaux, sans jamais se découvrir. A l’époque des méfaits de Lord Funkadelistic, nous avions deux compagnies en patrouille dans les environs de la Tour, mais aujourd’hui, ce sont pas moins de cinq Coalitions de Rats Surveillants dont nous payons la solde, et nous n’avons pas l’habitude de conserver autant de grains sur place. Mais… Puisque je vous tiens… Vous ne sauriez pas où Archibald Bellérophon a pu passer ? Je sais que vous êtes proches, il aurait pu chercher à vous recontacter pour vous prévenir de son départ. Ou même vous indiquer à quel endroit il avait choisi de se rendre.
Nop ! Sérieux, je n’ai pas eu de nouvelle ! Mais… Il lui est arrivé quelque chose ?
— Honnêtement, fit Derek en secouant tristement la tête, on ne sait pas : il n’est pas revenu en Féerie, nous en sommes quasiment sûrs. Mais ce qui est plus inquiétant…
 Ouais ? fit Loup, tout à coup plus inquiet qu’il ne l’avait été pour lui-même aujourd’hui. De quoi ?
— Ah, je n’étais pas venu pour ça. Je ne suis pas là pour vous embêter.
— Mais c’est moi qui vous le demande !
— Désolé, ça ne change rien. Vous savez, on ne me dit pas tout. Je ne suis que l’émissaire du Doyen dans cette histoire, et je ne pensais pas qu’on se reverrait si tôt. Alors je ne crois pas que j’ai autant de choses à vous dire. »
Avant que Loup n’ait eu l’occasion de formuler la moindre objection ou même d’y réfléchir, la porte du bureau de l’agence de détective explosa en mille morceau, littéralement, projetant des morceaux de verre et des échardes de bois à travers la pièce.
« En tout cas, vous allez avoir des choses à me dire, à moi ! »
Avec un roulé-boulé dévastateur, Jack Boiler venait de faire son apparition, Beretta au poing et prêt à faire feu. De toute évidence, les autorités de Nodnol avaient obtenu entre-temps un son de cloche différent, poussant leur meilleur élément à agir contre ceux qui auraient dû être leurs alliés.


Au début, Merlin s’était contenté de regarder Archibald courir à toutes jambes, passant de temps à autre devant lui, quand le taureau déchaîné lui imposait ce détour. Le jeune homme aurait sans aucun doute préféré éviter de se couvrir de ridicule directement sous les yeux de son coach, mais il ne pouvait pas faire autrement.
« Enfin, le héla Merlin au bout d’une heure, vois donc le bon côté des choses !
¯ Mais quel bon côté ? hurla Archibald.
¯ Ah, ça, je ne sais pas, moi je disais ça comme ça, histoire de te réconforter ! »
Bellérophon était trop loin pour qu’il puisse discerner les traits de son visage, mais Merlin aurait parié qu’il était en train de lever les yeux au ciel, quand bien même cela risquait de lui faire faire un faux pas le condamnant à finir sous les sabots de la bête.
Environ deux heures après le début de ce qui ressemblait finalement bien peu à une confrontation dans le sens de duel à mort, Merlin avait beaucoup moins de raisons de rire à gorge déployée, ce qui avait d’autant plus agacé Archibald. Alors qu’ils avaient tous les deux disparu à l’horizon, en direction de la partie la plus à l’est de la petite île, l’enchanteur vit revenir et le jeune homme et l’animal, Archibald flattant l’encolure du taureau !
« Mais à quoi jouez-vous ! explosa Merlin. Je n’ai pas été assez clair ? Vous deviez l’emporter sur cette créature, il n’est pas question de sympathiser avec ! Ce n’est pas une vache, vous savez ! Nous n’aurons pas de lait ce soir ou demain matin !
¯ Je vais l’appeler Elvis ! lui répondit du tac au tac Archibald. C’est un nom sympa, non ? »
Tirant par hasard sur une légumineuse aussi sauvage que blanchâtre alors qu’il avait trébuché, Archibald l’avait brandie en se retournant vers le taureau, fermant déjà les yeux dans l’attente d’être percuté par le bovidé musculeux. Et celui-ci, freinant des quatre fers, s’était mis à le manger tranquillement, avalant même les feuilles, léchant les doigts d’Archibald au point de le faire rire. On aurait dit qu’il le chatouillait ! Le jeune homme n’avait eu ensuite qu’à en arracher quelques autres, une sorte de cercle champêtre ayant apparemment choisi de pousser à cet endroit.
Et dire qu’Archibald pensait avoir exploré les moindres recoins de l’île ! S’il avait su, il aurait pu goulûment agrémenter leurs rations quotidiennes !
« Ces légumes ne sont pas comestibles », lui indiqua Merlin comme s’il avait lu dans ses pensées précisément à cet instant.
Mais Archibald choisit d’en sourire : dans son ton, il avait compris que l’enchanteur légendaire avait abandonné la partie et reconnaissait qu’il avait su triompher de son épreuve, même si pour cela, il lui avait d’abord fallu user ses poumons et ses jambes au point d’être submergé de toxines. Archibald se demandait si elles étaient capables de remonter dans le cerveau et de le paralyser jusqu’à couper la moindre pensée cohérente. Car il n’était pas loin de ne plus savoir quel ordre donner à son cerveau pour le faire avancer ou reculer n’était-ce que d’un pas. Cependant, le jeune homme songea que c’était probablement un de ses délires habituels, et que Kate lui aurait déjà fait remarquer qu’il était totalement stupide d’imaginer des scénarii pareils. 
Kate… Aussitôt, il chassa l’image qui avait surgi devant ses yeux, la repoussant aussi loin que possible dans sa mémoire. Il était tout simplement hors de question qu’il craque maintenant. Depuis des semaines, Archibald était parvenu à oublier ce qu’ils avaient vécu tous les deux, pour se concentrer uniquement sur la haine qui avait crû en lui, cristallisant un peu plus chaque jour ce qui lui restait de cœur et de bonté. Son humour n’était plus qu’une façade, dont il espérait qu’elle fasse illusion auprès de Merlin. Archibald avait de quoi en douter : depuis qu’il était devenu ce qu’il était devenu, écureuil ou pas, existait-il seulement une chose en Féerie ou ailleurs qui avait pu échapper à la vigilance de Merlin ? De toute manière, Archibald n’en avait cure en réalité : peu lui importait que l’enchanteur soit au courant ou pas de ce qu’il manigançait. Si c’était le cas, il n’y voyait pas d’inconvénient.
Alors, autant continuer cette fuite en avant.

Un moment plus tard encore, à croire qu’il avait attendu exprès qu’une nuit de pur encre de pieuvre tombe sur l’île, Merlin confia à Archibald la tâche de ramasser du petit bois pour le feu.
Là encore, après avoir attaché Elvis comme il pouvait, le jeune homme décidé d’obtempérer, sans même émettre la moindre protestation et encore moins élever la voix. Pas un murmure, rien, Archibald acquiesça et prit le chemin qu’il lui indiquait, tentant de se repérer sous les étoiles. Le chemin… Un vrai sentier interdit aux chèvres tant il était pentu ! Jamais Archibald n’avait vu autant de rocailles ornées de cristaux de quartz pointés droits vers lui ! Ou vers la lune qui les baignait de son éclat laiteux bien sûr, mais le jeune homme était facilement égocentrique et aimait à penser que toute l’attention lui revenait. Et le quartz, c’était tranchant, bien plus que des échardes de ronces ou un bain d’orties dans lequel il avait déjà eu l’occasion de glisser plus d’une fois depuis qu’ils avaient pris leurs quartiers ici…
En fin de compte, Archibald aurait peut-être dû hausser le ton face à Merlin et ses demandes ineptes. Maintenant qu’il y réfléchissait à nouveau, il aurait juré qu’il y avait au moins quatre ou cinq fagots qui attendaient bien sagement à proximité de leur semblant de campement qu’on les utilise pour redonner de quoi se nourrir aux flammes si le besoin s’en faisait sentir. En plus, cela n’aurait pas été la première fois que les deux hommes auraient fini une nuit sans chaleur réconfortante. Plus d’une fois, Merlin avait volontairement oublié que le feu avait besoin d’être ranimé. Sans doute pour endurcir un peu plus son invité, ou pour que leur séjour sur cette île ressemble un peu plus à quinze jours de camping dans l’emplacement le plus proche des toilettes, dans la boue, dans la pluie et au milieu des poubelles de dix familles de Plouc-les-Oies.
Le tout condensé en une heure à chaque fois, ce qui représentait maintenant des années de camping sans jamais la moindre coupure pour Archibald.
Pas de chance ! Le jeune homme dérapa alors, dévalant au moins cinq mètres en moins d’une seconde. Au moins, il ne longeait pas de falaise à pic au pied desquelles des récifs acérés n’attendaient plus que lui en cas de chute. Le chemin, toujours aussi escarpé, avait pour destination finale un coin plus calme, que le jeune homme n’avait encore jamais exploré : une grève sablonneuse donnant sur de petites grottes à flanc de muraille rocheuse, des cavités qui devaient sans doute être totalement englouties lorsque la marée revenait en force défier les rivages irlandais.
Les mains dans les poches, Archibald commença par donner un coup de pied dans un galet, pas franchement décidé à accélérer le mouvement dans le prolongement des derniers lacets parcourus quasiment sur les fesses. Où Merlin comptait-il le voir trouver du petit bois ici ? Déjà qu’ils en avaient manqué sur cette île, et ce dès le premier jour… En admettant que le jeune homme puisse en dégotter en quantité suffisante pour satisfaire l’enchanteur, les hypothétiques brindilles seraient complètement détrempées. Mais peut-être que Merlin n’en souhaitait pas plus : lui faire accomplir une fois de plus une tâche vaine tout en ayant parfaitement conscience tandis qu’il s’exécutait, peu importait ce qu’il en pensait en son for intérieur, et même si l’enchanteur n’avait pas l’air de se rendre compte que si le jeune homme n’était pas Arthur, il n’était pas non plus MacGyver, capable de se sortir de toutes les situations avec trois bouts de ficelles et une lentille de contact.
En parlant de ça…
Archibald tourna la tête : l’une des cavernes s’était illuminée, à la façon de la crèche de Noël du quartier, au moment où minuit sonnait. Excepté le fait que personne ne s’approchait des lieux en s’extasiant ou en baillant, en songeant qu’autrefois ils avaient eux aussi voulu incarner le petit Jésus, ou bien un… âne. Là, Archibald aurait sans doute collé au personnage sans difficulté ou souci d’interprétation. 
Le jeune homme s’avança : MacGyver avait-il en fait également trouvé refuge sur leur île déserte ? Si c’était le cas, un petit moment de causette ne serait pas de refus ! Avec un peu de chance, il pourrait même lui enseigner quelques trucs… Mais non ! Archibald se tapa sur le front. Ce n’était pas possible : Richard Dean Anderson était sûrement en train d’inaugurer une sept cent soixante-septième section de fans Stargate SG-1 ! Avec le cachet qu’il en tirait probablement à chaque fois, il y avait de quoi arrondir ces fins de mois, au lieu de se lancer dans un trek moisi. Archibald haussa les épaules tout en continuant à avancer : ici, il n’y avait pas vraiment de quoi dépenser son argent de poche !
Des crépitements montaient vers lui, et le jeune homme se raidit. Un feu ! A moins que ce ne soit l’un des nouveaux tours de cochon de Merlin, il y avait bel et bien quelqu’un d’autre sur l’île ! Quelqu'un qui n’hésitait pas à prendre bien peu de précautions pour ce qui était de dissimuler sa présence sur place ! Comment avait-il pu échapper à sa vigilance ! Enfin… A celle de Merlin, en tout cas ! Le jeune homme se demanda s’il ne ferait pas mieux de remonter prévenir celui-ci. Mais, étant donné la pente… Bon, il devrait bien le faire à un moment ou à un autre, mais dans l’urgence, sans lumière, alors que la lune venait de disparaître sous les nuages… Archibald fit un pas de plus en avant, les graviers crissant sous ses pas et trahissant d’ores et déjà sa présence.
Ah, bravo, c’était du propre ! Bon, ce n’était plus la peine de reculer à présent, autant s’avancer franchement. Avait-il mal évalué la hauteur de l’entrée ? Manqué une avancée rocheuse plongée dans la nuit noire ? Subi une attaque au gourdin par derrière ? Toujours était-il qu’il bascula en avant et rejoignit lui aussi les ténèbres, le nez sur la pierre froide.
Il lui sembla se réveiller dans l’instant, et pourtant, couché sur la plage, la tête à l’extérieur de la grotte mais les pieds léchés par la chaleur des flammes, Archibald nota que la disposition des étoiles avait changé dans le ciel nocturne. Merlin l’avait-il retrouvé, pour mieux se moquer de lui et le tourner une fois de plus en ridicule ? Quelle triste escapade, en effet… Ne même pas être capable de ramener du bois et réussir à se faire tout seul une bosse de la taille d’une noix de coco, alors qu’on ne trouvait même pas de cocos nucifera sur cette île ! Si ce n’était pas malheureux… Mais ce n’était pas Merlin qui lui faisait face maintenant, tandis qu’Archibald se redressait sur un coude. Non, ce n’était pas l’enchanteur si peu avare de reproches du matin au soir.
Kate était là.
Devant lui, de l’autre côté du feu.
Entièrement nue, les flammes dansant sur les courbes de son corps délié. Délié, et dépourvu de la moindre cicatrice. Elle embaumait la bruyère et l’écume du ressac. Le jeune homme ne réfléchit pas plus longtemps : enjambant le feu sans se soucier des flammes, Archibald se jeta sur sa fiancée, la serrant dans ses bras. Au diable ses vœux et ses promesses de vengeance, loin d’elle ! Kate était revenue auprès de lui et c’était l’unique chose qui importait à ses yeux. Le jeune homme croyait parler, mais ce n’était pas des mots qu’il prononçait en enfouissant son visage dans ses cheveux, seulement des larmes coulant de ses yeux sans la moindre interruption, de plus en plus abondamment, le sel lui brûlant même la gorge alors que ses larmes se déversaient jusqu’à son menton, pour s’écraser en cadence sur la pierre réchauffée. Incapable de prendre son souffle, Archibald ne réalisa pas immédiatement ce que la jeune femme avait entrepris sans lui avoir encore dit un mot de son côté.
Archibald n’avait pas compris non plus qu’il était lui-même aussi nu qu’un ver. Et que sa fiancée avait commencé à se saisir entre ses doigts d’une partie très intime de son corps, qui n’avait pas eu l’occasion de manifester la moindre turgescence depuis longtemps... Totalement interloqué, presque sous le choc tant cette attitude ne ressemblait que peu à la jeune femme, Archibald sursauta, manquant de se cogner à nouveau la tête, contre le plafond de la grotte pour changer, pendant que Kate l’entraînait près d’elle, au fond de celle-ci. Elle lui ceignit le poignet gauche, de toute ses forces, et il mit un genoux à terre sans plus protester que cela, pris de court. Le feu donnait l’impression de vrombir désormais, ses cendres encore cramoisies à quelques centimètres, ses émanations chaudes et projetées par bouffées pareilles à celles d’une louve s’éveillant avant de partir en chasse.
« Ecoute, Kate, je crois qu’il faudrait qu’on… »
Le jeune homme n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Kate l’avait retourné sur le dos, le plaquant sur le sol en craie, couvert d’aspérités. Archibald crut qu’un courant chaud lui irradiait dans la nuque, remontant depuis les profondeurs de la grotte, de cette roche présente depuis des siècles, des millénaires, immuable, indomptable, parcourue de veines où coulait un magma lui aussi venu du fond des âges, puissant, impétueux, incapable d’être canalisé, trouvant à chaque fois un nouveau chemin quand le précédent n’existait plus. Toujours. Il passait toujours, jusqu’à jaillir à la surface, le minéral ancestral transformé en énergie purement animale. Le jeune homme n’était pas sûr d’être très heureux des métaphores qui lui venaient à l’esprit, mais, une fois de plus, Kate avait déjà pris les devants, passant à l’étape supérieure sans une once de gêne ou de ménagement.
Archibald se sentit soudain en elle, plongé d’une seule et unique poussée, avalée en son sein, la jeune femme penchée sur lui, ses mains posées sur son torse, ses ongles labourant sa peau. Elle ne l’avait jamais griffé précédemment lors de leurs ébats. Ce qui se déroulait maintenant ne lui rappelait rien de concret, ne méritait pas un autre nom. Ce n’était pas faire l’amour. Mais Kate avait de quoi avoir été et être toujours perturbée, ce n’était pas le moment de l’interroger, de lui donner envie de regretter ce qu’elle était en train de faire, si c’était ce qu’elle désirait pour l’instant, et même si cela ne correspondait pas à ce que le jeune homme avait imaginé comme étant leur grand moment de retrouvailles.
Kate continuait à le dominer de toute sa hauteur, ses hanches s’agitant en cadence, ses fesses ardentes et striées de sueur s’abattant en rythme, lourdement, inéluctablement, contre ses cuisses contractées par cet effort constant, rendues presque douloureuses face à la pression de l’étreinte passionnée de sa fiancée métamorphosée. Un instant, la vérité, tout aussi nue, faillit apparaître au jeune homme, mais une partie de son esprit ne pouvait s’y résoudre, opta pour continuer à se montrer sourd et muet comme il l’avait tant été depuis des semaines maintenant, dans un autre registre, mais toujours en rapport avec ses sentiments pour Kate. Comme ivre, Archibald ne se rendait plus vraiment compte de ses propres actes, de ses caresses à leur tour bestiales, saisissant à pleine main les fruits mûrs de désir de la jeune femme, aux mamelons tendus, ses tétons pales renflés, dressés. Archibald avait la tête qui tournait, les contours du visage de la jeune femme n’étaient plus aussi nets que lorsqu’elle était apparue devant lui.
Il ne distinguait plus que ses mâchoires roidies, les veines de son cou devenus proéminentes, les contractions de ses abdominaux, alors que ses ongles se plantaient en lui jusqu’au sang, alors que leurs deux ombres entremêlées se projetaient contre la paroi de la petite grotte, dessinant une fresque où la figure féminine penchée sur lui se courbait, ondulait, le besognait littéralement, se servant de lui, tenant d’obtenir le suc de la vie qu’elle était venue chercher au cœur de la nuit après avoir patienté si longtemps… Etendus à la droite du feu dont la chaleur paraissait gagner encore en intensité, en clameur crépitantes, c’était maintenant un autre genre de sel, celui de la transpiration, qui coulait dans les yeux d’Archibald, lui voilant la vue. Kate l’attrapa par les épaules, le maintenant au sol, incapable de faire le moindre mouvement pour se libérer de ses cerfs, pendant que ses mains se rapprochait de sa gorge frémissante. Sa fiancée accéléra encore ses reptations, au point qu’Archibald crut que l’intérieur de ses cuisses étaient maintenant à vif, rouge écrevisse, les délicates boucles de sa toison blonde luisant sous le regard de arabesques orangées du foyer…
Soudain, le jeune homme prit conscience qu’il ne pourrait plus lui résister bien longtemps, ce plaisir teinté de douleur manquant de le submerger. Kate rapprocha son visage du sien, elle qui ne l’avait pas embrassé une seule fois. A présent, elle se mordait la lèvre supérieure, au sang, un filet vermillon suintant au coin de sa bouche, comme si elle refusait de crier face à son propre plaisir, refusait d’encourager le jeune homme ou de lui adresser une parole tendre.
Comme si elle ne voulait surtout pas attirer l’attention, comme s’il fallait que tout cela demeure une succession d’instants volées et coupables…
Et, alors que la jeune femme pressait ses hanches contre lui, à base de savants cercles le mettant au supplice tout en la portant au comble d’une délectation dépravée en faisant mine de le rejeter pour mieux s’empaler sur lui jusqu’à la garde… Un étrange sourire embrasant ses pupilles devenues elles aussi rubis, à croire qu’elle se gaussait de l’empêcher de se soulager tel un chien, et Archibald comprit. 
Elle était plus grande que lui, plus forte que lui, plus aguerrie que lui. Susurrant à son oreille encore au tympan encore fragile, ses chuchotements rendus aigres d’excitation se déversaient en lui comme un acide dévastateur, au débit toujours croissant.

Mais je me souvins.
Oui, Than, oui, Théli, oui, Lilith ! Ces trois-là depuis longtemps m'encerclaient. Car ils ne font qu'un.
Magnifique tu l'étais, Ô Lilith, toi femme-serpent !
Tu étais souple et d'une exquise saveur, et ton parfum était de musc mêlé d'ambre gris.
Tu enserrais fermement le cœur de tes anneaux, et c'était comme joie totale du printemps. Or, je perçus en toi certaine souillure, et d'icelle même je me réjouis.
Je perçus en toi la souillure de ton père le singe, de ton grand-père le Ver Aveugle du Limon.

On avait su le retrouver bien que tout laissât penser qu’il allait se réfugier en Terres de Féerie, bien qu’il ait tout fait pour mettre de la distance entre lui et les rares personnes qui lui étaient encore chères, bien qu’il ait su se placer sous la protection de Merlin. Aveuglé à sa convenance, le jeune professeur n’avait pas su déceler le vrai du faux, croyant oublier ses erreurs à défaut de les réparer, mais pour en commettre une plus intolérable encore, et sa fiancée de se morfondre dans sa chambre d’hôpital, sans nouvelle, sans explication, sans même une promesse d’espoir à son égard.
Kate n’était pas ici, avec lui.
Seulement Lilith.

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