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rchibald contemplait le feu de camp, dont les
dernières braises fleurissaient encore en pétales
mordorés, Merlin ne se souciant absolument pas de
l’attiser à nouveau afin de le voir repartir.
« Alors, que penses-tu de cette première semaine
à mes côtés ? lui demanda mollement
l’enchanteur, allongé de l’autre
côté, picorant une cuisse de poulet dont le gras
lui coulait sur le menton.
— Ce que j’en pense ? Que vous m’affamez
et qu’en plus, vous vous moquez de moi en faisant
apparaître pour vous de la nourriture surgie de nulle part !
C’est pire que le premier entraînement de Son Gohan
avec Piccolo !
— Je ne sais pas de qui tu parles, mais je suis sûr
que ce Piccolo avait raison ! » répliqua Merlin,
en éclatant d’un rire sonore.
Encore s’était-il vêtu à
présent, quand bien même son
déguisement se limitait-il à un assemblage de
peaux de bête, plus en rapport avec une tenue de berger du
néolithique…
Autour des deux hommes, il n’y avait rien.
Pas un arbre. Seulement une lande aride, désertée
depuis longtemps par l’homme, avec pour uniques vestiges de
leur présence passée des murs faits de pierres
brutes et entassées, à
demi-écroulés par le temps et le vent qui ne
cessait jamais de souffler… Pour contrebalancer les
sifflements hâbleurs de la bise, il n’y avait que
le ressac de l’océan tout proche,
perpétuellement furieux, de quoi étouffer le
moindre de vos mots, écrasé ou envolé
à jamais… Par chance pour la santé
mentale d’Archibald, les étoiles
étaient là pour lui apporter un peu de silence et
de clarté…
Quand les cieux n’étaient pas couverts de lourds
nuages noirs, comme ce soir… Le jeune professeur
n’avait nul endroit où poser ses yeux, les fermer
ne lui permettant aucunement de se reposer… La
même et unique vision de cauchemar lui revenait encore et
encore sous ses paupières closes.
« Mais pourquoi êtes-vous venu me trouver ? soupira
Archibald, qui avait déjà posé plus
d’une fois cette question.
— Pourquoi, pourquoi… Pourquoi faudrait-il une
raison à tout ? Disons simplement que tu
m’intéresses. Et que tu as bien compris dans quel
état de décrépitude Féerie
se trouve… Bah ! Le retour de cet imbécile qui a
renoncé à ses pouvoirs n’a finalement
rien réglé ! La magie, oui, elle est revenue, je
l’ai sentie moi-même… Mais ses flots se
sont déversés de façon
incontrôlée, n’importe comment, ici ou
là. Que de talents perdus ! La Tour ne sert plus
à rien, chacun fait ses petites affaires dans son coin, sans
concertation. Rien n’a changé ! Personne
n’est conscient de rien !
— Et c’est vous qui dîtes ça
alors que vous êtes resté sous la forme
d’un écureuil durant des années ? A ne
rien faire pour changer les choses ?
— Rien faire ? Ah, pauvre petit !
— Ne commencez pas : vous savez, j’ai
côtoyé le Doyen depuis plusieurs années
maintenant, je suis rôdé, alors votre petit
numéro de patriarche, vous pouvez vous le garder !
— Mais j’aime ça ! Tu as ouvert les
yeux, tu es prêt à tout. Tu viens
d’évoquer le Doyen, mais la Tour du Savoir Secret
Salvateur ne t’importe plus ! Tu n’as plus
qu’un seul objectif en tête, et je suis
là pour t’aider à
l’atteindre.
— Comme c’est aimable de votre part ! railla
Archibald. Mais j’imagine que ça doit toujours
moins vous casser les noisettes que lorsque vous étiez dans
la peau d’un écureuil !
— De ton côté, jeune homme, je te
conseille d’éviter les blagues touchant de
près ou de loin aux noisettes, si tu vois ce que je veux
dire… Ce n’est pas la première que tu
t’y essaies, et j’ai très peu de
patience !
— Comme vous voulez, moi ce que j’en
dis… »
Et le silence s’installa à nouveau entre les deux.
Ce qui ne dérangeait pas vraiment Archibald.
Malgré des explosions de démesure, Merlin
était quelqu’un de finalement assez taciturne, qui
pouvait passer une journée entière sans dire un
mot, pas même pour lui faire des reproches.
C’était parfait pour le jeune professeur, qui de
toute manière, n’avait aucune envie de discuter.
Pourquoi Merlin avait-il pris la fuite dès son retour ?
Pourquoi ne se laissait-il trouver par personne ? Pourquoi avait-il
déjà abattu au moins cinq dragons en
l’espace de quelques mois ? Des questions
qu’Archibald aurait pu avoir envie de poser, si en fin de
compte, tout cela n’avait eu effectivement plus la moindre
importance à ses yeux. Merlin était en mesure de
le rapprocher de son but, c’était tout ce qui lui
importait : parvenir à détruire Lilith, tout en
se préservant de ses propres volontés de
destruction.
Archibald se surprit à être tiré de ses
rêveries glauques en toussant.
« Vous êtes malade ? »
Merlin s’était levé et avait
éteint le feu de façon définitive,
à coups de talon faussement furieux.
« Rallume le feu maintenant ! lui lança
l’enchanteur.
— Quoi ? Mais je ne sais pas le faire !
— Je ne te parle pas de magie ! Comment t’es-tu
débrouillé pendant la semaine où tu
étais tout seul ?
— Oui, mais depuis que vous êtes
là…
— Eh bien, fais comme si je n’étais pas
là justement ! » trancha Merlin.
Archibald sut que ce n’était pas la peine
d’insister le moins du monde avec lui. Il avait
déjà eu l’occasion de voir ce qui se
produisait en de pareils cas, et ça ne se terminait jamais
bien pour lui. En soupirant, le jeune homme se mit
en quête du matériel nécessaire pour
rallumer la flamme, deux morceaux de bois et un peu de
paille… Mais à cette heure-ci de la nuit, jamais
il ne trouverait quelque chose de sec pour commencer. Un détail
qui n’avait probablement aucunement
échappé à Merlin, parti faire un tour
sans ajouter un mot.
Sans lever la tête, il le héla malgré
tout.
« Vous n’avez pas peur d’alerter les
habitants du coin s’ils commencent à voir des feux
s’allumer sur une île déserte ? Et
jamais au même endroit d’une nuit à
l’autre ? »
Une voix lui répondit dans le lointain. Avec le vent, il
était impossible à Archibald de pouvoir situer
son origine précise.
« Où sommes-nous sinon au cœur
d’une terre de légendes ? Il en faudrait bien plus
pour faire peur aux habitants, ou même les rendre vraiment
curieux au point que certains tentent de venir jusqu’ici !
»
Le jeune homme secoua la tête par réflexe de
dénégation, mais il partageait en
réalité les vues de Merlin. Ce
n’était pas l’Ecosse, mais tout comme le
monstre du Loch Ness n’était pas oublié
là-bas, ici, on croyait toujours aux pixies et autres petits
esprits farceurs. Une description qui cela dit ne correspondait que de
très loin à Merlin !
« Alors, ça vient ce feu ?
— Si ça ne vous convient pas, vous
n’avez qu’à l’allu…
— Oh, tais-toi un peu ! »
Merlin avait réapparu dans la pénombre,
à quelques pas de lui.
« C’est toi qui n’a
qu’à partir si la situation ne correspond pas
à tes attentes ! Tu n’as pas rechigné
à me suivre, alors ne commence pas maintenant ! Mais tu
préfères être ici
qu’auprès de ta fiancée,
n’est-ce pas ? »
Archibald cessa de s’échiner sur un morceau de
bois et serra les dents machinalement, aussitôt tendu,
malgré la douleur qui tirait encore sur ses
gencives…
« J’ai demandé à sa
sœur et Damian de bien s’occuper d’elle,
se défendit-il.
— Oh, mais c’est bien sûr, trouver du
réconfort auprès de l’homme
qu’on aime dans des moments pareils, c’est
tellement dérisoire !
— Ne poussez pas trop…
— C’est plus facile de fuir, non ? »
Archibald n’y tint plus. L’Epée de la
Chimère jaillit dans sa paume droite, et il se rua
d’un bond sur Merlin, éparpillant les
dernières cendres sur son passage. Un éclair
doré l’aveugla.
Merlin avait tiré Marmiadoise hors de son fourreau. Il
n’en fallut pas plus à Archibald pour se retrouver
les mains vides, sans même savoir où
était passé son anneau.
« J’aurais même été
capable de te désarmer à mains nues ! railla
l’enchanteur tatoué. C’est
pathétique ! »
A nouveau, il irradiait cette jeunesse qui correspondait à
sa nouvelle apparence physique mais qu’il paraissait le plus
souvent retenir en lui, comme par crainte de ce qu’il
pourrait advenir s’il se laissait aller en permanence. Le
plus souvent, il s’adressait à Archibald avec une
morgue frivole, mais son regard demeurait alors
perpétuellement voilé par une étrange
mélancolie. Un sentiment qui ne remontait pas à
sa vie dans la peau d’un écureuil,
sûrement pas…
« Vous avez fait exprès de me provoquer.
— Oui, et alors ? Tu as évidemment
foncé tête baissée, sans même
réfléchir ! Et je ne suis pas venu te chercher
pour ça ! Tu ne vas pas passer cette période avec
moi pour devenir plus fort !
— Ce n’est pas pour ça que je suis venu
ici…
— J’espère bien ! Tu es là
pour apprendre à te servir de ta tête, et pour te
détacher complètement des raies que Lilith a
toujours contre toi, gamin… Quel est ton nom de famille ?
— Bellérophon.. ., soupira Archibald.
— Exactement. Et pas Cuchulain, que je sache.
— Et alors ?
— C’est pourtant simple : Lilith n’a fait
que mettre à profit le phénomène
d’accrétion qui s’est mis en place au
fil des siècles autour de ta famille. Son passé
glorieux dans la mythologie grecque archaïque,
ajouté aux légendes celtiques encore
prégnantes quand tes ancêtres ont posé
le pied en Irlande… Au fil du temps, les deux se sont
attirées, rapprochées, ont trouvé des
points d’achoppement… Mais, en fin de compte,
peut-être que Lilith t’a même
aidé en profanant la tombe de ce grand héros.
— Ah, oui, elle m’a aidé ? La prochaine
fois que je la verrai, je devrais peut-être la remercier au
contraire ! Non ?
— Ne détourne pas le sens de mes propos ! Je sais,
et tu sais également, que ce que j’ai à
t’expliquer, n’est pas facile à
accepter, mais ne cherche pas à fuir, même si ce
n’est qu’en paroles !
— Pour fuir ce coin perdu, à part à la
nage, c’est vrai que je ne vois pas comment
procéder de toute façon… »
Merlin secoua la tête, l’enchanteur le surclassant
en stature et en détermination. Il avait
débuté sa leçon, et il ne comptait pas
revenir en arrière ou même s’interrompre
un moment, et tant pis pour Archibald !
« Le mythe de Cuchulain était comme une
âme en peine, si je puis dire, à hanter cette
région… Mais lorsque tu es descendu
toi-même aux Enfers et a pu partager sa colère, ce
n’était là qu’affaire de
circonstances. Les sorcières avaient usé de leurs
pouvoirs pour affaiblir les défenses de ta propre
psyché, afin d’y faire entrer, si je puis dire,
celle de Cuchulain. La preuve, depuis, tu n’as jamais pu
retrouver cette même force, cette même
aura… Lilith a cru qu’elle pouvait te manipuler
grâce à ses ossements, et elle n’avait
pas tort.
— Ah oui, ce sont les sorcières que je dois
remercier pour être arrivé à temps,
c’est vrai ! se gaussa le jeune homme.
— Est-ce qu’elles ne t’ont pas
sauvé la vie ?
— Pour ce que vaut ma vie…
— Vas-tu cesser de geindre ! Tu ne réalises
vraiment pas ce qu’il leur en a coûté de
venir jusqu’ici, dans cette dimension, et tout cela pour
sauver la vie d’un ingrat !
— Comme si elles étaient vos amies… On
croit rêver ! La seule raison pour laquelle je ne suis pas
encore mort, c’est que Lilith veut sans doute
s’amuser encore un peu en me tourmentant une prochaine fois !
— Parce que tu crois qu’elle ne nourrit pas de plus
grande ambition ? Mon pauvre petit… Ce sont les Terres de
Féerie qui l’intéressent, et
sûrement le monde des Communs de même !
— Alors vous êtes revenu en prévision de
tout ça en cherchant un sauveur ? Si vous pensez faire de
moi votre Pendragon, je vous ai déjà
expliqué que… »
Merlin éclata de rire comme jamais, des larmes perlant
presqu’immédiatement de ses paupières,
se tapant les mains sur les cuisses.
« Toi, le Pendragon ? Ca faisait longtemps que je
n’avais pas entendu une plaisanterie aussi bonne ! Bah, si
j’attends le retour de ce vieil Arthur, ce n’est
sûrement pas pour tout de suite, et sûrement pas
pour que tu le remplaces ! Tu es bien gentil, mais très
honnêtement…
— Oui, bon, ce n’est pas non plus la peine
d’en rajouter…
— C’est toi qui a commencé !
— Vous en êtes bien certain ? Il me semble que
c’est vous qui avez voulu débuté ce
stage en plantant mon épée dans un rocher ! Et je
n’ai pas eu le droit de boire une seule goutte
d’eau avant de l’en avoir retirée !
— Que veux-tu, c’est mon
péché mignon ça, planter des
épées dans le roc…»
Subitement, Merlin redevint des plus sérieux.
« En Féerie aussi, il faut savoir vivre avec son
temps, reprit-il doctement. Il ne faut pas toujours regarder vers le
passé, regretter les gloires disparues dans les cendres du
temps… J’ai vécu trop longtemps pour
nourrir encore des illusions de ce genre. Particulièrement
avec ces dernières années…
— Vous dîtes ça pour la Tour ?
— Oh, pas seulement. Je te parle de nations
entières. Quelqu’un comme ce Roi Nougat
n’a pas les épaules d’un vrai souverain.
— Alors que vous-même…
— Pas du tout. Ce n’est absolument pas ce que je
sous-entendais. J’ai été et je serai
toujours un simple conseiller. Modeste même. Il y a des
endroits en Féerie où l’on
n’a jamais entendu parler de moi. Et c’est
d’ailleurs là-bas que je fonde le plus
d’espoir.
— Là-bas ?
— Oui, vers les Mille et Une Nuits. La Tour même
les avaient mal considérés il y a peu de temps
encore, et pourtant… S’il y a bien une
région de nos Terres qui soit en mesure de se dresser contre
la menace qui est tapie dans l’ombre et se prépare
à frapper… »
Archibald n’en croyait pas ses oreilles. Pour tout dire,
s’il avait plutôt apprécié la
compagnie de quelqu’un comme Sindbad, il n’avait
plus guère en tête de souvenirs concernant la
délégation de cette région de
Féerie. En dehors de ce Aladdin volontiers
prétentieux, ses envoyés avaient
été discrets avant tout, mais fermes quant
à leurs intentions. Loin dans leur désert, leur
magie était exotique et peu connue. Mais leur jeune Calife
était réputé pour ses richesses, sa
culture, son ambition… Qui sait ce que lui et ses soutiens
pouvaient bien concevoir dans leurs palais de nacre et d’or ?
Voilà que le jeune homme se laissait emporter et devenait
lyrique…
« Mais qu’est-ce que le Calife des Mille et Une
Nuits pourrait bien avoir de plus que les autres n’ont pas ?
Si Lilith est si terrible…
— Elle l’est, acquiesça nonchalamment
Merlin, baillant à s’en décrocher la
mâchoire, mais beaucoup plus réfléchi
qu’il n’y paraissait. Cependant, elle croit avoir
déjà gagné avant même de
conduire la moindre bataille. Elle n’a pas
entièrement tort. Mais cette attitude va l’amener
à présumer de ses atouts.
L’âme de ce peuple-là n’a que
peu de rapport avec ce qu’elle a connu. Leur
fierté et leur refus des compromis pourraient bien la
surprendre.
— Donc, elle va hausser les sourcils de surprise : il y a de
quoi être bien avancé, c’est
sûr ! C’est bien beau d’être
fier, mais encore faut-il en avoir les moyens… Et puis,
pourquoi vous vous montez la tête avec ça de votre
côté ? Après tout, vous avez
créé Féerie, non ? C’est ce
que j’avais cru comprendre quand vous êtes
réapparu… »
Merlin sourit, sans malice cette fois.
« Peut-être… C’est une si
longue histoire. Je te la raconterais peut-être, un
jour…
— Trop aimable ! Mais pourquoi vous ne l’affrontez
pas vous-mêmes, cette traînée ?
— Surveille donc ton langage… Mais très
bonne question, pour changer. Si je ne défie pas directement
Lilith à présent que j’ai
recouvré ma véritable apparence, j’ai
mes raisons. Et précisément par rapport
à ce que tu viens de dire. Si je disparaissais pour de bon,
qui sait ce qu’il adviendrait de
Féerie… Voulez-vous vraiment encourir un tel
risque, tous autant que vous êtes ? Et puis, les magiciennes
de tout poil, je n’ai déjà que trop eu
affaire à elles au cours de mon existence, c’est
aussi simple que cela…
— Je vois…
— Te voilà mieux renseigné maintenant.
La connaissance. La connaissance est à la base de tout. Et
à ce sujet… Que dirais-tu de Lilith et de ton
père ? Quelque chose me dit que tu ne lui as
laissé aucune chance de t’expliquer.
— Non mais vous plaisantez ? »
Le légendaire enchanteur aurait presque donné
l’impression de considérer Archibald avec de la
pitié au coin de l’œil.
« Tu l’as pourtant vue de tes yeux ?
— De bien trop près à mon
goût…
— Alors tu pourrais peut-être comprendre ce que ton
père, dans sa jeunesse, a pu ressentir pour elle…
— Je ne crois pas qu’il ait donné sa
part au chien ! Il n’avait qu’à se
retenir un peu et réfléchir avec ce qui lui sert
de tête ! C’est trop facile de faire porter le
chapeau à cette traînée !
— Sans doute, concéda Merlin, désormais
étonnamment apaisé, et contrastant
d’autant plus avec la rugosité
fiévreuse du jeune professeur qu’il avait pris
sous son aile. Mais n’importe qui aurait pu céder
à la tentation avec une pareille femme. Elle incarne la
tentation. Et je crois que ton père était
sincère dans ses sentiments à son
égard, du moins, au début. Tu ne peux pas lui
enlever cela. Dans d’autres circonstances, est-ce que
toi-même…
— Non ! »
Archibald n’avait même pas eu la force de bondir
sur ses pieds, tant la tension lui nouait les entrailles. Cette seule
idée le révulsait, au point d’en avoir
le cœur au bord des lèvres, comme jamais encore
durant l’entraînement qu’il menait ici.
Il n’avait jamais nourri la moindre pensée
concupiscente à l’égard de la
formidable albinos. Et quand bien même… Il lui
aurait été impossible de se le pardonner
après ce qu’il était advenu
à Kate. Se regarder en face, plus jamais.
« Mon père connaissait déjà
ma mère à cette époque ! Il
n’aurait jamais dû succomber à une autre
! Il n’a aucune excuse ! Et il a osé revenir vers
ma mère, la queue entre les jambes, sans jamais lui avouer
ce qu’il avait fait ! En plus de vingt ans ! Ne pas trouver
le courage de confesser ses fautes ! »
Merlin n’avait pas cillé face à ce
courroux brutal mais presqu’enfantin, qu’Archibald
avait retenu en lui depuis des jours. Tout ce que lui-même
n’avait pas osé exprimer face à son
père, préférant user
immédiatement de la force qu’il estimait
être le seul recours valable. Car, au final, que Mellington
Bellérophon puisse ou pas avancer des circonstances
atténuantes, le présent ne changeait en rien : il
y a plus de vingt ans, lors de sa brève liaison avec Lilith,
sous le coup de la passion, il avait mis en branle des
évènements aux répercussions aussi
actuelles que terribles.
Et plus personne ne pouvait trouver une alternative à ce qui
s’était produit, en Féerie comme ici.
« Noyer ton chagrin dans l’alcool alors que tu
n’y as jamais pris de plaisir ne t’aidera pas non
plus. Comme me le disait l’un de mes amis…
»
Merlin inspira profondément, avant de déclamer
d’une voix forte :
Voici l’enseignement que
je te donnerai :
Arrête-toi de boire généreusement,
Ne dépense pas ton argent follement
Et dans l’ivresse ne sois pas sans raison,
Car il vaut beaucoup mieux pour toi
Dépenser un réal en nourriture pour ta bouche
Que dissiper une couronne à la foire
Sans qu’il te reste rien que la mendicité
après.
A ces mots, Archibald roula sur le sol
théâtralement, se prit la tête
à deux mains, se tira sur les joues, et leva les yeux au
ciel. Est-ce que ce séjour sur une île perdue de
la côte irlandaise ne toucherait donc jamais à son
terme? Et tant pis si Merlin décidait de lui
décocher des coups de pied pour le contraindre à
se relever, il protesterait autant qu’il le voudrait et de la
façon qui lui conviendrait !
Mais celui-ci n’avait pas réagi, son attention
comme retenue ailleurs. A l’autre bout de la plaine herbeuse,
des bruits de sabots se faisaient désormais entendre,
accompagnés de mugissements furibonds. Pour le coup,
Archibald sauta sur ses pieds, à la vue d’un
taureau aussi noir que le charbon, aux cornes tout aussi
démesurées que son encolure. Et dire
qu’il se trouvait encore à plus de trois cents
mètres de là, à renâcler, de
la vapeur jaillissant de ses naseaux avec la puissance d’une
locomotive ! Le jeune homme n’avait aucune envie de
l’admirer de plus près, quand bien même
la peur ne dominait pas ses autres sentiments.
« Ah, le voilà ! se récria Merlin sans
même lui jeter un regard. Ce n’est pas trop
tôt ! Tu aurais dû l’affronter depuis des
heures déjà !
— L’AFFRONTER ? »
No comment.

Shâhriyar
se pencha sur les quartiers environnants, qu’il dominait depuis
les hauteurs de son palais et la terrasse du jardin des roses.
Jamais son opulente cité n’avait encore atteint un tel
degré de magnificence. Au centre de la grande place
s’élevait le palais, à côté duquel se
trouvait la grande mosquée. Il n’était
entouré d’aucune construction, hôtel particulier ou
maison d’habitation. Tout autour de la grande place, se
trouvaient les demeures des jeunes membres de la noblesse, des esclaves
noirs attachés à son service particulier, le
trésor, l’arsenal, le ministère des
correspondances.
Les conversations animées et les rires francs du souk montaient
jusqu’à lui. De même que les effluves de safran et
d’épices en tous genres qui parfumaient l’air sec et
tourbillonnant, mais pas aussi chaud qu’on aurait pu le penser
à ces latitudes…
Que le désert semblait loin ! Mais c’était une
menace rampante, dont les vagues dorées s’infiltraient
partout, se déplaçaient sans cesse, avaient
déjà avalé en une nuit des cités
entières… Et peu importe la hauteur des murailles que
l’on dressait contre elles. Il fallait donc procéder
autrement, employer d’autres méthodes, se montrer plus
malin que ce monstre vorace, à la façon de ceux qui
survivaient depuis des siècles, tel les fennecs bondissants.
Depuis son plus jeune âge, à la cour, on lui avait souvent
présenté des ménageries au bestiaire
extraordinaire, mais les simples renards des sables avaient toujours su
garder sa préférence.
Shâhriyar songea aux inaugurations qui l’attendaient. La
moindre n’était pas celle du « cheval des sables
», une invention dont l’existence lui avait
été rapportée depuis l’autre monde. Pourquoi
faudrait-il que les Terres de Féerie soient condamnées
à ne jamais évoluer sur ce plan-là ?
Shâhriyar avait toujours apprécié les savants,
encouragé les arts… On le méprisait, souvent, lui
et les siens, mais il était convaincu d’avoir
rassemblé auprès de lui les plus grands inventeurs de
Féerie. Entre eux, l’émulation était
allée croissante, à la faveur de bourses et de
récompenses distribuées par le calife lui-même.
Shâhriyar n’hésitait jamais à soutenir cette
véritable armée d’érudits et de sages, quand
bien même cela se faisait-il à perte. Malgré cela,
il avait été plus que récompensé au cours
de ses dernières années ! Shâhriyar
s’était pris au jeu en personne et était devenu
assez bon dans plusieurs domaines, dont la médecine et
l’astronomie.
De cette façon, les savants avaient bien conscience qu’ils
ne pouvait pas se moquer de lui et le distraire d’un écran
de fumée. Ainsi qu’on le racontait chez lui, quatre choses
ne peuvent rester longtemps cachées : la science, la sottise, la
richesse et la pauvreté. Leur respect n’était de
plus pas qu’une façade, et le calife disposait
d’hommes et de femmes – car il ne pratiquait aucun
ostracisme entre les sexes - aussi dévoués que
talentueux, ayant pertinemment conscience qu’ils ne pouvaient
espérer trouver mieux sous le soleil, fût-il ardent.
En effet, les autres souverains de Féerie, aussi prestigieux
soient-ils, n’avaient pas vraiment de considération pour
une invention permettant au petit peuple de rallier deux points
d’une ville à quelques minutes au lieu d’une heure
à pieds ou en carrosse. Qu’est-ce que cela aurait pu
changer pour eux ? Absolument rien ! Alors, en quoi cela pouvait-il les
intéresser ? Pourquoi dépenser des milliers de
pièces d’or pour le commun des mortels ? Ce
n’était pas eux qui allaient le prendre tous les
jours… Et pourtant, s’ils avaient réfléchi
seulement quelques minutes aux profits financiers qu’ils auraient
pu en tirer, aux nouvelles richesses créées simplement en
gagnant du temps !
Shâhriyar, lui, avait réfléchi.
Et aujourd’hui, il allait recevoir un étrange
émissaire, qui n’avait pas voulu dévoiler son
identité, ni même celle de la puissance qu’il
représentait, quand bien même le calife avait eu le temps
de se faire son idée, en songeant aux derniers remous parvenus
jusqu’à lui par-delà le montagne et les
déserts… L’heure de l’audience qu’il
avait accordée, malgré la grossièreté
rapportée du personnage, approchait, et il lui incombait de ne
pas le faire attendre. Son Vizir, Giafar, lui-même
enturbanné de soie violette et chaussé de babouches
criardes au mauvais goût assumé, était
déjà en chemin pour l’accueillir et le conduire
jusqu’à la salle du trône. Le voilà qui
s’avançait justement, à l’opposé de la
salle de ce grand hall !
Depuis la terrasse, le Calife pouvait observer sans être vu des
visiteurs qui traversaient cette pièce immense et
décorée de bois exotiques recouverts de poussière
d’or et de diamant. A l’extérieur, d’un
passage voûté à un autre, il y avait des ruelles et
des rues, en deçà du mur d’enceinte. Dans chacune
de ces rues habitaient les officiers supérieurs, ceux qui
inspiraient assez de confiance pour être logés à
proximité du calife. Les extrémités de chaque rue
étaient fermées par de solides portes.
D’autre part, aucune voie ne rejoignait le mur qui entoure la
grande place, au milieu de laquelle s’élevait le palais du
califat ; en effet, toutes les rues et le mur de la place
étaient concentriques… Le Vizir ne les connaissait pas
mieux que son souverain, et celui-ci devait souvent insister pour que
Giafar daigne se promener dans les rues au milieu des fidèles.
Son plus proche conseiller préférait et de loin les
arcanes du palais et du pouvoir qui émanait de lui. Giafar
n’était précisément que courbettes et
frottements de mains, tandis qu’il chuchotait à
l’oreille de leur hôte, sans trop oser s’approcher.
Giafar était un couard, et Shâhriyar le savait pertinemment.
Mais il lui accordait néanmoins toute sa confiance, car il ne
lésinait pas à la tâche et se montrait souvent sage
et lucide dans ses décisions, loin des excès de passion
du Calife. Toutefois, Shâhriyar comprenait la peur qui se lisait
même à cette distance dans les yeux de son Vizir, de
même que dans ceux des gardes assurant leur protection commune
autour du trône, incroyablement tendus pour ce qui
n’était qu’une simple entrevue avec un ambassadeur,
comme le Calife en avait déjà reçu des centaines
avant lui.
Non, pas comme lui.
Leur invité du jour semblait flotter sur le sol, ses longues
robes noires n’étant pas les seules à contribuer
à cette impression. Malgré la chaleur et la
luminosité rayonnante de cette journée, il semblait
aspirer à lui la lumière. De haute stature, il avait
l’air particulièrement maigre, voire squelettique, avec
des épaules tombantes à la carrure insignifiante, son
visage là encore entièrement dissimulé sous de
noires soieries… A croire qu’un thaumaturge de souk avait
voulu enrubanner une colonne de brume mouvante, tel un mirage miroitant
dans le désert que l’on aurait souhaité capturer.
Cependant, il n’était pas question d’un génie
conservé en bouteille, loin de là. D’instinct, et
peu importait la distance, le Calife sut qu’il ne fallait pas lui
demander de se découvrir. Ce qui pourrait se cacher sous ses
draperies… Qu’il le reste donc, aussi longtemps que
nécessaire !
Voilà que Shâhriyar se décida à rejoindre
son trône. D’ivoire et d’or, celui-ci avait
été taillé d’un seul bloc, fossile apparu un
jour dans le désert, au gré des vents et des fouilles
archéologiques que le Calife faisaient également mener,
dans un autre genre de recherche lui tenant à cœur. Dans
la chaleur ambiante, de serviles eunuques rafraîchissaient
Shâhriyar à l’aide de feuilles de palmier
dorées à l’or fin.
Avec des années de pratique au plus près des intrigues de
cour et de harem, le Calife sut se composer un visage de marbre face
à l’envoyé que son Vizir lui présentait
maintenant, courbé en deux qu’il était à ses
pieds, huit marches en contrebas. Des dizaines de soldats de la Garde
Sacrée aux cimeterres acérés pouvaient intervenir
en une poignée de secondes si nécessaire. Mais
Shâhriyar ne tremblerait pas. Cela ne lui était absolument
pas permis, une véritable aberration qu’il n’avait
pas connue depuis plus de dix ans.
« Essalamou’Alaikoum ! lança le Calife, sans
politesse superflue, mais cherchant au contraire à ouvrir la
voie d’une certaine convivialité. J’espère
que votre séjour vous convient ! »
De toute évidence, avec cet envoyé, il ne fallait pas
user des traditions habituelles, quand bien même était-ce
à lui de s’adapter, humbles serviteurs d’Allah
qu’ils étaient tous.
« Salut à vous, Ô Calife, Amīr al-Mu minīn !
», répondit l’émissaire d’une voix
sépulcrale, qui correspondait tout à fait à ce que
Shâhriyar avait envisagé.
On aurait dit qu’il s’adressait au Calife de très
loin, alors qu’il ne se trouvait qu’à quelques
mètres. Et ce n’était pas la faute de ses draperies
lui ceignant le visage… Toutefois, il fallait bien admettre
qu’il n’y avait nulle trace de morgue ou de moquerie dans
cette salutation, contrairement à ce que Shâhriyar avait
par contre conjecturé. Peut-être était-il tellement
sûr de lui qu’il n’avait pas jugé bon
d’y avoir recours…
« C’est la princesse de Tyr qui m’envoie, poursuivit
l’émissaire. Ma souveraine tenait à honorer ton
empire et ta vision. »
Joignant le geste à la parole, l’être
enveloppé de ténèbres se retourna avec une
révérence théâtrale, tandis que les portes
de la salle s’ouvraient. Le Calife vit six de ses serviteurs
transporter une montagne de présents, qui avaient tous
été étudiés sous tous les angles avant de
franchir ces portes. Depuis sa prime enfance, le Commandeur des
Croyants pourtant si aimé par son peuple, avait dû faire
face à neuf tentatives d’assassinat.
« Tu remercieras la princesse de Tyr pour ces cadeaux,
répondit-il calmement. J’ai toujours
apprécié entretenir des relations de cordialité
avec d’autres souverains, plutôt que de rivalité.
J’espère qu’il en va de même pour votre
princesse. Si j’ai bien compris ce que mon Vizir m’a
rapporté, cela fait longtemps que l’on n’avait plus
entendu parler de sa présence en Féerie. »
Giafar, visage émacié et barbichette luisante conformes
à ceux de sa profession, lui retourna un regard peu
amène, pas franchement content d’être présent
comme responsable des potentielles erreurs ou manques de tact de son
propre souverain. Ce n’est pas lui qui avait dû supporter
un tel invité depuis la veille, contraint de lui faire la
conversation et parfois de se tenir à moins de trois pas de lui.
« Il est vrai, concéda l’autre, imperturbable. Mais
désormais, la voici de retour sur ses terres. Et elle demande
votre aide.
— Mon aide ?
— Oui, Calife. Mais vous n’aurez pour ainsi dire rien à faire.
— Ah oui ? J’aurais volontiers pensé que les
services entre monarques devaient se monnayer très cher…
— Ma souveraine est d’une extrême
générosité. Et nous vous connaissons mieux que
vous ne le pensez. Al-Mansur en fit une ville ronde, la seule ville au
monde connue dans le monde entier. La ville fut pourvue de quatre
portes que le Calife nomma : porte de Kufa, porte de Basra, porte du
Kurasan, porte de Syrie. Chacune des portes de la ville était
munie d’une porte en fer à deux battants, haute et
épaisse, d’un poids tel que pour en fermer ou en ouvrir
une, plusieurs hommes étaient nécessaires. Le mur
d’enceinte était entouré d’un avant-mur,
protégé de l’extérieur par une digue, qui en
faisait le tour, et qui était bordée d’un
fossé, dans lequel l’eau était amenée par un
canal…
— Assez, assez. Vous récitez bien vos leçons, concéda le Calife, agacé.
— Nous avons été des témoins
privilégiés de l’époque. Sous les ordres de
notre princesse. Elle qui n’exige de vous qu’une chose. De
la terre et de l’eau…
— De la terre et de l’eau ? répéta le Calife, se raidissant quelque peu. Comment cela ?
— La princesse de Tyr n’a plus de royaume, Tyr n’est
plus que ruines et poussière depuis des éons entiers.
Même en Terres de Féerie, la plupart l’a
oubliée, reléguée dans leur mémoire tel un
conte de conte, une ombre de légende… Toutefois, les
temps sont proches : bientôt, elle règnera à
nouveau à la place qui lui est due.
— Et quelle est donc cette place ? ne put s’empêcher
de l’interrompre Shâhriyar, sous le regard –
évidemment – réprobateur de son Vizir.
— Ma souveraine est faite pour gouverner. Gouverner le monde entier.
— Une ambition exigeante, mais bien peu originale. J’en
déduis que pour cela, elle voudrait que je laisse ses
armées traverser mes terres, voire que je les ravitaille
gracieusement ? C’est bien ce qui se cache derrière tes
paroles, envoyé ? »
La figure ténébreuse, comme lasse de parler à de
tels mortels, se contenta d’un hochement de tête rigide.
« Tu ne recevras pas offre plus généreuse,
reprit-il néanmoins. D’autres royaumes seront tout
simplement balayés sur son passage, sans aucune
négociation, aucun échappatoire. Toi, tu peux trouver une
issue honorable pour ton peuple, sans conflit, sans mort. »
Ce fut au tour du Calife d’acquiescer, tandis qu’il
adoptait une posture moins décontractée au creux de son
trône. Jusqu’à présent, il avait même
écouté l’émissaire de Lilith avec la
tête penchée, posée sur l’une de ses mains,
mais Shâhriyar avait besoin d’un tout autre maintien
désormais. Les soldats et les serviteurs les plus proches
n’avaient pas manqué d’entendre les paroles de leur
hôte, et les bruits circulaient déjà sous les
arcanes adjacentes… Si leur Calife cédait maintenant, du
souk aux établissements de bain en passant par les
mosquées, toute la cité serait au courant avant la
tombée de la nuit…
« Une offre généreuse, il est vrai. Je suis certain
que d’autres souverains que moi s’empresseraient de
l’accepter. Mais je n’apprécie pas qu’un
émissaire prétende venir me dire quoi faire ou quoi
penser sous mon propre toit ! Aux ordres d’une femme dont on ne
sait rien et qui voudrait pourtant que tous courbent la tête
devant elle ! Elle qui ne daigne même pas apparaître face
à ceux de son rang ! »
Shâhriyar s’était exprimé d’une voix
forte et exultante, dont les mots avaient retenti aux quatre coins de
la salle du trône. Mais l’émissaire de la princesse
de Tyr, lui, n’avait manifesté nulle émotion. Avant
le moment où il entreprit de se redresser de toute sa hauteur,
qui n’avait bel et bien rien d’humaine.
S’étirant comme un serpent hors du panier de son charmeur,
la forme noire monta à douze pas de haut, dominant le
trône, ses marches, et son occupant, alors même que le
Vizir s’était jeté à terre. Ses paroles
semblaient maintenant provenir du moindre repli de tissu, confirmant
qu’il n’avait sans doute jamais eu de bouche pour les
exprimer auparavant.
Le Calife, qui s’était redressé malgré tout,
vacilla, tout prêt de se recroqueviller sur lui-même,
l’équilibre et le souffle lui échappant de plus en
plus vivement, implacablement, écrasé pour la menace
déclarée qui n’avait tout à coup plus rien
de rampante.
« Tu oses te rebeller ! tonna le messager. Tu oses te dresser
contre ma souveraine ! Mais qui crois-tu être, misérable
avorton ? Vous ne réalisez pas ce qui vous attend, la
destruction, la misère, l’oubli ! Nos forces noieront vos
terres, il ne restera rien après notre passage, vous
n’existerez plus ! Vouloir lutter… Mais c’est de la
folie ! »
Mais Shâhriyar, qui avait comme voulu attirer à lui la
colère de l’émissaire, lui faisait face avec un
calme étonnant et soudain, descendant même les marches
pour le défier à quelques centimètres de la
colonne de fumée, plantant son regard là où les
yeux de la chose indistincte auraient dû se situer.
« De la folie ? De la folie ? Ici, c’est BAGH-DAD ! »
Et soudain, des serviteurs bondissant de tous côtés, douze
miroirs apparurent tout autour du trône, douze miroirs concaves
aux glaces étamées, dans lesquels la lumière de
l’astre du jour passait de l’un à l’autre,
avant qu’un treizième, lui aussi en pied et garni
d’argent et de rubis, ne soit avancé par deux esclaves
tout aussi empressés, concentrant les rayons ainsi
rassemblés, droit sur l’émissaire de Lilith.
Celui-ci explosa d’un rugissement de douleur assourdissant,
tandis que le Calife tapait faussement nonchalamment des mains,
souverain.
Mais il n’était pas seulement question de le brûler.
A l’unisson des étranges miroirs convexes surgis des
arcanes tout autour de la salle, des symboles s’étaient
illuminés sur le sol pavé de marbre. Des symboles
également reliés entre eux, et qui formaient… un
véritable pentacle. A l’intérieur de celui-ci, la
créature, désormais aussi gauche qu’un gnome
aveugle empêtré dans un drap noir beaucoup trop grand pour
lui, hurlait toujours, à chaque instant un peu plus.
« Il faudrait un jour que vous ne vous reposiez pas autant sur
votre soi-disant magie, fit une nouvelle voix à l’accent
légèrement chantant. Vous avez beau vous présenter
comme à chaque fois plus puissant que le
précédent, vous êtes toujours aussi archaïque,
arc-boutés sur vos acquis ! Par chance, le Calife
Shâhriyar n’affiche pas le même conservatisme stupide
! Je ne crois pas que votre chère princesse ait pu envisager
qu’elle trouverait à qui parler ! Cette petite va devoir
revoir ses plans, et mettre de côté ses idées
folles !
— Vous ne pourrez rien contre elle ! parvint à articuler
son émissaire. Rien ! J’étais l’un des Douze
! L’un des Douze des Tribus d’Israël ! Et je
n’ai pu rien pu faire ! Personne ne peut lui résister
!Elle était à l’aube de l’humanité, et
sera encore là pour sa disparition ! Comme une simple
espèce parmi d’autres ! Comme du bétail en
sacrifice !
— Mais que c’est fatiguant de toujours entendre les
mêmes choses ! poursuivit la voix. Le Grand Œuvre n’a
que faire de ces balivernes ! La science vaincra contre
l’obscurantisme ! »
A ces mots, et alors que l’envoyé de Lilith se tordait
littéralement de douleur, en tous sens, le Calife fronça
les sourcils et prit de vitesse son second invité de la
matinée.
« Il suffit, Armand de Saint-Tonnerre ! N’oubliez pas
d’où vous êtes revenu grâce à moi. Je
ne vous ai pas engagé pour que vous lanciez dans des digressions
philosophiques, voire mystiques ! »
Puis, d’une voix beaucoup plus tendue et surtout réellement dure :
« Commencez donc par me déblayer ces déchets !
fit-il en pointant du doigt l’émissaire. Je veux que sa
maîtresse réalise qu’il a trouvé la mort !
Sur le champ, nous avons encore du travail ! »
Et Armand de Saint-Tonnerre, qui s’était entre-temps
rapproché du trône, hocha la tête tout en
exécutant une profonde révérence, que
n’aurait pas renié le Vizir de Shâhriyar à
ses plus belles heures.
« Qu’il en soit ainsi, ô Calife ! »
L’alchimiste français centenaire, libéré du
joug d’Hadès et revenu du monde des esprits, n’avait
qu’une hâte : obéir au souverain des Mille et Une
Nuits afin de pouvoir retrouver ensuite son laboratoire et se replonger
dans l’Ars Magna, dans le plus grand secret. Pour la
première fois, il avait pu mettre la main sur un exemplaire
originel de « Le livre du secret de la création et
technique de la Nature », cet ouvrage rédigé sous
le règne du Khalife Ma'Mûn en 833, et qui avait totalement
disparu de la surface de la Terre. Féerie n’avait pas que
des mauvais côtés, malgré tout…
Oh, il n’avait pas le temps pour les divagations, on
l’avait chargé d’une tâche. En quelques pas
chassés sans doute trop anticonformistes pour les lieux, sous le
regard lourd de menace Giafar, Armand rajouta trois uniques motifs au
pentacle, modifiant sa forme et son sens. Les rayons lumineux parurent
alors redoubler d’intensité, et l’envoyé de
Lilith s’embrasa, jusqu’à la dernière
pièce de tissu de son manteau.
Shâhriyar lui adressa un signe de contentement, ordonna à
ses serviteurs de nettoyer les lieux, et s’en alla, avec le Vizir
sur les talons.
« Que l’on m’appelle Sindbad, Aladdin, Dinarzade, et
les plus grands Wâli qui sont venus pour assister à
l’inauguration de cet après-midi… Le conseil doit
se réunir au plus vite. »
Et l’aube chassant la nuit, Shahrâzâde dut interrompre son récit…
NB : Si Schahriar n’est pas orthographié de la même
façon que dans la saison 3, de même qu’il est
appelé Calife et non Sultan, c’est car à
présent, nous sommes de l’autre côté de la
barrière. Les personnages du royaume n’ont pas à se
rendre « intelligibles » pour les instances de la Tour,
comme précédemment.
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