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Eibon… Combien serais-tu noir de colère de constater que
j’ai désormais pris le dessus sur ses sortilèges.
»
Lilith contemplait la grève désolée qui
s’étendait sous son regard cramoisi, tout en
prononçant ces paroles qu’elle était pourtant seule
à pouvoir entendre, et surtout seule à pouvoir les
savourer. Ponape. Une île minuscule, jadis refuge de
pêcheurs impies, adeptes de rites sataniques et d’unions
contre-nature pour leurs femmes. A cette latitude extrême, il
n’y avait que des icebergs pour naviguer sur un océan
aussi gris que démonté… Toutefois, aucun
être humain n’aurait pu se complaire dans
l’observation d’un tel paysage, aussi grêlé,
tourmenté, désespérant. Mais la créature
qui avait pris ses quartiers ici n’aurait pu espérer
mieux. On touchait même au rêve pour elle, un rêve
caressé depuis des centaines et des milliers
d’années.
Son exil en compagnie de Sammaël n’avait que trop
duré. Cela faisait des siècles que Lilith n’avait
plus songé au prince des démons, son ancien amant. Il
était temps qu’elle rétablisse la
vérité, et qu’enfin elle retrouve la gouvernance
qu’elle n’aurait jamais dû quitter. Le monde actuel
était devenu trop différent de ce qu’elle avait
connu. Lilith savait se montrer pragmatique. Les Terres de
Féerie présentaient bien des avantages. Leur
archaïsme, la magie toujours plus prégnante que ce que
l’on pouvait imaginer, ces querelles intestines avec ces camps si
différents incapables de s’accorder entre eux –
à l’image des autorités de la Tour du Savoir Secret
Salvateur toujours à la poursuite de Merlin, cette
fragilité de tous les bords… Féerie
représentait un territoire qu’elle n’aurait pour
ainsi dire aucun mérite à mettre sous sa coupe, mais bien
suffisant pour lancer la seconde étape de son plan. Un
plan… Quel terme plat et banal pour un pareil projet !
Lilith sourit tout en se massant le coude droit de son autre main. Elle
n’avait pas porté le coup fatal à Archibald
Bellérophon. Le contempler tandis qu’il se convulsait
à ses pieds, totalement impuissant, quel grisant élixir !
Et par chance, le jeune imbécile n’avait pas battu son
père à mort avant qu’elle n’arrive,
s’offrant ensuite en spectacle à ce médiocre
Mellington. Comment avait-elle pu… Son visage
d’albâtre se durcit, soudain aussi froid qu’une
statue. Oui, comment avait-elle pu se laisser aller à
l’aimer. A croire qu’elle, Lilith, aurait pu avoir un
avenir loin de tout conflit avec cet homme. Prête à tout
abandonner pour lui. A renoncer à tous ses rêves de
revanche, de vengeance, de destin glorieux… Alors qu’elle
venait de faire ce choix crucial après des milliers
d’années d’existence ou plutôt de survivance,
c’était là qu’il l’avait
abandonnée, fuyant Féerie pour disparaître dans son
monde, cette dimension qui s’était peu à peu
détachée de Féerie au fil des siècles et
qu’elle connaissait si mal alors.
L’homme était faible, lâche, égocentrique,
menteur, mais Lilith ne pensait pas qu’ils étaient tous si
désespérément semblables et bornés. Combien
de temps était-elle demeurée prostrée, incapable
de la moindre action ? Des années, ce qui ne représentait
rien pour une femme comme elle… Et pourtant beaucoup plus de
temps que ce qu’elle n’avait jamais connu par le
passé. Lilith ne devait pas se voiler la face comme elle
l’avait fait auparavant, cet abandon avait symbolisé la
goutte d’eau capable de faire déborder un vase de la
taille des chutes d’eau qui s’étaient ouvertes lors
du Déluge, au bas mot ! Lilith avait adoré se trouver
là, il y avait 10 000 ans de cela, près de ce qui avait
été ensuite désigné comme les Colonnes
d’Hercule.
Et puis, ce qu’elle n’aurait jamais cru possible
s’était produit, sans même avoir à prier les
légions infernales ou encore moins cette créature
misérable qui s’était dite Dieu !
Sa superbe et opulente poitrine se souleva et retomba lourdement, sous
le poids de ses soupirs. Ces dernières années
s’étaient écoulées en quelques intenses et
cruciales secondes, de celles qui changeaient votre destin à
tout jamais… Mais quelles forces étaient en mesure de
provoquer de pareils changements lorsqu’il était question
de quelqu’un comme Lilith ? Il ne s’agissait pas de coups
du sort ordinaires, bassement quelconques, communs à tout ce que
connaissaient Féerie ou l’autre monde, depuis des milliers
et des milliers d’années… Lilith avait vu tant et
tant de femmes trompées par les hommes et leurs mensonges
débilitants au fil des âges. Tout cela allait changer
maintenant que plus rien ne s’opposait à sa prise de
pouvoir.
La patience avait fonctionné, pour une seule et unique fois :
celui qui se prenait pour la réincarnation d’Apollon avait
perdu tous ses pouvoirs après avoir été sous la
coupe de vampires dont les conflits avaient épuisé
Féerie. Hadès n’était plus qu’un
pantin dégénéré malgré ces ultimes
velléités de l’année écoulée.
Les sorcières se trouvaient en conflit ouvert avec les autres
puissances magiques de la place, et dans le monde « réel
»… Elle sourit à cette pensée. Réel,
quelle bêtise ! Quelle perception étrange que celle de ces
humains. Croissez et multipliez… Même celles et ceux qui
ne se reconnaissaient pas dans les commandements du Seigneur copulaient
encore et toujours. Voilà un domaine dont elle maîtrisait
toutes les subtilités. Le feu revint alors au creux de ses
reins, de son ventre, soudain, brutal, vorace…
Une chaleur et une puissance si impérieuse que les chandelles de
glace de son palais de terreur perché sur ce caillou
isolé de tout en auraient fondu. Lilith fit volte-face, la
traîne de sa robe argentée glissant en silence sur le sol
lisse et froid. Elle ne percevait aucune présence autour
d’elle. Ses esprits vengeurs, les chefs de tribu du lointain
Orient qu’elle avait séduits durant
l’Antiquité, asservissant leurs âmes à jamais
tel le plus noir des démons, n’étaient pas
là. Les douze d’Israël ne l’avaient pas
accompagnée non plus lorsqu’elle s’était
rendue en Irlande, parce que Lilith n’en éprouvait pas le
besoin, avant tout, et également afin d’induire
Bellérophon un peu plus en erreur, en imaginant que sa
misérable aide de camp en était venue à bout, ou
bien qu’ils n’étaient qu’une poignée.
L’albinos traversa la grande salle, sorte de caverne gigantesque
où la glace avait su s’infiltrer pour mieux polir ses
parois, pourvue d’élancements de roche aux formes aussi
déstructurées qu’absconses, à croire
qu’elles avaient été modelées à la
hâte par quelque dieu dément, ensuite contraint à
l’exil au-delà de la Terre pour une telle œuvre
impie. Ce dôme naturel paraissait immense, y compris pour sa
personne. Et pourtant, lorsqu’elle avait pris ses quartiers ici,
les aménagements pour faire de cette lugubre formation
souterraine un véritable palais l’avaient vue se consacrer
en priorité à cette tâche, à la fois ingrate
et secondaire.
Lilith avait toujours eu des goûts de luxe.
Lilith s’arrêta un instant, ferma les yeux, et se souvint
de ce qu’elle avait subtilisé à Eibon, quand
l’Homme courbait encore l’échine en
réminiscence des puissances qui l’avait
précédé sur le monde, ici comme en Féerie,
de vrais dieux – ou du moins, tel était le qualificatif le
plus approprié à leur sujet - pour qui ils
n’étaient rien et qui n’aspiraient qu’à
revenir les exterminer pour recouvrer la place qui était leur.
Car
Ubbo-Sathla est la source et la fin. Avant la venue de Zhothaqquah ou
de Yok-Zothoth ou de Kthulhut des étoiles, Ubbo-Sathla demeurait
dans les marécages écumants de la Terre nouvelle
née ; une masse sans tête ni membres, engendrant les
têtards gris et informes de l'origine et les hideux prototypes de
la vie terrestre...
Et toute la Terre est-il dit devra faire retour, à travers le grand orbe du temps, à Ubbo-Sathla.
Emplie d’une festive révérence à
l’égard de ces divinités qu’elle avait appris
à vénérer et honorer mais surtout gouverner,
Lilith reprit son chemin, pouvant à peine se contenir tandis que
l’envie de presser le pas vers la crypte secrète où
l’attendait son fils enflait à chaque pas…
« Maman… Maman, maman ! »
La larve l’appelait déjà au plus profond de son esprit.
Ghadamon… Aurait-elle pu choisir un autre nom pour lui ? Dans un
bassin semblable à des fonds baptismaux n’ayant toutefois
rien de consacrés, la chose contrefaite se tenait là,
forme blanche et visqueuse au cœur d’un puit de
ténèbres, entourée de volutes de fumée
d’un même ébène, opaques et lourdes. Elle
montait en bouffées duveteuses s’échappant par la
voûte rocheuse, devenue beaucoup plus basse que dans la grande
salle.
L’atmosphère s’était faite moite, chaude.
Au sol, un pentacle brun strié de veines bleutées
encadrait le bassin. Précautionneusement, Lilith en fit le
tour, lentement, prenant garde à ne pas le toucher, ou
même n’était-ce que l’effleurer d’un
ongle, alors qu’elle avançait toujours pieds nus,
insensible au froid environnant, pourtant quasi polaire.
« Moi, Lilith, te somme d'écouter ma litanie ! Toi,
Ô TSATHOGGUA affamé, qui possède la voie au sein et
au cœur des astres les plus sombres, tu viendras céans
sans même attendre, pour te soumettre, et ainsi obéir,
à mon autorité toute puissante ! »
Elle se surprit à chuchoter en répétant une partie
de cette incantation néanmoins ô combien
réfléchie. Elle n’avait jamais été
intéressée en tant que tel par le cadeau que lui avait
laissé Mellington Bellérophon. Mais
récupérer pour lui l’ombre d’une âme
aussi monstrueuse que celle de Ghadamon, réfugiée dans
les Contrées du Rêve, voilà qui avait exigé
beaucoup de temps. Elle avait appris à marchander depuis encore
bien plus longtemps afin d’assurer sa survie. La
longévité brute ne faisait pas tout pour traverser les
époques et les peuples. Personne sur Terre n’aurait
probablement pu disputer cela à Lilith. Mais si peu la
connaissaient encore… Et ce peu n’avait qu’une
très vague idée de qui elle était
réellement, la confondant évidemment avec une figure
mythique de plus.
Tant d’erreurs, tant d’approximations, d’inculture
crasse… Les humains ne changeaient pas, bien que leurs habitudes
et leur confort, eux, oui.
La respiration de Lilith s’accéléra.
Emportée par ses divagations, l’albinos au regard
flamboyant avait posé le pied sur le pentacle, pour quelques
millimètres seulement. Aussitôt, son fils
s’était agité. Cette masse gélatineuse
à la carapace chitineuse se mit à se tortiller au creux
de sa vasque taillée dans la roche, comme un enfant
affamé réclamant à manger. Mais Lilith ne savait
que trop ce que cela représentait. Elle pensait l’avoir
suffisamment nourri après sa visite chez Kate McMarnish, avec ce
qu’elle lui avait apporté en offrande, mais
l’albinos avait eu trop de choses à l’esprit en
parallèle, même pour elle. Ces derniers jours
l’avaient vue passer à l’action de la façon
la plus vive qui soit, se projetant aux quatre coins de la Terre ou de
Féerie, sans répit. Cependant, Lilith aurait dû
savoir qu’elle n’avait pas le moindre battement de
cœur de relâche en réserve.
La conscience de Ghadamon l’avait repérée et tenta
de s’infiltrer en elle. Encore aveugle, il était devenu de
plus en plus entreprenant, à mesure qu’il
s’éveillait au fil des derniers jours. Désormais,
il voulait prendre, sans demander une quelconque permission. Lilith
résista, mais la pression devint brusquement trop forte. La
chose ne ressemblait plus guère au nourrisson si humain
qu’elle avait pourtant été, que Lilith avait
porté en elle. L’albinos perçut la tension envahir
son corps, enfler dans chaque fibre de cette enveloppe
d’albâtre, sous le feu désormais d’une
excitation pas même animale, purement instinctive, embrasant
à blanc la forge de ses entrailles. Elle se cambra à
l’apogée de ce que ses articulations étaient en
mesure de tolérer, d’un unique mouvement, rejetant la
tête en arrière, sa chevelure d’ivoire se
détachant enfin en longues boucles cascadant en vagues
satinées sur son dos nu, le contact soyeux
l’électrisant un peu plus encore.
« Faim ! Faim ! J’ai faim ! J’ai faim ! Manger ! »
La chose elle-même se distordait un peu plus encore, rampant sur
place, laissant penser qu’elle ne désirait rien
d’autre que se hisser sur ses pattes arrières et basculer
dans le vide, hors du bassin. Si seulement… Si seulement il
pouvait y parvenir ! Le pentacle les contiendrait alors, lui et ses
pouvoirs, en théorie. Mais ils débordaient
déjà au-delà de cette formation
ésotérique peinte sur le sol, et cette infime part avait
déjà de quoi complètement retourner les humeurs de
Lilith. Dans une lutte effrénée et pied à pied,
elle rassemblait tout ce qui lui restait de volonté pour
reprendre le contrôle. De ses dents patiemment aiguisées,
des canines aux incisives bien évidemment, elle se mordit la
joue, sans succès malgré la douleur fulgurante.
Ses longs cils papillonnaient, ses paupières se fermaient
à moitié, les pulsations de son cœur se faisaient
sourdes, lourdes. Lilith sentit ses jambes se dérober sous elle,
d’irrépressibles bouffées de chaleur la prenant
à la gorge, l’étouffant, elle et sa
rébellion contre le poids de Ghadamon. Lilith ! Elle
était Lilith ! De quel droit cette chose croyait-elle pouvoir
lui imposer ses désirs ? Elle qui avait fait trembler
l’Eden ! Elle dont les actions dans l’ombre de
l’Histoire avait renversé des rois, des empires ! Elle qui
avait libéré tant de femmes en leur ouvrant les yeux sur
les malfaisances des hommes ! Elle qui avait su dépasser sa
condition de simple voleuse d’âme, de sang ou de raison
pour s’élever aux plus hauts sommets infernaux ! Elle qui
n’avait jamais perdu sa liberté, ne l’avait jamais
sacrifiée, jamais vendue ou même simplement
marchandée !
Lilith !
Mais ce miséreux résidu de Grand Ancien
réincarné disposait de pouvoirs bien plus
phénoménaux encore.
« J’ai faim ! Manger ! Manger ! »
Sur les genoux, Lilith ne put se maintenir dans cette position,
s’effondrant à quatre pattes. Dire qu’elle
n’avait toujours pas plus qu’une poignée de
centimètres carrés de peau en contact direct avec le
pentacle ! Si seulement elle parvenait à s’en
décoller… Autour d’elle, où que son regard
se posât, la grotte n’était plus que brouillard de
pierre et de cristaux. Un son la fit réagir à nouveau,
celui du bruissement obscène du tissu se
déchirant… Sa robe aux allures de gandoura, tissé
de fils d’argent, aussi apprêtée que
présomptueusement près du corps avait cédé
en plusieurs points, malgré l’absence de coutures, sous la
violence de ses soubresauts. Lilith n’éprouvait soudain
plus colère ou orgueil. Haletante, grelottante, des sueurs
froides coulant de sa nuque jusqu’au creux de ses reins, ses
narines frémirent un instant quand elle décela
l’odeur de brûlé qui remontait jusqu’à
elles.
Sa plantureuse poitrine aux rondeurs soulignées d’une fine
pellicule d’écume, avait finir par repousser ardemment les
assauts du tissu la couvrant déjà à peine, pour
mieux laisser se dessiner ses tétons dressés, perles de
nacre, aussi douloureux qu’ils avivaient brusquement ce qui
était devenu plaisir. Un plaisir absolument ignominieux, certes,
mais dont les entraves avaient chu une à une, à mesure
que Lilith lâchait prise. Ces deux globes laiteux veinés
de sombres circonvolutions turquoises, plus tendus que jamais, avaient
déjà plus d’une fois abreuvé la soif
croissante de son enfant, mais à présent,
c’était bien eux qui avaient souillé sa robe, sous
la fièvre de cette excitation perverse. Le lait gouttant sur le
sol, immédiatement transformé en vapeur blanchâtre
par l’entremise des motifs du pentacle qui avait réagi au
réveil de Ghadamon, l’écœurait et
l’excitait en même temps.
« Maman ! J’ai faim ! Manger ! Manger ! Manger toi ! Toi ! »
La chose ne parlait pas, pas vraiment. Mais ses pleurnicheries
impérieuses explosaient sous son crâne, de simples mots se
muant en déferlantes de stupre de sa langue salivant à la
pointe de ses orteils crispés, aux ongles de ses pieds et ses
mains grinçant sur le sol. Si Lilith basculait
entièrement sous l’emprise de son fils, elle était
perdue, son âme s’unissant à la sienne à
jamais, la larve incapable de connaître la mue que sa
génitrice avait prévu pour elle. Et toutes les deux se
retrouveraient prisonnières de cette existence de terreur et de
plaisir, sans fin, sans but. Lilith n’avait pas traversé
cette vie d’épreuves et de malheurs subis ou semés
pour en terminer de la sorte. Tout à coup, cette conscience se
fit aussi aiguë que l’onde de plaisir qui lui martelait les
entrailles à répétition. Les bruits de
succion entrecoupés de reptations de la chose toujours
plongée dans son bassin semblaient résonner au cœur
d’elle-même, dans cette caverne de chair qui avait pourtant
abrité ce qui avait été son fils.
Le contact du tissu devenait insupportable pour Lilith, encore captive
du pentacle qui dégageait de plus en plus de chaleur,
sèche et suffocante. Dans toute la crypte, la glace qui courait
sur les parois s’était mise à fondre, de plus en
plus vite. Lilith percevait la sensation de cette eau glacée qui
s’abattait sur son dos telle une giboulée. Combien de
temps dura cette averse de cristal fondu ? Quelques secondes, ou bien
une heure entière ? L’albinos n’en savait
strictement rien, sa chevelure répandue en éventail
autour d’elle, comme un véritable tapis, la tête
rentrée dans les épaules, ses jambes fuselées
ramenées sous elle, et sa robe déchirée ne la
couvrant à peine plus qu’une vieille couverture
mitée…
« C’était donc vrai ! Une vraie catin de Babylone,
pas besoin de venir de Tyr ! » se gaussa ouvertement une voix
inconnue.
Et Lilith chavira alors hors du pentacle, comme giflée. Sa
prisonnière. Alice. C’était elle qu’elle
venait voir dans la crypte, elle que ses serviteurs avaient fini par
capturer de haute lutte, il fallait bien lui concéder cela. La
jeune femme était enchaînée là, à
quelques pas, suspendue, les bras en croix, ses cheveux corbeau
coupés courts collés en mèches rebelles sur son
front.
« Alors, putain ! On dirait que tout ne se passe pas selon tes
plans ! Certains de tes clients regrettent déjà ta croupe
! Tu pourrais les satisfaire un peu plus longtemps tout de même,
aucune conscience professionnelle ! »
Mais si Alice se permettait de tels écarts de langage, elle
n’en menait pas large pour autant. La sculpturale albinos se
relevait déjà, un sourire carnassier ourlé
à nouveau au coin de ses lèvres pleines. Debout,
entièrement nue et sans la plus infime marque de gêne
à l’égard de sa captive, Lilith
s’avança.
« Je dois te remercier ! Sans toi, je serais peut-être
encore en proie à ces délices. Et encore, je ne suis pas
une simple femme. Alors, imagine un peu ce que toi, une humaine tout ce
qu’il y a de plus banale après tout, subirait. Mais, ce
n’est pas ce que j’ai prévu pour toi, sois
rassurée. J’ai seulement hâte que Bellérophon
apprenne que toi aussi, tu es tombée en mon pouvoir. »
Alice voulut détourner la tête, mais sa liberté de
mouvement se trouvait réduite au minimal. Lilith se tenait
là, souveraine, son visage à moins d’une paume de
main du sien, ses pupilles rubis brillant telle une étoile dans
son regard écarquillé.
« Je ne serai indiscutablement satisfaite que lorsqu’il
aura perdu tout ce qui importait pour lui, tout, du plus vital au plus
négligeable ! »
Et immobilisant sa tête entre ses mains aux ongles
dorénavant cassés, Alice ne put absolument rien tenter
pour empêcher Lilith de poser ses lèvres entrouvertes sur
les siennes…
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