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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 06/03/2007

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Où Archibald expérimente, de très loin, de quoi le mettre KO pour le compte, et comme jamais... et plus encore !

Chapitre 2 > Chapitre 03 [PDF]

 quelle vitesse s’écoulait le temps dans un vortex spatio-temporel ? Voici sans aucun doute quelque chose de difficile à définir pour un prix Nobel de physique, alors pour un Archibald Bellérophon au bout du bout du rouleau… Il avait eu l’impression d’y errer plusieurs jours, poussé par une force mystérieuse plus proche d’un fluide que d’un gaz, froide et sans odeur, flottant avec ses quatre camarades sans jamais pouvoir définir un « haut » ou un « bas »…
Il avait dormi, beaucoup, du moins, c’était son impression. Il n’était plus en Terres de Féerie, pas encore dans son monde, si jamais le Necronomicon pouvait, ou voulait réellement le ramener à l’endroit qu’il avait choisi. De fait, pas étonnant que le temps glisse de façon encore différente ici ! Mais, après avoir jeté un œil à une horloge lorsqu’il s’était réveillé dans une ruelle quasiment à deux pâtés de maison de chez lui, il avait été plus que rassuré, et même agréablement surpris.
Avait-il remonté le temps ? Si on pouvait toujours faire confiance aux horloges électroniques des pharmacies, c’était à se le demander ! Avoir quitté Kate pour moins de 24h représentait un bien meilleur résultat que celui escompté. Oh, bien sûr, cela ne l’empêcherait pas de bouder, de faire comme si elle ne l’entendait pas quand il essaierait misérablement de s’expliquer, de commencer évidemment par le faire patienter sur le pas de la porte, puis de craquer au point où il opterait pour les coups bas et les chatouilles…
Elle finissait toujours par craquer. Parvenant au pied de leur immeuble, Archibald ne put s’empêcher de sourire. Quand il songeait à ce qu’il avait vécu seulement quelques « heures » auparavant… Tous les cinq ne s’en étaient pas si mal tirés que ça, finalement ! C’était à peine si le jeune homme se ressentait encore de courbatures. Et le ciel étoilé qu’il apercevait entre deux bâtiments restaurés du XIXeme siècle avec leurs toits d’ardoises se fondant dans la toile sombre de la nuit… C’était tellement paisible, silencieux, après l’ambiance lourde et oppressante de la ville d’Arkham !
Archibald ne savait pas où étaient passés Loup, Jack Boiler, et Derek. Mais il espérait en tout cas que son ancien élève avait pu être catapulté en sécurité, quelque part où il pourrait se cacher en attendant que les choses se tassent. Quant aux deux autres, ils étaient plus que capables de prendre soin d’eux-mêmes, et il n’y avait plus qu’à croiser les doigts pour que le Doyen et toute autre autorité en mesure de régler le problème, ou au passage d’innocenter Loup soient saisies ! Archibald n’avait guère envie de voir Féerie être désormais transformée en champ de bataille entre vivants et morts. Certes, le genre des films de zombies était en plein renouveau, mais tout de même !
Archibald appela l’ascenseur, savourant le fait qu’aucun voisin ne soit dans les parages. Assurément, il était encore tôt dans la soirée, mais c’était malgré tout à nouveau une demi-surprise, à nouveau aussi bonne que possible pour le compte du jeune professeur. Ah, il savait toujours rester poli, voire même se montrer intéressé, mais ce soir, plus que jamais, il souhaitait seulement se retrouver avec Kate, et, pourquoi pas, avec beaucoup de chance, se retrouver avec les voisins plus tard, quand ceux-ci seraient venus se plaindre du bruit… Tant pis pour eux ! Comme pour tout ce qui touchait les Terres de Féerie, ce pauvre Loup y compris, Archibald verrait tout cela demain, après-demain, plus tard encore s’il le jugeait nécessaire, ou pas d’ailleurs… Ce soir, il était temps de prendre soin de sa fiancée. Il n’avait déjà que trop à se faire pardonner. Toutes ces histoires pouvaient bien l’écarter de leurs toiles pendant quelques heures, et même plus !
Non, devraient se passer de ses services ! De toute façon, personne n’était en mesure de savoir où il se trouvait en ce moment précis, et Archibald n’avait absolument pas l’intention de…
Tiens, mais pourquoi la porte était-elle entrouverte ? Kate s’était peut-être absentée deux minutes, pour chercher quelque chose dans l’appartement d’à côté, ou bien avait-elle négligé de fermer la porte derrière elle après que Damian soit passé la prévenir, ou peut-être…
Non.
C’était forcément autre chose.
Fatalement.

« Kate… Ma chérie ? »
Tout était pourtant normal une fois à l’intérieur du trois pièces avec balcon. Même Kate, assise dans le canapé, lui tournant le dos… La jeune femme semblait même endormie, la tête légèrement en arrière, les cheveux en bataille, à demi-adossée qu’elle était contre une couverture froissée jetée contre le sofa.
« Kate… »
Elle ne dormait pas.
Lorsqu’Archibald avait contourné lentement le canapé, n’osant faire un geste de trop, n’osant élever la voix face à son silence, le pouls déjà hagard et pulsant jusqu’à lui broyer les tempes face à ce décor familier soudain rendu si menaçant par son apparence trop parfaite, trop froide…
Et pourquoi la porte-fenêtre donnant sur le balcon avait-t-elle été - elle aussi - laissée entrebâillée, une brise glaciale et grinçante s’enroulant déjà à hauteur de ses chevilles, le frappant de frissons ? Et pourquoi les lumières de l’appartement demeuraient-elles éteintes, à son arrivée, et même à présent, après qu’il eût frénétiquement quasi-arraché un interrupteur du mur ? Kate ne se serait jamais assoupie dans cette totale pénombre, avec le risque de prendre froid… Maintenant… Maintenant qu’il y avait le bébé…
Contournant le canapé, Archibald se cogna contre la table basse sans y prêter attention un seul instant. Mais la semelle de ses chaussures avait glissé dans un liquide poisseux, renversé à même le sol… Archibald était du genre à traîner un peu après avoir renversé du sirop d’érable par terre, mais…
Kate ne croisa même pas son regard quand il posa les yeux sur elle.
« Elle l’a pris… Elle l’a pris… »
Alors, Archibald remarqua ses mains posées sur son ventre nu, ses vêtements lacérés, le sang qui avait coulé jusque sur la banquette… Il tomba à genoux sans même s’en rendre compte, percutant le sol glacé de tout son poids, la colonne vertébrale comme brisée sous le pilon du remords qui le gangrenait déjà. Archibald vomit. Peut-être, il n’en était pas sûr, incapable, lâche qu’il était de ne pouvoir supporter cette vision atroce.
Comment ? Comment ? Comment ?
Pourquoi !
Il avait dû se produire quelque chose lorsqu’il avait traversé ce vortex, ce n’était pas son monde, voilà l’unique explication plausible ! Il n’y en avait pas d’autre, non, aucune… Non ! Ils n’avaient aucune raison, aucune d’être frappés par une telle tragédie ! Autre chose, trouver autre chose… Ce que Kate avait dû endurer, seule, toute seule, abandonnée, le jeune homme n’était pas en mesure de le concevoir, et surtout l’horrible mystère tapi derrière… Et il devait pourtant la questionner. Lui faire revivre ces instants tragiques. Encore et encore… Convaincu qu’il ne pouvait être question d’une fausse couche banale… Comme si un drame pareil avait de quoi être qualifié de banal !
Archibald s’écœurait lui-même.
Et la jeune femme psalmodiait toujours, toujours, comme une subtile et cruelle mélopée…
« Elle l’a pris… Elle l’a pris… Elle me l’a pris… »
Incapable de la toucher, Archibald entendit sa propre voix croasser, ou du moins pensait-il que c’était bien lui, se voyant comme un spectateur extérieur à tout cela… Baisser les yeux lui aurait été inutile, tant le regard de la jeune femme était absent, au-delà de toute démence, mais c’était une pitoyable précaution qu’il s’accordait malgré tout… malgré tout ce qu’elle endurait, elle.
« Kate… Kate, écoute-moi, je t’en prie… Mais qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce qui t’es arrivée pendant… pendant que je n’étais pas là ? »
Son visage poupin, et même un peu plus encore depuis qu’elle était enceinte, ravagé par les larmes, Kate paraissait sourde à ses suppliques. Archibald repéra des traces de sang jusque dans les boucles replètes de sa chevelure dorée, puis d’autres encore, de véritables traînées, en direction de la salle de bains… L’avait-on traînée depuis là-bas ? Mais qui ? Qui ? Pourquoi ? Si seulement il était capable de démêler le vrai du faux parmi les suppositions absurdes qui lui venaient pourtant immanquablement en tête ?
Féerie ne constituait pas une réponse à tous leurs questions !
« Notre princesse veut vous voir » fit pourtant une voix, ironiquement à cet instant précis des réflexions du jeune homme.
Et alors, dans la pénombre, apparurent sept silhouettes de brume, dont Archibald ne distinguait rien, mais qui les encerclèrent irrémédiablement de l’autre côté du canapé, Kate et lui.
Leur princesse ? Archibald se mordit la joue, fort, très fort, trop. A combien de comités de ce genre avait-il répondu par une remarque mordante, voire un clin d’œil appuyé, sûr de sa force et de ses répliques ! Combien tout cela lui paraissait tellement futile, ridicule, médiocre, à présent ! Que quelqu’un en Terres de Féerie soit finalement impliqué ne lui était d’aucun secours, ne lui procurait aucune surprise, aucun soulagement…
Lentement, aussi doucement que possible, en silence, Archibald se releva, se penchant délicatement en avant pour recueillir Kate dans ses bras, la regardant pour la première droit dans les yeux, essayant de capter son attention et de lui faire passer tout ce qu’il n’aurait pu lui dire, que ses sbires de paille soient là ou non avec eux dans la pièce. Ceux-ci n’avaient pas bougé, ni ouvert la bouche depuis ce qui avait tout l’air d’une affirmation irréfutable, et non pas d’une cordiale invitation à dîner pour faire connaissance.
Puis, Archibald releva la tête dans leur direction.
« Je n’ai pas la moindre idée de qui est votre princesse, mais je ne vous suivrai pas. Et si vous avez quelque chose à voir avec… avec ce qui s’est passé ici, préparez-vous à mourir. »
Ce ne fut pas la même ombre qui répondit à Archibald, mais elle avait la même voix que le premier intervenant, avec un soupçon d’ironie amusée maintenant. S’il n’avait pas eu Kate sur les bras, une Kate qui lui semblait plus légère qu’une plume tant la colère brûlait en lui, lui rongeait les boyaux, le cœur, la gorge… Archibald leur aurait probablement déjà arraché la tête, enjambant le canapé, à lui et ses compères.
« Ce n’est pas la peine de résister Bellérophon. Vous n’avez pas senti ? Vous avez beau être au fait des mécanismes de Féerie, vous auriez dû vous rendre compte un peu plus tôt que vous aviez perdu tous vos pouvoirs… Ici, ou même en Féerie. Vous n’êtes plus rien, seulement un commun comme les milliards d’autres qui grouillent en ce monde. »
Ce n’était pas l’impression d’Archibald. Mais il n’avait pas le temps de vérifier s’il bluffait ou pas. Il en aurait – ou pas - confirmation bien assez tôt.
Il recula d’un pas, en direction du balcon, sans les quitter des yeux. Il sourit intérieurement, un rictus désespéré néanmoins, lorsqu’il perçut cette fois de l’inquiétude et de la surprise dans la réponse d’une troisième silhouette aux contours indistincts.
De toute évidence, il ne réagissait pas tel qu’ils l’avaient envisagé.
« Ne faîtes pas l’imbécile. Vous n’avez aucune issue. Votre porte d’entrée est condamnée, et si vous tentez de sauter… Je vous l’ai dit, vous n’avez plus aucun recours magique en ce monde, c’est terminé. Vous allez vous tuer, tous les deux, vous et votre femelle. Est-ce qu’elle n’a pas déjà assez souffert selon vos critères ? »
Archibald se tendit, prêt à rompre. Mais c’était ce qu’ils désiraient, le tenter, le pousser à se jeter en avant, en le provocant.
« Et… par la faute de votre princesse, je suppose ? se contint-il, parvenant même à gagner encore un peu de terrain, dans l’embrasure de la porte-fenêtre. Elle vous rejoindra bientôt, vous n’aurez pas le temps de la prévenir.
— Ne faîtes pas l’imbécile ! fut-il à nouveau interpellé. Vous suicider ne changera rien à votre situation ! Et que dirait votre père ? »
Une fois encore, Archibald s’immobilisa, conscient que ce n’était pas ce qu’il devait faire. Mais… Son père ? Que venait-il faire là-dedans ? La satisfaction était revenue dans la voix des silhouettes, apaisées par le fait d’avoir capté à nouveau l’attention du jeune homme. Le festin que leur avait promis leur maîtresse n’avait déjà que trop attendu ! Pourquoi ne leur avait-elle pas donné la permission de s’amuser avec la fille, eux aussi ? Elle n’avait plus aucune espèce d’importance depuis qu’ils avaient tiré d’elle ce qu’ils étaient venus chercher ici.
« Oui, votre père, Mellington… Ses conseils furent très précieux pour vous retrouver, vous et ce que nous cherchions.
— Quoi ? rugit Archibald. Vous…
— Il suffit. De toute façon, lui non plus, vous ne le reverrez jamais… »
Archibald y était presque. Encore un ou deux pas, et le vide les attendait… Il allait devenir fou dans le cas contraire, s’il ne l’était pas déjà, achevé par cette dernière révélation !
Avant que les ombres aient pu décider d’intervenir pour l’en empêcher, il fit appel à elle.
« Alice, s’exclama-t-il. Je te les laisse. Sans pitié. »
Dans le dos des ombres cette fois, prises à leur propre piège, les courbes affûtées de l’ex Fou d’Hadès prirent corps, se révélant dans la lumière argentée d’un éclair.
L’orage grondait au loin, se rapprochant brutalement.
« Vous pouvez vous en remettre à moi. Pas un n’en réchappera. »

Lui faisant entièrement confiance, et ne pouvant procéder autrement, de crainte que les ombres ne se jettent sur lui avant qu’Alice ait pu décapiter la première d’entre elles, fermant les yeux, Archibald franchit la barrière et se jeta dans le vide, Kate toujours serrée contre lui, entre ses bras.

C’était le moment de vérité.
Et peut-être le dernier.
Avait-il réellement perdu les pouvoirs de Cuchulain, et toutes les capacités qu’il avait développés depuis qu’il avait pénétré en Terres de Féerie pour la première fois, il y avait des années de cela ?
Quand les vibrations remontèrent de la plante de ses pieds jusqu’à ses cervicales manquant de craquer sous le choc, Archibald perçut tout de même la déformation du toit de la voiture sur laquelle ils venaient d’atterrir. Quoi qu’il arrive, qu’elle que soit l’intensité de la douleur, il ne lâcherait pas Kate. Elle ne glisserait pas d’un centimètre contre lui.
Une alarme se déclencha, la pluie lui battit le visage, à moins que ce ne soit des larmes, qui n’auraient cessé de couler même tandis qu’il tentait de répliquer aux sombres envoyés d’une mystérieuse princesse… Le jeune homme bascula en arrière, s’écrasant sur le dos, au creux du toit complètement défoncé par leur chute et sa conclusion spectaculaire.
Mais ils étaient vivants. Et il n’avait pas lâché Kate.
Pas d’un centimètre.

« Hmm, ce breakfast m’a l’air délicieux, Meredith ! »
La mère d’Archibald Bellérophon se retourna et lança un drôle de regard à l’attention de son époux, qui ne l’avait plus complimenté pour ses toasts et ses œufs fris depuis… Depuis trop longtemps.
« Eh bien, on dirait que tu es enfin de meilleure humeur que ces derniers jours ! » se contenta-t-elle de répondre.
Il fallait en fait compter une bonne semaine, sans aucun doute. Mellington était rentré à Green Barrows - plus agité que jamais - après soi-disant une visite éclair en Ecosse pour voir un vieil ami tenant une chaire à l’université d’Edimbourg, ou peu s’en fallait. Il avait toujours été farfelu, dès leur première rencontre, mais cette fois, cela n’avait eu rien de commun avec un ou deux jours en reclus dans sa cave, à travailler à la lumière des bougies.
Même, James, leur majordome, et quasiment un membre de la famille depuis le temps, n’était pas parvenu à le dérider, ni même à lui desserrer les dents.
Et voilà que ce matin, lui, le rêveur bougon, se montrait pour ainsi dire jovial, mais oui, rien que ça !
Les pneus d’une voiture crissèrent alors dans la cour, sans ménagement pour le tapis de graviers blancs. Qui pouvait bien venir à cette heure matinale, sans s’être annoncé auparavant ? Meredith n’eut en tout cas pas le loisir d’interroger son époux, puisque celui-ci avait d’ores et déjà disparu dans les escaliers.
Tout à coup, le petit-déjeuner lui parut à nouveau bien fade.


Sur le pas de la porte, James tenta de lever un bras pour barrer la route au visiteur.
« Jeune maître Archibald, mais que vous… »
Sans même un regard pour lui, le jeune homme percuta le majordome de l’épaule droite, le propulsant sur le sol, à même les marches du perron, puis il se mit à courir en apercevant son père au pied des escaliers.
« Toi ! »
Ce simple mot se réverbéra dans toute la demeure centenaire, ses accents de haine projetés en tout sens, punissant les oiseaux les plus proches des bosquets alentours, en provoquant leur envol précipité.
Archibald broyait déjà la gorge de son père.
« Je ne t’ai jamais aimé mais cette fois, je ne te pardonnerai jamais. Jamais !
— Archie ! hurla sa mère, qui dévalait déjà les marches, en pleurs sans même savoir pour quel raison.
— Tais-toi ! Reste où tu es ! »
Ses mots et leur souffle furent si puissants que sa mère fut propulsée en arrière, décollant du sol pour s’effondrer à l’étage dont elle avait accouru en reconnaissant la voix de son fils déformée par une colère impie.
« Meredith ! »
Archibald avait relâché sa prise une demi-seconde, permettant ainsi à son père de crier à son tour à l’adresse de son épouse, mais il serrait à nouveau, à deux doigts de lui briser la trachée.
« Tout ce qui va arriver maintenant, ce sera uniquement par ta faute ! lui cracha son fils au visage. Je vais te tuer, mais avant, tu vas tout me dire, tout ! »
Et sans le moindre ménagement, Archibald le balança contre le mur le plus proche, Mellington manquant de s’y encastrer, la demeure tremblant alors sur ses propres fondations.
« Tu n’es qu’un monstre ! poursuivait Archibald, son verdict exigeant de nombreuses déclarations, toutes plus vipérines les unes que les autres. Je me doutais déjà que tu n’étais qu’un minable, obsédé par ce que tu n’as pas su retenir toi-même quand tu as franchi la frontière…
— Mais quelle frontière ? » haleta son père, encore un genou à terre, la tempe gauche couverte de sang.
Mauvaise idée.
Archibald fut sur lui en un éclair.
« Je suis sérieux, murmura celui-ci, son visage à moins d’une paume de main du sien. Je vais te tuer. Et tu ne paieras jamais assez pour ce que Kate a dû endurer à cause de toi… »
Alors, Mellington comprit.
« Très bien. Alors, laisse ta mère en dehors de ça, et suis-moi dans le jardin. Je vais tout te dire. »
Le cadre d’un jardin de rosiers en fleurs dans la douce et verdoyante campagne irlandaise aurait pu être l’un des plus beaux et apaisants décors du monde entier, mais pour Archibald, il n’y avait plus rien qui s’imposait sous ses yeux que la vision de Kate, ensanglantée et absente, depuis hier.
Kate, qu’il avait abandonnée sitôt celle-ci en sécurité dans l’espace public d’une clinique, pour mieux se ruer jusqu’ici, parce qu’il était sûrement plus facile de se battre que d’affronter cette douleur avec elle.
Lâche. Il n’était qu’un lâche.

« Elle s’appelle… Lilith, avait commencé son père, assis sur un banc de pierre adossé à un buisson d’aubépine, nettoyant son visage gonflé à l’aide d’un mouchoir, des marques violacées meurtrissant déjà son cou, sans avoir encore réussi à recouvrer son souffle. Durant de mon second bref séjour en Féerie, de l’autre côté, je l’ai rencontrée… J’ai… J’ai trompé ta mère. Avec elle. Puis, j’ai compris qui elle était vraiment. Et je me suis enfui. J’ai toujours eu la crainte qu’elle me retrouve un jour. C’est pour ça que je n’ai jamais parlé de mes voyages, que je me suis fais si discret ensuite, toutes ses années.
— Et elle t’a retrouvé.
— Oui, avait-il répondu laconiquement. Oui, elle m’a retrouvé. Nous a retrouvés. Je ne sais pas ce qui se passe, mais… ces ombres que tu as vues, ou peut importe ce qu’elles étaient réellement, elles avaient raison. Tu ne devrais plus avoir aucun des pouvoirs de Cuchulain.
— Pourquoi ? avait demandé son fils, implacable dans son interrogatoire.
— Parce que… Parce que je l’ai aidée à mettre découvrir une tombe secrète et légendaire. La tombe de Cuchulain.
— Sa tombe ? Mais elle…
— Si, elle existe, fit Mellington, essayant de reprendre la main. Elle existe, et j’étais le seul à connaître son emplacement, même pour les gens de Féerie. Et maintenant… Maintenant, je l’ai conduite là-bas, et elle sait tout. Elle sait tout, et elle a pris possession… Possession…
— De quoi ?
— De ce qui restait dans la tombe. »
Le silence tomba, chape de plomb d’une épaisseur extraordinaire. Si Mellington n’était pas encore mort, c’était uniquement parce que son fils ne disposait pas de toutes ses réponses, il en avait bien conscience.
« Et alors ? le tança justement Archibald.
— Mais tu ne comprends pas ? Il n’y a plus guère de magie ici, fils, tu le sais. Le filon est épuisé dans ce monde. Que tu aies été capable de faire preuve de cette résistance physique, de cet usage de la voix… C’est bien tout ce que tu peux espérer ! Et cela ne te servira à rien contre elle, à rien ! »
Mellington Bellérophon s’était redressé les poings serrés, sans même y prêter attention, pour mieux jeter son désespoir à la face d’Archibald, ignorant les risques que celui-ci le frappât à nouveau sur le champ.
Mais le jeune homme en furie farfouillait dans l’une de ses poches. Il en tira alors l’Epée de la Chimère, toujours sous forme de claddagh, et qu’il avait visiblement retirée jusqu’alors.
Archibald la passa à son doigt, au majeur droit cette fois, et présenta son poing sous les yeux de son père. Mellington frémit, mais ce n’était pas le coup tant attendu. L’anneau rougeoyait, crépitait, et devint cramoisi, au point que le père d’Archibald perçut nettement l’odeur de la chair brûlée lui monter aux narines, lui donnant des hauts le cœur. Pourtant, Archibald ne perdit pas son sourire, comme rendu insensible à cette douleur. La chaleur devint si forte que les poils de barbe de Mellington roussirent à leur tour, mais il lui était impossible de se soustraire à l’implacable démonstration de son fils.
« Alors, tu penses que ça ne suffira pas ? Hein, qu’est-ce que tu en dis ? Qu’elle vienne ! »
Mellington se prit la tête à deux mains.
« Elle est ici… Tout est fini. Je suis désolé, fils, tu n’auras pas le plaisir de m’achever, je le crains… »


Elle se dressait là, seule, à l’autre bout de la cour, tandis qu’Archibald avait rejoint à nouveau les marches du perron. La main droite posée sur une hanche à la courbe beaucoup trop accentuée, drapée dans une toge de velours rouge, plus proche d’un rouleau de tissu que l’on aurait simplement déplié afin d’épouser ses formes voluptueuses, ce tissu comme habité d’une vie propre. Ne la caressait-il présentement, alors qu’elle se tenait aussi immobile qu’une statue dont elle avait l’envergure, tels les anneaux d’un serpent roulant sur une proie toute consentante ?
A cette distance, ses yeux n’étaient que braise, sa peau que marbre opalin, sa chevelure remontée en deux chignons tourbillon de lamelles d’ivoire…
L’une des créatures les plus étranges qu’il eût jamais contemplée, mais il n’en était plus là.
Ainsi, c’était elle.
Elle.
« Archibald Bellérophon, je ne pensais pas te croiser ici. Tu ne m’as pas l’air très amical… »
Dans d’autres circonstances, peut-être aurait-il été sous le charme de cette gorge aux accents de liqueur antique à la douceur de miel et de lait, mais ces considérations ne l’atteignaient plus en cet instant.
« J’ai perçu ton petit tout de passe-passe, reprit-elle, toujours à l’autre bout de la cour, la brise elle-même s’étant tue. Très impressionnant, mais que comptes-tu faire avec quelques étincelles ? Je sens que ta jambe droite ne s’est pas remise de ta chute d’hier. Ne joue pas les héros. Si tu espères te mettre suffisamment en colère pour atteindre une sorte d’état second, d’autre conscience, tu commets une bien risible er…
— Je veux seulement être assez en colère pour te cogner encore et encore, jusqu’à ce que tu crèves, et peu importe ton nom. »
A ces mots, l’albinos se pencha légèrement en avant, révélant de façon outrancière son décolleté déjà plongeant, tout en le raillant de toutes ses dents, dans un sourire de vampire.
« Viens… »
Archibald fit un premier pas. Pas deux. Pas tout de suite.
Il avait à peine trente mètres à franchir. Trente mètres pour l’atteindre. Mais dès les trois premiers franchis, le jeune homme comprit que quelque chose n’allait pas. Il n’y avait pas un seul souffle de vent, seulement le crissement de ses pas dans le gravier, et malgré cela, il avait l’impression d’avancer tête baissée contre un terrible blizzard, capable à chaque seconde de le faire reculer bien au-delà de son point de départ.
Il porta soudain ses mains à ses oreilles. Ses paumes étaient emplies de sang quand il les examina sans comprendre.
Il tituba, trébucha, vacilla. Privé à présent du sens de l’ouie. Mais Archibald tint bon. L’albinos, Lilith, si son père ne lui avait pas menti au sujet de son nom, l’observait avec une délectation visible, exsudant par tous les pores de sa peau aussi laiteuse et sans doute aussi froide que celle d’un serpent.
Archibald secoua la tête : elle n’avait pas la moindre importance !
Kate.
Il devait se concentrer, penser uniquement à Kate. C’était sa seule chance, il l’avait compris sitôt le premier pas effectué… Avait-il pris le temps de remarquer le petit coffret en bois vernis d’or qu’elle tenait maintenant entre ses doigts aux ongles beaucoup trop longs ? Elle l’avait en tous les cas ouvert, et elle avait plongé une main à l’intérieur de celui-ci.
Archibald s’écroula à moitié, incapable de se remettre debout quelles que soient l’énergie et la volonté de ses efforts, chevillées au corps comme jamais. Encore vingt mètres… Avançant désormais à quatre pattes, le jeune homme serra les dents, serra encore, quand l’une de ses molaires céda, et qu’un flot de salive gorgée de sang se mit à lui couler sur le menton, sans qu’il puisse le contrôler. S’il prenait la peine de le nettoyer d’un revers de main, ses prises sur le sol seraient amoindries et il savait au plus profond de lui-même qu’il n’aurait alors plus la force d’avancer d’un pouce.
Alors, lentement, il reprit sa marche en avant, rampant sur le sol, traçant son sillon dans le lit de gravier, la lumière du soleil se réfléchissant sur les éclats de quartz comme pour mieux l’aveugler.
Encore quinze mètres pour la rejoindre. Quinze mètres, qu’il aurait dû être capable de franchir d’un seul bond. Le père d’Archibald n’avait pas menti. Si c’était bien de cela qu’il s’agissait, ce coffret contenait ce qui l’avait lié au destin de Cuchulain, cet autre héros qui disputait à Bellérophon la portée de l’influence que les mythes et légendes du passé tentaient de lui imposer. A mesure que le jeune homme avait progressé, les étincelles que dardaient l’Epée de la Chimère avait commencé à décroître. Jusqu’à ne représenter désormais rien de plus que les flammèches d’un briquet vide…
Plutôt que d’observer ce triste spectacle, Archibald se contraint à relever la tête malgré la douleur, pour défier l’albinos droit dans les yeux. Surprise, elle réprima mal un sursaut, et toute sa duplicité se lut brusquement sur ses traits durcis, pareille à une tempête trop longtemps contenue. Elle exerça, lui sembla-t-il, une nouvelle pression à l’intérieur de ce coffret.
Archibald s’écroula pour de bon, incapable de décoller son torse, ou toute autre partie de son corps, du tapis de graviers sur lequel il était maintenant prostré de tout son long.
Encore dix mètres. Ce fut à peine s’il vit ses lèvres purpurines s’animer tandis que sa tête retomba comme un poids mort sur sa poitrine, luttant désespérément pour ne pas rester allongé sur le ventre…
Ce n’était pas à lui qu’elle s’adressait.
« Moi qui pensais trouver un petit chiot innocent, c’est même un ver de terre qui se présente devant moi ! Qu’en dis-tu, Mellington ? Tu devais aussi me fournir cette bague qu’il porte au doigt, mais pas forcément ton fils en même temps. A cause de toi, je n’aurais même pas le loisir de m’amuser avec lui, même si tu me permets d’aller plus vite en besogne… »
Car le père d’Archibald était à son tour réapparu sur le seuil de sa demeure, en ayant pris soin de confiner son épouse à l’intérieur, loin de ce chaos et de l’horrible vision de son fils soumis à mille tortures, par sa propre faute…
A ses pieds, Archibald avait comblé deux pas de plus, réduisant enfin l’écart les séparant à moins de dix mètres. Moins de dix… D’un battement de cil, qu’elle avait bien sûr incroyablement longs et fournis, l’albinos l’écrasa de tout son mépris. Archibald manqua de s’étouffer avec son propre sang lui coulant dans la trachée, alors que son nez avait cédé à son tour, comme frappé du plus vicieux des uppercuts. Des larmes de sel lui calcinèrent ensuite les paupières, sans répit, et il perdit un sens de plus, avec la vue l’abandonnant dans ce rideau de pleurs.
« Vas-tu venir jusqu’à moi afin de seulement salir ma robe ? Je n’ai rien à faire d’un chiot geignard et crotté. »
D’un clappement sec, Lilith referma la cassette en bois précieux, dont les symboles cabalistiques étaient demeurés, eux aussi, hors de portée d’Archibald.
Mais les tourments de la douleur ne cessèrent pas pour le jeune homme, rompu, brisé, comme l’avait été Kate et tant d’autres avant lui. On eût dit qu’elle s’était penchée vers lui, pour mieux lui susurrer son fiel au creux de l’oreille :
« Quel hypocrite tu fais, digne de ton père… Toi qui, avant la journée précédente, n’avais jamais songé sérieusement… à ce petit être en devenir… Délicieux. »

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