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quelle vitesse
s’écoulait le temps dans un vortex spatio-temporel
? Voici sans aucun doute quelque chose de difficile à
définir pour un prix Nobel de physique, alors pour un
Archibald Bellérophon au bout du bout du rouleau…
Il avait eu l’impression d’y errer plusieurs jours,
poussé par une force mystérieuse plus proche
d’un fluide que d’un gaz, froide et sans odeur,
flottant avec ses quatre camarades sans jamais pouvoir
définir un « haut » ou un «
bas »…
Il avait dormi, beaucoup, du moins, c’était son
impression. Il n’était plus en Terres de
Féerie, pas encore dans son monde, si jamais le Necronomicon
pouvait, ou voulait réellement le
ramener à l’endroit qu’il avait choisi.
De fait, pas étonnant que le temps glisse de
façon encore différente ici ! Mais,
après avoir jeté un œil à
une horloge lorsqu’il s’était
réveillé dans une ruelle quasiment à
deux pâtés de maison de chez lui, il avait
été plus que rassuré, et
même agréablement surpris.
Avait-il remonté le temps ? Si on pouvait toujours faire
confiance aux horloges électroniques des pharmacies,
c’était à se le demander ! Avoir
quitté Kate pour moins de 24h représentait un
bien meilleur résultat que celui escompté. Oh,
bien sûr, cela ne l’empêcherait pas de
bouder, de faire comme si elle ne l’entendait pas quand il
essaierait misérablement de s’expliquer, de
commencer évidemment par le faire patienter sur le pas de la
porte, puis de craquer au point où il opterait pour les
coups bas et les chatouilles…
Elle finissait toujours par craquer. Parvenant au pied de leur
immeuble, Archibald ne put s’empêcher de sourire.
Quand il songeait à ce qu’il avait vécu
seulement quelques « heures »
auparavant… Tous les cinq ne s’en
étaient pas si mal tirés que ça,
finalement ! C’était à peine si le
jeune homme se ressentait encore de courbatures. Et le ciel
étoilé qu’il apercevait entre deux
bâtiments restaurés du XIXeme siècle
avec leurs toits d’ardoises se fondant dans la toile sombre
de la nuit… C’était tellement paisible,
silencieux, après l’ambiance lourde et oppressante
de la ville d’Arkham !
Archibald ne savait pas où étaient
passés Loup, Jack Boiler, et Derek. Mais il
espérait en tout cas que son ancien
élève avait pu être
catapulté en sécurité, quelque part
où il pourrait se cacher en attendant que les choses se
tassent. Quant aux deux autres, ils étaient plus que
capables de prendre soin d’eux-mêmes, et il
n’y avait plus qu’à croiser les doigts
pour que le Doyen et toute autre autorité en mesure de
régler le problème, ou au passage
d’innocenter Loup soient saisies ! Archibald
n’avait guère envie de voir Féerie
être désormais transformée en champ de
bataille entre vivants et morts. Certes, le genre des films de zombies
était en plein renouveau, mais tout de même !
Archibald appela l’ascenseur, savourant le fait
qu’aucun voisin ne soit dans les parages.
Assurément, il était encore tôt dans la
soirée, mais c’était malgré
tout à nouveau une demi-surprise, à nouveau aussi
bonne que possible pour le compte du jeune professeur. Ah, il savait
toujours rester poli, voire même se montrer
intéressé, mais ce soir, plus que jamais, il
souhaitait seulement se retrouver avec Kate, et, pourquoi pas, avec beaucoup
de chance, se retrouver avec les voisins plus tard, quand ceux-ci
seraient venus se plaindre du bruit… Tant pis pour eux !
Comme pour tout ce qui touchait les Terres de Féerie, ce
pauvre Loup y compris, Archibald verrait tout cela demain,
après-demain, plus tard encore s’il le jugeait
nécessaire, ou pas d’ailleurs… Ce soir,
il était temps de prendre soin de sa fiancée. Il
n’avait déjà que trop à se
faire pardonner. Toutes ces histoires pouvaient bien
l’écarter de leurs toiles pendant quelques heures,
et même plus !
Non, devraient se passer de ses services ! De toute
façon, personne n’était en mesure de
savoir où il se trouvait en ce moment précis, et
Archibald n’avait absolument pas l’intention
de…
Tiens, mais pourquoi la porte était-elle entrouverte ? Kate
s’était peut-être absentée
deux minutes, pour chercher quelque chose dans l’appartement
d’à côté, ou bien avait-elle
négligé de fermer la porte derrière
elle après que Damian soit passé la
prévenir, ou peut-être…
Non.
C’était forcément autre chose.
Fatalement.

« Kate… Ma
chérie ? »
Tout était pourtant normal une fois à
l’intérieur du trois pièces avec
balcon. Même Kate, assise dans le canapé, lui
tournant le dos… La jeune femme semblait même
endormie, la tête légèrement en
arrière, les cheveux en bataille, à
demi-adossée qu’elle était contre une
couverture froissée jetée contre le sofa.
« Kate… »
Elle ne dormait pas.
Lorsqu’Archibald avait contourné lentement le
canapé, n’osant faire un geste de trop,
n’osant élever la voix face à son
silence, le pouls déjà hagard et pulsant
jusqu’à lui broyer les tempes face à ce
décor familier soudain rendu si menaçant par son
apparence trop parfaite, trop froide…
Et pourquoi la porte-fenêtre donnant sur le balcon
avait-t-elle été - elle aussi -
laissée entrebâillée, une brise
glaciale et grinçante s’enroulant
déjà à hauteur de ses chevilles, le
frappant de frissons ? Et pourquoi les lumières de
l’appartement demeuraient-elles éteintes,
à son arrivée, et même à
présent, après qu’il eût
frénétiquement quasi-arraché un
interrupteur du mur ? Kate ne se serait jamais assoupie dans cette
totale pénombre, avec le risque de prendre froid…
Maintenant… Maintenant qu’il y avait le
bébé…
Contournant le canapé, Archibald se cogna contre la table
basse sans y prêter attention un seul instant. Mais la
semelle de ses chaussures avait glissé dans un liquide
poisseux, renversé à même le
sol… Archibald était du genre à
traîner un peu après avoir renversé du
sirop d’érable par terre, mais…
Kate ne croisa même pas son regard quand il posa les yeux sur
elle.
« Elle l’a pris… Elle l’a
pris… »
Alors, Archibald remarqua ses mains posées sur son ventre
nu, ses vêtements lacérés, le sang qui
avait coulé jusque sur la banquette… Il tomba
à genoux sans même s’en rendre compte,
percutant le sol glacé de tout son poids, la colonne
vertébrale comme brisée sous le pilon du remords
qui le gangrenait déjà. Archibald vomit.
Peut-être, il n’en était pas
sûr, incapable, lâche qu’il
était de ne pouvoir supporter cette vision atroce.
Comment ? Comment ? Comment ?
Pourquoi !
Il avait dû se produire quelque chose lorsqu’il
avait traversé ce vortex, ce n’était
pas son monde, voilà l’unique
explication plausible ! Il n’y en avait pas
d’autre, non, aucune… Non ! Ils
n’avaient aucune raison, aucune d’être
frappés par une telle tragédie ! Autre chose,
trouver autre chose… Ce que Kate avait dû endurer,
seule, toute seule, abandonnée, le jeune homme
n’était pas en mesure de le concevoir, et surtout
l’horrible mystère tapi
derrière… Et il devait pourtant la questionner.
Lui faire revivre ces instants tragiques. Encore et encore…
Convaincu qu’il ne pouvait être question
d’une fausse couche banale…
Comme si un drame pareil avait de quoi être
qualifié de banal !
Archibald s’écœurait lui-même.
Et la jeune femme psalmodiait toujours, toujours,
comme une subtile et cruelle mélopée…
« Elle l’a pris… Elle l’a
pris… Elle me l’a pris… »
Incapable de la toucher, Archibald entendit sa propre voix croasser, ou
du moins pensait-il que c’était bien lui, se
voyant comme un spectateur extérieur à tout
cela… Baisser les yeux lui aurait été
inutile, tant le regard de la jeune femme était absent,
au-delà de toute démence, mais
c’était une pitoyable précaution
qu’il s’accordait malgré
tout… malgré tout ce qu’elle endurait,
elle.
« Kate… Kate, écoute-moi, je
t’en prie… Mais qu’est-ce qui
s’est passé ? Qu’est-ce qui
t’es arrivée pendant… pendant que je
n’étais pas là ? »
Son visage poupin, et même un peu plus encore depuis
qu’elle était enceinte, ravagé par les
larmes, Kate paraissait sourde à ses suppliques. Archibald
repéra des traces de sang jusque dans les boucles
replètes de sa chevelure dorée, puis
d’autres encore, de véritables
traînées, en direction de la salle de
bains… L’avait-on traînée
depuis là-bas ? Mais qui ? Qui ? Pourquoi ? Si seulement il
était capable de démêler le vrai du
faux parmi les suppositions absurdes qui lui venaient pourtant
immanquablement en tête ?
Féerie ne constituait pas une réponse
à tous leurs questions !
« Notre princesse veut vous voir » fit pourtant une
voix, ironiquement à cet instant précis des
réflexions du jeune homme.
Et alors, dans la pénombre, apparurent sept silhouettes de
brume, dont Archibald ne distinguait rien, mais qui les
encerclèrent irrémédiablement de
l’autre côté du canapé, Kate
et lui.
Leur princesse ? Archibald se mordit la joue, fort, très
fort, trop. A combien de comités de ce genre avait-il
répondu par une remarque mordante, voire un clin
d’œil appuyé, sûr de sa force
et de ses répliques ! Combien tout cela lui paraissait
tellement futile, ridicule, médiocre, à
présent ! Que quelqu’un en
Terres de Féerie soit finalement impliqué ne lui
était d’aucun secours, ne lui procurait aucune
surprise, aucun soulagement…
Lentement, aussi doucement que possible, en silence, Archibald se
releva, se penchant délicatement en avant pour recueillir
Kate dans ses bras, la regardant pour la première droit dans
les yeux, essayant de capter son attention et de lui faire passer tout
ce qu’il n’aurait pu lui dire, que ses sbires de
paille soient là ou non avec eux dans la pièce.
Ceux-ci n’avaient pas bougé, ni ouvert la bouche
depuis ce qui avait tout l’air d’une affirmation
irréfutable, et non pas d’une cordiale invitation
à dîner pour faire connaissance.
Puis, Archibald releva la tête dans leur direction.
« Je n’ai pas la moindre idée de qui est
votre princesse, mais je ne vous suivrai pas. Et si vous avez quelque
chose à voir avec… avec ce qui s’est
passé ici, préparez-vous à mourir.
»
Ce ne fut pas la même ombre qui répondit
à Archibald, mais elle avait la même voix que le
premier intervenant, avec un soupçon d’ironie
amusée maintenant. S’il n’avait pas eu
Kate sur les bras, une Kate qui lui semblait plus
légère qu’une plume tant la
colère brûlait en lui, lui rongeait les boyaux, le
cœur, la gorge… Archibald leur aurait probablement
déjà arraché la tête,
enjambant le canapé, à lui et ses
compères.
« Ce n’est pas la peine de résister
Bellérophon. Vous n’avez pas senti ? Vous avez
beau être au fait des mécanismes de
Féerie, vous auriez dû vous rendre compte un peu
plus tôt que vous aviez perdu tous vos pouvoirs…
Ici, ou même en Féerie. Vous
n’êtes plus rien, seulement un commun
comme les milliards d’autres qui grouillent en ce monde.
»
Ce n’était pas l’impression
d’Archibald. Mais il n’avait pas le temps de
vérifier s’il bluffait ou pas. Il en aurait
– ou pas - confirmation bien assez tôt.
Il recula d’un pas, en direction du balcon, sans les quitter
des yeux. Il sourit intérieurement, un rictus
désespéré néanmoins,
lorsqu’il perçut cette fois de
l’inquiétude et de la surprise dans la
réponse d’une troisième silhouette aux
contours indistincts.
De toute évidence, il ne réagissait pas tel
qu’ils l’avaient envisagé.
« Ne faîtes pas l’imbécile.
Vous n’avez aucune issue. Votre porte
d’entrée est condamnée, et si vous
tentez de sauter… Je vous l’ai dit, vous
n’avez plus aucun recours magique en ce monde,
c’est terminé. Vous allez vous tuer, tous les
deux, vous et votre femelle. Est-ce qu’elle n’a pas
déjà assez souffert selon vos critères
? »
Archibald se tendit, prêt à rompre. Mais
c’était ce qu’ils désiraient,
le tenter, le pousser à se jeter en avant, en le provocant.
« Et… par la faute de votre princesse, je suppose
? se contint-il, parvenant même à gagner encore un
peu de terrain, dans l’embrasure de la
porte-fenêtre. Elle vous rejoindra bientôt, vous
n’aurez pas le temps de la prévenir.
— Ne faîtes pas l’imbécile !
fut-il à nouveau interpellé. Vous suicider ne
changera rien à votre situation ! Et que dirait votre
père ? »
Une fois encore, Archibald s’immobilisa, conscient que ce
n’était pas ce qu’il devait faire.
Mais… Son père ? Que venait-il faire
là-dedans ? La satisfaction était revenue dans la
voix des silhouettes, apaisées par le fait d’avoir
capté à nouveau l’attention du jeune
homme. Le festin que leur avait promis leur maîtresse
n’avait déjà que trop attendu !
Pourquoi ne leur avait-elle pas donné la permission de
s’amuser avec la fille, eux aussi ? Elle n’avait
plus aucune espèce d’importance depuis
qu’ils avaient tiré d’elle ce
qu’ils étaient venus chercher ici.
« Oui, votre père, Mellington… Ses
conseils furent très précieux pour vous
retrouver, vous et ce que nous cherchions.
— Quoi ? rugit Archibald. Vous…
— Il suffit. De toute façon, lui non plus, vous ne
le reverrez jamais… »
Archibald y était presque. Encore un ou deux pas, et le vide
les attendait… Il allait devenir fou dans le cas contraire,
s’il ne l’était pas
déjà, achevé par cette
dernière révélation !
Avant que les ombres aient pu décider d’intervenir
pour l’en empêcher, il fit appel à elle.
« Alice, s’exclama-t-il. Je te les laisse. Sans
pitié. »
Dans le dos des ombres cette fois, prises à leur propre
piège, les courbes affûtées de
l’ex Fou d’Hadès prirent corps, se
révélant dans la lumière
argentée d’un éclair.
L’orage grondait au loin, se rapprochant brutalement.
« Vous pouvez vous en remettre à moi. Pas un
n’en réchappera. »
Lui faisant entièrement confiance, et ne pouvant
procéder autrement, de crainte que les ombres ne se jettent
sur lui avant qu’Alice ait pu décapiter la
première d’entre elles, fermant les yeux,
Archibald franchit la barrière et se jeta dans le vide, Kate
toujours serrée contre lui, entre ses bras.
C’était le moment de vérité.
Et peut-être le dernier.
Avait-il réellement perdu les pouvoirs de Cuchulain, et
toutes les capacités qu’il avait
développés depuis qu’il avait
pénétré en Terres de Féerie
pour la première fois, il y avait des années de
cela ?
Quand les vibrations remontèrent de la plante de ses pieds
jusqu’à ses cervicales manquant de craquer sous le
choc, Archibald perçut tout de même la
déformation du toit de la voiture sur laquelle ils venaient
d’atterrir. Quoi qu’il arrive, qu’elle
que soit l’intensité de la douleur, il ne
lâcherait pas Kate. Elle ne glisserait pas d’un
centimètre contre lui.
Une alarme se déclencha, la pluie lui battit le visage,
à moins que ce ne soit des larmes, qui n’auraient
cessé de couler même tandis qu’il
tentait de répliquer aux sombres envoyés
d’une mystérieuse princesse… Le jeune
homme bascula en arrière, s’écrasant
sur le dos, au creux du toit complètement
défoncé par leur chute et sa conclusion
spectaculaire.
Mais ils étaient vivants. Et il n’avait pas
lâché Kate.
Pas d’un centimètre.

« Hmm, ce breakfast m’a
l’air délicieux, Meredith ! »
La mère d’Archibald Bellérophon se
retourna et lança un drôle de regard à
l’attention de son époux, qui ne l’avait
plus complimenté pour ses toasts et ses œufs fris
depuis… Depuis trop longtemps.
« Eh bien, on dirait que tu es enfin de meilleure humeur que
ces derniers jours ! » se contenta-t-elle de
répondre.
Il fallait en fait compter une bonne semaine, sans aucun doute.
Mellington était rentré à Green
Barrows - plus agité que jamais - après
soi-disant une visite éclair en Ecosse pour voir un vieil
ami tenant une chaire à l’université
d’Edimbourg, ou peu s’en fallait. Il avait toujours
été farfelu, dès leur
première rencontre, mais cette fois, cela n’avait
eu rien de commun avec un ou deux jours en reclus dans sa cave,
à travailler à la lumière des bougies.
Même, James, leur majordome, et quasiment un membre de la
famille depuis le temps, n’était pas parvenu
à le dérider, ni même à lui
desserrer les dents.
Et voilà que ce matin, lui, le rêveur bougon, se
montrait pour ainsi dire jovial, mais oui, rien que ça !
Les pneus d’une voiture crissèrent alors dans la
cour, sans ménagement pour le tapis de graviers blancs. Qui
pouvait bien venir à cette heure matinale, sans
s’être annoncé auparavant ? Meredith
n’eut en tout cas pas le loisir d’interroger son
époux, puisque celui-ci avait d’ores et
déjà disparu dans les escaliers.
Tout à coup, le petit-déjeuner lui parut
à nouveau bien fade.
Sur le pas de la porte, James tenta de lever un bras pour barrer la
route au visiteur.
« Jeune maître Archibald, mais que vous…
»
Sans même un regard pour lui, le jeune homme percuta le
majordome de l’épaule droite, le propulsant sur le
sol, à même les marches du perron, puis il se mit
à courir en apercevant son père au pied des
escaliers.
« Toi ! »
Ce simple mot se réverbéra dans toute la demeure
centenaire, ses accents de haine projetés en tout sens,
punissant les oiseaux les plus proches des bosquets alentours, en
provoquant leur envol précipité.
Archibald broyait déjà la gorge de son
père.
« Je ne t’ai jamais aimé mais cette
fois, je ne te pardonnerai jamais. Jamais !
— Archie ! hurla sa mère, qui dévalait
déjà les marches, en pleurs sans même
savoir pour quel raison.
— Tais-toi ! Reste où tu es !
»
Ses mots et leur souffle furent si puissants que sa mère fut
propulsée en arrière, décollant du sol
pour s’effondrer à l’étage
dont elle avait accouru en reconnaissant la voix de son fils
déformée par une colère impie.
« Meredith ! »
Archibald avait relâché sa prise une demi-seconde,
permettant ainsi à son père de crier à
son tour à l’adresse de son épouse,
mais il serrait à nouveau, à deux doigts de lui
briser la trachée.
« Tout ce qui va arriver maintenant, ce sera uniquement par
ta faute ! lui cracha son fils au visage. Je vais te tuer, mais avant,
tu vas tout me dire, tout ! »
Et sans le moindre ménagement, Archibald le
balança contre le mur le plus proche, Mellington manquant de
s’y encastrer, la demeure tremblant alors sur ses propres
fondations.
« Tu n’es qu’un monstre ! poursuivait
Archibald, son verdict exigeant de nombreuses déclarations,
toutes plus vipérines les unes que les autres. Je me doutais
déjà que tu n’étais
qu’un minable, obsédé par ce que tu
n’as pas su retenir toi-même quand tu as franchi la
frontière…
— Mais quelle frontière ? » haleta son
père, encore un genou à terre, la tempe gauche
couverte de sang.
Mauvaise idée.
Archibald fut sur lui en un éclair.
« Je suis sérieux, murmura
celui-ci, son visage à moins d’une paume de main
du sien. Je vais te tuer. Et tu ne paieras jamais
assez pour ce que Kate a dû endurer à cause de
toi… »
Alors, Mellington comprit.
« Très bien. Alors, laisse ta mère en
dehors de ça, et suis-moi dans le jardin. Je vais tout te
dire. »
Le cadre d’un jardin de rosiers en fleurs dans la douce et
verdoyante campagne irlandaise aurait pu être l’un
des plus beaux et apaisants décors du monde entier, mais
pour Archibald, il n’y avait plus rien qui
s’imposait sous ses yeux que la vision de Kate,
ensanglantée et absente, depuis hier.
Kate, qu’il avait abandonnée sitôt
celle-ci en sécurité dans l’espace
public d’une clinique, pour mieux se ruer
jusqu’ici, parce qu’il était
sûrement plus facile de se battre que d’affronter
cette douleur avec elle.
Lâche. Il n’était qu’un
lâche.
« Elle s’appelle… Lilith, avait
commencé son père, assis sur un banc de pierre
adossé à un buisson
d’aubépine, nettoyant son visage gonflé
à l’aide d’un mouchoir, des marques
violacées meurtrissant déjà son cou,
sans avoir encore réussi à recouvrer son souffle.
Durant de mon second bref séjour en Féerie, de
l’autre côté, je l’ai
rencontrée… J’ai…
J’ai trompé ta mère. Avec elle. Puis,
j’ai compris qui elle était vraiment. Et je me
suis enfui. J’ai toujours eu la crainte qu’elle me
retrouve un jour. C’est pour ça que je
n’ai jamais parlé de mes voyages, que je me suis
fais si discret ensuite, toutes ses années.
— Et elle t’a retrouvé.
— Oui, avait-il répondu laconiquement. Oui, elle
m’a retrouvé. Nous a
retrouvés. Je ne sais pas ce qui se passe, mais…
ces ombres que tu as vues, ou peut importe ce qu’elles
étaient réellement, elles avaient raison. Tu ne
devrais plus avoir aucun des pouvoirs de Cuchulain.
— Pourquoi ? avait demandé son fils, implacable
dans son interrogatoire.
— Parce que… Parce que je l’ai
aidée à mettre découvrir une tombe
secrète et légendaire. La tombe de Cuchulain.
— Sa tombe ? Mais elle…
— Si, elle existe, fit Mellington, essayant de reprendre la
main. Elle existe, et j’étais le seul à
connaître son emplacement, même pour les gens de
Féerie. Et maintenant… Maintenant, je
l’ai conduite là-bas, et elle sait tout. Elle sait
tout, et elle a pris possession… Possession…
— De quoi ?
— De ce qui restait dans la tombe. »
Le silence tomba, chape de plomb d’une épaisseur
extraordinaire. Si Mellington n’était pas encore
mort, c’était uniquement parce que son fils ne
disposait pas de toutes ses réponses, il en avait bien
conscience.
« Et alors ? le tança justement Archibald.
— Mais tu ne comprends pas ? Il n’y a plus
guère de magie ici, fils, tu le sais. Le filon est
épuisé dans ce monde. Que tu aies
été capable de faire preuve de cette
résistance physique, de cet usage de la voix…
C’est bien tout ce que tu peux espérer ! Et cela
ne te servira à rien contre elle, à rien !
»
Mellington Bellérophon s’était
redressé les poings serrés, sans même y
prêter attention, pour mieux jeter son désespoir
à la face d’Archibald, ignorant les risques que
celui-ci le frappât à nouveau sur le champ.
Mais le jeune homme en furie farfouillait dans l’une de ses
poches. Il en tira alors l’Epée de la
Chimère, toujours sous forme de claddagh, et qu’il
avait visiblement retirée jusqu’alors.
Archibald la passa à son doigt, au majeur droit cette fois,
et présenta son poing sous les yeux de son père.
Mellington frémit, mais ce n’était pas
le coup tant attendu. L’anneau rougeoyait,
crépitait, et devint cramoisi, au point que le
père d’Archibald perçut nettement
l’odeur de la chair brûlée lui monter
aux narines, lui donnant des hauts le cœur. Pourtant,
Archibald ne perdit pas son sourire, comme rendu insensible
à cette douleur. La chaleur devint si forte que les poils de
barbe de Mellington roussirent à leur tour, mais il lui
était impossible de se soustraire à
l’implacable démonstration de son fils.
« Alors, tu penses que ça ne suffira pas ? Hein,
qu’est-ce que tu en dis ? Qu’elle vienne !
»
Mellington se prit la tête à deux mains.
« Elle est ici… Tout est fini. Je suis
désolé, fils, tu n’auras pas le plaisir
de m’achever, je le crains… »
Elle se dressait là, seule, à l’autre
bout de la cour, tandis qu’Archibald avait rejoint
à nouveau les marches du perron. La main droite
posée sur une hanche à la courbe beaucoup trop
accentuée, drapée dans une toge de velours rouge,
plus proche d’un rouleau de tissu que l’on aurait
simplement déplié afin
d’épouser ses formes voluptueuses, ce tissu comme
habité d’une vie propre. Ne la caressait-il
présentement, alors qu’elle se tenait aussi
immobile qu’une statue dont elle avait l’envergure,
tels les anneaux d’un serpent roulant sur une proie toute
consentante ?
A cette distance, ses yeux n’étaient que braise,
sa peau que marbre opalin, sa chevelure remontée en deux
chignons tourbillon de lamelles d’ivoire…
L’une des créatures les plus étranges
qu’il eût jamais contemplée, mais il
n’en était plus là.
Ainsi, c’était elle.
Elle.
« Archibald Bellérophon, je ne pensais pas te
croiser ici. Tu ne m’as pas l’air très
amical… »
Dans d’autres circonstances, peut-être aurait-il
été sous le charme de cette gorge aux accents de
liqueur antique à la douceur de miel et de lait, mais ces
considérations ne l’atteignaient plus en cet
instant.
« J’ai perçu ton petit tout de
passe-passe, reprit-elle, toujours à l’autre bout
de la cour, la brise elle-même s’étant
tue. Très impressionnant, mais que comptes-tu faire avec
quelques étincelles ? Je sens que ta
jambe droite ne s’est pas remise de ta chute
d’hier. Ne joue pas les héros. Si tu
espères te mettre suffisamment en colère pour
atteindre une sorte d’état second,
d’autre conscience, tu commets une bien risible er…
— Je veux seulement être assez en colère
pour te cogner encore et encore, jusqu’à ce que tu
crèves, et peu importe ton nom. »
A ces mots, l’albinos se pencha
légèrement en avant,
révélant de façon
outrancière son décolleté
déjà plongeant, tout en le raillant de toutes ses
dents, dans un sourire de vampire.
« Viens… »
Archibald fit un premier pas. Pas deux. Pas tout de suite.
Il avait à peine trente mètres à
franchir. Trente mètres pour l’atteindre. Mais
dès les trois premiers franchis, le jeune homme comprit que
quelque chose n’allait pas. Il n’y avait pas un
seul souffle de vent, seulement le crissement de ses pas dans le
gravier, et malgré cela, il avait l’impression
d’avancer tête baissée contre un
terrible blizzard, capable à chaque seconde de le faire
reculer bien au-delà de son point de départ.
Il porta soudain ses mains à ses oreilles. Ses paumes
étaient emplies de sang quand il les examina sans comprendre.
Il tituba, trébucha, vacilla. Privé à
présent du sens de l’ouie. Mais Archibald tint
bon. L’albinos, Lilith, si son père ne lui avait
pas menti au sujet de son nom, l’observait avec une
délectation visible, exsudant par tous les pores de sa peau
aussi laiteuse et sans doute aussi froide que celle d’un
serpent.
Archibald secoua la tête : elle n’avait pas la
moindre importance !
Kate.
Il devait se concentrer, penser uniquement à Kate.
C’était sa seule chance, il l’avait
compris sitôt le premier pas effectué…
Avait-il pris le temps de remarquer le petit coffret en bois vernis
d’or qu’elle tenait maintenant entre ses doigts aux
ongles beaucoup trop longs ? Elle l’avait en tous les cas
ouvert, et elle avait plongé une main à
l’intérieur de celui-ci.
Archibald s’écroula à
moitié, incapable de se remettre debout quelles que soient
l’énergie et la volonté de ses efforts,
chevillées au corps comme jamais. Encore vingt
mètres… Avançant désormais
à quatre pattes, le jeune homme serra les dents, serra
encore, quand l’une de ses molaires céda, et
qu’un flot de salive gorgée de sang se mit
à lui couler sur le menton, sans qu’il puisse le
contrôler. S’il prenait la peine de le nettoyer
d’un revers de main, ses prises sur le sol seraient
amoindries et il savait au plus profond de lui-même
qu’il n’aurait alors plus la force
d’avancer d’un pouce.
Alors, lentement, il reprit sa marche en avant, rampant sur le sol,
traçant son sillon dans le lit de gravier, la
lumière du soleil se réfléchissant sur
les éclats de quartz comme pour mieux l’aveugler.
Encore quinze mètres pour la rejoindre. Quinze
mètres, qu’il aurait dû être
capable de franchir d’un seul bond. Le père
d’Archibald n’avait pas menti. Si
c’était bien de cela qu’il
s’agissait, ce coffret contenait ce qui l’avait
lié au destin de Cuchulain, cet autre héros qui
disputait à Bellérophon la portée de
l’influence que les mythes et légendes du
passé tentaient de lui imposer. A mesure que le jeune homme
avait progressé, les étincelles que dardaient
l’Epée de la Chimère avait
commencé à décroître.
Jusqu’à ne représenter
désormais rien de plus que les flammèches
d’un briquet vide…
Plutôt que d’observer ce triste spectacle,
Archibald se contraint à relever la tête
malgré la douleur, pour défier
l’albinos droit dans les yeux. Surprise, elle
réprima mal un sursaut, et toute sa duplicité se
lut brusquement sur ses traits durcis, pareille à une
tempête trop longtemps contenue. Elle exerça, lui
sembla-t-il, une nouvelle pression à
l’intérieur de ce coffret.
Archibald s’écroula pour de bon, incapable de
décoller son torse, ou toute autre partie de son corps, du
tapis de graviers sur lequel il était maintenant
prostré de tout son long.
Encore dix mètres. Ce fut à peine s’il
vit ses lèvres purpurines s’animer tandis que sa
tête retomba comme un poids mort sur sa poitrine, luttant
désespérément pour ne pas rester
allongé sur le ventre…
Ce n’était pas à lui qu’elle
s’adressait.
« Moi qui pensais trouver un petit chiot innocent,
c’est même un ver de terre qui se
présente devant moi ! Qu’en dis-tu, Mellington ?
Tu devais aussi me fournir cette bague qu’il porte au doigt,
mais pas forcément ton fils en même temps. A cause
de toi, je n’aurais même pas le loisir de
m’amuser avec lui, même si tu me permets
d’aller plus vite en besogne… »
Car le père d’Archibald était
à son tour réapparu sur le seuil de sa demeure,
en ayant pris soin de confiner son épouse à
l’intérieur, loin de ce chaos et de
l’horrible vision de son fils soumis à mille
tortures, par sa propre faute…
A ses pieds, Archibald avait comblé deux pas de plus,
réduisant enfin l’écart les
séparant à moins de dix mètres. Moins
de dix… D’un battement de cil, qu’elle
avait bien sûr incroyablement longs et fournis,
l’albinos l’écrasa de tout son
mépris. Archibald manqua de s’étouffer
avec son propre sang lui coulant dans la trachée, alors que
son nez avait cédé à son tour, comme
frappé du plus vicieux des uppercuts. Des larmes de sel lui
calcinèrent ensuite les paupières, sans
répit, et il perdit un sens de plus, avec la vue
l’abandonnant dans ce rideau de pleurs.
« Vas-tu venir jusqu’à moi afin de
seulement salir ma robe ? Je n’ai rien à faire
d’un chiot geignard et crotté. »
D’un clappement sec, Lilith referma la cassette en bois
précieux, dont les symboles cabalistiques étaient
demeurés, eux aussi, hors de portée
d’Archibald.
Mais les tourments de la douleur ne cessèrent pas pour le
jeune homme, rompu, brisé, comme l’avait
été Kate et tant d’autres avant lui. On
eût dit qu’elle s’était
penchée vers lui, pour mieux lui susurrer son fiel au creux
de l’oreille :
« Quel hypocrite tu fais, digne de ton
père… Toi qui, avant la journée
précédente, n’avais jamais
songé sérieusement… à ce
petit être en devenir… Délicieux.
»
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