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'université de Miskatonic avait
été fondée à Arkham en
1690, si l’on se fiait au calendrier du monde
d’Archibald. Mais dans son monde
justement, elle n’était pas censée
exister !
« Un Cthulhu en peluche, ça m’aurait
largement suffi ! » était-il encore
occupé à geindre, tandis que Loup lui faisait la
courte échelle.
Emporté dans son élan, il n’avait pas
voulu attendre que Jack Boiler, de l’autre
côté d’un simple saut en Fosbury, lui
ouvre les portes de l’établissement scolaire de
l’intérieur. Maintenant, il avait bien du mal
à franchir les grilles, devant également faire
attention à une certaine partie de son anatomie,
qu’il avait bien l’intention de
préserver. Il ne manquerait plus que cela !
« Vous êtes sûr quand même que
c’est la bonne solution ? interpella-t-il Boiler alors
qu’il se rétablissait enfin lui aussi. En
général, se retrancher quelque part, ce
n’est pas toujours ce qu’il y a de plus intelligent
à faire ! Mais vous n’avez jamais vu La
nuit des morts vivants, évidemment…
— Non, je n’ai jamais vu ce que vous appelez film,
mais d’une part, je sais ce que c’est, et
d’autre part, récupérer le
Necronomicon, ça vient de vous ! Vite, Loup ! »
aboya le responsable de la sécurité de Nodnol,
pendant que l’ancien élève
d’Archibald se glissait tant bien que mal entre deux
barreaux, la serrure s’étant montrée
plus récalcitrante que prévue.
Voilà ! A trois, les fuyards
s’emparèrent d’un tronc
à-demi pourrissant, qu’ils placèrent
contre les grilles pour tenter de les renforcer, et repousser un peu
plus longtemps leurs poursuivants. Mais durant ce laps de temps,
ceux-ci s’étaient approchés
à moins de cent pas, Archibald désormais capable
de distinguer les rictus dégoulinants de ces monstrueux
pisteurs.
Les portes proprement dites du bâtiment principal se tenaient
par chance à moins de cinquante pas de là, le
campus en lui-même paraissant beaucoup plus grand, avec de
larges avenues et espaces verts pourtant
irrémédiablement inquiétants. Aucun
élève en vue toutefois, comme Jack Boiler, la
tête brûlée, l’avait
supposé. De toute façon, il n’y avait
plus à hésiter, tous les trois devaient se faire
confiance, s’ils voulaient s’en sortir indemnes.
Tête la première
précisément, Boiler fit voler en
éclats les battants de l’université,
après avoir survolé d’un seul bond la
volée de marches y conduisant… Et les portes
cédèrent sans même un craquement, sans
qu’une seule écharde
n’éborgne l’un de nos trois
cavaleurs… Pas de doute : elles étaient
complètement pourries, mangées de vermine et
d’humidité.
Depuis combien de temps aucun étudiant n’avait
hanté ses murs ? Une vague de poussière et de
toiles d’araignées arrachées par le
souffle des portes s’écrasant sur le sol se
propagea en volutes blanchâtres jusqu’au fond du
couloir, à plusieurs dizaines de mètres de
là.
Les premiers projectiles percutèrent les grilles de
l’université au même instant.
« Boiler, c’est quoi ce délire ?
s’exclama Archibald. Vous ne saviez pas que les lieux
étaient abandonnés, je me trompe ? Arkham est
censée abriter la pire des prisons de Féerie, ok,
mais il me semble que la ville est normalement une cité
comme une autre !
— Ouaip, là, c’est glauque et salement
macabre…, glissa Loup.
— Pour tout dire, nous n’avions plus
d’éléments nouveaux sur les environs
depuis un certain temps, concéda Boiler. Nos services de
renseignements, et ceux d’autres villes ou
contrées ne se sont pas montrés plus efficaces,
d’ailleurs. En plus, nous sommes les meilleurs alors, si
nous, nous n’avions rien trouvé, ce
n’est pas les autres qui…
— Oui, oui, mais à part ça !
— Quoi, à part ça ? C’est vous
qui m’interrogez, Bellérophon ? Tout ce que
l’on sait, c’est que lorsque le championnat a
été interrompu l’an passé,
les choses ont l’air d’avoir
évolué dans ce sens, ici… Ne plus
avoir de nouvelles fraîches d’Arkham
était le cadet de nos soucis, avec un malade
déviant comme Armand de Saint-Tonnerre en liberté.
— Ça, je peux le comprendre, admit Archibald, se
remémorant de bien douloureux souvenirs.
— Eh bien alors, je crois avoir fait le tour. Depuis, Arkham
n’ayant jamais constitué une priorité
en Féerie, nous avons supposé que tout devait se
dérouler comme d’habitude. Nous avons un
arrangement satisfaisant pour les deux parties avec certaines de
ces… créatures. Elles pouvaient continuer leurs
petits jeux impunément, et seuls les criminels en
subissaient les conséquences.
— Ah oui ? Malheureusement, je crois que le deal
est caduc ! Ou alors, vous avez oublié d’honorer
vos engagements dernièrement, parce que
là… »
Et le jeune professeur de la Tour du Savoir Secret Salvateur
n’avait pas tort. S’agglutinant contre les grilles
à la manière d’une horde de globules
rouges dans Il était une fois la vie,
leurs hideux poursuivants ne se donnaient pas la peine de chercher
à les ouvrir ou passer par-dessus. Non, ils escomptaient
seulement les renverser, par leur simple et énorme masse.
Aucune réflexion en vue !
« Bien ! Fonçons à
l’intérieur, dans les couloirs, le nombre aura
moins d’importance ! renchérit Jack.
— N’empêche que je n’ai pas
vraiment envie de rejouer 300, grinça
Archibald. Bloquer un couloir à trois, c’est
possible, mais on ne tiendra pas longtemps si on doit
procéder comme ça !
— Le Necronomicon, les mecs ! Vous vous souvenez ! intervint
Loup. Non, parce que, c’est marrant de jouer les
héros, mais faudrait d’abord penser à
sauver nos miches ! Poussez-vous ! »
Pendant que les deux humains se disputaient, Loup avait
déjà promené sa truffe dans les
sombres recoins du hall d’entrée, et
discerné une étrange fontaine. De l’eau
bénite ! Que pouvait-on craindre ici pour que de
l’eau bénite – rien de moins ! -
coulât dans les tuyaux de cuivre alimentant
l’université ?
« Loup ! A quoi tu joues ? Ce n’est pas le moment
de faire des bombes à eau !
— Qui vous parle de ça, m’sieur ?
repartit son ancien élève.
— Ne les provoquez pas inutilement ! » voulut
renchérir Jack Boiler, mais pour une fois, il
n’avait pas anticipé assez tôt les
actions de son vis-à-vis.
Tendant une cordelette de chaque côté de la porte,
Loup avait entreprit de s’en servir comme d’un
lance-pierres géant, y plaçant une bonbonne
d’eau dûment remplie avant de tirer de toutes ses
forces en reculant et de lâcher le tout !
Décrivant une parfaite envolée, la bonbonne
explosa contre les grilles, aspergeant les morts-vivants les plus
proches qui reculèrent en grimaçant, y laissant
quelques dents ou oreilles de plus ! Archibald ne se fit pas prier pour
aider ensuite son élève à
répéter l’opération deux ou
trois fois, mais ils n’eurent bientôt plus de
projectiles, et aucun lance à incendie à
disposition… Leur riposte cessa rapidement, même
si le jeune homme décida de laisser couler l’eau
bénite à même le sol, en
espérant que leur progression en soit ralentie.
Ils devaient repartir de l’avant malgré tout.
— Je connaissais bien les plans de la ville, mais pas de
l’université en elle-même, soupira
Boiler, alors que tous les trois déglutirent à
l’unisson en constatant que les grilles se courbaient
déjà à moitié, sous le
poids des monstres, les Chiens de Tindalos encourageant de leurs
aboiements rauques.
— Là-dessus, ça ne devrait pas
être trop compliqué ! En
général, les bouquins, ça se range
où ?
— Dans un placard, pour ne plus y toucher ?
— Mais non, Loup, même si je ne t’ai
jamais vu là-bas ! A la bibliothèque !
Dépêchons-nous de la trouver et le Necronomicon
sera à nous !
— Sauf s’il a disparu en même temps que
les élèves… »
Archibald préféra faire mine de ne pas avoir
entendu les dernières paroles de Jack Boiler. La situation
était déjà assez compliquée
comme cela, alors si en plus ils se laissaient aller au
défaitisme…
Impossible de trouver un plan des lieux, pas de brochure à
disposition : la bibliothèque était un endroit
qui se méritait ! D’après les dires les
plus connus, celle de l’université de Miskatonic
contenait son lot d’ouvrages interdits et
considérés comme proprement
légendaires. Et parmi eux, nul doute que le Necronomicon
occupait une place de choix.
De son nom d’origine Kitab al Azif, cet
ouvrage aurait été rédigé
en 730 après JC, à Damas, Syrie, par le
poète Abdul al-Hazred, le fameux « Arabe
dément ». Al azif faisait en
réalité référence aux
chuchotements des sauterelles dans la nuit, un bruit que l’on
attribuait au diable, aux Djinns… Si le manuscrit original
en arabe aurait disparu – Miskatonic n’abritait
qu’une copie, ce qui était
déjà en soi incroyable. Théodore
Philetas, de Constantinople, aurait par la suite traduit l'ouvrage en
grec ancien vers 950, lui donnant ce nom grec depuis devenu
référence pour tous : Necronomicon, signifiant
"le livre des noms morts".
Une initiative peu goûtée – soi-disant -
par le patriarche de Constantinople Michel Cerularius, qui fit
brûler toutes les copies grecques en 1050. Quand il
était question d’ouvrages légendaires
n’ayant en principe aucune existence réelle et
dont l’historique n’aurait dû servir
à rien, on pouvait compter sur Archibald pour
connaître tout cela par cœur, parfois simplement
pour s’amuser.
Mais reprenons notre chronologie : en 1228, Olaus Wormius en
rédigea une traduction en latin, ce qui popularisa un peu
plus encore cet ouvrage maudit, du moins, dans les limites de ses
cercles d’influence, forcément restreints avec
pareil livre. Les versions hellénique et latine furent
d’ailleurs interdites par le pape Grégoire IX en
1232. Seules quelques copies auraient subsisté, notamment
dans les Caves du Vatican.
En 1583, John Dee et Edward Kelley, deux occultistes britanniques qui
travaillaient pour le compte de l'empereur Rodolphe II, s’en
seraient procuré un exemplaire. John Dee, un nom qui avait
acquis une certaine substance pour Archibald depuis qu’Armand
de Saint-Tonnerre s’était manifesté
l’année précédente, en
publiera une version anglaise en 1586…
Il n’allait pas sans dire que la mention de ce nom
n’était pas pour réjouir le jeune
professeur, qui espérait ne pas y voir autre chose
qu’une simple coïncidence. Mais ce petit
exposé lui avait permis de relâcher la tension qui
lui nouait les entrailles, le temps de leur course. Ils avaient
déjà l’impression de se retrouver dans
un labyrinthe encore plus tortueux que la prison, avec ces longs
couloirs qui semblaient ne jamais finir, mais qui donnaient toujours
sur trois ou quatre embranchements, sans aucune indication pour se
repérer. Comment faisaient donc les anciens
élèves de l’université ? A
croire qu’on ne tenait pas à ce qu’ils
rejoignissent leurs salles de cours ! Il ne fallait pas
s’étonner si ensuite ils avaient totalement
déserté Miskatonic…
Si seulement il ne fallait pas aller chercher la
vérité plus loin ! Archibald et ses deux
camarades s’en seraient évidemment
contentés. Mais la réalité
était tout autre : dans un hurlement métallique
déchirant, les grilles de
l’établissement venaient de céder pour
de bon, sur toute la longueur de celles-ci, leurs fondations
arrachées purement et simplement à la terre,
fondements depuis longtemps souillés par la pestilence et
l’horreur des lieux !
Les Chiens de Tindalos émirent des jappements de victoire.
Loin à l’intérieur du
bâtiment principal, le trio en cavale ne pouvait plus
distinguer cette scène, rendue beaucoup trop distante dans
leur fuite, mais l’imaginer était
déjà assez terrible comme cela.
« S’ils continuent à avancer sans
stratégie, ils vont bientôt se cogner contre les
murs ! ricana Jack Boiler. Etant donné leur nombre
faramineux et l’étroitesse des couloirs, les
bouchons seront de rigueur !
— Parier sur des embouteillages, ça craint ! Et
pourquoi pas sur le fog de Nodnol qui s’étendrait
jusqu’ici aussi ?
— Bellérophon, attention : je vous rappelle que
vous n’êtes d’aucune utilité
pour moi. Si vous continuez à vous montrer aussi
pénible, je pourrais très bien décider
de vous utiliser pour négocier avec eux ma retraite !
— Keep cool, man ! intervint Loup,
à nouveau. Vous risquez de rater quelque chose
d’important avec vos prises de tête !
— Comme quoi ? » raillèrent les deux
autres d’un même élan, pour une fois.
La truffe de Loup se mit à frémir.
« Comme l’odeur du papier. Je crois que je sais
où se trouve la bibliothèque de cette fuckin’
université ! »

Abraham Van Helsing était depuis
plusieurs jours
d’une humeur massacrante, et le Prince Charmant en avait fait
les frais plus souvent qu’à son tour. Lui comme
tous les élèves rasaient les murs de la Tour du
Savoir Secret Salvateur… Il ne faisait pas bon errer dans
l’une des citrouilles géantes et magiques la
composant et lui permettant de s’élever
à plusieurs centaines de pieds de haut… Elle qui
dominait une clairière et la Forêt des
Rêves Multicolores qui s’étendait
au-delà.
La journée était pourtant belle, un vrai ciel
bleu digne des Terres de Féerie, avec un soleil souriant et
pas un nuage en vue. Mais une fois de plus, le maître de la
Tour était accablé de soucis. Ne pourrait-il
jamais profiter réellement de ses vieux jours ? Le concept
de retraite n’existait pas vraiment dans ce monde…
Et il semblait que quelques semaines représentaient le
délai le plus important dont il puisse espérer
bénéficier. Au-delà de ce bref
répit, une nouvelle crise menaçait de poindre,
quand elle n’éclatait pas telle une bombe ! Et
voilà que maintenant, cela concernait même des
anciens élèves, de ceux qui
s’étaient éloignés
volontairement, voire en ayant abusé de
déclarations pas très aimables à son
égard, qu’elles aient été
montées de toutes pièces ou pas !
Ah, ce satané Loup ! Son père, le
dénommé JR, chef de gang le plus souvent
à motos, était venu en personne dans ses bureaux
s’excuser de l’attitude de son cher fils
qu’il ne reconnaissait plus, menaçant
même de se couper une patte, là, sous les yeux du
Doyen ! Ce genre de mélodrame n’était
pas vraiment du goût de celui-ci, dont la réserve
toute victorienne n’appréciait pas tellement ce
genre de débordements lacrymal dans un temps, et
possiblement sanguin ensuite. Pourquoi Loup
s’était-il retrouvé en prison,
incarcéré sans un mot dans une sombre
geôle, tel un futur Monte Cristo ? Une faune mal
famée lui tournant autour et le poussant à
participer à des paris clandestins autour de rencontres de
Sfénix… Le Doyen n’y croyait pas, tout
comme JR. Bien sûr, les affaires de celui-ci pouvaient
être considérées comme louches, mais il
possédait un véritable sens de
l’honneur qu’il avait transmis à son
fils.
Et quand bien même ? Si le Sfénix
n’était pas habitué à des
scandales de ce genre de par son statut de joute suprême
à travers tout Féerie, on n’avait
jamais envisagé que de tels actes, en imaginant donc
qu’ils soient avérés, puissent lui
coûter la vie !
Il y avait là un réel problème, une
donne secrète et malveillante que l’on dissimulait
aux yeux et aux oreilles pourtant bien informés de la police
de Nodnol ou des agents de la Tour.
Oui, quelque chose de pourri en Terres de Féerie. Et un quelque
chose qui pour une fois n’avait rien à
voir avec Lord Funkadelistic, Archibald Bellérophon, ou bien
encore un vampire ou un alchimiste, les uns ou les autres
désireux de prendre leur revanche sur je ne sais quoi.
À l’exception de Bellérophon qui
paraissait jouer de malchance ou de maladresse le
prédisposant à accumuler les embrouilles depuis
que le Doyen l’avait attiré dans ses
rets… Le Roi Nougat en personne n’avait su quoi
dire. Le pauvre souverain n’avait après tout que
faire de tout cela quand on songeait à ce que la Belle au
Bois Dormant lui faisait subir, plusieurs années maintenant
après leur union.
Elle n’avait jamais été commode, et
n’avait toujours pas rattrapé le temps perdu
durant son sommeil magique…
Mais il était temps désormais pour le Doyen
d’entamer la conversation qu’il
espérait, depuis déjà deux ou trois
jours. Il ne pouvait avoir recours à une traditionnelle
boule de cristal, ou toute autre chose qui aurait pu signifier un
risque de détournement du signal.
En théorie, Abraham Van Helsing n’aurait jamais
dû être en mesure de communiquer avec
quelqu’un qui lui aussi était recherché
par certains aux quatre coins des Terres de Féerie, quand
bien même son nom demeurait inconnu pour beaucoup…
Lord Summerisle.
« Tiens, Abraham, que me vaut ce plaisir ? fit une voix aux
accents profonds mais à l’amabilité
marquée, résonnant sous son crâne.
— Vous vous en doutez sûrement, mon cher.
— En quête de renseignements ? Je crains de ne
pouvoir vous satisfaire pleinement.
— Et pourquoi cela ? fit le Doyen, bien
décidé à ne pas laisser de
répit à son interlocuteur, qui l’avait
interpellé par surprise, après avoir mis plus de
deux jours à répondre à son
invitation. Une affaire autour de parieurs clandestins,
voilà qui n’a rien de…
— De parieurs clandestins ? »
Le rire chaud et caverneux de Lord Summerisle sonnait amer aux oreilles
du Doyen.
« Allons, Abraham. S’il
n’était pas question d’autre chose, eh
bien, vous n’auriez pas besoin de vous exposer aux reproches
de certains de vos confrères en osant chercher à
me contacter. Nous savons tous les deux que la situation est beaucoup
plus complexe que cela ! Ce ne sont pas des mauvais payeurs qui
voudraient s’offrir la tête de votre ancien
loupiot. Et son exécution est loin
d’être le but ultime de ceux qui se cachent dans
l’ombre.
— Vous avez donc entendu parler d’eux ?
— D’eux ? Qui sait si nous pouvons seulement
employer ce pronom ? Non, croyez-moi, je suis fort marri Abraham, mais
moi-même, je ne sais pas qui agit ainsi. Mais je dois
reconnaître que mes réseaux ne sont plus ce
qu’ils étaient avant votre intervention.
— Vous savez bien que cela n’avait rien de
personnel.
— Bien sûr… Cependant, le fait est que
j’ai perdu l’assise qui était mienne.
— Lord Summerisle, soupira le Doyen, insistant pourtant sur
son titre et la noblesse qu’il était
censé représenter, quand bien même
n’était-elle pas d’esprit. Exprimez-vous
avec franchise. Si vous êtes au courant de quelque chose mais
que vous espérez un dédommagement,
j’aime autant le savoir…
— Ah, vous allez me vexer ! Si seulement nous avions eu la
latitude de mener cette conversation autour d’une tasse de
thé ! Je suis sûr qu’il n’y
aurait pas eu le moindre malentendu entre nous ! Non, je ne recherche
pas de récompense de votre part.
— Donc, vous-même ne savez rien de plus ?
— C’est bien cela… »
Le Doyen ferma les yeux un instant, ses lunettes demi-lune sur le point
de glisser de son nez pour s’écraser pour de bon
sur le sol de carottes. Avec cette discussion informelle, il avait
abattu sa dernière carte. Le Doyen ne savait même
pas ce qu’il était advenu d’Archibald,
dont le départ pour la prison avait évidemment
accentué le scandale autour de la Tour.
Abraham Van Helsing avait seulement eu le temps d’apprendre
que sa compagne était enceinte. S’il arrivait
malheur à cette tête de mule… Le Doyen
songea à la disparition de Cendrillon, cette disparition
dont il était la cause, et qui avait bien failli
être définitive… Il fallait
qu’il le tire de là lui aussi. Certes, il
n’avait pas de responsabilité directe dans cette
nouvelle aventure, mais il était le Doyen de la Tour du
Savoir Secret Salvateur ! Ce titre impliquait des
responsabilités qu’Abraham Van Helsing
n’avait déjà que trop souvent
rejetées. Depuis qu’il avait rencontré
les sorcières, il n’était plus le vieil
universitaire aigri qui ne songeait qu’au prestige de
façade de son établissement. Non, ça,
c’était bon pour Brocéliande !
« Abraham ? Vous êtes toujours là ?
»
Ce n’était pas le moment de se perdre dans ses
pensées. Les divagations fumeuses qu’il se
permettait de temps à autre n’avaient pas lieu
d’être aujourd’hui. Le Doyen observa un
instant un oiseau, un rapace sans doute, planant, seul, dans le ciel
bleu…
« Oui, je suis là, veuillez me pardonner. Eh bien,
si nous n’en savons pas plus l’un que
l’autre, dans ce cas, je vous dis…
— Abraham. En Féerie, je n’ai rien
découvert de nouveau comparé à ses
derniers temps. Mais, vous savez, je me demande si vous comme moi ne
devrions pas nous pencher de plus près sur notre
ancien monde… Là-bas, il me semble que
d’étranges perturbations peuvent se
détecter… Elles n’ont pas
débuté depuis longtemps, et je sens de grandes
forces à l’œuvre afin de les masquer.
Enfin, avec mes modestes moyens, n’étant pas
magicien… »
Et une pique de plus à l’attention de
l’orgueil du Doyen qui lui n’avait encore rien
décelé, une ! Mais il la méritait
amplement. Il était pourtant plus d’une fois
retourné dans ses Pays-Bas natals, il y avait moins de deux
ans de ça selon la façon dont le temps passait de
ce côté-là de la
réalité ! Pourquoi n’avait-il encore
jamais envisagé qu’une nouvelle menace puisse
provenir du monde qui l’avait vu naître ?
D’autant plus que cela n’aurait pas
été la première fois que…
« Schopenhauer ?
— Cet Apollon ? fit Lord Summerisle en écho,
appuyant un peu trop distinctement sur chaque syllabe.
N’a-t-il pas renoncé à ses pouvoirs ?
Je ne crois pas qu’il représente encore une
quelconque pièce sur
l’échiquier…
— Oui. Il était tout de même maintenu
sous surveillance sur proposition adoptée par nos Eminences,
et il semble avoir respecté sa parole, et plus encore. Il
n’est pas revenu non plus une seule fois sur les Terres de
Féerie, pas même en Atlantide…
»
Et en parlant d’échiquier…

Un zombie, dont le peu de neurones qui lui
restait
n’étaient pas franchement fonctionnel, le sort les
transformant en mort-vivants ne se préoccupant
guère de restaurer ou pas l’intelligence, sentit
néanmoins qu’on lui tapotait sur
l’épaule. Ah ! Déjà
qu’il était encore à
l’extérieur de l’université,
quand bon nombre de ses copains prenaient d’assaut
l’entrée du bâtiment principal ! Il
n’était pas question qu’il
cédât son tour à l’une de ses
créatures sur tentacules ! Qu’ils y viennent !
Oui, qu’ils y viennent !
Retroussant ses lèvres bleuies pour laisser voir une
dentition jaunâtre déjà bien
altérée par son séjour sous terre,
où les vers avaient remplacé les caries, il
entreprit de tourner lentement la tête, à
180°, puisque cela lui était désormais
possible. Des avantages de l’état de
zombies…
Mais le zombie, appelons-le Bob, n’eut pas vraiment
l’occasion de mettre son « plan »
à exécution. Sa tête fut joliment
décollée de son cou, sans même une
giclée de sang, tombant au milieu de ses compères
et rapidement piétinée par ceux-ci.
« Désolée mon mignon, mais je suis
pressée ! »
Alice faisait ses premiers pas dans ce qui était
très loin du pays des merveilles, mais plutôt des
cauchemars ou des horreurs !
Après avoir eu l’impression de courir un
véritable marathon intérieur, ou de se retrouver
à place de Shiryu et ses amis dans la Maison des
Gémeaux, ce qui devait arriver arriva pour Archibald et ses
deux compagnons de cavale : parvenus à un
énième embranchement dans les couloirs de
l’université, ils tombèrent tous les
trois nez à nez avec une horde de zombies purulents !
Réprimant un cri de surprise bien peu viril, Archibald
freina des quatre fers, mais la collision était dans un
premier temps facile à éviter. Envoyés
pour ainsi dire en avant-garde, les zombies
décérébrés
avançaient de front en étant beaucoup trop
nombreux, en rangs plus serrés que des sardines à
l’huile ! Pas étonnant qu’ils aient pu
les semer durant près d’une demi-heure,
s’ils avançaient si lentement ! On entendait les
Chiens de Tindalos hurler à de frustration, et certaines
créatures, notamment des geôliers de la prison,
avaient tout simplement entrepris de monter par-dessus les zombies pour
avancer ! Aux grands maux, les grands remèdes ! Et des
poursuivants qui semblaient prêts à
littéralement boucher les couloirs pour bloquer tout
échappatoire !
« Dire que nous n’avons même pas encore
trouvé cette satanée bibliothèque !
grommela Archibald.
— Oui… Mais ce qu’ils ne savent pas, lui
répondit Jack Boiler avec un sourire sadique
qu’Archibald fut tenté de partager quelques
secondes plus tard, c’est que nous avons trouvé
par contre… l’armurerie ! »
Oui, l’université de Miskatonic disposait
d’une armurerie, qui servait pour bonne part de
musée ou d’entrepôt.
C’était comme cela, et pas autrement !
« Loup, à toi ! »
Et l’ancien élève
d’Archibald, demeuré quelques pas en
arrière, transmit alors aux deux humains de quoi alimenter
leur futur carton. Vaguement suspendue au mur par des attaches
rongées de rouille, une lampe à huile,
l’une des seules encore allumées qu’ils
avaient croisées lors de leurs courses à travers
les couloirs, illuminait les canons de leurs armes
fraîchement chargées.
« Loup, maintenant, file, c’est compris ! Tu dois
retrouver la Necronomicon, et c’est toi qui a le meilleur
odorat, et de loin !
— Ça, je…
— Oh, Boiler, arrêtez de vouloir être
premier partout, ce n’est pas le moment ! le tança
Archibald.
— Vous avez raison, nous avons plus important à
faire ! »
Et pour joindre le geste à la parole, il appuya le premier
sur la gâchette de ce qui ressemblait fort à une Winchester
de westerns, toujours en état de fonctionner, de toute
évidence.
« Oh, la belle rouge ! » railla Archibald.
Le temps que les zombies commencent à réaliser ce
qui venait de frapper deux de leurs congénères,
Archibald lui aussi avait pressé la détente de
son arme – un pistolet à piston dont il craignait
qu’il ne lui explose dans les mains -, tandis que Loup filait
déjà ventre à terre,
espérant que son professeur
préféré tienne le coup
jusqu’à ce qu’il revienne de la
bibliothèque.
« Vous êtes sûr de savoir tirer ou bien
c’est un coup de chance ? demanda Boiler, un genou
à terre pour viser les zombies dans les rotules.
— Mes amis savent bien que je suis fan de SEGA
depuis longtemps Alors, Virtua Cop et surtout House
of the Dead, ça me connaît, ne vous
faîtes pas de souci là-dessus ! »
Et en effet, Archibald s’en sortait assez bien. Difficile de
savoir qui des deux tireurs réussissaient à faire
le plus de victimes, mais un tas de zombies plus que
conséquent se formait déjà
à cette enfourchure. Les femmes de ménage aussi
avaient disparu de l’université, et il valait
mieux pour elles…
Si les couloirs montaient facilement à plus de quatre
mètres de haut, le mur de zombies d’ores et
déjà empilés les uns sur les autres
atteignaient presque les deux mètres. Jack Boiler avait
déjà usé trois ceintures de
cartouches, et rechargeaient son arme, dans un mouvement devenu
quasiment hypnotique tant il l’avait
répété à
l’identique en quelques minutes à peine.
Reculant lentement, un pas après l’autre, les deux
hommes avaient à tout le moins réussi
à stopper l’avancée de leurs
poursuivants, qui n’avaient pourtant jamais
été aussi proches. Avisant le prochain zombie
tentant d’enjamber ses prédécesseurs,
Archibald ajusta un tir droit dans l’œil gauche du
cadavre ambulant, qui retombant en arrière, entravant les
mouvements de ceux qui se tenaient en rangs derrière lui.
A côté de lui, Jack Boiler n’avait
jamais semblé aussi heureux depuis qu’il
l’avait rencontré pour la toute
première fois. Comme si cela ne lui suffisait pas, il
entreprit de tirer d’une seule main, pour se saisir
d’une seconde arme dans sa paume gauche ! Un revolver, une
véritable poivrière d’époque
même, qui ne tarda pas à fumer lui aussi !
Shooté pareillement à
l’adrénaline, avec la folle impression de se
retrouver en pleine partie de Xbox 1440, Archibald
ne voulait pas demeurer en reste alors qu’ils
célébraient une telle boucherie zombiesque, qui
paraissait pour tout dire ne jamais devoir prendre fin.
Arrachant la lampe à huile de sa suspension, le jeune
professeur la projeta en plein visage du mort-vivant
désormais le plus entreprenant, qui s’enflamma
littéralement sous le choc, des éclaboussures
incandescentes ébouillantant aussi ses voisins.
« Regardez-moi ça, une vraie tête
brûlée, celui-là ! »
Malheureusement pour Archibald, entre les détonations et les
grognements incessants des deux camps, Boiler n’eut pas
l’occasion d’apprécier son jeu de mots,
dont Archibald était pourtant des plus fiers. Il allait
devoir rapidement en trouver un ou deux autres,
n’était-ce que selon son sens de
l’humour aussi particulier que personnel !
« Ils n’ont pas vraiment des gueules de
porte-bonheur ! »
Toujours aucune réaction. Prenant le contre-pied de leur
plan, Jack Boiler s’était même
approché à la course du premier rang de zombies
pour mieux leur pulvériser le crâne ! Archibald
ravala sa salive, toujours quelque peu en retrait et beaucoup plus
méthodique, voire scolaire s’il était
permis d’employer ce terme, dans sa façon de
procéder. Boiler donnait quant à lui
l’impression d’être un enfant
à qui on aurait donné quartier libre dans un
magasin de bonbons !
Et Loup qui ne revenait pas !
S’ils avaient eu la bonne surprise de remarquer une porte
donnant sur une armurerie, pas moins, voilà qui ne
constituait pas une fin en soi. Pas plus que leur présente
séance de tir aux zombies ! Les munitions leur manqueraient
à un moment ou à un autre, la fatigue se faisait
déjà sentir dans les avant-bras
d’Archibald, si ce n’étaient ceux de
Boiler, qui semblaient faits d’acier… Et tout
à coup, un zombie sans doute un peu plus
éveillé que la moyenne de ses
congénères
décérébrés parvint
à bondir en direction d’Archibald, trop proche de
lui pour que celui-ci puisse tirer, ce qui le contraint à le
frapper d’un coup de crosse en plein visage, lui arrachant au
passage la joue gauche et dévoilant une mâchoire
plus que demandeuse d’un bridge flambant neuf.
Et Loup qui ne revenait toujours pas !
« On ne va pas pouvoir continuer longtemps comme
ça ! » brailla le jeune professeur.
Mais Jack Boiler ne l’écoutait toujours pas :
s’il n’avait tout de même pas mis la main
sur des canons et autres pièces d’artillerie
lourde, quelques boulets étaient exposés, des
boulets dont Boiler s’était muni, se
lançant dans un drôle de jeu de massacre, une
sorte de bowling bien sûr, mais avec des quilles en
putréfaction et gémissantes !
C’était sans doute là encore
très amusant, mais quand bien même les
morts-vivants étaient-ils trop bêtes pour
éviter les boulets expédiés droit sur
eux à pleine vitesse, entre deux coups de feu, ces lancers
ouvraient de véritables brèches qui permettaient
à des créatures autrement plus dangereuses de
s’approcher beaucoup trop vite de notre duo armé.
« Bellérophon ! Passez-moi Mr. Boomstick,
et prenez The Bitch pour vous ! »
Eh oui : il avait fallu à peine quelques minutes pour que
Jack Boiler donne des petits noms à certaines des armes
à feu qu’ils avaient
dénichées. Si ce n’était pas
malheureux…
« Moi quand on m'en fait trop j'correctionne plus,
j'dynamite... j'disperse... et j'ventile... »
Archibald leva les yeux au ciel.
Qu’il l’ait fait exprès ou pas, encore
un peu et Jack Boiler ne lui laisserait
décidément pas de répit, incapable de
ne pas se lancer dans une compétition sur
n’importe quoi et avec n’importe qui. Il fallait
qu’il soit le premier dans tous les domaines qu’il
avait l’occasion d’aborder. Ce qui
n’était évidemment pas du tout le mode
de pensée du jeune professeur ! Et lui-même avait
bien trop à faire pour s’en soucier.
Visiblement de plus en plus agressifs, soumis à un regain de
vitalité tandis qu’ils étaient
fouettés par les geôliers et poussés de
l’avant, les zombies progressaient groupés, et non
plus un par un à la queue-leu-leu. Les plus bêtes
et les plus faibles servaient de chair à canon, afin de
laisser les munitions de leurs proies s’amenuiser pour rien
au bout du compte, puisque les créatures les plus
redoutables n’avaient pas du tout étaient
touchées.
Et Loup… Loup, toujours absent, et peut-être
capturé de son côté, ou même
pire !
Alors que cette maudite flûte se faisait à nouveau
entendre, capable de surpasser le vacarme et le fracas des armes et des
hurlements se réverbérant dans les couloirs de
l’université. Tout cela était
décidément des plus négatifs quant
à leur futur immédiat… Mais Archibald
ne pouvait pas baisser les bras, littéralement parlant ou
pas, il se devait de continuer à faire bonne figure.
Tentant une percée à quatre, et pris de revers
par Jack Boiler, un mort-vivant parvint néanmoins
à s’approcher une fois de plus
d’Archibald, les bras tendus vers lui, ses yeux
jaunâtres exorbités rivés sur le jeune
professeur, la mâchoire dégoulinante de glaire
grande ouverte.
« J'avalerai ton âme, j'avalerai ton âme,
j'avalerai ton âme, j’avalerai ton âme,
ton âaaaammmmme ! »
Mais Archibald lui décocha son sourire le plus charmeur.
Pour de telles menaces, il avait déjà la
réponse toute trouvée, et ne se fit pas prier
pour la donner, aussi fort que possible.
« Ah oui ? Eh bien pour commencer, avale ça
! »
Le canon scié de « The Bitch » dans la
bouche du zombie illustra parfaitement sa réplique, avant de
lui faire sauter la tête comme une pastèque trop
mûre, projection de « pépins »
comprise.
Jack Boiler avait raté une fois de plus le petit exploit
verbal d’Archibald, trop occupé à
renverser une horloge en travers du couloir, posant un pied dessus pour
se redonner un peu de contenance.
« Je vais te tuer jusqu'à ce que tu sois mort !
» crachait-il à l’égard de
chaque mort-vivant à portée de lui.
Lui faire remarquer qu’ils étaient déjà
morts ne ferait sans doute pas vraiment avancer les choses…
Se ramassant sur lui-même, Boiler se projeta sur sa gauche,
dans une détente horizontale des plus impressionnantes et
tout en continuant à tirer avec désormais deux
Browning 1903, dans une envolée que n’aurait pas
renié John Woo, colombes en moins.
Perdu dans ses pensées un quart de seconde seulement, ce fut
toutefois suffisant pour qu’Archibald en sursaute :
« Vous avez encore de la mitraille, Bellérophon ?
»
La réponse n’avait pas de quoi inciter
à l’optimisme, autre indication qui allait assez
nettement dans le mauvais sens. S’ils continuaient de la
sorte, les deux hommes seraient bientôt obligés de
lancer contre les zombies les centaines de douilles vides qui
s’entassaient sur le sol, à la main ! Et
peut-être certains d’entre eux perdraient-ils
l’équilibre pour se retrouver piétiner
par les autres ! Le Mozin de Boiler et sa culasse à verrou
– les Browning étant hors d’usage -
n’aurait quoi qu’il arrive bientôt plus
rien à avaler.
« Dommage qu’on n’ait pas
repéré de tronçonneuse en prime !
» ne put que répondre Archibald.
Mais alors…
« M’sieur ! J’ai trouvé la
bibliothèque, ça y est ! »
Loup était finalement de retour, la langue pendante mais la
queue battant à tout rompre d’excitation. Son
ancien professeur se retourna un instant vers lui, non sans quitter des
yeux les morts-vivants, dont certains, pourtant coupés en
deux ou à moitié dévorés
par leurs propres congénères, rampaient toujours
dans la direction des trois fuyards.
« Génial ! s’enthousiasma un Archibald
en partie soulagé. Tu as le Necronomicon ? »
Loup afficha, pour la première fois de sa vie, une
véritable mine de chien battu, digne d’un
épagneul nain grondé pour avoir fait ses besoins
à l’intérieur de la maison, sur le
tapis persan du salon.
« Ah… Ben… Non…
Dès que j’ai trouvé la bonne porte,
j’ai passé la truffe pour vérifier que
c’était bien là, et je suis reparti
vous prévenir !
— Loup ! Bah, tant pis !
— Qu’il nous y conduise ! intervint Jack Boiler,
sortant enfin de sa transe guerrière, le temps
d’une remarque bienvenue. On te suit, toi ! »
encouragea-t-il même Loup, à sa façon
en tout cas.
La bibliothèque se situait dans ce que l’on aurait
pu qualifier de « donjon » du bâtiment
principal de l’université. Avec une telle
architecture, il ne fallait pas s’étonner si
certains élèves, voire enseignants, avaient jadis
organisé d’étranges
cérémonies païennes dans
l’enceinte d’un établissement comme
celui-là !
Cessant leur reconstitution de fort Alamo, les deux tireurs fous
emboîtèrent le pas de Loup, qui courait
déjà à vive allure en direction des
escaliers les plus proches, sous l’œil
réprobateur de portraits représentant les
fondateurs de l’université, des fondateurs aux
traits étonnamment globuleux, pour ne pas dire tirant sur le
batracien...
« C’est encore loin ?
— Pas plus de deux minutes ! répondit
l’ancien élève lupin
d’Archibald. C’est pas de chance, tout à
l’heure, on y était presque !
— Avec toutes ces effluves, ce n’est pas
étonnant qu’on s’y perde !
Même un chien truffier – ou moi ! –
n’aurait pu s’y retrouver, vous êtes tout
excusé », convint Jack Boiler.
Lui et Archibald étaient quasiment contraints de monter les
escaliers à reculons, afin de garder un œil sur
leurs poursuivants, et leur asséner encore et toujours
quelques décharges de chevrotine afin de les tenir en
respect autant que permis. Pour un gibier de ce genre, ils auraient
dû y avoir recours plus tôt, au lieu de persister
dans les tirs de précision, amusants mais tellement moins
efficaces ! Dans la limite des stocks disponibles, selon la formule
consacrée, n’est-ce pas ? Des escaliers en
colimaçon qui s’élargissaient
à chaque volé de marches, il ne manquait plus que
ça pour leur donner le tournis…
Qui diable avait eu cette idée ?
« Attention où vous mettez les pieds !
interpella-t-il Boiler.
— Je mets les pieds où je veux,
Bellérophon, et c’est souvent dans la gueule !
beugla l’autre, laissant libre court à ses
pulsions.
— Alors, comme ça, vous n’avez jamais vu
de film ? fit le jeune professeur, la tension ayant
déjà grimpé bien trop haut.
— Non, répondit Boiler.
— Alors, vous n’avez jamais vu Predator
?
— Non.
— Les Dirty Harry ?
— Non.
— Les Lethal Weapon ?
— Non.
— 48h ?
— Non !
— Les Die Hard au moins ?
— Mais non !
— Bad Boys 2 ? Vous n’avez pas
vu Bad Boys 2 ?
— NON ! martela une fois encore Boiler,
la portée de sa voix suffisant à renverser un
zombie. Bellérophon, c’est inutile de vous donner
cette peine, je déteste bavarder !
— Ok, mais j’ai peur qu’on ne puisse pas
continuer comme ça ! » osa finalement Archibald,
après un énième virage qui
l’avait vu dangereusement trébucher. «
Nous n’arriverons pas à les distancer ! Ils nous
auront rattrapé avant qu’on atteigne la
bibliothèque !
— Je suis ok avec le prof ! »
Revigoré par ce soutien, Archibald eut un soudain
éclair. De lucidité ou de génie
sûrement pas, mais quelque chose lui avait
traversé l’esprit. Il s’immobilisa,
gaspilla l’une de ses dernières balles pour faire
silence en tirant en l’air, et se mit
à… chanter, tout d’abord
d’une voix des plus chevrotantes.
« Nananananana… Nanananana ! »
Pour la première fois, Loup et Jack Boiler
échangèrent un regard
d’incompréhension mutuelle, à
défaut d’être complice.
« Nanananana, Nananananan, Nanananana ! »
poursuivait le jeune homme, sur un ton vaguement plus
affirmé.
Loup se prit la truffe à deux pattes, réalisant
ce qu’il était en train de faire.
« Man, c’est dingue ! Il est en
train de leur chanter We’re from Barcelona de I’m
From Barcelona* !
— Quoi ? Quoi ? Prenez garde, je n’aime pas
qu’on cherche à m’embrouiller ! rugit
Boiler, qui n’y comprenait goutte.
— Ben, au lieu de les massacrer, je crois qu’il
veut les charmer, les hypnotiser, ou je ne sais quoi ! »
L’agent le plus spécial de tout Féerie
avait une réplique cinglante sur le bout de la langue mais
la retint : les morts-vivants avaient cessé
d’avancer ! Effectivement, depuis le début, ces
escaliers portaient malheur aux fuyards, qui perdaient
régulièrement du terrain, sans jamais
découvrir les portes de la bibliothèque se
présenter à eux. A présent, les
zombies demeuraient bras ballants, les jambes molles, leurs regards
vitreux se retournant vers leurs suiveurs et maîtres qui
n’avaient pas encore réalisé ce
qu’il se passait, avant qu’un premier parmi eux ne
commence à singer les gestes de Bellérophon, qui
agitaient ses bras en cadence au-dessus de sa tête, de gauche
à droite ! Face à ses prémices
positifs, Loup fit demi-tour, se transformant en beat-box lupine afin
d’accentuer la mélodie
ânonnée par son ancien professeur, qui reprenait
des couleurs.
Il se lançait même dans le premier couplet !
I'm
gonna sing this
song with all of my friends
and we're I'm from
Barcelona
Love is a feeling
that we don't understand
but we're gonna give
it to ya
Jack Boiler était sûrement aussi
troublé que les zombies en voyant ceux-ci suivrent la
chorégraphie d’Archibald Bellérophon,
tout en tentant de répéter les paroles
qu’il leur lançait à tue-tête
! Lentement, celui-ci recula d’un pas, hésitant,
mais constata que les zombies ne parurent pas remarquer sa reculade.
Son but était précisément de
s’éloigner peu à peu, tout en
continuant à chanter afin de les garder sous son
contrôle, puis, lorsqu’ils seraient tous les trois
le plus loin possible, se carapater à nouveau, en
espérant que les morts-vivants demeurent
tétanisés le temps de creuser à
nouveau l’écart !
Et pour cela, le refrain constituait un passage important !
We'll aim for the
stars
We'll aim for your heart when the night comes
And we'll bring you love
You'll be one of us when the night comes
Jack Boiler recula lui aussi, après un signe de
tête d’Archibald lui indiquant la marche
à suivre. Si on entendait les rugissements des Chiens de
Tindalos et autres horreurs de toute évidence
frustrés par cette nouvelle situation, les morts-vivants des
trente ou quarante premiers rangs transformés en spectateurs
de salle de concert imposaient un barrage complet et infranchissable,
quelle que soit la situation désormais, du fait de la
topographie des escaliers.
Archibald, emporté par la foule, façon de parler,
en rajouta même en reprenant pour la quatrième
fois le refrain, tout en ayant reculé de plus de 10
mètres depuis le début.
We'll aim for the
stars
We'll aim for your heart when the night comes
And we'll bring you love
You'll be one of us when the night comes
Il va sans dire que les zombies, eux, parvenaient à peine
à répéter le « Nanananana !
», et encore, sans que leur diction ne soit le moins du monde
correcte. Le spectacle de ces morts sortis d’outre-tombe
paradant en crachant molaires et gras de la joue arrachés au
gré de leurs balbutiements grotesques ne
représentait pas le spectacle le plus hippie qui
soit…
A la fois contrarié et fasciné que
bêtise et débrouillardise puissent à ce
point se mêler, Jack Boiler n’y tenait plus. Loup
lui passa devant sans le voir, retrouvant ses réflexes de
rappeur en improvisant des instrus qui n’avaient plus rien
à voir avec le rythme de base de la chanson hippie mais qui
paraissaient maintenir sous contrôle les zombies les plus
agités.
Encore trois marches de gagnées…
Deux de plus, en trébuchant malgré
tout…
Et Béllérophon qui reprenait de plus belle, les
morts-vivants sans aucun doute privés de tout bon sens
acoustique et imperméable à une voix qui chantait
faux… Jetant un coup d’œil à
un portrait accroché au mur donnant l’impression
de le narguer benoîtement, Boiler perdit toute contenance.
« Jack, non ! » hurla le jeune homme en
s’apercevant de son geste, et cessant soudain toute
chansonnette.
Mais il était déjà trop tard : Boiler
avait rompu le charme en faisant à nouveau parler la poudre,
et sauter la tête de l’un des zombies du premier
rang. Durant une poignée de secondes, un silence total
s’établit, tandis que les morts-vivants se
raidissaient un à un.
Un cri, un seul, lacérant l’espace et le temps.
Ordonnés pour la première fois depuis
qu’ils avaient quitté leurs tombes, les
défunts putrides
s’écartèrent, de la première
à la dernière rangée.
Boursouflée, rougeoyante et suintante, amas de chair
torturée totalement démentiel, une
créature aux mille gueules claquantes, plus
répugnante que le plus pervers des geôliers
qu’ils avaient côtoyé
s’avançait vers les trois fuyards. A chaque
reptation, les marches que la chose faisait disparaître sous
sa masse immonde semblaient s’effacer dans le
néant.
Archibald n’avait même plus l’envie de
passer ses nerfs sur Jack Boiler, qui venait de faire rater
magistralement son plan de secours. Peu importe que les chiens ou cette
créature obscène donnent l’ordre aux
zombies de repartir en chasse et à l’attaque dans
dix secondes ou dans une heure. Et pas besoin de chanson pour maintenir
leurs pieds nus et meurtris collés sur la pierre froide.
Mais si c’était bel et bien le cas des deux
humains, leur compagnon commun n’avaient pas de pieds, mais
des pattes !
« Hey, m’sieur ! On y est, la
bibliothèque, elle est là, juste à
côté ! Encore un effort !
s’égosilla Loup.
— Boiler, venez ! »
Toutefois, ils n’étaient pas les seuls
à avoir réalisé que le Necronomicon
était désormais tout proche. Les zombies se
jetèrent de l’avant, avec une
célérité dont ils n’avaient
encore jamais fait preuve ! Quand bien même les trois
évadés franchissaient déjà
les portes de la somptueuse bibliothèque de
l’université de Miskatonic, leur avance se
comptait à présent en pas ! Des pas à
l’opposé de ceux
générés par les Bottes de Sept Lieues,
évidemment !
En tête, les yeux écarquillés
rivés sur le Necronomicon trônant au centre des
allées se rejoignant au sein de ces collections uniques,
Archibald usait de tout ce qu’il lui restait de
fraîcheur mentale pour repousser l’abattement qui
lui tenait la jambe avec une détermination qui quant
à elle ne faiblissait pas le moins du monde.
« Let’s go, m’sieur !
aboya Loup. C’est plus le moment de se prendre le chou ! Mais
pourquoi vous avez choisi ce morceau d’abord ? ne put-il
s’empêcher de demander.
— Tu voulais que je leur chante quoi pour tenter de les
placer sous notre contrôle ? Si Kate ou Lacyon avaient
été là, on pourrait pu essayer le
dernier Pussycat Dolls, mais
là… »
De tous les côtés, cabriolant entre deux
rayonnages, s’extirpant de toiles
d’araignée qui avaient tranquillement
prospéré depuis des mois, renversant sans
vergogne pile de livres et pupitres, zombies et créatures
cauchemardesques de tous bords les talonnaient, voire les contournaient
pour mieux les prendre à revers et les dépasser !
« C’était quoi la formule
déjà ? bredouillait Archibald se saisissant de
l’ouvrage tout en effectuant un
roulé-boulé lui permettant
d’éviter la morsure d’un mort-vivant,
tandis qu’un autre tentait de le plaquer au sol. Klaatu...
verada... necktie ? »
Mais rien ne se produisit.
« Bellérophon, dépêchez-vous
! » le reprit pour la première fois depuis plus de
cinq minutes un Jack Boiler toujours occupé à
appliquer au plus près de l’ennemi ses
méthodes de défense.
Si les bibliothécaires avaient encore
été présents, nul doute
qu’élèves ou pas, Archibald et ses
camarades auraient reçu des heures de retenue se chiffrant
en centaines quand on songeait à
l’étendue des dégâts
qu’ils étaient en train de provoquer.
Jusqu’ici, l’université de la ville
avait visiblement été abandonnée, sans
que l’on se souciât de son contenu.
Une créature bardée de tentacules, se
déplaçant sur ce qui ressemblait à un
gigantesque pied d’escargot, mucus pour mieux glisser
compris, s’était rapprochée en silence
d’Archibald, au contraire des zombies braillards, et lui
saisit le bras dans un étau de fer, le contraignant
à laisser tomber le Necronomicon sur les dalles.
Le jeune professeur serra les dents sous la douleur infligée
par cette cuisante morsure, manquant de se
déboîter l’épaule en essayant
de récupérer l’ouvrage maudit de sa
main libre…
Alors, l’étreinte du monstre se distendit
brusquement : tournant la tête, Archibald aperçut,
au sommet d’une étagère en merisier
massif plus que centenaire une silhouette qu’il
n’avait pas revue depuis plusieurs mois désormais.
L’ancien Fou au service d’Hadès, qui
avait recouvré sa tenue et ses cartes
meurtrières, dont l’une d’elle,
projetée telle un boomerang, venait de trancher la jugulaire
de l’immonde bestiole menaçant son nouveau
maître.
D’où sortait-elle ? Comment avait-il pu les
rejoindre jusqu’ici ? Et… Non… Qui
avait donc sauvé à l’instant Loup, lui
aussi en danger de mort, en arrachant littéralement les deux
bras d’un zombie, puis les deux jambes, tout en poussant un
aboiement vengeur qui n’avait rien à envier
à ceux des chiens de Tindalos ! Derek, le loup-garou qui
avait un temps été professeur à la
Tour, et ancien protégé du Doyen en personne !
Etait-ce ce vieux grigou qui lui avait discrètement
demandé de leur venir en aide, profitant de la pleine lune
toute proche ? C’était bien possible !
Même reconnu présent sur les lieux dans un
rôle qui n’avait rien de neutre, on ne pourrait pas
reprocher officiellement au Doyen d’avoir fait intervenir la
Tour elle-même…
Mais de trois à cinq, ils n’étaient pas
en mesure de rivaliser pour autant avec le nombre de leurs adversaires
! Ils avaient l’obligation de quitter les lieux, et pas de
manière conventionnelle !
« M’sieur ! Right here !
» mugit Loup, lui lançant le si
précieux et repoussant ouvrage à la
volée.
Malheureusement, leurs ennemis avaient eu aussi tout entendu, et se
précipitaient à nouveau sur les traces
d’Archibald.
« Rejoignez-moi ! Tous! brailla encore Archibald, puis,
à plein poumons, brandissant l’ouvrage impie
au-dessus de lui, les bras tendus, oubliant les mains des zombies qui
déjà s’emparaient de lui… Klaatu
verada nikto ! Emmène-nous loin d’ici,
saleté de bouquin ! »
Les chiens de Tindalos se réunirent en cercle, hurlant
à la mort et en appelant au jugement de leur
maître. Mais il était trop tard. Loup avait
été le premier à rejoindre Archibald,
pendant que les trois autres, véritables guerriers
professionnels, convergeaient dans leur direction, frayant leur propre
chemin sanguinolent.
La chasse avait perdu ses proies : et les cinq fuyards venaient
d’être catapultés loin
d’Arkham, très loin de cette cité de
ténèbres, dans un vortex à la douceur
des plus chatoyantes, celui-ci se refermant sitôt le
Necronomicon disparu à son tour, dans un immense panache de
fumée se dissipant dans les poutres du plafond et ses
lambris.

Kate n’avait toujours pas cessé de fulminer quand
la sonnette de son appartement retentit.
Mieux valait pour Archibald que ce soit lui derrière cette
porte ! Encore que… la jeune femme
n’était pas prête à lui
pardonner. Quittant le confort de son canapé rempli de
coussins, elle s’extirpa de ce doux cocon bon gré
mal gré, se massant un coude droit endolori par la faute
d’une position inconfortable trop longtemps
conservée…
Là encore, c’était la faute
d’Archibald ! Il allait payer pour ça aussi,
parole de McMarnish… Mais ce n’était
pas lui qui se tenait derrière la porte. Kate
n’avait vu personne par l’intermédiaire
du judas, songeant avec une pointe d’excitation
amusée - qu’elle regrettait
déjà - qu’il devait bien
s’agir de son fiancé, à genoux sur le
paillasson afin d’obtenir son pardon dans une manifestation
de contrition dont tous les voisins pourraient profiter…
Non, ce n’était pas Archibald. Mais une femme
à la stature et à la couleur de peau inconnue de
Kate, une femme aux yeux de feu et à la peau de lait, qui la
dominait de dix bons centimètres au moins, et dont le
sourire torve lui était adressée, avec une morgue
qui aurait dû lui déplaire au plus haut point mais
la ravissait devant tant de féminité à
l’essence pure et assumée…
« Bonjour, mademoiselle. Pourrais-je entrer ?
»
* NdA :
- pour écouter 30s du morceau
- le site officiel
du groupe
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