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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 10/02/07

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Où il n’est plus temps de recourir à 21 épisodes pour s’échapper, et où Archibald ne sait pas encore où se cache le vrai danger…

Introduction > Chapitre 01 [PDF] > Chapitre 02

e transfert vers la prison s’était révélé plus pénible que ce qu’Archibald avait envisagé, y compris dans ses cauchemars les plus sinistres, comme lorsqu’il rêvait qu’il n’y avait plus de cookies dans le pot prévu à cet effet.
Oh, certes, il ne s’attendait pas à une partie de plaisir !
L’endroit, avec ses murs délabrés, recouverts de mousses phosphorescentes et dégoulinantes d’humidité, ses miradors ressemblant davantage à des donjons déchirant un ciel perpétuellement bas ne faisant qu’un avec le brouillard, rien de tout cela n’avait pu lui faire penser qu’il se rendait dans un club de vacances, encore moins de rencontres.
Et avait-il eu l’occasion d’évoquer les grilles en fonte, les fenêtres minuscules au point de pouvoir uniquement servir au passage de souris, le sol aux pavés déchaussés et surtout glacés, sans parler de la tunique qu’on lui avait remise ? Ah, celle-là ! Probablement un sac à pomme de terre avec deux trous pour les bras et un troisième pour la tête ! S’il s’échappait, et c’était bien ce qu’il avait prévu, il lui faudrait au préalable récupérer ses vêtements car personne ne pouvait décemment s’enfuir avec de telles hardes sur le dos !
« Tiens, mais voilà une vedette ! se moquèrent ouvertement de lui les gardiens, aussi aimables… qu’une porte de prison, l’adage se vérifiait, et surtout beaucoup plus poulpoïdes.
— Que nous vaut l’honneur d’une telle visite ?
— Tu crois peut-être que tu vas jouer au touriste ?
— Quelque chose me dit que certains détenus seront très contents de te croiser, ouais !
— Hey, hey, on vous laissera vous réunir tranquillement, dans un coin sombre…
— C’est qu’on voudrait pas déranger ! »
Et encore ces rires gras et chuintants, avec des claquements de becs aussi écœurants qu’angoissants, dont l’écho se perpétuait dans un silence de plomb.
Evidemment, il ne fallait pas non plus s’attendre à être traité avec égard et ménagement. Pour preuve, la façon dont on l’avait propulsé à l’intérieur de sa cellule, à l’aide d’un bon coup de tentacule dans le derrière !
Ayant eu le temps de s’habituer à la pénombre depuis son arrivée en ville, Archibald avait immédiatement reconnu Loup, tapi dans un coin. Et son ancien élève de même.
« M’sieur ! Mais qu’est-ce que vous faîtes ici ? On vous a enfermé vous aussi ? »
Le lupus canis était visiblement amaigri, le poil terne, terré dans un coin, le museau bas, occupé à se lécher piteusement la patte avant-droite.
« Hé, hé, je suis venu te sauver !
— Me sauver ? répéta Loup, hébété.
— Je vois que la confiance règne, ça fait plaisir !
— M’enfin, m’sieur, vous comprenez pas ! Vous vous êtes renseigné un peu avant de vous retrouver ici ? Non, parce que ce pénitencier est le plus dur de tout Féerie ! Depuis que j’suis là, j’ai eu droit à rien, pas une seule sortie, pas une seule missive à envoyer !
— Ton père n’est pas venu te voir ?
— Non… P’pa est trop overbooké à gérer les affaires avec les cousins, surtout depuis que je suis hors jeu, grogna Loup. C’est la misère ici, la vraie de vraie… »
Archibald se gratta pensivement un début de bouc inexistant. Mais un sourire de contentement fleurit par contre sur ses lèvres.
« Bah, c’est vrai, j’ai vu mieux comme hôtel ! Mais tu sais, je ne compte pas moisir ici, et pareil pour toi ! »
Loup laissa échapper ce qui aurait pu être comparé à un rire mais était plus proche d’un gloussement lui retroussant les babines.
« Vous voulez vous évader, c’est ça ? Ma parole, ils ont dû drôlement vous secouer la tête avant de vous jeter croupir ici ! Personne n’a jamais réussi ! On croise même les fantômes des plus vieux prisonniers, et le pire, c’est qu’ils sont devenus indics ! Si ça se trouve, ils sont en train de nous écouter ! »
Archibald, avec un coup d’œil pour la porte sans le moindre judas qui verrouillait la cellule, se planta bien droit devant son ancien élève, prêt à entamer un inattendu strip-tease…
« Peu importe le passé, je ne suis pas là pour piquer une petite cuillère et creuser un tunnel !
— Ah oui ? Ben, faut pas espérer que quelqu’un se lance à l’assaut de la prison ! Si vous êtes là, c’est que le Doyen ne doit pas beaucoup s’en faire pour vous ! répliqua Loup, toujours abattu, mais qui semblait tout de même redevenir à tout le moins goguenard.
— Ce vieux schnock n’a pas bougé le petit doigt, mais je ne comptais pas sur son soutien de toute manière ! J’ai beaucoup mieux !
— Et z’êtes obligé de vous désaper pour me montrer ça ? » gémit Loup, prêt à se couvrir le regard de ses pattes.
Archibald n’avait pas perdu son sourire, et le voilà qui se retrouvait torse nu, essayant tant bien que mal de masquer les frissons qui l’assaillirent aussitôt.
« Ce n’est pas si difficile de s’échapper d’une prison, si on a les plans tout le temps sur soi », avança-t-il crânement, content de voir Loup faire les yeux ronds, de toute évidence impressionné par son aplomb et son astuce.
Celui-ci se racla la gorge, mais c’était la gêne qui dominait.
« Heu, m’sieur… Je vois rien là, sur vous. »
Archibald, soudain paralysé, observa en premier lieu son torse puis son dos, ajoutant les mains au simple regard, comme pour tenter de se convaincre que ses yeux se trompaient, qu’il n’était pas possible qu’il se soit fait avoir ainsi, à croire qu’il s’était fouetté le corps avec une chaîne de bicyclette graisseuse, rien de plus.
Lui qui avait tout misé sur la décalcomanie des plans de la prison ! Les tatouages, c’étaient trop douloureux, et indélébiles à moins de payer le prix fort… Et puis, même pour les acteurs de shows télévisés, ce n’étaient pas des vrais, mince alors !
« Me dîtes pas que c’était vot’ seule idée », soupira Loup, mais Archibald ne lui prêtait plus aucune attention.
— C’est pas vrai ! Saletés de frottements ! Et ces trucs ! On m’avait assuré que ça pouvait résister aux contacts avec les vêtements !
— On vous a roulé on dirait, et c’est pas moi pour une fois… », se contenta de murmurer Loup, retombant dans son état semi-létargique.
Archibald se serait bien énervé un peu plus, tempêtant pendant plusieurs dizaines de minutes pour rejeter la faute sur tout le monde sauf lui, mais le jeune homme n’en eut pas l’occasion. Provenant sans le moindre doute d’une proche cellule, une longue plainte emplie de sanglots parvint jusqu’aux deux compères…
« Non ! Je n’ai rien fait ! Laissez-moi sortir ! Je dois la retrouver ! Vite Féerie est en danger, croyez-moi ! Noooon ! »
Loup se surprit à tenter de se couvrir les oreilles avec ses quatre pattes et non deux, dans une posture qui n’honorait donc en rien sa dignité.
« Pas lui ! V’là qu’il recommence, ce crétin !
— Qui est-ce ?
— Lui ? Bah, c’est Edredon, un gamin qui doit même pas avoir capturé sa première proie et qui passe son temps à se plaindre et à clamer qu’il est innocent, comme si on l’était pas tous !
— Et de quoi on l’accuse ? demanda Archibald, mais sans réelle curiosité, il fallait bien l’admettre.
— J’ai pas vraiment compris, il n’est pas du genre très clair. Je crois qu’il se prend pour une espèce d’élu, le dernier canardier, ou je sais pas quoi ! En bref, il communique par télépathie avec un canard, et prétend qu’il peut même voler sur son dos. Je crois qu’il y a aussi une histoire avec un type, dans son village, qui serait méchant, et qui tuerait les canards… Apparemment il courait les rues avec son canard en laisse, toujours à brailler, comme il le fait encore ici !
— Je vois… Encore un cas ! Et ce Edredon…
— Ça se prononce « Edredonne », m’sieur, corrigea machinalement Loup.
— Oui, bon, ce Edredon, tu penses qu’on pourrait le faire entrer dans notre combine ?
— Mais quelle combine, m’sieur ? Vous n’avez plus de plan ! Et pis je l’ai jamais rencontré, puisqu’on m’a jamais laissé sortir, même pour la promenade ! Non, je crois que c’est fichu : je sais pas à combien de temps vous êtes condamné, mais moi, c’est fini. Couic ! »
Pas la peine de faire un dessin. Loup avait été largement assez évocateur par ses simples paroles et autres onomatopées fleuries. Les prisonniers ne se croisaient jamais ici. On comptait quasiment un gardien par détenu. Et il y avait même des protections et des systèmes d’alerte enchantés afin de détecter toute fuite possible.
« Nooooooooooon ! »
Autre hurlement, autre prisonnier. Archibald ne prit même plus la peine d’ouvrir la bouche, se contentant d’interroger Loup du regard.
« Lui ? J’sais pas qui c’est non plus : seulement qu’il parle de chiens qui passeraient par les angles des murs, ou je sais pas quoi ! Sûrement un guedin qui n’est jamais redescendu de son trip ! Ca le prend de temps en temps, on s’y fait…
— Pas moi ! Bon… Essayons de raisonner calmement ! Hum… Un point délicat… Les douches, ça se passe comment ?
— Z’aviez pas ça sur vot’ plan ? Y a pas de douche, m’sieur ! Z ‘avez pas senti l’odeur ?
— Je dois dire que… Rah ! »
Archibald tomba sur le sol, se roulant sur les dalles, les deux mains sur le nez comme s’il avait reçu un uppercut sans prévenir. Il avait été si concentré sur ses objectifs que ses sens, dont l’odorat, n’avaient transmis aucune informations dont il eut jusqu’ici à tenir compte dans ce domaine… et il en payait désormais le prix.
Une bonne minute plus tard, il se remettait à peine, rampant à l’opposé de la position de Loup dans la cellule.
« D’un côté… Ça nous évitera quelques problèmes de savonnettes, ce n’est pas plus mal ! maugréa le jeune homme.
— Bah, comme si c’était le pire… »
Et justement, Archibald compris à cet instant-là. Les plans qu’il avait pu se procurer se seraient révélés sans aucune utilisé, à moins de s’échapper dans l’heure. Et dire que le Doyen n’avait même pas daigné le prévenir !
La prison toute entière se mit à trembler. Un gigantesque rubicube se mit alors en action ! Loup mit ses pattes en porte-voix pour se faire entendre intelligiblement :
« C’est comme ça trois fois par jour ! Chaque cellule se déplace dans tous les sens, complètement au hasard ! Enfin, en tout cas, je n’ai jamais pu en trouver un, de sens, et si ça se trouve, je suis revenu à la même place qu’à mon arrivée, avec tout ça… »
Les paroles de Loup n’avaient décidément rien de bien encourageant. Et tout reposait malgré tout sur le fait de disparaître vite de cette prison ! La fenêtre qu’Archibald avait mise au point avec le Doyen, le temps que l’on établisse qu’il n’était coupable d’aucune des charges reconnues contre lui et qu’on vienne le chercher ne dépasserait pas quelques heures.
Si ce délai était dépassé et Archibald relâché, il ne pourrait plus rien pour Loup, qui devrait suivre sa peine jusqu’à son funeste terme. Lorsque le jeune professeur était venu trouver le Doyen de la Tour du Savoir Secret Salvateur, il avait pour une fois pris la peine de réfléchir clairement et longuement de son côté, afin de proposer quelque chose de concret à Abraham Van Helsing. Déçu par le départ de Loup, le Doyen n’en conservait pas moins une certaine tendresse à son égard, et son sort, dont on avait abondamment parlé dans PlayMage, ne l’avait pas laissé indifférent.
Mais, quel que soit son statut, il n’avait rien pu faire.
Aucune intervention n’était envisageable de sa part, officiellement et officieusement. Le Doyen ne pouvait pas courir le risque de se retrouver impliqué, et la Tour avec lui. Et tant pis si la vie d’un ancien élève se trouvait dans la balance, les Terres de Féerie n’étaient pas vraiment un monde de contes de fées… Si le pouvoir de la Tour était demeuré jusqu’à présent intact, il y avait encore de quoi le faire vaciller. Après tout, Loup n’avait déjà pas très bonne réputation du temps de son cursus avec Archibald. Son clan et lui comptaient fatalement bien des ennemis, avant même que toute cette affaire ne prenne tournure.
« Comment as-tu pu finir ici ? osa enfin Archibald, qui n’avait plus d’autre interrogation à aborder avant d’arriver à celle-ci, et qui ne connaissait pas grand chose à l’affaire au final.
— Bah… »
Loup se redressa à moitié, visiblement penaud mais sans tabou.
« J’me suis fait avoir, c’est tout ! Quand je suis arrivé à Nodnol, chez les Chapeaux Melons, tout le monde m’a accueilli comme une star ! P’pa m’avait bien dit de me méfier, mais j’étais content d’être… d’être la star justement, pour une fois, se confia l’ancien élève d’Archibald. Vous savez m’sieur, vous étiez un professeur et nous les élèves, mais c’était pas toujours facile de se retrouver dans votre ombre. Au début, c’est pas gênant, on s’amuse. Puis j’ai grandi, mais j’étais toujours considéré comme un simple élève, sans responsabilité, toujours là pour donner un coup de patte...
— Je comprends.
— J’sais pas. A Nodnol, j’avais l’impression qu’on me prenait enfin au sérieux, et sans avoir besoin de vous ou de mon paternel. C’était tellement nouveau, tellement fun. J’ai cru que je pourrais enfin dépasser tout ça ! J’ai jamais vraiment aimé l’école, je pense que ça se voyait, et faire une carrière dans le Sfénix, c’était le top. Je me suis préparé à donf, sans rater un seul entraînement, pas un seul.
— C’est sûr, ça nous aurait changé de te voir avec la même passion quand tu jouais pour la Tour.
— Vous moquez pas, m’sieur ! »
Archibald eut un geste d’apaisement.
« T’inquiète. Je suis passé par là. Tu ne connais pas mon père, soupira le jeune professeur. Il n’était quasiment pas là et pourtant, c’est comme si j’avais passé toute mon enfance dans son ombre… »
Archibald se sentit tout à coup complètement abattu. Si Loup et lui commençaient à discuter de la sorte, ajouté à leur emprisonnement et à l’aspect plus que lugubre de leur lieu de détention… La dépression foudroyante n’était pas loin ! Et ils n’avaient pas besoin de ça en songeant justement à tout ce que l’adversité avait dressé devant eux.
« Ecoute, Loup, je n’ai pas vraiment envie qu’on se morfonde tous les deux dans cette cellule en attendant que mort s’en suive. D’ailleurs, je crois qu’on serait mort bien avant qu’on vienne nous chercher, quand je vois tout ça. »
Archibald n’était pas particulièrement hors de lui. Simplement résolu, pour une fois, à trouver rapidement un échappatoire convaincant. Ce genre de situations avaient fini par lui plaire, et il se sentait même étonnamment invulnérable, quoique toujours aussi douillet. N’avait-il pas survécu à toutes les épreuves qui avaient barré sa route ? Et elles avaient été nombreuses ! Mais après tout, est-ce que tout cela n’était pas plus intéressant pour lui que de devoir supporter les discussions de certains couples de leurs amis, pour qui la chose la plus palpitante était de réfléchir au montage financier d’un prêt de 150 000 £ afin de financer l’achat d’un appartement ? Le genre de considérations qui ne parlaient toujours pas à Archibald, et dont il espérait secrètement toujours réchapper. Que fallait-il réellement en penser ? Kate ne partageait-elle pas une autre vision, le pressant de réfléchir un peu plus à ce qui les attendait bientôt ?
Ce n’était pas le moment de se lancer là-dedans. Pour l’instant, il était plus pressant de trouver comment se sortir de ce guêpier sinistre, où les gardiens de prison semblaient tous évidemment sortir des plus cauchemardesques créations de HP Lovecraft, à se déplacer en rampant sur de grosses tentacules dégoulinantes de bave… Archibald espérait juste commencer par ne pas croiser de tentacules de trop près, au fondement de ses craintes, plus exactement ! Si l’absence de douche constituait un bon point, il existait toujours d’autres alternatives tout aussi déplaisantes.
« Bon, Loup ! Tant pis pour tes mauvaises fréquentations ! On verra ça plus tard, une fois qu’on sera sorti de là !
— Mouais… Je veux pas dire, m’sieur, mais si on tente de s’évader, ça va attirer les soupçons sur moi, nan ? Difficile d’avoir l’air innocent après ça ! Et même pour vous : vous pourrez sortir rapidement dans quelques heures alors que si vous voulez m’aider… »
Archibald fit non de la tête.
« Tu sais, nous avons trouvé de quoi te disculper avec le Doyen. C’est juste que si nous restons ici… Je ne crois pas qu’on nous donne le temps de le prouver ! On doit sortir d’ici, et plus vite que ça ! »
Et sur ce, le jeune professeur, surmontant sa répugnance, se jeta contre le mur, collant son oreille droite sur la paroi.
Il était certain d’avoir entendu quelque chose !
Un signal !
« Du morse ! Quelqu’un ou quelque chose essaie de nous faire passer un message ! »
L’excitation soudaine d’Archibald ne parut pas vraiment impressionner Loup, toujours roulé en boule dans un coin, guettant l’arrivée des puces. Mais, lorsque l’une des énormes et difformes pierres composant les murs se mit à trembler, bougeant de quelques millimètres pour commencer, ses oreilles frétillèrent.
Archibald recula quant à lui d’un pas, soudain sur la réserve. De qui pouvait-il bien s’agir ? Il ne savait pas du tout qui se trouvait de l’autre côté de la paroi, et c’était peut-être simplement un nouveau stratagème de leurs geôliers ! Le jeune professeur n’était pas vraiment en mesure de rivaliser avec de véritables monstres dans un combat à mains nues ! Il se raidit et se prépara en reculant le buste, tel n’importe quel joueur de football face à Marco Materazzi.
Alors, la pierre se descella tout à fait, tombant à ses pieds lourdement, dans un bruit sourd et froid. Un nuage de poussière se souleva, Archibald ne pouvant s’empêcher d’éternuer. Puis, une tête passa par l’intermédiaire de l’ouverture fraîchement béante.
Celle de Jack Boiler, trogne à l’envers, qui toisait malgré tout le jeune professeur comme si c’était lui qui se trouvait penché au-dessus de lui. L’espace d’un instant, Archibald se demanda même si ce n’était pas le cas, étant donné les mouvements de cellule façon rubicube déjà expérimentés.
« Vous ! Boiler ! Mais qu’est-ce que vous faîtes là ? se reprit-il à temps.
— Ce que je fais là ? rétorqua l’autre, absolument pas troublé. Secret défense. Si je vous le disais, il me faudrait vous tuer, et je n’ai pas que ça à faire. Sachez seulement que j’étais présent en mission d’infiltration, et que j’ai intercepté votre conversation. »
Comme d’habitude, Jack Boiler n’avait pas le moindre gramme d’humour, de près ou de loin. Tout en lui ou dans ses paroles n’exudaient qu’efforts et sueur. Mais cela ne suffisait pas à entamer le soulagement et l’enthousiasme soudain d’Archibald, ragaillardi !
« En tout cas, c’est génial de vous voir ! Vous n’avez pas peur de vous retrouver coincé ici ?
— Coincé ? Ecoutez Bellérophon, avec moi, ce sont les geôliers qui s’enferment eux-mêmes dans leur cellule, mettez-vous bien ça dans le crâne ! »
Archibald se retint de claquer les talons, même si Jack Boiler était sûrement tout aussi insensible à l’ironie. Enfin, il s’extirpa tout à fait du mur, à la façon d’une anguille mais sans aucun doute bien plus redoutable, quand bien même possédait-il moins de dents. Déjà debout, il se permit une claque dans le dos du jeune professeur, qui crut que sa colonne vertébrale allait se briser dans la seconde.
Boiler avait transformé sa tenue en une sorte de caleçon qui n’aurait pas déplu à Tarzan, entièrement nu pour le reste, l’occasion d’exhiber une incroyable collection de cicatrices de toutes formes et tout genre. De quoi donner froid dans le dos, mais Archibald y voyait plutôt un signe encourageant : s’il avait pu se sortir de tout cela vivant…
C’était bien là tout ce qui importait pour le moment !
« Alors comme ça, vous n’avez plus de plan d’évasion ? s’enquit Boiler, un petit sourire en coin.
— C’est ça…
— Yep ! renchérit lourdement Loup, ce qui lui valu un coup d’œil réprobateur de son ancien professeur.
— Dans ce cas-là, ce n’est pas grave, moi-même j’ai l’habitude à Nodnol ou ailleurs : peu importe ce qui se passe, il y a toujours une tactique qui fonctionne à chaque fois !
— Ah bon, mais laquelle ?
— Foncer dans le tas ! »
Il aurait mieux valu que Jack Boiler ait de l’humour, s’il avait voulu rassurer Archibald avec ces quelques mots. Mais une nouvelle fois, il affichait un sérieux imperturbable.
Et se dirigea vers la porte de la cellule.
« L’important, c’est de sortir de là. Et c’est ce qu’on va faire, pas plus tard que maintenant. Si vous voulez survivre, restez près de moi… Hum, quoique… J’ai l’habitude de perdre quelques coéquipiers en route, quand je ne les achève pas moi-même », ajouta-t-il avec une moue dubitative.
Archibald se contenta de déglutir, hochant la tête. Il réalisa à ce moment-là qu’il risquait de repartir sans ses effets personnels. Tant pis. De toute manière, il n’avait pas été assez bête – hum… - pour se laisser prendre avec quoi que ce soit d’important sur lui. Loup enfin réveillé sur les talons, les trois prisonniers s’alignèrent à la queue-leu-leu.
Le compte-à-rebours mental s’était enclenché…



L’hélicoptère se détachait dans le soleil couchant, pupille mouvante d’un œil rougeoyant de mille feux.
La princesse albinos ouvrit le coffret qui avait été déterré selon les indications de Mellington Bellérophon, lui-même abandonné à sa détresse coupable, misérable hère pour lequel elle n’éprouvait plus aucun intérêt…
On lui avait évidemment aménagé un espace particulier dans la carlingue de l’appareil, loin des regards des mercenaires qu’elle avait recrutés, quand bien même ceux-ci n’auraient pu se montrer plus respectueux, voire transis de peur qu’ils ne l’étaient déjà depuis qu’on les avait engagés. Qu’il avait été agréable pour eux de pouvoir retrouver leurs vieux réflexes et leur comportement habituel face à l’homme qu’ils avaient côtoyé l’espace de quelques heures ! Les aboiements, les menaces physiques, les moqueries… Tout ce qui formait d’ordinaire leur quotidien une fois qu’ils étaient en mission.
Assis face à face par groupe de six, ils en étaient réduits pour l’instant à discuter à voix basse entre eux, tandis que leurs camarades se trouvaient dans le second appareil, les deux groupes ayant été mélangés par rapport à l’aller. Peu parmi eux se connaissaient avant cette opération, et il était hors de question qu’ils aient l’occasion de nouer des liens réels.
La jeune femme sans âge sourit pour elle-même. A côté d’elle, tout près cette fois, une forme jusque là immobile et emmitouflée sous des couvertures de cachemire se mit à bouger.
« Mère ?
— Dors, mon chéri. Dors… Bientôt, tu auras la place légitime entre toutes pour un être tel que toi. »
— Oui, mère. Je suis désolé de vous causer autant de souci.
— Ce n’est rien, répondit-elle doucement, toute tension maléfique ayant quitté son visage, berçant d’une main le frêle corps qui était celui de son enfant, pelotonné contre son flanc à présent. Ce n’est rien… »
Ses longs ongles, aussi crochus que vermillons, effleurèrent alors l’un des artefacts contenus dans le coffre en bois de chêne…


« Ça ne va pas, Bellérophon ? »
Si Jack Boiler avait pris la peine de poser la question, il n’était pas spécialement aimable pour autant : l’état de santé du jeune professeur était un élément à prendre en compte parmi d’autres, et le voir s’effondrer subitement alors qu’ils n’avaient pas encore mis un pied dehors n’avait rien de très encourageant !
« Ca va, m’sieur ? »
Loup, au moins, à peine remis de sa torpeur, paraissait sincèrement inquiet.
« Mon esprit… glisse ailleurs… »
Archibald avait mis un genou à terre, le cœur au bord des lèvres. En un instant, il s’était senti comme frappé sur les deux tempes en même temps, par de véritables « missiles à hématomes », selon la formule de Duke dans le dernier Rocky !
Un goût écœurant lui était monté en bouche. Deux paires d’yeux le dévisageaient, leurs propriétaires attendant une explication.
« Je… Je ne sais pas ce qui m’a pris, désolé. Un étourdissement sans doute. Je me sens déjà mieux, on peut y aller !
— Vous êtes sûr, Bellérophon ? Ce que nous allons traverser, c’est du sérieux. Si vous restez en arrière… Votre ami à fourrure n’avait pas tort : tant que vous restez ici, c’est bon, si vous tentez de vous évader, même en étant innocent à la base, vous deviendrez suspect si ce n’est coupable ! »
Archibald n’avait jamais apprécié qu’on lui fasse la leçon, et ça, peu importe qui était son interlocuteur.
« Parce que vous avez quelque chose de mieux à proposer, vous ? Avant de la ramener, il faudrait déjà qu’on sorte de cette pièce !
— Ah oui ? fit Boiler, soudain menaçant. Je vous rappelle que c’est à cause de vous que nous sommes toujours derrière cette porte, parce que vous n’êtes même pas capable de tenir sur vos jambes ! Que nous sommes dans le pénitencier de la pire ville des Terre de Féerie, à peine plus qu’un village abandonné par tous, mis à part des chèvres à six pattes et des prêcheurs fous !
— Raison de plus pour ne pas vous la jouer, il faut qu’on se serre les coudes, bon sang !
— Ah, si seulement j’avais un sachet de weed, soupira Loup. Je vous le garantis, avec un seul de ces petites merveilles, ce serait peace & love pour tout le monde ! »
Mais, au lieu de cela, leur cellule devenue commune et surtout beaucoup trop exiguë, se remit en mouvement, gigantesque jeu de construction donnant l’impression de pouvoir les broyer, à croire qu’ils n’étaient rien de plus que des ballots de linge sale dans le tambour d’une machine à laver d’un autre âge.
« Tiens, ça reprend plus tôt que prévu ! cilla Loup. Peut-être un bug dans la matrice ! »
Sans trembler, Boiler s’était muni d’une lame sorti d’on ne savait où.
« Hey, à quoi vous jouez ? s’écria Archibald, tentant de se faire entendre malgré le tumulte et tandis qu’il manquait tomber à chaque instant.
— Ne tremblez pas, Bellérophon, ce n’est pas pour vous, vous seriez déjà mort ! » répliqua Jack Boiler, tout en s’attaquant à la serrure de leur cellule ! Je vous l’ai déjà dit, à l’intérieur, c’est une partie de plaisir par rapport à ce qui nous attend plus loin ! »
Archibald et Loup échangèrent un regard où se lisait pour une fois une complicité totalement retrouvée, mais pas forcément pour de bonnes raisons…
« M’sieur, je suis désolé que vous ayez voulu venir me secourir ! Sans moi…
— Bah, personne ne m’a forcé ! Et puis, quand je pense à ce qui m’attend, là aussi, dans mon monde, un peu d’aventure, ça ne fait pas de mal ! »
L’auto-persuasion, il n’y avait que ça de vrai !


Sa prise se resserra sur la hampe de l’une des lances présentes, aux tronçons endommagés depuis des siècles.
Tout contre elle, la créature que personne n’avait vu parmi ses mercenaires, dont quiconque n’aurait été capable de concevoir l’existence, se glissa plus près de l’albinos encore, quémandeur.
Défaisant un pan de sa robe, à la couture délicate, elle laissa alors apparaître un sein lourd de lait, jaillissant hors du tissu, tendu et mafflu, son aréole blanche comme neige là encore, son mamelon roidi à la peau si fine que le lapis-lazuli de ses veines pulsant sous la peau s’y révélait pleinement.
Ses lèvres charnues se pincèrent à peine quand la morsure se referma sur ce doux globe d’albâtre empli de cet nectar sucré, son sulfureux regard cinabre ne se voilant pas plus longtemps…


Archibald trébucha, la tête la première, manquant de s’assommer contre une pierre tombale.
« Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
— On court ! »
Depuis qu’ils avaient franchi les portes du pénitencier, leur fuite s’était résumée à courir encore et encore, risquant l’infarctus à chaque nouveau pas. Ce n’était plus du sang que le jeune homme sentait gicler dans ses artères, mais bien du feu liquide. Etourdi, les jambes réduites à deux piles de coton, Archibald était de plus plongé dans un froid glacial, de même que ses deux camarades.
Jack Boiler avait voulu les prévenir de ce qui les attendait, mais dans le même temps, il avait largement sous-estimé le spectacle offert par la sépulcrale et spectrale cité d’Arkham. Si les maisons et demeures au style aussi gothique que colonial étaient bien encore et toujours debout bien que majoritairement abandonnées, on aurait dit que, à partir du premier coin de rue, des structures de toute évidente non construites de la main de l’homme - ou pour l’homme - avaient poussé là, par-dessus, à côté, les étouffant, les dominant, architecture folle et dépourvue de tout contrôle, une porte ouverte sur la démence.
Finalement, la prison n’était pas si terrible en comparaison. Loup ne pensait pas autre chose, filant lui aussi aussi rapidement que possible, la queue basse, à quatre pattes. Et tant pis pour les apparences !
Un ciel d’encre les écrasait de toute sa noirceur d’onyx, non pas comme un horizon couvert de nuages, mais bien pareil à un ciel nocturne dont les étoiles et leur douce lumière auraient été arrachés à la voûte céleste…
Comment les trois fugitifs avaient-il pu trouver la sortie de la prison ? Aussi dangereuse qu’elle fût, la phase de mélange des cellules leur avait été profitable. Entre deux remous à leur décrocher la mâchoire, rebondissant de paroi en paroi, Jack Boiler avait entraperçu une ouverture, les conduisant directement dans la cour du pénitencier, alors que les miradors eux-mêmes ne se trouvaient plus à leur place l’espace de quelques instants.
Déjà pris en chasse, ils n’avaient pas cherché à se retourner pour détailler de plus près leurs poursuivants, d’autres détenus en profitant pour se faire entendre, excités comme jamais par cette tentative d’évasion en passe de réussir.
Edredon lui-même avait cessé de se plaindre pour mieux encourager les trois fuyards, qui, petit avantage tant cette prison avait la réputation d’être inviolable, ne portaient pas de chaîne ou de boulet.
A présent, dans leur dos, une lueur verdâtre avait peu à peu envahi la prison, se répondant de demeure en demeure, à travers les rues.
Quand la vieillesse s’abattit sur le monde et que l’étonnement disparut de l’esprit des hommes, quand les cités grises érigèrent dans les cieux enfumés de hautes tours sinistres et laides, à l’ombre desquelles il n’était plus possible de rêver au soleil ou aux prairies fleuries du printemps, quand la science dépouilla la terre de son manteau de merveilles et que les poètes cessèrent de chanter autre chose que les fantômes déformés par leurs regards brouillés et tournés seulement vers l’intérieur, quand, donc, toutes ces choses furent arrivées, et que les désirs enfantins s’effacèrent à tout jamais des mémoires, nos trois amis auraient bien voulu pouvoir remonter le temps.
Car couper au plus court à travers le cimetière n’avait rien eu d’une très bonne idée.
« Bellérophon, qu’est-ce qui vous arrive encore ? Je vous avais prévenu, il ne faut absolument, en aucun cas, déranger ce qui dort ici !
— Mais, je…»
Nombreuses et multiformes étaient les horreurs insoupçonnées qui infestent la Terre depuis la nuit des temps. Elles sommeillaient sous la pierre que le pied ou la main n'avaient pas dérangée ; elles hantaient les océans et les lieux souterrains ; elles dormaient au cœur des sanctuaires oubliés ; elles sortaient à l'aube en sortant de riches sépulcres d'airain ou de modestes tombes scellées dans l'argile. Certaines étaient depuis longtemps connues de l'homme, tandis que d'autres lui étaient encore inconnues, attendant le chaos des derniers jours pour se révéler. Les plus terribles étaient malheureusement encore à venir. Mais parmi celles qui s’étaient déjà montrées par le passé et étaient apparues au grand jour, il en était une qui ne pouvait être nommée ouvertement en raison de son infamie particulière, celui qui hantait le mystère et l'obscurité des tombeaux et n'apportant en effet que la mort et la folie.
« N'gai, n'gha'ghaa, bugg-shoggog, y'hah ; Yog-Sothoth, Yog-Sothoth...
N'gai, n'gha'ghaa, bugg-shoggog, y'hah ; Yog-Sothoth, Yog-Sothoth...
N'gai, n'gha'ghaa, bugg-shoggog, y'hah ; Yog-Sothoth, Yog-Sothoth ! »
Archibald, Loup, et Jack Boiler en personne s’arrêtèrent net, paralysés. Le jeune professeur était à ce point époumoné que cette pause n’en était absolument pas une pour lui, incapable qu’il était de trouver un second souffle.
Et alors, d’autres pierres tombales frémirent, grincèrent, s’effondrèrent, tandis que les occupant des sépultures en-dessous s’animaient enfin. Si seulement Archibald avait eu une batte de cricket ou un disque vinyle de la bande originale du premier Batman pour faire face au flot de zombies qui n’allaient pas tarder à leur bondir dessus !
« Oh, my God… »
Des aboiements retentirent dans leur dos, provoquant immédiatement la coulée de sueurs froides jusqu’à faire croire qu’Archibald avait fait pipi dans son pantalon, s’il en avait eu un.
L’autre prisonnier qu’ils avaient côtoyé l’espace de quelques heures n’était pas si fou que cela : leurs geôliers avaient lancé à leurs trousses les véritables hérauts de l’enfer, ces créatures à la langue bleue chargée d’effluves purulentes, aux crocs empoisonnés et ruisselants de haine, les Chiens de Tindalos.
Comme si les zombies ne suffisaient pas !
« Nan mais j’y crois pas ! glapit Loup. C’est quoi ce plan ? Si j’avais su, je serais resté en prison, hein, les gars ! Manquerait plus que le FBI et une médecin junkie dont je serais tombé amoureux !
— Hey, c’était mon rôle, ça ! rétorqua Archibald.
— Sorry, m’sieur, mais Gueule d’Ange est plus efficace, lui !
— En même temps, tu m’excuseras, contra le jeune professeur, les mains sur les hanches, mais moi, je ne suis pas du genre à souffrir d'inhibition de basse-latence, je ne suis pas architecte, et je n’ai pas de connexion avec la mafia !
— Quand vous aurez fini de vous envoyer à la figure des références qui ne parlent qu’à vous… » grogna Jack Boiler, ce qui était en soi plutôt ironique.
Mais il n’avait nullement tort.
De chaque coin de rue, du fond de la plus petite venelle, une masse grouillante avançait dans leur direction, tandis que face à eux, c’était bien des morts-vivants qui leur barraient la route. Et difficile de choisir ce qui représentait la pire menace, les deux étaient désormais aussi proches l’une que l’autre !
« Et si on cherchait le Necronomicon ? proposa soudain Archibald. Après tout, je crois qu’on en trouve un exemplaire à Arkham, et peut-être qu’en utilisant une formule…
— Décidément, j’aurais mieux fait de rester tout seul, je me débrouille bien mieux comme ça ! soupira Boiler. Je déteste reculer face à un ennemi !
— Peut-être, mais là, je ne vois pas comment nous en sortir en combat à mains nues !
— Le prof a raison ! appuya Loup, prenant finalement parti.
— Très bien… »
Et les trois fugitifs bifurquèrent soudain vers l’ouest, longeant l’une des allées du cimetière. Une funeste mélopée, sans aucun doute une flûte, se mit alors à gémir à leurs oreilles, accompagnant de concert les hurlements des zombies. Réveillés de façon imprévue par Archibald, les morts-vivants ne faisaient pas partie des plans des gardiens de la prison.
Aussi leur rencontre fut-elle plus compliquée que prévue pour ceux-ci. Complètement décérébrés, au point de croire que le Prince Charmant aurait pu être leur chef, les zombies se jetèrent sans réfléchir le moins du monde sur la première cible passant à leur portée.
« Finalement, je ne suis pas mécontent qu’on n’ait pas affronté l’équipe de Sfénix du coin ! haleta Archibald.
— C’est clair ! renchérit Loup, les oreilles basses.
— Economisez votre souffle, vous ne savez donc jamais vous taire ! »
Ce n’était pourtant pas le moment de rire, mais Archibald et son ancien élève eurent du mal à contenir un gloussement qui aurait pu les aider à relâcher quelque peu la tension énorme qui les tenaillait toujours.
« C’est par où l’université ? J’avais juré de ne jamais remettre les pattes dans un truc comme ça !
— Si les panneaux indicateurs n’ont pas muté eux aussi, on devrait bientôt le savoir !
— Je connais déjà le chemin, grommela Jack Boiler, contentez-vous de me suivre, et évitez d’attirer l’attention ! On n’est pas dans vos séries télés où les héros passent incognito simplement en changeant de coupe de cheveux ! »
Voilà qui vexa à nouveau Archibald. Oui, il s’était rasé la tête deux heures à peine avant son incarcération féerique, et alors ? C’était aussi une façon de ne plus avoir à utiliser de peigne pour un certain temps : lorsqu’on était aussi paresseux que lui, c’était une solution comme une autre ! Qui plus est, Boiler était tellement occupé que toute cette agitation perpétuelle autour de lui prouvait bien qu’il n’était pas si efficace que ça ! Le super agent de Nodnol n’avait vraiment pas de quoi être aussi directif et intransigeant !
Escaladant un mur de pierres à moitié écroulé et rongé de mousse luminescente et poisseuse, les trois évadés tâchaient de ne pas faiblir, alors que le cimetière qu’ils venaient de quitter était toujours le lieu d’affrontements acharnés, ou membres putréfiés et tentacules rougeâtres le disputaient aux gueules de goules et aux résidus de chauve-souris dégénérées… De vraies Horreurs Chasseresses, dont l’affrontement dantesque avec des morts-vivants auraient fait littéralement jubiler Archibald s’il en avait été seulement spectateur, dans un film de série B ou Z, tranquillement installé sur son canapé, Kate dégoûtée par le spectacle… mais blottie dans ses bras !
Arrivant à un croisement où s’offrait à leur vue une statue monstrueuse de Yog-Sothoth, masse informe, amoncellement sanieux de sphères iridescentes, modelée avec un effroi émerveillé, par un sculpteur rendu fou sans équivoque par son propre ouvrage, il leur fallait changer de direction à nouveau.
« Je crois que j’aurais préféré des sirènes et de gros projecteurs ! tenta de plaisanter Archibald. Cette flûte ne me dit rien qui vaille.
— Ouais, et en plus, le beat est sacrément mauvais !
— Si c’est bien ce que je pense, espérez plutôt qu’on soit parti d’ici avant qu’il arrive ! les tança une fois de plus Jack Boiler. A l'époque des derniers troubles, même les grands serpents reviendront, sortant en rampant de là où ils reposent sous la terre !
— C’est pas le moment pour se la jouer spirituel ! »
Jack Boiler hocha la tête, se rangeant à l’avis d’Archibald, ce qui n’était pas si courant. La situation était incontestablement pénible pour qu’il en arrive de son côté à de telles extrémités.
Enfin, après encore deux bonnes minutes de course effrénée, Archibald la langue aussi pendante que celle de son ancien élève lupin, apparurent les grilles aux pointes acérées et tordues par l’atmosphère régnant en ville de l’université de Miskatonic.
« Avec l’alerte donnée au sujet de notre fuite, les portes doivent être fermées et les étudiants reclus à l’intérieur, supposa Boiler. Il va falloir redoubler de prudence et de détermination !
— Tout plutôt que rester ici ! »
Le trio était parfaitement d’accord quant à la marche à suivre. Mais être parvenu à quitter un bâtiment hautement sécurisé pour dans la foulée se retrouver contraint de s’introduire à l’intérieur d’un autre du même tonneau… Un mauvais esprit devait régner dans les environs ! Ce qui n’avait là rien de très surprenant quand on songeait à la meute d’assaillants qui avait repris sa marche en avant, à moins d’un kilomètre de là.
A présent, les Chiens de Tindalos s’étaient portés en tête de la traque, rétablissant l’ordre et entraînant chaque monstrueuse créature dans leur odieux sillage… Où que se pose le regard des trois fugitifs, ce n’étaient que fantasmagories funestes et répugnantes.
« Ce sera bien la première fois que je suis pressé de me retrouver dans une école ! » souffla Archibald.
Cependant, tout cela attendrait.


Les hélicoptères se posèrent enfin sur la plate-forme d’atterrissage.
Il était temps pour la princesse de Tyr de rejoindre ce qui était devenu son unique royaume. Elle chantonnait, sur l’air d’une berceuse, ses hommes déchargeant les coffres contenant les artefacts qu’ils avaient récupérés un peu plus tôt. Elle chantonnait donc, mais les paroles de sa comptine n’avaient rien d’affectueux…

Sa main est un filet, son étreinte est la mort
Elle est cruelle, furieuse, colérique, prédatrice
Une coureuse, une voleuse est la fille du très-haut
Elle touche le ventre des femmes qui accouchent
Elle arrache leur bébé aux femmes enceintes
La fille du très-haut fait partie des dieux, ses frères

 

« La Lune Noire ne tardera plus dorénavant…Oui, si proche… Ph'nglui mglw'nafh Cthulhu R'lyeh wgah'nagl fhtagn…»
Les Anciens furent, sont et seront. Des étoiles obscures, ils virent là ou l'homme était né, invisibles et repoussants. Ils descendirent sur la terre primitive.
Et l’ensorcelante albinos se retira à l’intérieur de son australe demeure, à un jour de l’île de Ponape… Maintenant qu’elle avait obtenu ce qu’elle désirait tant, son exemplaire du Liber Ivonis pourrait enfin lui servir...

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