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transfert vers la prison s’était
révélé plus
pénible que ce qu’Archibald
avait envisagé, y compris
dans ses cauchemars les plus sinistres,
comme lorsqu’il rêvait
qu’il n’y avait plus
de cookies dans le pot prévu
à cet effet.
Oh, certes, il ne s’attendait
pas à une partie de plaisir
!
L’endroit, avec ses murs délabrés,
recouverts de mousses phosphorescentes
et dégoulinantes d’humidité,
ses miradors ressemblant davantage
à des donjons déchirant
un ciel perpétuellement bas
ne faisant qu’un avec le brouillard,
rien de tout cela n’avait
pu lui faire penser qu’il
se rendait dans un club de vacances,
encore moins de rencontres.
Et avait-il eu l’occasion
d’évoquer les grilles
en fonte, les fenêtres minuscules
au point de pouvoir uniquement servir
au passage de souris, le sol aux
pavés déchaussés
et surtout glacés, sans parler
de la tunique qu’on lui avait
remise ? Ah, celle-là ! Probablement
un sac à pomme de terre avec
deux trous pour les bras et un troisième
pour la tête ! S’il
s’échappait, et c’était
bien ce qu’il avait prévu,
il lui faudrait au préalable
récupérer ses vêtements
car personne ne pouvait décemment
s’enfuir avec de telles hardes
sur le dos !
« Tiens, mais voilà
une vedette ! se moquèrent
ouvertement de lui les gardiens,
aussi aimables… qu’une
porte de prison, l’adage se
vérifiait, et surtout beaucoup
plus poulpoïdes.
— Que nous vaut l’honneur
d’une telle visite ?
— Tu crois peut-être
que tu vas jouer au touriste ?
— Quelque chose me dit que
certains détenus seront très
contents de te croiser, ouais !
— Hey, hey, on vous laissera
vous réunir tranquillement,
dans un coin sombre…
— C’est qu’on
voudrait pas déranger ! »
Et encore ces rires gras et chuintants,
avec des claquements de becs aussi
écœurants qu’angoissants,
dont l’écho se perpétuait
dans un silence de plomb.
Evidemment, il ne fallait pas non
plus s’attendre à être
traité avec égard
et ménagement. Pour preuve,
la façon dont on l’avait
propulsé à
l’intérieur de sa cellule,
à l’aide d’un
bon coup de tentacule dans
le derrière !
Ayant eu le temps de s’habituer
à la pénombre depuis
son arrivée en ville, Archibald
avait immédiatement reconnu
Loup, tapi dans un coin. Et son
ancien élève de même.
« M’sieur ! Mais qu’est-ce
que vous faîtes ici ? On vous
a enfermé vous aussi ? »
Le lupus canis était visiblement
amaigri, le poil terne, terré
dans un coin, le museau bas, occupé
à se lécher piteusement
la patte avant-droite.
« Hé, hé, je
suis venu te sauver !
— Me sauver ? répéta
Loup, hébété.
— Je vois que la confiance
règne, ça fait plaisir
!
— M’enfin, m’sieur,
vous comprenez pas ! Vous vous êtes
renseigné un peu avant de
vous retrouver ici ? Non, parce
que ce pénitencier est le
plus dur de tout Féerie !
Depuis que j’suis là,
j’ai eu droit à rien,
pas une seule sortie, pas une seule
missive à envoyer !
— Ton père n’est
pas venu te voir ?
— Non… P’pa est
trop overbooké à gérer
les affaires avec les cousins, surtout
depuis que je suis hors jeu, grogna
Loup. C’est la misère
ici, la vraie de vraie… »
Archibald se gratta pensivement
un début de bouc inexistant.
Mais un sourire de contentement
fleurit par contre sur ses lèvres.
« Bah, c’est vrai, j’ai
vu mieux comme hôtel ! Mais
tu sais, je ne compte pas moisir
ici, et pareil pour toi ! »
Loup laissa échapper ce qui
aurait pu être comparé
à un rire mais était
plus proche d’un gloussement
lui retroussant les babines.
« Vous voulez vous évader,
c’est ça ? Ma parole,
ils ont dû drôlement
vous secouer la tête avant
de vous jeter croupir ici ! Personne
n’a jamais réussi !
On croise même les fantômes
des plus vieux prisonniers, et le
pire, c’est qu’ils sont
devenus indics ! Si ça se
trouve, ils sont en train de nous
écouter ! »
Archibald, avec un coup d’œil
pour la porte sans le moindre judas
qui verrouillait la cellule, se
planta bien droit devant son ancien
élève, prêt
à entamer un inattendu strip-tease…
« Peu importe le passé,
je ne suis pas là pour piquer
une petite cuillère et creuser
un tunnel !
— Ah oui ? Ben, faut pas espérer
que quelqu’un se lance à
l’assaut de la prison ! Si
vous êtes là, c’est
que le Doyen ne doit pas beaucoup
s’en faire pour vous ! répliqua
Loup, toujours abattu, mais qui
semblait tout de même redevenir
à tout le moins goguenard.
— Ce vieux schnock n’a
pas bougé le petit doigt,
mais je ne comptais pas sur son
soutien de toute manière
! J’ai beaucoup mieux !
— Et z’êtes obligé
de vous désaper pour me montrer
ça ? » gémit
Loup, prêt à se couvrir
le regard de ses pattes.
Archibald n’avait pas perdu
son sourire, et le voilà
qui se retrouvait torse nu, essayant
tant bien que mal de masquer les
frissons qui l’assaillirent
aussitôt.
« Ce n’est pas si difficile
de s’échapper d’une
prison, si on a les plans tout le
temps sur soi », avança-t-il
crânement, content de voir
Loup faire les yeux ronds, de toute
évidence impressionné
par son aplomb et son astuce.
Celui-ci se racla la gorge, mais
c’était la gêne
qui dominait.
« Heu, m’sieur…
Je vois rien là, sur vous.
»
Archibald, soudain paralysé,
observa en premier lieu son torse
puis son dos, ajoutant les mains
au simple regard, comme pour tenter
de se convaincre que ses yeux se
trompaient, qu’il n’était
pas possible qu’il se soit
fait avoir ainsi, à croire
qu’il s’était
fouetté le corps avec une
chaîne de bicyclette graisseuse,
rien de plus.
Lui qui avait tout misé sur
la décalcomanie des plans
de la prison ! Les tatouages, c’étaient
trop douloureux, et indélébiles
à moins de payer le prix
fort… Et puis, même
pour les acteurs de shows télévisés,
ce n’étaient pas des
vrais, mince alors !
« Me dîtes pas que c’était
vot’ seule idée »,
soupira Loup, mais Archibald ne
lui prêtait plus aucune attention.
— C’est pas vrai ! Saletés
de frottements ! Et ces trucs !
On m’avait assuré que
ça pouvait résister
aux contacts avec les vêtements
!
— On vous a roulé on
dirait, et c’est pas moi pour
une fois… », se contenta
de murmurer Loup, retombant dans
son état semi-létargique.
Archibald se serait bien énervé
un peu plus, tempêtant pendant
plusieurs dizaines de minutes pour
rejeter la faute sur tout le monde
sauf lui, mais le jeune homme n’en
eut pas l’occasion. Provenant
sans le moindre doute d’une
proche cellule, une longue plainte
emplie de sanglots parvint jusqu’aux
deux compères…
« Non ! Je n’ai rien
fait ! Laissez-moi sortir ! Je dois
la retrouver ! Vite Féerie
est en danger, croyez-moi ! Noooon
! »
Loup se surprit à tenter
de se couvrir les oreilles avec
ses quatre pattes et non deux, dans
une posture qui n’honorait
donc en rien sa dignité.
« Pas lui ! V’là
qu’il recommence, ce crétin
!
— Qui est-ce ?
— Lui ? Bah, c’est Edredon,
un gamin qui doit même pas
avoir capturé sa première
proie et qui passe son temps à
se plaindre et à clamer qu’il
est innocent, comme si on l’était
pas tous !
— Et de quoi on l’accuse
? demanda Archibald, mais sans réelle
curiosité, il fallait bien
l’admettre.
— J’ai pas vraiment
compris, il n’est pas du genre
très clair. Je crois qu’il
se prend pour une espèce
d’élu, le dernier canardier,
ou je sais pas quoi ! En bref, il
communique par télépathie
avec un canard, et prétend
qu’il peut même voler
sur son dos. Je crois qu’il
y a aussi une histoire avec un type,
dans son village, qui serait méchant,
et qui tuerait les canards…
Apparemment il courait les rues
avec son canard en laisse, toujours
à brailler, comme il le fait
encore ici !
— Je vois… Encore un
cas ! Et ce Edredon…
— Ça se prononce «
Edredonne », m’sieur,
corrigea machinalement Loup.
— Oui, bon, ce Edredon, tu
penses qu’on pourrait le faire
entrer dans notre combine ?
— Mais quelle combine, m’sieur
? Vous n’avez plus de plan
! Et pis je l’ai jamais rencontré,
puisqu’on m’a jamais
laissé sortir, même
pour la promenade ! Non, je crois
que c’est fichu : je sais
pas à combien de temps vous
êtes condamné, mais
moi, c’est fini. Couic ! »
Pas la peine de faire un dessin.
Loup avait été largement
assez évocateur par ses simples
paroles et autres onomatopées
fleuries. Les prisonniers ne se
croisaient jamais ici. On comptait
quasiment un gardien par détenu.
Et il y avait même des protections
et des systèmes d’alerte
enchantés afin de détecter
toute fuite possible.
« Nooooooooooon ! »
Autre hurlement, autre prisonnier.
Archibald ne prit même plus
la peine d’ouvrir la bouche,
se contentant d’interroger
Loup du regard.
« Lui ? J’sais pas qui
c’est non plus : seulement
qu’il parle de chiens qui
passeraient par les angles des murs,
ou je sais pas quoi ! Sûrement
un guedin qui n’est jamais
redescendu de son trip ! Ca le prend
de temps en temps, on s’y
fait…
— Pas moi ! Bon… Essayons
de raisonner calmement ! Hum…
Un point délicat… Les
douches, ça se passe comment
?
— Z’aviez pas ça
sur vot’ plan ? Y a pas de
douche, m’sieur ! Z ‘avez
pas senti l’odeur ?
— Je dois dire que…
Rah ! »
Archibald tomba sur le sol, se roulant
sur les dalles, les deux mains sur
le nez comme s’il avait reçu
un uppercut sans prévenir.
Il avait été si concentré
sur ses objectifs que ses sens,
dont l’odorat, n’avaient
transmis aucune informations dont
il eut jusqu’ici à
tenir compte dans ce domaine…
et il en payait désormais
le prix.
Une bonne minute plus tard, il se
remettait à peine, rampant
à l’opposé de
la position de Loup dans la cellule.
« D’un côté…
Ça nous évitera quelques
problèmes de savonnettes,
ce n’est pas plus mal ! maugréa
le jeune homme.
— Bah, comme si c’était
le pire… »
Et justement, Archibald compris
à cet instant-là.
Les plans qu’il avait pu se
procurer se seraient révélés
sans aucune utilisé, à
moins de s’échapper
dans l’heure. Et dire que
le Doyen n’avait même
pas daigné le prévenir
!
La prison toute entière se
mit à trembler. Un gigantesque
rubicube se mit alors en action
! Loup mit ses pattes en porte-voix
pour se faire entendre intelligiblement
:
« C’est comme ça
trois fois par jour ! Chaque cellule
se déplace dans tous les
sens, complètement au hasard
! Enfin, en tout cas, je n’ai
jamais pu en trouver un, de sens,
et si ça se trouve, je suis
revenu à la même place
qu’à mon arrivée,
avec tout ça… »
Les paroles de Loup n’avaient
décidément rien de
bien encourageant. Et tout reposait
malgré tout sur le fait de
disparaître vite de cette
prison ! La fenêtre qu’Archibald
avait mise au point avec le Doyen,
le temps que l’on établisse
qu’il n’était
coupable d’aucune des charges
reconnues contre lui et qu’on
vienne le chercher ne dépasserait
pas quelques heures.
Si ce délai était
dépassé et Archibald
relâché, il ne pourrait
plus rien pour Loup, qui devrait
suivre sa peine jusqu’à
son funeste terme. Lorsque le jeune
professeur était venu trouver
le Doyen de la Tour du Savoir Secret
Salvateur, il avait pour une fois
pris la peine de réfléchir
clairement et longuement de son
côté, afin de proposer
quelque chose de concret à
Abraham Van Helsing. Déçu
par le départ de Loup, le
Doyen n’en conservait pas
moins une certaine tendresse à
son égard, et son sort, dont
on avait abondamment parlé
dans PlayMage, ne l’avait
pas laissé indifférent.
Mais, quel que soit son statut,
il n’avait rien pu faire.
Aucune intervention n’était
envisageable de sa part, officiellement
et officieusement. Le Doyen ne pouvait
pas courir le risque de se retrouver
impliqué, et la Tour avec
lui. Et tant pis si la vie d’un
ancien élève se trouvait
dans la balance, les Terres de Féerie
n’étaient pas vraiment
un monde de contes de fées…
Si le pouvoir de la Tour était
demeuré jusqu’à
présent intact, il y avait
encore de quoi le faire vaciller.
Après tout, Loup n’avait
déjà pas très
bonne réputation du temps
de son cursus avec Archibald. Son
clan et lui comptaient fatalement
bien des ennemis, avant même
que toute cette affaire ne prenne
tournure.
« Comment as-tu pu finir ici
? osa enfin Archibald, qui n’avait
plus d’autre interrogation
à aborder avant d’arriver
à celle-ci, et qui ne connaissait
pas grand chose à l’affaire
au final.
— Bah… »
Loup se redressa à moitié,
visiblement penaud mais sans tabou.
« J’me suis fait avoir,
c’est tout ! Quand je suis
arrivé à Nodnol, chez
les Chapeaux Melons, tout le monde
m’a accueilli comme une star
! P’pa m’avait bien
dit de me méfier, mais j’étais
content d’être…
d’être la star justement,
pour une fois, se confia l’ancien
élève d’Archibald.
Vous savez m’sieur, vous étiez
un professeur et nous les élèves,
mais c’était pas toujours
facile de se retrouver dans votre
ombre. Au début, c’est
pas gênant, on s’amuse.
Puis j’ai grandi, mais j’étais
toujours considéré
comme un simple élève,
sans responsabilité, toujours
là pour donner un coup de
patte...
— Je comprends.
— J’sais pas. A Nodnol,
j’avais l’impression
qu’on me prenait enfin au
sérieux, et sans avoir besoin
de vous ou de mon paternel. C’était
tellement nouveau, tellement fun.
J’ai cru que je pourrais enfin
dépasser tout ça !
J’ai jamais vraiment aimé
l’école, je pense que
ça se voyait, et faire une
carrière dans le Sfénix,
c’était le top. Je
me suis préparé à
donf, sans rater un seul entraînement,
pas un seul.
— C’est sûr, ça
nous aurait changé de te
voir avec la même passion
quand tu jouais pour la Tour.
— Vous moquez pas, m’sieur
! »
Archibald eut un geste d’apaisement.
« T’inquiète.
Je suis passé par là.
Tu ne connais pas mon père,
soupira le jeune professeur. Il
n’était quasiment pas
là et pourtant, c’est
comme si j’avais passé
toute mon enfance dans son ombre…
»
Archibald se sentit tout à
coup complètement abattu.
Si Loup et lui commençaient
à discuter de la sorte, ajouté
à leur emprisonnement et
à l’aspect plus que
lugubre de leur lieu de détention…
La dépression foudroyante
n’était pas loin !
Et ils n’avaient pas besoin
de ça en songeant justement
à tout ce que l’adversité
avait dressé devant eux.
« Ecoute, Loup, je n’ai
pas vraiment envie qu’on se
morfonde tous les deux dans cette
cellule en attendant que mort s’en
suive. D’ailleurs, je crois
qu’on serait mort bien avant
qu’on vienne nous chercher,
quand je vois tout ça. »
Archibald n’était pas
particulièrement hors de
lui. Simplement résolu, pour
une fois, à trouver rapidement
un échappatoire convaincant.
Ce genre de situations avaient fini
par lui plaire, et il se sentait
même étonnamment invulnérable,
quoique toujours aussi douillet.
N’avait-il pas survécu
à toutes les épreuves
qui avaient barré sa route
? Et elles avaient été
nombreuses ! Mais après tout,
est-ce que tout cela n’était
pas plus intéressant pour
lui que de devoir supporter les
discussions de certains couples
de leurs amis, pour qui la chose
la plus palpitante était
de réfléchir au montage
financier d’un prêt
de 150 000 £ afin de financer
l’achat d’un appartement
? Le genre de considérations
qui ne parlaient toujours pas à
Archibald, et dont il espérait
secrètement toujours réchapper.
Que fallait-il réellement
en penser ? Kate ne partageait-elle
pas une autre vision, le pressant
de réfléchir un peu
plus à ce qui les attendait
bientôt ?
Ce n’était pas le moment
de se lancer là-dedans. Pour
l’instant, il était
plus pressant de trouver comment
se sortir de ce guêpier sinistre,
où les gardiens de prison
semblaient tous évidemment
sortir des plus cauchemardesques
créations de HP Lovecraft,
à se déplacer en rampant
sur de grosses tentacules dégoulinantes
de bave… Archibald espérait
juste commencer par ne pas croiser
de tentacules de trop près,
au fondement de ses craintes, plus
exactement ! Si l’absence
de douche constituait un bon point,
il existait toujours d’autres
alternatives tout aussi déplaisantes.
« Bon, Loup ! Tant pis pour
tes mauvaises fréquentations
! On verra ça plus tard,
une fois qu’on sera sorti
de là !
— Mouais… Je veux pas
dire, m’sieur, mais si on
tente de s’évader,
ça va attirer les soupçons
sur moi, nan ? Difficile d’avoir
l’air innocent après
ça ! Et même pour vous
: vous pourrez sortir rapidement
dans quelques heures alors que si
vous voulez m’aider…
»
Archibald fit non de la tête.
« Tu sais, nous avons trouvé
de quoi te disculper avec le Doyen.
C’est juste que si nous restons
ici… Je ne crois pas qu’on
nous donne le temps de le prouver
! On doit sortir d’ici, et
plus vite que ça ! »
Et sur ce, le jeune professeur,
surmontant sa répugnance,
se jeta contre le mur, collant son
oreille droite sur la paroi.
Il était certain d’avoir
entendu quelque chose !
Un signal !
« Du morse ! Quelqu’un
ou quelque chose essaie de nous
faire passer un message ! »
L’excitation soudaine d’Archibald
ne parut pas vraiment impressionner
Loup, toujours roulé en boule
dans un coin, guettant l’arrivée
des puces. Mais, lorsque l’une
des énormes et difformes
pierres composant les murs se mit
à trembler, bougeant de quelques
millimètres pour commencer,
ses oreilles frétillèrent.
Archibald recula quant à
lui d’un pas, soudain sur
la réserve. De qui pouvait-il
bien s’agir ? Il ne savait
pas du tout qui se trouvait de l’autre
côté de la paroi, et
c’était peut-être
simplement un nouveau stratagème
de leurs geôliers ! Le jeune
professeur n’était
pas vraiment en mesure de rivaliser
avec de véritables monstres
dans un combat à mains nues
! Il se raidit et se prépara
en reculant le buste, tel n’importe
quel joueur de football face à
Marco Materazzi.
Alors, la pierre se descella tout
à fait, tombant à
ses pieds lourdement, dans un bruit
sourd et froid. Un nuage de poussière
se souleva, Archibald ne pouvant
s’empêcher d’éternuer.
Puis, une tête passa par l’intermédiaire
de l’ouverture fraîchement
béante.
Celle de Jack Boiler, trogne à
l’envers, qui toisait malgré
tout le jeune professeur comme si
c’était lui qui se
trouvait penché au-dessus
de lui. L’espace d’un
instant, Archibald se demanda même
si ce n’était pas le
cas, étant donné les
mouvements de cellule façon
rubicube déjà expérimentés.
« Vous ! Boiler ! Mais qu’est-ce
que vous faîtes là
? se reprit-il à temps.
— Ce que je fais là
? rétorqua l’autre,
absolument pas troublé. Secret
défense. Si je vous le disais,
il me faudrait vous tuer, et je
n’ai pas que ça à
faire. Sachez seulement que j’étais
présent en mission d’infiltration,
et que j’ai intercepté
votre conversation. »
Comme d’habitude, Jack Boiler
n’avait pas le moindre gramme
d’humour, de près ou
de loin. Tout en lui ou dans ses
paroles n’exudaient qu’efforts
et sueur. Mais cela ne suffisait
pas à entamer le soulagement
et l’enthousiasme soudain
d’Archibald, ragaillardi !
« En tout cas, c’est
génial de vous voir ! Vous
n’avez pas peur de vous retrouver
coincé ici ?
— Coincé ? Ecoutez
Bellérophon, avec moi, ce
sont les geôliers qui s’enferment
eux-mêmes dans leur cellule,
mettez-vous bien ça dans
le crâne ! »
Archibald se retint de claquer les
talons, même si Jack Boiler
était sûrement tout
aussi insensible à l’ironie.
Enfin, il s’extirpa tout à
fait du mur, à la façon
d’une anguille mais sans aucun
doute bien plus redoutable, quand
bien même possédait-il
moins de dents. Déjà
debout, il se permit une claque
dans le dos du jeune professeur,
qui crut que sa colonne vertébrale
allait se briser dans la seconde.
Boiler avait transformé sa
tenue en une sorte de caleçon
qui n’aurait pas déplu
à Tarzan, entièrement
nu pour le reste, l’occasion
d’exhiber une incroyable collection
de cicatrices de toutes formes et
tout genre. De quoi donner froid
dans le dos, mais Archibald y voyait
plutôt un signe encourageant
: s’il avait pu se sortir
de tout cela vivant…
C’était bien là
tout ce qui importait pour le moment
!
« Alors comme ça, vous
n’avez plus de plan d’évasion
? s’enquit Boiler, un petit
sourire en coin.
— C’est ça…
— Yep ! renchérit lourdement
Loup, ce qui lui valu un coup d’œil
réprobateur de son ancien
professeur.
— Dans ce cas-là, ce
n’est pas grave, moi-même
j’ai l’habitude à
Nodnol ou ailleurs : peu importe
ce qui se passe, il y a toujours
une tactique qui fonctionne à
chaque fois !
— Ah bon, mais laquelle ?
— Foncer dans le tas ! »
Il aurait mieux valu que Jack Boiler
ait de l’humour, s’il
avait voulu rassurer Archibald avec
ces quelques mots. Mais une nouvelle
fois, il affichait un sérieux
imperturbable.
Et se dirigea vers la porte de la
cellule.
« L’important, c’est
de sortir de là. Et c’est
ce qu’on va faire, pas plus
tard que maintenant. Si vous voulez
survivre, restez près de
moi… Hum, quoique… J’ai
l’habitude de perdre quelques
coéquipiers en route, quand
je ne les achève pas moi-même
», ajouta-t-il avec une moue
dubitative.
Archibald se contenta de déglutir,
hochant la tête. Il réalisa
à ce moment-là qu’il
risquait de repartir sans ses effets
personnels. Tant pis. De toute manière,
il n’avait pas été
assez bête – hum…
- pour se laisser prendre avec quoi
que ce soit d’important sur
lui. Loup enfin réveillé
sur les talons, les trois prisonniers
s’alignèrent à
la queue-leu-leu.
Le compte-à-rebours mental
s’était enclenché…
L’hélicoptère
se détachait dans le soleil
couchant, pupille mouvante d’un
œil rougeoyant de mille feux.
La princesse albinos ouvrit le coffret
qui avait été déterré
selon les indications de Mellington
Bellérophon, lui-même
abandonné à sa détresse
coupable, misérable hère
pour lequel elle n’éprouvait
plus aucun intérêt…
On lui avait évidemment aménagé
un espace particulier dans la carlingue
de l’appareil, loin des regards
des mercenaires qu’elle avait
recrutés, quand bien même
ceux-ci n’auraient pu se montrer
plus respectueux, voire transis
de peur qu’ils ne l’étaient
déjà depuis qu’on
les avait engagés. Qu’il
avait été agréable
pour eux de pouvoir retrouver leurs
vieux réflexes et leur comportement
habituel face à l’homme
qu’ils avaient côtoyé
l’espace de quelques heures
! Les aboiements, les menaces physiques,
les moqueries… Tout ce qui
formait d’ordinaire leur quotidien
une fois qu’ils étaient
en mission.
Assis face à face par groupe
de six, ils en étaient réduits
pour l’instant à discuter
à voix basse entre eux, tandis
que leurs camarades se trouvaient
dans le second appareil, les deux
groupes ayant été
mélangés par rapport
à l’aller. Peu parmi
eux se connaissaient avant cette
opération, et il était
hors de question qu’ils aient
l’occasion de nouer des liens
réels.
La jeune femme sans âge sourit
pour elle-même. A côté
d’elle, tout près cette
fois, une forme jusque là
immobile et emmitouflée sous
des couvertures de cachemire se
mit à bouger.
« Mère ?
— Dors, mon chéri.
Dors… Bientôt, tu auras
la place légitime entre toutes
pour un être tel que toi.
»
— Oui, mère. Je suis
désolé de vous causer
autant de souci.
— Ce n’est rien, répondit-elle
doucement, toute tension maléfique
ayant quitté son visage,
berçant d’une main
le frêle corps qui était
celui de son enfant, pelotonné
contre son flanc à présent.
Ce n’est rien… »
Ses longs ongles, aussi crochus
que vermillons, effleurèrent
alors l’un des artefacts contenus
dans le coffre en bois de chêne…
« Ça ne va pas, Bellérophon
? »
Si Jack Boiler avait pris la peine
de poser la question, il n’était
pas spécialement aimable
pour autant : l’état
de santé du jeune professeur
était un élément
à prendre en compte parmi
d’autres, et le voir s’effondrer
subitement alors qu’ils n’avaient
pas encore mis un pied dehors n’avait
rien de très encourageant
!
« Ca va, m’sieur ? »
Loup, au moins, à peine remis
de sa torpeur, paraissait sincèrement
inquiet.
« Mon esprit… glisse
ailleurs… »
Archibald avait mis un genou à
terre, le cœur au bord des
lèvres. En un instant, il
s’était senti comme
frappé sur les deux tempes
en même temps, par de véritables
« missiles à hématomes
», selon la formule de Duke
dans le dernier Rocky !
Un goût écœurant
lui était monté en
bouche. Deux paires d’yeux
le dévisageaient, leurs propriétaires
attendant une explication.
« Je… Je ne sais pas
ce qui m’a pris, désolé.
Un étourdissement sans doute.
Je me sens déjà mieux,
on peut y aller !
— Vous êtes sûr,
Bellérophon ? Ce que nous
allons traverser, c’est du
sérieux. Si vous restez en
arrière… Votre ami
à fourrure n’avait
pas tort : tant que vous restez
ici, c’est bon, si vous tentez
de vous évader, même
en étant innocent à
la base, vous deviendrez suspect
si ce n’est coupable ! »
Archibald n’avait jamais apprécié
qu’on lui fasse la leçon,
et ça, peu importe qui était
son interlocuteur.
« Parce que vous avez quelque
chose de mieux à proposer,
vous ? Avant de la ramener, il faudrait
déjà qu’on sorte
de cette pièce !
— Ah oui ? fit Boiler, soudain
menaçant. Je vous rappelle
que c’est à cause de
vous que nous sommes toujours derrière
cette porte, parce que vous n’êtes
même pas capable de tenir
sur vos jambes ! Que nous sommes
dans le pénitencier de la
pire ville des Terre de Féerie,
à peine plus qu’un
village abandonné par tous,
mis à part des chèvres
à six pattes et des prêcheurs
fous !
— Raison de plus pour ne pas
vous la jouer, il faut qu’on
se serre les coudes, bon sang !
— Ah, si seulement j’avais
un sachet de weed, soupira
Loup. Je vous le garantis, avec
un seul de ces petites merveilles,
ce serait peace & love
pour tout le monde ! »
Mais, au lieu de cela, leur cellule
devenue commune et surtout beaucoup
trop exiguë, se remit en mouvement,
gigantesque jeu de construction
donnant l’impression de pouvoir
les broyer, à croire qu’ils
n’étaient rien de plus
que des ballots de linge sale dans
le tambour d’une machine à
laver d’un autre âge.
« Tiens, ça reprend
plus tôt que prévu
! cilla Loup. Peut-être un
bug dans la matrice ! »
Sans trembler, Boiler s’était
muni d’une lame sorti d’on
ne savait où.
« Hey, à quoi vous
jouez ? s’écria Archibald,
tentant de se faire entendre malgré
le tumulte et tandis qu’il
manquait tomber à chaque
instant.
— Ne tremblez pas, Bellérophon,
ce n’est pas pour vous, vous
seriez déjà mort !
» répliqua Jack Boiler,
tout en s’attaquant à
la serrure de leur cellule ! Je
vous l’ai déjà
dit, à l’intérieur,
c’est une partie de plaisir
par rapport à ce qui nous
attend plus loin ! »
Archibald et Loup échangèrent
un regard où se lisait pour
une fois une complicité totalement
retrouvée, mais pas forcément
pour de bonnes raisons…
« M’sieur, je suis désolé
que vous ayez voulu venir me secourir
! Sans moi…
— Bah, personne ne m’a
forcé ! Et puis, quand je
pense à ce qui m’attend,
là aussi, dans mon monde,
un peu d’aventure, ça
ne fait pas de mal ! »
L’auto-persuasion, il n’y
avait que ça de vrai !
Sa prise se resserra sur la hampe
de l’une des lances présentes,
aux tronçons endommagés
depuis des siècles.
Tout contre elle, la créature
que personne n’avait vu parmi
ses mercenaires, dont quiconque
n’aurait été
capable de concevoir l’existence,
se glissa plus près de l’albinos
encore, quémandeur.
Défaisant un pan de sa robe,
à la couture délicate,
elle laissa alors apparaître
un sein lourd de lait, jaillissant
hors du tissu, tendu et mafflu,
son aréole blanche comme
neige là encore, son mamelon
roidi à la peau si fine que
le lapis-lazuli de ses veines pulsant
sous la peau s’y révélait
pleinement.
Ses lèvres charnues se pincèrent
à peine quand la morsure
se referma sur ce doux globe d’albâtre
empli de cet nectar sucré,
son sulfureux regard cinabre ne
se voilant pas plus longtemps…
Archibald trébucha, la tête
la première, manquant de
s’assommer contre une pierre
tombale.
« Qu’est-ce qu’on
fait maintenant ?
— On court ! »
Depuis qu’ils avaient franchi
les portes du pénitencier,
leur fuite s’était
résumée à courir
encore et encore, risquant l’infarctus
à chaque nouveau pas. Ce
n’était plus du sang
que le jeune homme sentait gicler
dans ses artères, mais bien
du feu liquide. Etourdi, les jambes
réduites à deux piles
de coton, Archibald était
de plus plongé dans un froid
glacial, de même que ses deux
camarades.
Jack Boiler avait voulu les prévenir
de ce qui les attendait, mais dans
le même temps, il avait largement
sous-estimé le spectacle
offert par la sépulcrale
et spectrale cité d’Arkham.
Si les maisons et demeures au style
aussi gothique que colonial étaient
bien encore et toujours debout bien
que majoritairement abandonnées,
on aurait dit que, à partir
du premier coin de rue, des structures
de toute évidente non construites
de la main de l’homme - ou
pour l’homme - avaient poussé
là, par-dessus, à
côté, les étouffant,
les dominant, architecture folle
et dépourvue de tout contrôle,
une porte ouverte sur la démence.
Finalement, la prison n’était
pas si terrible en comparaison.
Loup ne pensait pas autre chose,
filant lui aussi aussi rapidement
que possible, la queue basse, à
quatre pattes. Et tant pis pour
les apparences !
Un ciel d’encre les écrasait
de toute sa noirceur d’onyx,
non pas comme un horizon couvert
de nuages, mais bien pareil à
un ciel nocturne dont les étoiles
et leur douce lumière auraient
été arrachés
à la voûte céleste…
Comment les trois fugitifs avaient-il
pu trouver la sortie de la prison
? Aussi dangereuse qu’elle
fût, la phase de mélange
des cellules leur avait été
profitable. Entre deux remous à
leur décrocher la mâchoire,
rebondissant de paroi en paroi,
Jack Boiler avait entraperçu
une ouverture, les conduisant directement
dans la cour du pénitencier,
alors que les miradors eux-mêmes
ne se trouvaient plus à leur
place l’espace de quelques
instants.
Déjà pris en chasse,
ils n’avaient pas cherché
à se retourner pour détailler
de plus près leurs poursuivants,
d’autres détenus en
profitant pour se faire entendre,
excités comme jamais par
cette tentative d’évasion
en passe de réussir.
Edredon lui-même avait cessé
de se plaindre pour mieux encourager
les trois fuyards, qui, petit avantage
tant cette prison avait la réputation
d’être inviolable, ne
portaient pas de chaîne ou
de boulet.
A présent, dans leur dos,
une lueur verdâtre avait peu
à peu envahi la prison, se
répondant de demeure en demeure,
à travers les rues.
Quand la vieillesse s’abattit
sur le monde et que l’étonnement
disparut de l’esprit des hommes,
quand les cités grises érigèrent
dans les cieux enfumés de
hautes tours sinistres et laides,
à l’ombre desquelles
il n’était plus possible
de rêver au soleil ou aux
prairies fleuries du printemps,
quand la science dépouilla
la terre de son manteau de merveilles
et que les poètes cessèrent
de chanter autre chose que les fantômes
déformés par leurs
regards brouillés et tournés
seulement vers l’intérieur,
quand, donc, toutes ces choses furent
arrivées, et que les désirs
enfantins s’effacèrent
à tout jamais des mémoires,
nos trois amis auraient bien voulu
pouvoir remonter le temps.
Car couper au plus court à
travers le cimetière n’avait
rien eu d’une très
bonne idée.
« Bellérophon, qu’est-ce
qui vous arrive encore ? Je vous
avais prévenu, il ne faut
absolument, en aucun cas, déranger
ce qui dort ici !
— Mais, je…»
Nombreuses et multiformes étaient
les horreurs insoupçonnées
qui infestent la Terre depuis la
nuit des temps. Elles sommeillaient
sous la pierre que le pied ou la
main n'avaient pas dérangée
; elles hantaient les océans
et les lieux souterrains ; elles
dormaient au cœur des sanctuaires
oubliés ; elles sortaient
à l'aube en sortant de riches
sépulcres d'airain ou de
modestes tombes scellées
dans l'argile. Certaines étaient
depuis longtemps connues de l'homme,
tandis que d'autres lui étaient
encore inconnues, attendant le chaos
des derniers jours pour se révéler.
Les plus terribles étaient
malheureusement encore à
venir. Mais parmi celles qui s’étaient
déjà montrées
par le passé et étaient
apparues au grand jour, il en était
une qui ne pouvait être nommée
ouvertement en raison de son infamie
particulière, celui qui hantait
le mystère et l'obscurité
des tombeaux et n'apportant en effet
que la mort et la folie.
« N'gai, n'gha'ghaa, bugg-shoggog,
y'hah ; Yog-Sothoth, Yog-Sothoth...
— N'gai, n'gha'ghaa, bugg-shoggog,
y'hah ; Yog-Sothoth, Yog-Sothoth...
— N'gai, n'gha'ghaa,
bugg-shoggog, y'hah ; Yog-Sothoth,
Yog-Sothoth ! »
Archibald, Loup, et Jack Boiler
en personne s’arrêtèrent
net, paralysés. Le jeune
professeur était à
ce point époumoné
que cette pause n’en était
absolument pas une pour lui, incapable
qu’il était de trouver
un second souffle.
Et alors, d’autres pierres
tombales frémirent, grincèrent,
s’effondrèrent, tandis
que les occupant des sépultures
en-dessous s’animaient enfin.
Si seulement Archibald avait eu
une batte de cricket ou un disque
vinyle de la bande originale du
premier Batman pour faire face au
flot de zombies qui n’allaient
pas tarder à leur bondir
dessus !
« Oh, my God… »
Des aboiements retentirent dans
leur dos, provoquant immédiatement
la coulée de sueurs froides
jusqu’à faire croire
qu’Archibald avait fait pipi
dans son pantalon, s’il en
avait eu un.
L’autre prisonnier qu’ils
avaient côtoyé l’espace
de quelques heures n’était
pas si fou que cela : leurs geôliers
avaient lancé à leurs
trousses les véritables hérauts
de l’enfer, ces créatures
à la langue bleue chargée
d’effluves purulentes, aux
crocs empoisonnés et ruisselants
de haine, les Chiens de Tindalos.
Comme si les zombies ne suffisaient
pas !
« Nan mais j’y crois
pas ! glapit Loup. C’est quoi
ce plan ? Si j’avais su, je
serais resté en prison, hein,
les gars ! Manquerait plus que le
FBI et une médecin junkie
dont je serais tombé amoureux
!
— Hey, c’était
mon rôle, ça ! rétorqua
Archibald.
— Sorry, m’sieur, mais
Gueule d’Ange est plus efficace,
lui !
— En même temps, tu
m’excuseras, contra le jeune
professeur, les mains sur les hanches,
mais moi, je ne suis pas du genre
à souffrir d'inhibition de
basse-latence, je ne suis pas architecte,
et je n’ai pas de connexion
avec la mafia !
— Quand vous aurez fini de
vous envoyer à la figure
des références qui
ne parlent qu’à vous…
» grogna Jack Boiler, ce qui
était en soi plutôt
ironique.
Mais il n’avait nullement
tort.
De chaque coin de rue, du fond de
la plus petite venelle, une masse
grouillante avançait dans
leur direction, tandis que face
à eux, c’était
bien des morts-vivants qui leur
barraient la route. Et difficile
de choisir ce qui représentait
la pire menace, les deux étaient
désormais aussi proches l’une
que l’autre !
« Et si on cherchait le Necronomicon
? proposa soudain Archibald. Après
tout, je crois qu’on en trouve
un exemplaire à Arkham, et
peut-être qu’en utilisant
une formule…
— Décidément,
j’aurais mieux fait de rester
tout seul, je me débrouille
bien mieux comme ça ! soupira
Boiler. Je déteste reculer
face à un ennemi !
— Peut-être, mais là,
je ne vois pas comment nous en sortir
en combat à mains nues !
— Le prof a raison ! appuya
Loup, prenant finalement parti.
— Très bien…
»
Et les trois fugitifs bifurquèrent
soudain vers l’ouest, longeant
l’une des allées du
cimetière. Une funeste mélopée,
sans aucun doute une flûte,
se mit alors à gémir
à leurs oreilles, accompagnant
de concert les hurlements des zombies.
Réveillés de façon
imprévue par Archibald, les
morts-vivants ne faisaient pas partie
des plans des gardiens de la prison.
Aussi leur rencontre fut-elle plus
compliquée que prévue
pour ceux-ci. Complètement
décérébrés,
au point de croire que le Prince
Charmant aurait pu être leur
chef, les zombies se jetèrent
sans réfléchir le
moins du monde sur la première
cible passant à leur portée.
« Finalement, je ne suis pas
mécontent qu’on n’ait
pas affronté l’équipe
de Sfénix du coin ! haleta
Archibald.
— C’est clair ! renchérit
Loup, les oreilles basses.
— Economisez votre souffle,
vous ne savez donc jamais vous taire
! »
Ce n’était pourtant
pas le moment de rire, mais Archibald
et son ancien élève
eurent du mal à contenir
un gloussement qui aurait pu les
aider à relâcher quelque
peu la tension énorme qui
les tenaillait toujours.
« C’est par où
l’université ? J’avais
juré de ne jamais remettre
les pattes dans un truc comme ça
!
— Si les panneaux indicateurs
n’ont pas muté eux
aussi, on devrait bientôt
le savoir !
— Je connais déjà
le chemin, grommela Jack Boiler,
contentez-vous de me suivre, et
évitez d’attirer l’attention
! On n’est pas dans vos séries
télés où les
héros passent incognito simplement
en changeant de coupe de cheveux
! »
Voilà qui vexa à nouveau
Archibald. Oui, il s’était
rasé la tête deux heures
à peine avant son incarcération
féerique, et alors ? C’était
aussi une façon de ne plus
avoir à utiliser de peigne
pour un certain temps : lorsqu’on
était aussi paresseux que
lui, c’était une solution
comme une autre ! Qui plus est,
Boiler était tellement occupé
que toute cette agitation perpétuelle
autour de lui prouvait bien qu’il
n’était pas si efficace
que ça ! Le super agent de
Nodnol n’avait vraiment pas
de quoi être aussi directif
et intransigeant !
Escaladant un mur de pierres à
moitié écroulé
et rongé de mousse luminescente
et poisseuse, les trois évadés
tâchaient de ne pas faiblir,
alors que le cimetière qu’ils
venaient de quitter était
toujours le lieu d’affrontements
acharnés, ou membres putréfiés
et tentacules rougeâtres le
disputaient aux gueules de goules
et aux résidus de chauve-souris
dégénérées…
De vraies Horreurs Chasseresses,
dont l’affrontement dantesque
avec des morts-vivants auraient
fait littéralement jubiler
Archibald s’il en avait été
seulement spectateur, dans un film
de série B ou Z, tranquillement
installé sur son canapé,
Kate dégoûtée
par le spectacle… mais
blottie dans ses bras !
Arrivant à un croisement
où s’offrait à
leur vue une statue monstrueuse
de Yog-Sothoth, masse informe, amoncellement
sanieux de sphères iridescentes,
modelée avec un effroi émerveillé,
par un sculpteur rendu fou sans
équivoque par son propre
ouvrage, il leur fallait changer
de direction à nouveau.
« Je crois que j’aurais
préféré des
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