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’été
était proche en Terres de Féerie.
Des fleurs par milliers, chacune rivalisant de teintes chatoyantes, des
animaux de toutes sortes sur leur 31 et gambadant joliment, un ciel
d’un bleu si pur qu’il en aurait rendu jaloux la
mer, des tenues légères et aux couleurs vives
pour tout le monde, même le plus obscur paysan labourant son
champ…
De quoi avoir l’esprit tranquille et
dégagé, alors qu’en prime, les
températures étaient juste assez chaudes pour
convenir à tous, sans incommoder personne, quand bien
même Féerie ne comptait pas de maisons de retraite
à surveiller…
Pourtant, même ledit paysan avait pris son
après-midi. Il n’était pas question
pour autant de profiter du beau temps ! Lui ou n’importe qui
d’autre avait déserté les rues
pavées, les chemins de traverse, les sentiers
ombragés…
Tout le monde ne respirait plus, ne pensait plus, ne vibrait plus, que
pour la grande finale du championnat de Sfénix !
Elle avait lieu aujourd’hui même. Malgré
des résultats en dents de scie, les Lanternes de la Tour
étaient parvenues à arracher la seconde place
qualificative pour cette ultime affrontement, mais très loin
derrière l’impériale équipe
de l’Atlantide, qui n’avait pas perdu une seule
rencontre.
Les joutes de l’équipe hyperboréenne
s’étaient toujours achevées sur des
scores laissant leurs adversaires à vif et
désemparés face au mur insurmontable qui se
dressait devant eux de la première à la
dernière seconde. Les unes après les autres,
elles avaient toutes dû capituler sans condition, incapables
de rivaliser.
Par le jeu d’une joute annulée à
l’occasion des « débordements
» survenus en Atlantide précédemment,
les deux formations finalistes n’avaient pas eu de
confrontation préalable, et aujourd’hui serait
donc leur toute première vraie rencontre, puisque les
Dauphins représentaient une nouvelle franchise
créée seulement cette année. Mais
Apollon Schopenhauer avait disposé de moyens si puissants
pour bâtir son équipe, qu’elle
n’avait connu aucune prétendante à sa
hauteur, pas même les fameux Chapeaux-Melons de Nodnol qui
eux aussi disposaient pourtant d’un
mécène aux poches pleines.
En fin de compte, le Apollo Stadium ne s’était pas
déplacé à nouveau jusqu’au
continent oublié, tel un cirque itinérant en
représentation festive. Les ouvriers avaient
commencé à monter ses travées en un
lieu pourtant reculé, au sommet du Haricot Magique de Jack,
appuyant ses fondations de bois sur de moelleux nuages. Le soleil,
déjà haut dans le ciel, paraissait
presqu’à portée de main, à
croire que l’on pouvait le bousculer d’une simple
pichenette. Certains spectateurs, pourtant originaires de
Féerie, n’osaient poser le pied sur la couche de
nuages, au dénivelé forcément
fantasque et mouvant. Parfois, deux nappes veloutées
s’écartaient, exigeant que l’on enjambe
le vide d’un bond. Autant dire que l’on
n’avait pas retrouvé tous les grands-parents
invités pour l’occasion…
Grimpant comme tout un chacun le long du haricot – le Doyen
avait interdit les dragobus à ses joueurs –
Archibald avait espéré à de nombreuses
reprises croiser le géant vert, sans succès. Le
haricot de Jack était en tout cas digne de sa
réputation ! Les engrais utilisés en Terres de
Féerie devaient être sacrément
efficaces ! Une tige pareille à une dizaine de
chêne centenaires réunis, des feuilles comparables
à celles de palmiers, des cosses contenant des petits pois
de la taille de pastèques… Quelque part,
Archibald ne regrettait pas la balade ! Il aurait voulu bavarder de
tout cela avec Derek mais le professeur sensible à la pleine
lune était trop stressé pour vraiment
l’écouter avec attention. Pour un peu, Derek lui
en aurait presque voulu de l’avoir rappelé pour
remplacer le Prince Charmant. Et seulement pour la finale, en prime !
Avec à peine deux entraînements en commun dans
les… pattes, et sa capacité de transformation
interdite par le règlement, et par définition
impossible, que pouvait-il leur apporter concrètement ? Il
était toujours moins maladroit, et surtout
dépourvu de la mauvaise foi de Charmant, mais face aux
Atlantes…
Grèce.
Au pied du mont Parnasse.
Sanctuaire de Delphes.
Au milieu des touristes arpentant le sentier escarpé
grimpant vers l’ancien temple de la Pythie. Un couple avance
main dans la main, eux qui avaient tout d’abord fait une
halte près de la source de Castalie, à
l’ombre du chêne millénaire
planté par Agamemnon lui-même.
Elle, élancée, pâle, sa chevelure aux
épaules, se tient près de son compagnon,
à sa hauteur, toujours, sans jamais lui céder un
pas d’avance. Lui, ses cheveux de jais à peine
plus court, le buste droit, le profil aquilin et altier, voile son
regard derrière de petites lunettes rondes qu’il
remonte régulièrement. Les gens
s’écartent autour d’eux, avec un sourire
ou une respectueuse inclinaison de tête. On ne sait pas qui
sont ces jeunes gens, mais il est nécessaire de ne pas les
déranger durant leur promenade. Les antiques pierres de
Marmaria ou ailleurs, réchauffées par la douce
lumière du soleil semblent tout à coup avoir
retrouvé leurs parures de marbre, les fleurs entre les
interstices, de simples bourgeons éclatent de toutes leurs
couleurs…
Ce n’était pas là autre chose que les
circonstances pointant toutes dans le même sens, rien de
magique à ce propos ne les conditionnait de la sorte.
C’est ainsi que personne ne les remarqua quand ils
quittèrent le chemin principal, dans un virage en pente.
Après trois ou quatre cents mètres, ils
parvinrent en vue de l’entrée secrète
que le jeune homme avait déjà
empruntée par le passé,
jusqu’à l’adyton et ses recoins.
La prophétesse se tenait toujours là,
plongée dans ses vapeurs et entourée de
ténèbres vacillantes dans la pénombre
ambrée. Dans sa main gauche, une phiale, et dans la gauche,
une branche de laurier, symbole de son dieu.
« Vous vous étiez trompée. Mais je
souhaitais vous revoir pour vous prévenir. J’ai
renoncé à mes pouvoirs. Apollon n’est
désormais plus qu’un prénom pour moi.
Que tous les augures l’entendent ! »
La jeune femme lui serra la main plus fermement, sa paume
fraîche luttant contre l’atmosphère
moite et lourde du sanctuaire souterrain qui voyait la sueur perler sur
le front de son compagnon. La silhouette de la Pythie demeurait
fantomatique et inaccessible, à l’abri
derrière son rideau de fumée et de certitudes
venu du fond des âges…
« C’est ta décision. Rien ne dit que le
destin l’acceptera sans tenter d’intervenir contre
toi. L’amour n’est pas aussi fort qu’on
le croit.
— L'amour, c’est l’ennemi. Faites-en, si
cela vous convient, un luxe et un passe-temps, traitez-le en artiste,
récita-t-il. Oui, j’ai renoncé
à cette conception. Et c’est pour le mieux !
— Et tu abandonnes tous ceux qui dépendaient de
toi.
— Les Muses ont repris la route de par le monde,
inspirées par leurs propres désirs. A elles aussi
de faire leurs choix. La création n’a pas
à être dirigée par les ordres
d’une seule et unique personne. Il en va de même
pour chacun. »
Nulle réponse.
Apollon et Cendrillon patientèrent quelques secondes, dans
cette quasi-obscurité, mystique et pesante.
Puis ils s’en furent, sans un mot eux non plus.
Un moment plus tard, alors qu’ils arrivaient en vue du
trésor des Athéniens et ses métopes
doriques, après avoir repris leur parcours touristique
bordé d’alisiers blancs, Cendrillon
découvrant ces lieux mythiques pour la première
fois, celle-ci lui posa calmement la question.
« Tu es bien certain d’avoir pesé le
pour et le contre ? »
Un véritable et sincère sourire s’ourla
au coin des lèvres minces de Schopenhauer.
« Il n’y avait plus aucun pour. Et selon mes
informations, me savoir loin de Féerie a soulagé
beaucoup de monde, ajouta-t-il, réprimant un rictus moqueur.
Si je peux contribuer à apaiser les conflits sans
même avoir à m’impliquer, quoi de plus
gratifiant?»
En toute discrétion, l’équipe de la
Tour du Savoir Secret Salvateur rejoignit les vestiaires, à
hauteur des nuages. Les clameurs et les piétinements de la
foule fourmillante dans les gradins étaient
malgré tout perceptibles. Pourvu que les nuages tiennent le
coup… Archibald lui-même
n’était pas forcément le moins inquiet.
« J’ai parié avant le match, commentait
Loup, notre côte n’a jamais
été aussi bonne !
— Tu veux dire, mauvaise ? corrigea le jeune professeur.
— Mais non, bonne pour moi, si on déjoue les
pronostics ! Tout le monde nous voit perdants, m’sieur !
»
Voilà qui n’était pas le discours le
plus motivant du monde, à moins de ne considérer
que l’aspect financier des choses. Ce qui n’avait
pas l’air des plus simples, une fois encore…
Avec le sourire toutefois, Archibald avait nonchalamment ouvert la
porte de son casier… pour y découvrir Kate
à moitié nue. Instinctivement, le jeune homme
s’engagea à demi dans l’espace de
rangement, à la grande surprise de ses
coéquipiers, qui ne l’avaient jamais vu
très pressé de se changer pour gagner la pelouse !
« Kate, qu’est-ce que tu fais là ?
Ça ne va pas, non, tu es devenue complètement
folle ?
— La groupie, non ?
— Et si quelqu’un d’autre avait ouvert le
casier à ma place ? Tu y as pensé un peu ?
— Mais c’était peut-être
justement ce que j’attendais !
— Très malin… »
Archibald grimaça à ses mots, mais
l’œil allumé quoi qu’il en
soit d’une lueur égrillarde.
« On verra ça plus tard, si tu veux bien. Pour
l’instant, ce n’est pas le bon moment pour se
distraire.
— Je croyais que tu ne prêtais pas
crédit aux théories comme quoi il ne faut pas
faire l’amour avant une compétition ?
— Mais enfin, ce n’est pas le pro…
»
Archibald sursauta en portant une main sur sa tête, car il
venait de recevoir une boulette de papier derrière le
crâne.
« Y a un blem, m’sieur ?
— Non, non, rien du tout, Loup ! »
Tant bien que mal, le jeune professeur referma son casier, faisant
volte-face pour se plaquer le dos contre celui-ci, une main
crispée sur la poignée. Par chance,
étant donné l’aspect imposant de leur
véritable carapace, les casiers étaient
très spacieux, et Archibald prit finalement le suivant pour
se changer. Le jeune homme avait déjà
enfilé ses mitaines et son camail, tête basse et
tempes résonnantes, quand il releva la tête. Cette
fois, son cœur rata un battement.
Alice l’attendait, entièrement nue quant
à elle. Pas de doute possible : des pieds à la
tête, plus de grelots, si ce n’était
deux tressautant à la pointe de bonnets d’un autre
calibre que celui que la jeune femme avait d’ordinaire sur la
tête...
Elle avait forcément agi de la sorte sciemment, histoire
d’adresser un pied de nez à Kate ! Et quel pied de
nez… Si la fiancée d’Archibald
s’apercevait de sa présence… Elle ne pouvait
pas être au courant ! Voire même complice !
Archibald ne préférait pas imaginer une chose
pareille ! A moins de perdre complètement la
boule… Ce n’était pas
l’instant le plus propice pour se mettre à
fantasmer !
Un coup d’œil à droite, un autre encore
plus vif à gauche… Personne
n’était assez proche de lui, pour penser autre
chose que le voir tendu à cause du
match. Il se félicitait à nouveau
d’avoir chassé Charmant ! Lui aurait
sûrement soupçonné, voire,
reniflé, qu’un élément
discordant était entré en compte…
« Vous voulez tester ma souplesse ? J’ai
recouvré l’intégralité de
mes moyens…, minauda-t-elle alors, cherchant à
ramener l’attention du jeune homme sur son corps
dénudé.
— Oh, mais je sais bien que vous êtes une vraie
acrobate ! baragouina Archibald.
— Vous n’allez pas me faire la même
réponse qu’à cette chère
Diane… »
Fallait-il qu’elle se maintienne en équilibre
à cinquante centimètres du sol, par la seule
force de ses genoux en appui contre la paroi, les muscles de ses
cuisses raidies et frémissantes par l’effort
constant exigé par cette position se contractant en cadence
! Sa tenue caractéristique d’arlequin
n’était en vue nulle part, pas un seul petit
losange de tissu brodé ! De toute manière, les
mirettes d’Archibald n’avaient
déjà que trop fureté !
Mais de toute évidence, cela ne posait aucun
problème à la jeune femme, plus
cambrée que jamais ! Archibald déglutit tant bien
que mal. Il avait opté pour l’absence de tout
contact avec elle depuis plusieurs semaines, sans qu’elle lui
en tienne manifestement rigueur... Ce n’était pas
courant comme retrouvailles !
Il ne manquait plus que Lacyon pour ajouter à sa confusion !
Heureusement que la fée avait recouvré sa taille
normale, et ne pouvait plus passer inaperçue ! Le jeune
homme était ainsi certain qu’elle ne les avait pas
suivis et se trouvait toujours avec la délégation
officielle de la Tour.
Que ce soit Kate ou Alice, la blonde ou la brune, il
n’était pas question de choix
puisqu’Archibald l’avait déjà
effectué. Néanmoins, pour l’instant, il
fallait improviser.
Bon ! Un banc de bois ! Voilà ce dont il avait besoin ! En
le redressant, pour le plaquer en travers, devant les portes des deux
casiers gênants… Si les deux jeunes femmes ne
parvenaient pas à sortir, tant pis pour elles, elles
devraient patienter ! Ou bien qu’elles fassent sauter la
cloison les séparant et qu’elles se
crêpent le chignon ! Quoique, dans ce cas… Il
serait peut-être plus intéressant de se faire
porter pâle et de rester dans les vestiaires pour assister au
spectacle !
Assourdis mais toujours vaillants, les chœurs reprenaient de
plus belle au-dessus de leurs têtes, détournant
l’attention croissante et curieuse de ses
coéquipiers face à son comportement pour le moins
étrange.
« Les Hyperboréens sont déjà
entrés sur le terrain ? demanda l’un
d’eux.
— Non…, répondit Archibald du tac au
tac. Locke ! »
Le joueur de flûte de Hamelin se retourna avec un sourire
sans dents ni malice pour Euterpé, la Muse qui avait
décidé d’épouser les
étapes de sa tournée, depuis qu’il
avait abandonné ses habits de prophètes et son
existence de reclus dans les bas-fonds de Nodnol. A présent,
la marée-chaussée le protégeait de ses
fans au lieu de lui courir après, tel cet
imbécile de Jack Boiler, toujours en maison de
guérison malgré des protestations
accumulées en pagaille, comme quoi il devait
sortir !
L’estrade qu’on lui avait confectionnée
prenait place au milieu du terrain, visible depuis tous les angles de
vue possibles dans le stade. Elle était même
censée pouvoir pivoter sur elle-même, de
façon à ce que chacun puisse le voir de face
à un moment ou un autre. On n’arrêtait
plus le progrès ! Des feux d’artifice
étaient également prévus, pour
composer avec ceux qui couronneraient l’enceinte à
l’entrée des joueurs sur la pelouse. Un double
cercle de feu illuminerait de ses reflets le magnifique cumulonimbus
sur lequel reposait l’Apollo Stadium.
Un spectacle visible à des lieues à la ronde.
Découvrir de ses propres yeux le sommet du haricot
géant servir d’appui à l’une
des tribunes du stade de Sfénix avait
déjà été des plus
impressionnants, même pour Locke. De quoi faire jaillir
l’inspiration ! En parlant d’inspiration, il
était temps de monter sur scène pour de bon !
Dans le couloir menant à la pelouse proprement dite, les
deux équipes se retrouvèrent nez à
nez. Jusqu’au dernier instant, Archibald avait cru
à la présence d’Apollon, mais il
fallait bien se rendre à l’évidence :
il n’était pas là non plus, pas plus
que dans les tribunes.
Loup retroussa les babines, Derek détourna le regard, le
Petit Chaperon Rouge – enfin recruté ! -
vérifiait les attaches métalliques de ses
chausses, l’Eté grattait ses
genouillères avec un peu trop
d’attention… La tension, elle, était
palpable, face à la muraille impassible des
Hyperboréens, alignés impeccablement à
moins de deux mètres d’eux. En tant que capitaine,
Archibald se tenait au premier rang, remarquant que son
vis-à-vis ne lui était pas totalement inconnu.
Pour un Hyperboréen, il affichait d’ailleurs un
visage plus expressif que ses comparses.
D’un sourire, il entama même une conversation,
spontanément !
« J’espère que nous aurons droit
à une belle rencontre.
— Bien sûr, grommela Archibald, ne sachant pas lui
non plus sur quel pied danser.
— Vous n’avez pas l’air d’avoir
deviné, vous non plus.
— J’aurais dû ? Deviner quoi ? On a
déjà joué la carte de
l’intimidation, vous savez.
— Non, mais pour une finale, je ne peux vous cacher cela plus
longtemps. Si vous m’aviez vu courir…
— Hermès. Vous êtes celui
qu’Apollon a envoyé prévenir le
Nautilus pour venir à notre secours. Némo avait
mentionné que vous étiez d’une
rapidité peu commune. Et il paraît que vous
étiez de toutes les décisions de Jonas, lorsque
Kate a quitté l’Atlantide. Ici ou là,
on peut tout de même collecter des indices assez
évidents.
— Vous êtes plus perspicace que vous en avez
l’air.
— Je vais prendre ça comme un compliment. Si vous
êtes bien un Dieu, vous auriez pu intervenir dans le conflit
auquel vous avez assisté.
— Je ne suis pas resté les bras croisés
pour autant. Et j’ai choisi un camp. Du temps de
l’Olympe, j’ai appris à être
un observateur prudent, mais, j’aime à le croire,
avisé. Je connaissais bien mes semblables. Et
n’étais-je pas le patron des alchimistes ? Armand
de Saint-Tonnerre est tout aussi coupable que ce qui demeurait de la
dépouille d’Hadès. Celui-ci a
accepté cette alliance contre-nature : Hadès
n’a jamais été un meurtrier dans
l’âme, un destructeur. Ce
n’était pas parce qu’il dirigeait les
Enfers qu’il était un démon.
C’est la flamme mal contrôlée de
l’alchimie qui l’a changé, pervertissant
cet art, pour en faire un porteur de mort, au lieu de créer
la vie. N’étais-je pas apte à juger, en
tant qu’initiateur du Grand Œuvre ?
— Peut-être… »
Les deux capitaines ne croisaient pas le regard, les rivant sur la
pelouse qui les attendait au bout du couloir.
« Le Heaume d’Hadès…
C’est vous qui vous êtes chargé de
réparer les dégâts.
— En effet, fit Hermès en hochant la
tête. Il fallait maintenir un lien avec les Enfers, comme
lorsque Hadès était en prison.
Désormais, le heaume ne remplit plus qu’une
mission fonctionnelle. Il n’y a plus de trace de
l’existence de mon demi-frère…
— Je vois… »
Le jeune professeur aurait pu donner l’impression
d’avoir pris l’ascendant, mais ce
n’était pas tout à fait exact. Il se
sentait toujours en proie à un certain malaise.
L’heure n’était pas aux explications de
ce genre. Il voulait changer de sujet. Et si Hermès tentait
de le déstabiliser avant le début de la rencontre
?
« J’espère que je pourrais voir votre Shooting
Star Canon, ricana Archibald.
— Vous risquez de me voir de dos, si je
l’exécute… »
Ce n’était pas de la forfanterie, mais la probable
vérité : qui pourrait rivaliser en
célérité avec un dieu en personne ?
La Sœur Anne, du haut de son donjon, laissa tomber un
mouchoir pour signifier aux joueurs qu’ils pouvaient
s’avancer. Tant mieux ! Archibald avait des fourmis dans les
jambes, pour ne pas dire dans le cerveau. Faisant quelques pas
à l’unisson, le jeune professeur passa
près d’une tribune, d’où un
petit garçon l’interpella.
« Allez, Archibald, je suis sûr que vous pouvez
gagner ! » piailla-t-il de sa voix fluette, qui peinait
à se faire entendre.
Le jeune homme lui adressa un petit geste de la main. Ainsi, il avait
fallu qu’il attende la finale pour comprendre !
Même si lui n’était pas
spécialement intéressé par le
Sfénix, il y avait un peu partout en Féerie des
petits garçons comme celui-ci qui ne vivaient que pour
ça, et certains qui l’avaient même
choisi comme joueur préféré ! Il ne
pouvait pas les ignorer. Il n’en avait pas le droit, tout
simplement. Lui aussi avait connu ça en supportant le Celtic
et d’autres clubs. Cela n’aurait pas
été correct de se gausser de leurs attentes. Il
avait vu trop de joueurs de football agir de la sorte,
précisément.
Archibald secoua la tête en souriant. Il allait jouer ce
match détendu. Le Sfénix
n’était qu’un jeu, un formidable moyen
finalement de se distraire l’esprit libre.
Peu importe les adversaires !
Faisant fi de la censure tels les authentiques Rolling Stones
et non plus les pantins de soixante ans collectant les billets verts,
Locke s’était lancé dans une ode
n’ayant rien à voir avec le Sfénix,
mais tout en commun avec le lessivage complet du public.
Et notre duo vedette de commentateurs ne s’y était
pas trompé !
« Eh bien, Cotton, c’est à se demander
si les deux livrées auront encore droit à du
soutien ! A moins que ce ne soit l’altitude, on dirait que le
public a du mal à tenir le rythme !
— Et c’est moi, où Locke a
commencé avec un quart d’heure de retard et
dépassé l’horaire de deux fois plus ?
»
Le musicien ne prêtait évidemment pas la moindre
attention à ces deux-là, comme quasiment tout le
monde désormais. Mais la musique de Locke ne pouvait
rivaliser avec l’attente des spectateurs pour la rencontre
elle-même. Le joueur de flûte de Hamelin en
personne n’avait d’autre solution que de
s’incliner et ranger ses instruments. Auparavant, il se
permit tout de même un ultime solo à capella, de
sa voix de falsetto, rejetant la tête en arrière :
Moi
qui passe et qui meurs,
Je vous contemple, étoiles !
La Terre n’étreint plus l’enfant
qu’elle a porté,
Debout, tout près des dieux, dans la nuit aux cent voiles,
Je m’associe, infime, à cette immensité
;
Je goûte, en vous voyant, ma part
d’éternité.
Mais sous le regard brûlant d’Euterpé et
la stupeur de l’assistance toujours aussi fournie,
l’artiste conclut d’une pirouette.
« Cela dit, les étoiles
n’apparaîtront pas avant plusieurs heures, et je
vous laisse donc avec vos rites barbares, de sueur et
d’excitation, bande d’adulateurs avides de
sensations fortes ! »
Merlin se tenait en vue de l’entrée de la
tanière du dragon, un véritable jardin de
rocailles. Il avait voyagé loin, et longtemps, pour
retrouver sa trace.
Marmiadoise dans sa paume, il sentait une énergie nouvelle
parcourir ses muscles gonflés, le souffle à peine
entamé par sa marche qui en aurait
épuisé plus d’un.
« Vas-tu sortir de ton antre ? tonna-t-il, la bise agitant sa
crête bleue. Je n’ai pas que ça
à faire ! »
Plus puissante encore que la bise, l’haleine du dragon
jaillit des profondeurs de son antre, manquant de le plier en quatre.
Deux brandons acérés, pupilles
enflammées de rubis, chassèrent les
ténèbres en se faisant de plus en plus
proches…
« Ah, enfin… Voilà qui me changera des
sorcières qui me traquent ! Il est plus flatteur
d’être le chasseur ! »
Pendant ce temps, Apollon Schopenhauer et Cendrillon
défaisaient leurs bagages, arrivés dans le
château familial, entre Eger et Fertod.
La fée Lacyon avait décidé de
réconforter les perdants du match en leur rendant visite
pendant le bain.
Archibald avait pris de l’avance sur tout le monde, feignant
une blessure à quelques secondes de la fin pour
s’en aller libérer discrètement Kate,
tandis qu’il confiait à Derek la
délicate mission d’ouvrir le casier retenant
l’ex Fou d’Hadès, soi-disant sur ordre
du Doyen, tandis qu’il retournait sur la pelouse pour signer
des autographes, ou plutôt, des palimpsestes.
Emily avait pu officialiser la réapparition du Miroir de
John Dee dans les couloirs du British Museum.
Personne n’avait souhaité ébruiter
cette histoire, comme souvent.
Armand de Saint-Tonnerre avait déjà
été oublié par beaucoup, si ce
n’était le Doyen et Lord Summerisle, dont les
missives croisées revenaient souvent sur ce qu’il
avait tenté de faire, et comment prémunir
Féerie d’un tel malheur.
Sans devoir compter sur Merlin.
Et le score du match ? Oh, les Lanternes remportèrent la
finale du championnat de Sfénix 40 à 20. Loup
avait trouvé le moyen de nouer les lacets des chausses
d’Hermès…
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