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rchibald
n’avait jamais imaginé un Merlin sous cette
apparence : version Walt Disney comprise, c’était
la mode des vieux barbus, simplement plus ridé et
à la barbe plus longue que celle du Doyen de la Tour, son
remplaçant à ce poste d’ailleurs.
Apollon Schopenhauer semblait précisément
partager une même sensation de stupeur.
Pour une fois, il n’était pas tout seul
à avoir la mâchoire
décrochée, pour ne pas dire,
démontée et à ramasser !
« Non ! Ça ne peut pas être toi, Merlin
! Tu ne devrais être qu’un vieillard
décrépi, tout juste bon à me
houspiller ! vociférait Armand de Saint-Tonnerre, tout en ne
reculant pas d’un pas. Tu me l’avais
affirmé toi-même !
— N’êtes-vous pas resté jeune
au cours des siècles ? rétorqua le rongeur
métamorphosé. Je vous avais pourtant dit de ne
pas mépriser à ce point la magie, mais vous
n’avez jamais voulu écouter mes paroles !
Finalement, c’est moi le fautif dans toute cette histoire, je
n’aurais jamais dû songer à vous !
»
Celui qui tournait à demi le dos à Archibald et
Apollon ne devait pas afficher plus de trente ans, mais se distinguait
surtout par la magnifique crête de cheveux bleus
tressés qui se dressait droits sur son crâne
autrement parfaitement lisse et luisant, si ce
n’était les motifs de complexes tatouages, qui
couraient d’ailleurs sur son cou et
jusqu’à ses avant-bras.
Il n’y avait plus en lui la moindre trace d’un
petit écureuil babillant. Pas même une touffe de
poils mal placée ou des incisives à la Ronaldinho
! Après avoir côtoyé un Abraham Van
Helsing redevenu lui-même, le jeune professeur
n’avait cependant jamais ressenti une présence
magique aussi marquée. Apollon en personne
n’émettait pas des vibrations identiques
à celles-ci. Et c’était comme si les
barrières invisibles jetées sur eux tel un filet
de pêche par l’alchimiste
s’étaient déchirées en une
poignée de secondes.
« Vous préjugiez sérieusement me voir
vous laisser détruire ma création simplement pour
que vous puissez en finir avec vos frustrations ?
— Ta création ? »
Sa création ? Archibald s’était
renseigné sur l’histoire des Terres de
Féerie, évidemment, et le Doyen n’avait
pas manqué de lui faire la leçon plus
d’une fois, mais Merlin, créateur de ce refuge
pour les créatures des mythes et des contes ?
Voilà une version dont il n’avait jamais eu vent.
Mais était-ce vraiment le moment de
s’en soucier ? Non, pas spécialement !
« Peu m’importe ! crachait Armand de
Saint-Tonnerre, son heaume devenu cristallin le temps de
l’apparition de Merlin recouvrant sa consistance
d’onyx, sur le pourtour de son crâne, à
tout le moins. Toi aussi, tu ne fais que puiser dans ce que vous nommez
magie ! Toi comme les autres, tu vas connaître les effets de
mon piège ! Peu importe si cela prend un peu plus de temps
avec la monstruosité que tu es ! Au commencement, Dieu
créa toutes choses de rien, masse confuse de laquelle il fit
une claire distinction en six jours ! Il ne faudra pas six minutes pour
vous détruire ! »
Renversant la tête et révélant son
visage aux traits juvéniles et aux yeux vairons à
Archibald et Apollon, Merlin éclata d’un rire
sonore, aux accents chantants, très loin de
l’ironie blasée de l’écureuil.
« C’est toi qui me parle de monstruosité
? Nous ne devons pas avoir une définition identique de ce
terme ! Mais si tu veux savoir, chaque année
passée dans le corps d’un animal aussi
frêle qu’un écureuil m’a
permis de rajeunir, et de peu à peu reconstituer mes forces
! C’est aussi simple que cela, il n’y a aucune
prérogative tortueuse à considérer !
»
Le magicien légendaire se tourna plus largement vers le duo
composé d’un héros et d’un
dieu aux ailes – fictives ou pas –
rognées.
« Messieurs, on dirait que je me suis après tout
rangé de votre côté. Il me faudra
admettre que ce n’était pas là mon
intention première, pour être tout à
fait honnête !
— C’est ça, ignore-moi ! Ta magie va
s’étioler, je t’en fais le serment !
»
Merlin fit volte-face en un éclair.
« Alors, il me restera toujours autre chose pour
t’affronter, vil serpent ! »
Et se faisant, il tendit un bras vers les cieux, infime silhouette
refusant de se courber sous la tempête qui
déferlait maintenant sur Antinéa, ignorant le
froid alors qu’il était tout à fait nu,
une précision à ne pas oublier, fermant les yeux.
A croire que l’alchimiste, pourtant posté
à moins de vingt pas de lui, n’était
absolument pas en mesure de constituer pour lui une quelconque menace !
« A moi… Marmiadoise ! »
Puis, avec un clin d’œil à
l’adresse d’Archibald :
« Je ne pouvais tout de même pas invoquer
Excalibur, ce ne serait pas très correct vis à
vis de ce pauvre Abraham ! »
Une lame tout aussi merveilleuse jaillit alors des cieux, comme
forgée au cœur de l’orage qui les
cernait tous, brillante comme telle, avec la vaillance de trente
torches, et pourvue d'un véritable fourreau de feu et de
glace... Mais c’était
protégée des grêlons et du
grésil qui tombaient maintenant en rafale et en cadence que
la lame céleste descendait en direction de Merlin dans un
puit de lumière, pareil à un torrent
d’électricité ignorant toutes les
barrières conçues par Armand de Saint-Tonnerre.
Mère Nature ne se souciait ni de magie ni
d’alchimie, comme Miss Indrema aurait pu l’affirmer
doctement…
« Marmiadoise, ô toi le double
d’Excalibur… Merci d’avoir
répondu à mon appel. »
L’alchimiste le dévisageait en occultant
complètement ses deux anciens interlocuteurs, son regard
rougeoyant désormais par flashes, à croire que
des spots lumineux dignes d’Ibiza s’agitaient sous
le heaume.
« Fais ce qui te chante ! De toute manière, il est
temps pour moi de vous punir pour votre orgueil, tous autant que vous
êtes ! »
Et se jetant à son tour dans un semblant de rituel,
à corps perdu dans son cas, Armand de Saint-Tonnerre fit
voler ses gants blancs, irrémédiablement disparus
dans la tempête… Les symboles gravés
dans la roche tout autour du cirque s’enflammèrent
d’améthyste chaud, Alice se figeant dans un ultime
cri de douleur pure…
Il fit claquer ses deux paumes l’une contre l’autre.
« A 3, nous sautons ! Un ! Deux… »
Mycroft Holmes regrettait amèrement le calme de Baker
Street. Pourquoi avait-il accepté de suivre cette
tête brûlée de Jack Boiler ? Non
seulement ils étaient tombés sur une Diane
montée sur un griffon gigantesque qui avait
accepté de les conduire jusqu’à la
Tower of Gray, mais voilà maintenant qu’ils
devaient sauter en plein vol sur le sommet de celle-ci !
« Trois ! »
Mycroft ferma les yeux, le cœur serré, tandis que
le griffon basculait sur le côté gauche,
amorçant sa vrille tout en se rapprochant majestueusement de
l’édifice aussi fantaisiste que fantastique.
Boiler lui attrapa le poignet, à la façon
d’un étau, et le tira en avant, lui faisant perdre
l’équilibre. Mais le vent eut à peine
le temps de le gifler vertement une ou deux fois que ses jambes
flageolantes pédalant dans le vide rencontrèrent
la dureté de la pierre ! Vérifiant que sa
casquette était encore bien en place sur son crâne
aux tempes légèrement dégarnies et
osant enfin desceller ses paupières closes, le
frère aîné de la famille Holmes
réalisa qu’ils avaient bondi juste au bon moment,
respectant le timing à la seconde près.
« Merci, mademoiselle ! hurlait Jack Boiler,
déjà debout, saluant du bras Kate et son griffon
qui avaient viré de bord et repartaient en sens inverse.
Vous êtes plus efficace que ma demeurée de fille !
»
Pas question pour elle de les attendre, elle avait
été très claire, d’autant
qu’ils disposaient d’escaliers pour descendre. Et
s’ils réussissaient ce qu’ils
étaient venus accomplir, ils ne seraient de toute
façon guère pressés pour quitter les
lieux…
Mycroft se remit debout péniblement, les genoux cagneux,
alors que Jack s’était quant à lui
rétabli d’un magnifique
roulé-boulé. Au centre du sommet de cette tour
défiant les océans, alors qu’au loin,
une étrange tempête avait fini par les rattraper
et rassemblé ses forces pour un ultime assaut sur
l’Atlantide, se trouvait ce que l’intuition et le
talent du détective avaient prédits.
Le Miroir de John Dee.
Il était bien là. Sa surface d’onyx
poli brillait tellement qu’on l’aurait crue
liquide, mais surtout… L’artefact que souhait
employer à ses fins Armand de Saint-Tonnerre avait
été enfermé à
l’intérieur d’un coffre aux parois de
diamant, bardés d’étranges fils
d’or formant beaucoup plus qu’un simple
nœud.
« Bon, je crois que ça ne va pas être
aussi facile qu’escompté… »
fit-il remarquer à son acolyte.
Mais Jack Boiler parut ne pas l’entendre,
déjà à genoux devant
l’engin, le regard acéré, les
lèvres sèches. Combien de bombes avait-il
déjà eu l’occasion de
désamorcer dans sa carrière ? Sans doute de quoi
raser la moitié de Nodnol, sans problème, si ce
n’était la moitié de Féerie !
« Le petit rusé ! maugréa-t-il. Si nous
essayons d’ouvrir ce coffre par la manière forte,
c’est nous-mêmes qui déclencherons le
processus qu’il a installé ! Je ne risque pas de
lui faire ce plaisir ! conclut-il avec un sourire mauvais.
— Une idée ?
— Ce ne serait pas plutôt à vous, de
proposer des inspirations géniales ? Vous êtes
réputé pour ça, non ? Moi
j’exécute ! »
Mycroft se pinça la joue, afin de remobiliser ses esprits et
surtout son intelligence. Cette fois, ses déguisements ne
lui seraient d’aucune utilité.
« Serait-il possible de la déplacer ? Si nous la
jetions au fond de l’océan… Le Miroir
ne serait plus au contact des symboles alchimiques qui nous entourent !
»
Jack hocha la tête, se passant une main dans ses cheveux
blonds coupés court en brosse.
« Bonne idée ! »
Mais cela ne fonctionna pas : impossible de mouvoir le coffre de
diamant, à croire qu’il avait
été scellé au sommet de la tour, alors
que cela ne pouvait pas faire plus de quelques heures qu’il
devait se trouver ici. C’était donc fatalement les
rituels de l’alchimiste qui le maintenaient dans cette
position, même en s’y mettant à deux
pour tirer de toutes leurs forces, arc-boutés l’un
sur l’autre !
Mycroft stoppa son effort le premier, une main sur
l’épaule du policier.
« Bon sang ! Il faut trouver quelque chose, vite ! »
Jack Boiler jura. Après sa confrontation avec
l’écureuil et ses discussions
supplémentaires avec Holmes à bord du Nautilus,
son expérience des mauvais coups l’avait
guidé, et sans savoir précisément ce
qu’Armand de Saint-Tonnerre avait concocté dans sa
fichue calebasse, Jack avait tout de suite senti que quelque chose se
tramait, quelque chose que cet individu ne voudrait pas exposer
directement au grand jour, pas avant d’avoir
détourné l’attention au
préalable. A Nodnol, il s’était
appuyé sur la rencontre de Sfénix pour tenter de
dérober un trophée, et il avait certainement
envisagé la même chose pour son grand final.
Bien sûr, à Nodnol, les choses ne
s’étaient pas pour autant
déroulées exactement comme il
l’entendait, mais il était probablement trop tard
pour remettre en cause le plan qu’il avait dû
élaborer depuis fort longtemps. Pour Armand de
Saint-Tonnerre, c’était aussi un coup de
dé, un pari.
Dans ce domaine-là, ils étaient à
égalité !
Un éclair zébrant les cieux courroucés
vint soudain à leur rescousse. Jack repéra alors
un fil entortillé qu’il avait cru d’or,
mais qui brillait en fait d’un éclat
argenté. Si tous n’étaient pas de la
même couleur, cela signifiait peut-être
qu’il y avait bel et bien quelque chose à
débrouiller !
« Boiler ! Regardez ! »
Les symboles gravés sans finesse dans la pierre de la tour,
et de toute évidence dans l’urgence,
s’étaient mis à rayonner,
d’un feu ne dégageant aucune chaleur, aucun
crépitement, ce qui était en
réalité d’autant plus oppressant.
A nouveau, Mycroft se somma intérieurement de se reprendre.
Il avait toujours été un monstre de logique, et
c’était encore cette caractéristique
qui lui ouvrirait les portes de la solution. Il y avait toujours une
solution. Le crime parfait ? Cela n’avait jamais
existé, et cela n’existerait jamais ! Il devait
analyser les faits, rien que les faits, froidement,
méthodiquement. Et tout deviendrait simple alors.
Mais pourquoi ? Sa science ne pouvait l’avoir trahi,
c’était impensable, en dehors de toutes
équations logiques ! Le Spiritus Mundi
coulait dans ses veines ! Tout à coup, mourir le terrifiait
: peu importait la renaissance promise, le corps glorieux, le corps
céleste ! Emprisonné sous son heaume,
l’alchimiste hurlait mais ses exhortations étaient
étouffées dans le fer
d’Hadès.
Armand de Saint-Tonnerre para le coup avec
l’énergie du désespoir qui pleurait
dans ses veines. La spagyrie. John Dee, dans
l’atmosphère studieuse de leur laboratoire commun
de Mortlake, lui avait assez souvent
répété qu’il aurait
dû en faire son domaine de prédilection, et ne pas
se jeter à corps perdu dans des entreprises le
dépassant. Dépassant n’importe quel
alchimiste censé ! Il y avait des siècles de
cela, déjà, et sa mise en garde
résonnait à nouveau…
Il ne s’était rien produit lorsqu’il
avait achevé son rituel, ou plutôt, son
équation. Rien, absolument rien. Une erreur dans ses calculs
était rigoureusement à exclure. Rigoureusement !
Cette pauvre gueuse d’Alice lui avait tenu la jambe, mais
sans pouvoir le gêner le moins du monde, d’autant
plus qu’il n’avait pas besoin de marcher ou
n’était-ce que faire un pas de
côté ! Il lui écrasa la main droite
d’un coup de talon vicieux, qui ne parvint pas à
compenser sa stupeur ultérieure.
Tout avait débuté correctement, étape
après étape, et au moment de
l’embrasement final, les nuées obscures
s’étaient écartées une
poignée de secondes afin que l’astre du jour
frappe le Miroir de John Dee et amplifie la marée astrale
à venir, telle une gigantesque vague de magnetars explosant
les uns à la suite des autres… Mais rien. Rien,
absolument rien. Les lueurs tant attendues
s’étaient dissipées en même
temps que les vents de tempête, accordant à peine
à son estomac la faveur de ne pas se figer en une boule de
glace au creux du ventre…
Merlin l’avait transpercé sans une once de
pitié.
Cendrillon était demeurée prostrée,
assise à même le sol, sa robe
s’étalant sur les dalles de marbre comme si
elle-même flottait à la surface d’un
lac…
Sa rencontre avec son tourmenteur l’avait vidée de
ses forces les plus intimes, tandis que personne
n’était venu s’enquérir de
son état. Et Apollon moins que les autres encore,
semblait-il…
Que pouvait-il bien se passer au-dehors ? Elle était
soi-disant la souveraine de l’Atlantide, sur un pied
d’égalité avec son époux, et
on ne lui avait pas une seule fois demandée audience,
à la recherche de conseil ou aide. Toute la cité
aurait pu brûler, s’abîmer dans les
flammes telle une nouvelle Troie, cela n’aurait eu que peu
d’importance pour elle en cet instant. Elle avait
songé se rendre à la bibliothèque,
mais les flammes ne devaient pas être éteintes de
si tôt… Et se retrouver au milieu de ruines
fumantes, seule, avec son rêve dévoré
jusqu’aux fondations… Elle avait investi tant de
temps, de passion, de ferveur, dans cette entreprise… Et
pour quel résultat en fin de compte ?
A quoi bon poursuivre une telle existence ? La jeune femme avait
longtemps combattu cette attitude, ce vague à
l’âme qui ne l’avait quittée
qu’à de rares moments, mais à quel
titre ? A chaque fois qu’elle croyait enfin le
dépasser, le repousser derrière elle à
jamais, Cendrillon était rattrapée par les
fantômes de son passé. Où
qu’elle aille en Féerie…
Revoir Hadès. Elle avait pourtant bien dit à
Apollon qu’elle ne le supporterait pas, plaidé
pour qu’il l’éloigne autrement que
simplement au cachot sous le palais ! Les deux mains jointes autour de
ses jambes ramenées sous elle, insensible aux coups de
boutoir de la tempête, à la froidure du marbre,
à tout ce qui pouvait bien l’entourer, dans
l’ombre des murs à la blancheur de
linceul…
La pénombre s’accentua soudain, de même
que le bruit environnant. Mais ce n’était plus le
vacarme nauséeux de l’extérieur,
seulement d’amples battements d’ailes, comme autant
de respirations profondes et apaisées.
Cendrillon releva la tête, écartant ses boucles
fraîchement coupées trempées de sueur,
tendit son cou gracile en avant, pour découvrir
l’apparition de Kate dans une embrasure de fenêtre,
chevauchant son majestueux griffon tout en observant d’un
regard les environs immédiats. En un instant, la jeune femme
fut sur pieds, manquant de s’effondrer à nouveau
en courant à perdre haleine en direction de celle qui
était devenue son amie.
« Emmenez-moi ! s’écria-t-elle, Kate la
remarquant alors, haussant les sourcils de surprise. Emmenez-moi !
» répéta-t-elle plus fort,
d’une voix qui ne tremblait plus.
De l’autre côté, dans le vide,
à deux mètres seulement depuis qu’elle
avait fait pivoter sa monture d’un coup de talon, Kate la
considéra avec un léger recul, comme si elle
peinait à comprendre ce que Cendrillon lui demandait
réellement.
Quitter les Terres de Féerie.
Jack Boiler avait dû se démettre
l’épaule pour accomplir sa manœuvre
acrobatique, mais, sur les conseils avisés de Mycroft
Holmes, il avait coupé à temps les deux fils
qu’ils avaient identifiés comme
représentant du positif et du négatif, et qui
n’étaient pas rouge et vert, comme trop de fils du
même genre reliant leurs détonateurs à
leurs bombes, là aussi trop nombreuses.
Au moment précis où le Miroir lui-même
avait acquis une brillance hors du commun et avait semblé
s’ouvrir sur des mondes étoilés et
inconnus, peuplés de fantômes aussi
célestes que repoussants, au moment précis
où un halo de lumière pourpre avait
bourgeonné tel un bubon prêt à
suppurer, Jack avait réussi, quand bien même
s’était-il cassé une dent pour
sectionner le fil attrapé après tant de
contorsions… Une dent, ce n’était pas
grand chose, ni la première à sauter !
Le soufflet était retombé avant même de
quitter le périmètre du sommet de la Tower of
Gray. Mais eux avaient été frappés de
plein fouet par ses premiers filaments se déployant, et le
miroir scintillait toujours, voilé d’un
écran de fumée où affleurait
d’étranges fantômes suppliant
qu’on les rejoigne dans le néant…
Un sourire désabusé au bord des
lèvres, Jack Boiler était étendu sur
le dos, les bras en croix. Mycroft Holmes avait sorti sa pipe, et
l’avait allumée négligemment, la
fumée disparaissant aussitôt, balayée
par les vents qui atteignaient des pointes qui auraient dû
les frigorifier.
Mais ils n’en avaient absolument plus cure
désormais, autant l’un que
l’autre…
« Alors, c’est fini. Son plan a
échoué. La magie ne disparaîtra pas.
»
C’était Apollon qui parlait de cette voix
éthérée, comme s’il quittait
le monde des songes.
Merlin soutenait Alice, après lui avoir passé un
bras au-dessous de l’épaule, et Archibald dansait
d’un pied sur l’autre. Il fallait avouer que le
temps n’était pas revenu au beau fixe comme par
enchantement, et ce même depuis que Armand de Saint-Tonnerre
n’était plus qu’un pantin fantoche
écroulé sur lui-même.
Scatach et Uatach s’adressèrent d’une
même voix à leurs troupes réunies
autour d’elles, dans le poste de commandement du Black
Sabbath.
Un incroyable enchevêtrement de branches, comme des dizaines
de milliers de manches à balai mêlés
les uns aux autres, sans aucun artifice, ni la plus infime cheville
pour les faire tenir ensembles, d’un seul et prodigieux
tenant, le vaisseau amiral et quartier général
nomade des sorcières.
« Mes sœurs ! Une fois de plus, nous avons
répondu à l’appel de la Tour du Savoir
Secret Salvateur afin de venir à leur secours ! Mais, mettez
de côté vos aigreurs ! C’est bien
Féerie toute entière qui a besoin de nous, et
nous ne pouvons occulter ce qui se passe ! La tempête qui a
été conjurée contre
l’Atlantide, la remontée du Hollandais Volant et
autres spectres des mers surgis des profondeurs, tout cela ne peut
être ignoré plus longtemps ! Nos alliés
sont en train de lutter contre l’instigateur de tout cela, et
Hadès n’y est pas étranger ! Nous
devons leur faire confiance, et nous charger de détruire
cette tempête maintenant hors de contrôle !
»
Le vaisseau amiral des sorcières, arrivé aux
abords de la cité impériale atlante, piqua droit
sur l’œil de la tourmente. Pour les spectateurs qui
se trouvaient toujours sur les quais, ce fut comme si une ruche volante
avait libéré tout à coup des centaines
d’abeilles bourdonnantes. Pourtant, bien assises sur leur
balai, Esméralda à la tête
d’une division, les sorcières n’avaient
rien d’abeilles, en dehors de la tête de leur balai
en branches de genêts bourdonnant dans le vent.
« En formation serrée !
s’écria fougueusement la sorcière aux
boucles rousses, toujours sanglée dans sa tenue de cuir qui
aurait dû lui donner la chair de poule. Première
cible, ce nuage-là ! »
Et ses sœurs virèrent de bord, lâchant
leur moyen de locomotion des deux mains, dans un véritable
ballet parfaitement réglé, pour le coup !
Agitant leurs… baguettes de coudrier en cadence, des jets
dorés, pareils à des feux d’artifices
crépitant en cascades au contact des nuages, en jaillirent.
Ceux-ci parurent alors changer de teinte, perdre leurs couleurs
d’encre de chine, se désagrégeant
à chaque impact, tel un verre d’eau que
l’on aurait versé sur une estampe encore
fraîche…
Deux unités volantes de sorcières se
croisèrent, leurs rangs décrivant des courbes
parallèles, virevoltantes et rebelles, sans
hésiter à plonger dans les nuages ! Des centaines
de spectateurs osèrent faire un pas en avant, quittant leur
abri de fortune, retenant leur souffle, pour les applaudir à
tout rompre en les voyant ressortir de l’autre
côté de la masse cotonneuse, sans qu’une
seule ne manque à l’appel !
« Nous les avons bien entraînées, fit
Uatach, partageant le même sentiment que la foule, depuis le Black
Sabbath.
— Oui, mais tout cela, nous le devons à Morgause,
tu le sais bien.
— Cette petite a toujours été si
précoce… Quand elle nous a prévenu du
retour de ce maudit enchanteur…
— Bah, nous en ferons notre affaire. Malgré tous
ses artifices, il n’a jamais pu saper notre influence, et
s’il est revenu, c’est tout sauf en pleine gloire,
contrairement à ce qu’il espérait !
»
Uatach eut un rire grêlé, résonnant
dans toute la salle faite de branches et de troncs
entremêlés par la magie.
« Il est vrai que son retour est loin
d’être grandiose ! Avoir finalement
quitté le camp de son ancien allié au dernier
moment pour s’opposer à lui, alors
qu’ils complotaient ensemble la veille encore… Le
mettre hors d’état de nuire ne suffira pas
à lui rendre les faveurs de ses anciens pairs…
C’est un beau-parleur, mais ils ont appris à se
passer de lui, et ses manigances doivent déjà
faire grincer des dents ! Et quand la nouvelle se
répandra…
— Il ne faudra pas le laisser s’adresser
à la foule, j’ose croire qu’Apollon ne
sera pas assez bête pour cela ! pesta Scatach.
— C’est aussi pour cette raison que nous devions
répondre présentes. Cette fois, nous agissons aux
yeux de tous ! Personne ne pourra nier ce que nous avons fait pour
Féerie ! »
Bien loin de ces manœuvres-là,
Esméralda menait toujours son escadrille d’une
main ferme, son chapeau pointu manquant une ou deux fois
d’être emporté très loin de
ses boucles flamboyantes, mais toujours rattrapé
à temps même après un looping,
d’un doigt ou entre deux orteils.
« Pourquoi ? Pourquoi as-tu fait ça ? »
Archibald avait oublié les distances et pris Alice dans ses
bras, ou plutôt ce qu’il restait
d’elle… Mais, à croire que Merlin
n’était lui-même qu’un puits
de magie débordant de tous bords, l’ex-Fou
d’Hadès reprenait des couleurs et des formes plus
conformes à ce qu’il connaissait de la jeune
femme… Si ses cheveux n’avaient pas
repoussé, le professeur souvent en congés ne
pouvait déplacer son regard sans remarquer la
fermeté retrouvée de ce corps soumis à
une discipline de fer au fil de ses exploits
d’équilibriste…
« Il fallait bien que j’intervienne, croassa-t-elle
avec un pauvre sourire. J’avais changé
d’allégeance, et j’ai toujours
été fidèle à mes
vœux une fois ceux-ci prononcés… En
toutes circonstances… »
Mais elle retomba aussitôt dans les brumes de
l’inconscience, forcément sous le choc de son
calvaire. Archibald, qui l’avait machinalement
serrée contre lui, n’osait plus bouger, et surtout
pas la laisser choir la tête la première contre la
pierre. A quelques mètres d’eux, Armand de
Saint-Tonnerre était quant à lui toujours soumis
aux soubresauts qui étaient siens depuis plusieurs minutes,
complètement étranger à tout ce qui
l’entourait. Son heaume semblait se disloquer peu
à peu, tel un métal devenu pâteux,
coulant lentement, s’effritant en morceaux
s’écrasant mollement sur le sol…
La lueur rougeoyante de son regard s’éteignait
elle aussi, à peine à hauteur de celle
d’une braise tentant de persister sous la pluie battante.
S’il continuait ainsi, il n’en avait plus pour
longtemps à se déliter. Merlin n’avait
aucune considération pour lui, nettoyant
négligemment l’épée qui lui
avait porté un coup fatal.
Depuis son apparition révélatrice, et le plan de
l’alchimiste contrecarré, il n’avait pas
joué la carte de l’exubérance. Tout
grand magicien qu’il soit, l’enchanteur avait voulu
les berner lui aussi ! Il avait mis Féerie toute
entière en danger ! Toutefois, Archibald n’avait
aucune envie de le prendre à partie pour
l’instant. Il voulait seulement savoir comment le Miroir de
John Dee avait fini par trahir son héritier, et si Alice
pourrait s’en sortir sans séquelle
irrémédiable.
Ce n’était pas le cas d’Apollon, avec
qui Archibald n’aurait pas dit non à un entretien,
histoire de clarifier les choses. Le jeune professeur n’avait
pas oublié que c’était lui qui avait
« balancé » à Kate sur la
présence du Fou à son service ! Le destin des
Terres de Féerie pourrait bien attendre encore un peu en
comparaison !
« Bien ! Messires, je me rends, déclara alors
Merlin, sans ambages, et toujours nu de surcroît.
J’ai parié, j’ai perdu, et
c’est à peine si j’ai pu
éviter une catastrophe, et encore, non sans
l’intervention de certains de vos amis, à ce que
me murmurent les arbres. »
Il se détourna vers la tempête, en
complète décrue désormais.
« Et je suis convaincu que mes amies Scatach et Uatach ne
sont pas pour rien dans ce qui se déroule là-haut
!
— Alors, on m’a menti, depuis le début.
»
De toute évidence, Apollon n’avait pas
écouté un traître mot de ce que Merlin
venait de déclamer.
Les phalanges roides, le buste bien droit, le regard flamboyant, les
ailes déployées, il n’avait plus rien
à voir avec la figure d’ange prostré
arborée un peu plus tôt, quand il avait perdu ses
moyens et s’était laissé manipuler par
les paroles d’Armand de Saint-Tonnerre.
« Allons, Mithra, il faut se contrôler…
— Tais-toi ! »
Merlin comptait bien passer outre l’interdiction
proférée par Apollon Schopenhauer, mais celui-ci
n’en avait cure. Archibald remarqua que ses pieds avaient
quitté le sol, qu’il
s’élevait progressivement dans les airs, au-dessus
du cirque montagneux, tout en continuant de débiter ses
menaces et ses jugements d’une voix de stentor, à
l’opposé de ses manières
raffinées.
« J’avais un grand projet. J’y croyais,
du plus profond de mon âme. Je voulais réussir !
Plus que tout ! Et j’ai été
manipulé, abusé, moi ! Moi !
Tout ce que j’avais conçu est maintenant
voué à disparaître ! Voyez comment mes
invités vont réagir à ces
évènements ! »
Archibald eut un coup d’œil en biais pour Merlin,
mais celui-ci écoutait placidement.
« Votre ami risque de faire des bêtises
», se contenta-t-il de dire.
Apollon n’était déjà plus
qu’une tête d’épingle
lumineuse, dominant les sommets d’Antinéa, pareil
à un autre soleil dans le ciel, ce qui quelque part
n’était pas inutile face aux
ténèbres qui reculaient sans vraiment
disparaître.
Merlin fronça les sourcils. En effet, après un
moment d’accalmie, et suite à l’action
des sorcières venues en renfort, sans compter
l’état de décrépitude
d’Armand de Saint-Tonnerre, la tempête aurait
déjà dû se dissiper naturellement, si
la Nature avait encore de quoi agir par elle-même…
Mais ce n’était pas le cas.
Un ricanement odieux fit sursauter Archibald, qui éloigna
aussitôt Alice de son origine : l’alchimiste, qui
rampait à terre tel un serpent, semblait avoir
recouvré suffisamment de force pour prendre la parole, et
répandre son venin.
« Il aurait dû suivre mes conseils ! Maintenant, il
va tout perdre, tout ! C’en est déjà
fini de la renaissance de l’Atlantide ! Sa colère
devant la vérité nue va lui faire perdre la
raison à jamais ! Lorsqu’il aura achevé
son ascension, tout sera terminé ! Vous allez voir, le
pouvoir qu’il tentait de retenir va l’embraser
avant qu’il ne s’effondre sur lui-même !
L’alchimie est un équilibre ardu à
atteindre ! Si j’ai échoué, ne
croyez-vous pas qu’elle va réclamer son
dû ? A la hauteur de ce que je lui avais promis ! »
Puis, il rit à nouveau.
Merlin, sans crier gare, effectua un moulinet agile avec Marmiadoise,
et lui trancha la tête.
Net.
D’Hadès ou d’un alchimiste de talent, il
ne restait plus rien dans cette masse informe. Le Dispensateur de
Richesses n’avait jamais été un
destructeur fou, pas plus que les adeptes du Grand Œuvre.
Archibald ne pipa mot. Mieux valait ne pas songer à
l’acte barbare auquel il venait d’assister pour
l’instant, tandis que le heaume roulait en silence
à ses pieds, vide, roide, et inerte. Le baratin
fiévreux de cette moitié
d’Hadès lui avait étrangement
rappelé le principe du peu qu’il savait sur les
supernovae, ce qui n’était pas pour le rassurer !
« Est-ce qu’il dit vrai ? »
L’enchanteur secoua tristement la tête.
« C’est bien possible. Apollon a
été soumis à une pression folle depuis
des mois et des mois. A présent, il craque. Après
tout, ce n’est qu’un humain, quoi qu’on
en dise…
— Ça n’aurait finalement pas
été si mal de supprimer la magie alors, non ?
ricana Archibald. On ne peut rien faire ? Et qu’est-ce qui va
arriver, exactement ? A quoi bon éviter une catastrophe si
c’est pour en déclencher une autre ! »
Le jeune professeur leva la tête : Apollon était
quasiment hors de vue, sa progression au-dessus des cieux
tourmentés prenant une tournure proprement exponentielle.
S’il laissait maintenant libre cours à son
hubris…
Un vrai Grégory Coupet en stage avec
l’équipe de France de football,
celui-là !
Jack Boiler avait tiré de sa poche une paire de jumelles,
entourées de bandes de cuir. Il aurait pu se laisser aller,
se dire que de toute manière, il avait
été soumis à l’influence du
Miroir de John Dee, mais ce n’était pas dans son
tempérament. Il observait à présent le
Black Sabbath,
vaisseau amiral des sorcières, avalé par la
tempête, foudroyé par un éclair, mortel
poignard de flammes, qui semblait sonner le chant du cygne de
l’orage.
« Non, pas ça ! Pas maintenant… Et cet
imbécile de Tony qui n’est même pas
là !
— Elles ont épuisé leurs ressources,
déclara Mycroft dans son dos, d’un ton
désabusé. Elles ont dû
décider ça sur un coup de tête,
ça ne ressemble guère à une attitude
de sorcières…
— En attendant, on dirait qu’elles rentrent toutes
au bercail ! »
Le fils aîné des Holmes fit la moue, se grattant
le menton.
« Je ne suis pas certain que cela suffise. Si elles
n’ont plus assez de magie pour maintenir leur navire
à flots, il va s’abîmer en mer ou pire,
sur la cité.
— Après tout ce qu’on a fait pour sauver
Féerie, ça me ferait mal ! grogna Jack, bougon
comme jamais.
— Mais cette fois, griffon ou pas pour nous transporter, nous
ne pouvons rien y changer.
— Si vous saviez tout ce que j’ai
affronté comme situations, vous ne seriez pas aussi
catégorique !
— Mais je les connais justement, soupira Mycroft,
c’est bien ce qui me chagrine. »
Scatach et Uatach partageaient un chagrin identique, mais fortement
matiné d’une colère sourde. Morgause
n’était pas là quand elles auraient eu
à réclamer sa jeunesse et ses forces ! Destin ou
hasard, le Black Sabbath
s’était retrouvé pris dans un
tourbillon, l’ultime vestige de taille du cyclone, capable de
couler le vaisseau amiral, lui faisant quitter la surface des nuages
pour plonger et s’abîmer dans les
profondeurs… Autrement dit, sans aucun doute dans le port de
l’Atlantide. Si cela se produisait… Ce que les
sorcières avaient accompli pour aider Féerie
passerait complètement inaperçu face à
cette catastrophe ! Et voilà qu’on jetterait une
fois de plus l’opprobre sur elles !
Ce qui ne devait fondamentalement pas déranger Merlin, mais
cela, même Mycroft Holmes en personne ne pouvait pas
l’avoir prévu…
« Il faut l’arrêter !
s’écria Archibald, tout en se mettant à
courir, escaladant tant bien que mal les parois du cirque, en route
vers les sommets de la montagne. L’enchanteur
n’avait quant à lui pas bougé
d’un pouce, s’asseyant même sur un
rocher, recommençant à polir sa lame merveilleuse.
Ce n’était pas de gaieté de
cœur qu’il abandonnait Alice derrière
lui, néanmoins il était absolument impossible de
l’emmener avec lui à la poursuite
d’Apollon. Elle l’aurait retardé, et il
l’aurait mise à nouveau en danger.
Rassérénée, Lacyon avait choisi quant
à elle de quitter son refuge, l’interrogeant en
tournoyant autour de sa tête, plus exaspérante que
la mouche du coche.
« Que faîtes-vous, Archibald ? Apollon se trouve
déjà bien au-dessus
d’Antinéa, vous ne le rattraperez jamais !
— D’une façon ou d’une autre,
il faut pourtant bien le ramener ! »
Mais le jeune homme manqua trébucher, les mains sur les
genoux, le souffle court à cette altitude.
« Je… Je n’ai plus la force de voler,
même si j’étais entièrement
recouvert de poudre de fée !
— Hmm, ne me tentez pas comme ça…
»
Ah, ce n’était pourtant pas le moment de
plaisanter !
L’Atlantide, île aussi grande qu’un
continent, n’était plus qu’une
tâche de couleurs indistinctes à ses yeux, tandis
qu’Apollon ne semblait pas souffrir du manque
d’oxygène, et tout simplement de
l’absence d’air à ces hauteurs, lui qui
avait autrefois rallié la lune pour en faire son quartier
général… Au-delà des mers
réduites à des éclats de lapis-lazuli,
des forêts aux allures de flaques de vase, perdu dans
l’immensité des étoiles, il avait
quitté maintenant les rivages du jour ou de la
nuit…
Tout en s’élevant dans les cieux, il avait vu
Diane chevauchant son griffon, avec, dans son dos, les bras
noués autour de sa taille, Cendrillon, son
épouse, fuyant ce continent. Etait-ce à cause de
la menace qu’avait fait peser Armand de Saint-Tonnerre, si
jamais celle-ci lui avait été
communiquée, ou pour le fuir, lui ? Peu lui importait :
c’était à peine s’il sentait
encore ses membres, sa douleur s’apaisant pareillement. Seul
son cœur irradiait d’une fournaise
irrépressible, au rythme de battements qui voyaient sa cage
thoracique trembler à chacun de ses coups de
bélier, à se rompre. Il avait tenté de
changer sa nature, de réellement choisir les options dignes
d’un souverain amène et juste. Mais son
caractère, sa nature profonde, n’avaient pas
été façonnés ainsi.
Certes, l’alchimiste Armand de Saint-Tonnerre,
aidé ou parasité par Hadès,
s’était imposé en tentateur sapant ses
résolutions, mais il devait amèrement
reconnaître qu’il n’avait pas offert
toute la résistance dont il aurait pu être capable
pour réprimer ses penchants. Ses rêves de
grandeur, ses ambitions dévorantes, ne l’avaient
jamais réellement fui. Et pour les assouvir, Apollon avait
même délaissé sciemment Cendrillon,
après avoir tant lutté pour la retrouver
à ses côtés. N’avait-elle
représenté à ses yeux qu’un
trophée de plus, comme les Sept Objets Magiques des Contes
en leur temps ? N’avait-il lui-même jamais eu plus
de valeur que le misérable qui avait
préféré suivre Abraham Van Helsing en
Féerie plutôt qu’affronter ses
problèmes ?
N’avait-il rien appris, n’avait-il pas
aimé, n’avait-il pas douté ?
Armand de Saint-Tonnerre n’avait pas eu
entièrement tort : la conclusion était proche. Ce
n’était pas la magie qui disparaîtrait
sous peu de Féerie, mais lui, Apollon. Le processus qui
s’était enclenché en lui le verrait
brûler la chandelle par les deux bouts, pour reprendre
l’une de ses expressions triviales qu’il ne
goûtait guère, mais pas en quelques
années, en quelques secondes seulement, et à une
échelle qui n’avait rien de comparable !
Eloigné désormais de tout, planant au-dessus de
ce qu’il ne considérait plus comme son royaume, il
était prêt à rejoindre les autres dieux
des centaines et des centaines de panthéons du monde qui
avaient disparu à jamais de l’histoire des deux
réalités… A cette altitude,
Bellérophon monté sur Pégase en
personne serait incapable de le rejoindre, et il ne devrait y avoir
aucun danger pour Féerie à cause du vent
stellaire qui allait souffler… Du moins,
l’espérait-il, quoique cela ne concernât
plus Apollon Schopenhauer.
Ne faire qu’un avec le firmament infini.
Il était temps de partir… Pour cesser de
décevoir ou d’être
déçu.
Et, peut-être, alors, s’ouvriraient les portes de
l’Empyrée qui lui avaient
été promises…
Merlin ferma les yeux.
Le Doyen actuel ferait sans doute son arrivée sous peu pour
l’interroger, voire l’emprisonner, si le crash du Black
Sabbath ne causait pas des dégâts tels
qu’il puisse s’échapper. En prendrait-il
la peine ? Il n’avait pas remporté de victoire
contre l’alchimiste. Lui aussi avait
été dépassé par leurs
objectifs initiaux. Il n’avait jamais
été le mage que se complaisait à
décrire les légendes.
Et Merlin était toujours l’avatar d’une
époque révolue, sauvage et aussi amorale
qu’il le souhaitait. Encore que… Autrefois, ce
Jack Boiler ne lui aurait jamais mis des bâtons dans les
roues, et il n’aurait pas eu à retourner sa veste
pour sauver sa peau, au dernier moment, une fois doublé par
son propre associé.
Merlin avait le temps de soigner plus correctement la pauvre fille que
Bellérophon avait laissée ici. Il lui devait bien
ça, lui qui l’avait blessée
à la gorge à Nodnol…
C’était une dette, et l’enchanteur avait
cela en horreur.
Se penchant vers elle, il décida de tourner le dos
à la cité. On aurait dû la faire
évacuer, et pas au contraire y masser l’ensemble
des invités du tournoi d’archers. Trop tard,
d’autant que les Hyperboréens
n’étaient pas peuple à faire preuve
d’initiative.
« Ne fais pas l’idiot, Archie ! »
Cette fois, c’était Kate qui parlait, mais elle
reprenait le discours de la fée avec une ferveur identique.
Et qu’est-ce que Cendrillon faisait avec elle, à
dos de griffon ? Elle avait une petite mine, le teint pâle et
ses yeux de biche au velours voilé.
« Viens avec moi, il faut retourner dans la cité !
Apollon attendra, ajouta-t-elle avec un mouvement de menton
désignant le ciel, les sorcières sont dans de
sales draps ! Et il me semble que tu leur dois bien un coup de main !
»
Archibald stoppa sa marche en avant et se retourna.
« C’est toi qui me dis ça ? Je crois au
contraire que nous sommes quitte ! Enfin…
— Si vous n’êtes pas aussi
bêtes les uns que les autres, rétorqua la jeune
femme, j’ai pensé depuis que je suis ici
à rappeler à Apollon pourquoi il avait choisi le
titre de Lord Funkadelistic ! »
« Avec moi, mes sœurs ! »
Esméralda se coucha littéralement sur son balai,
les mains serrées sur son manche, les jambes
nouées autour de son tronc, son chapeau cette fois perdu
pour de bon sans qu’elle s’en soucie une seule
seconde. Avec trois autres escadrilles, elle plongeait en direction du Black
Sabbath à la dérive, et qui ne
tarderait à se mettre à tourbillonner sur
lui-même s’il continuait ainsi sa descente
infernale, droit sur les hauteurs de l’Atlantide.
Sur les quais, à l’est, à des centaines
de pieds de là, mais bientôt à des
dizaines et moins encore, des milliers de personnes ne savaient plus
comment réagir, les Hyperboréens pas plus que
tous les autres. Leur aura mordorée avait pali,
réduite à de simples étincelles
étouffées, tandis que l’ombre du Black
Sabbath les écrasait
déjà… Bousculades, invectives,
plongeons dans la baie, bagarres, cris de désespoir, tout
s’enchaînait de façon
hystérique !
« Par ici ! » criait l’un.
— A couvert, écartez-vous !
renchérissait un autre.
— Nous sommes tous perdus !
— Je ne veux pas finir comme ça, je suis Aladdin !
Aladdin, vous entendez ! Tapis ! Tapiiiiiiiis ! »
Celui-là, il était superflu de le
présenter.
Esméralda, de la sueur plein les cils, se tendit de tout son
être, à la recherche de la formule qui
conjurée par toutes ses sœurs avait encore une
petite chance de permettre un atterrissage en douceur…
Une toute petite chance.
« Mémé ! On peut vous aider ?
»
Pourquoi fallait-il qu’Archibald Bellérophon
réapparaisse maintenant pour la déranger au plus
mauvais moment ? Et… Avait-elle bien entendu,
l’avait-il appelée Mémé ?
Heureusement pour lui qu’un griffon était une
belle bête, car à trois dessus, plus la
fée perchée sur son épaule, ils
devaient se serrer un peu sur le dos de la créature
mythologique. Ils volaient à bâbord,
épousant le tracé de leur course et les suivant
sans peine, ce qui n’était pas sans vexer quelque
peu la sorcière.
Merlin n’était pas Lysias, le
célèbre orateur grec maître de la
rhétorique, mais il avait accompli ce qui était
encore en son pouvoir auprès d’Apollon, et qui
n’avait rien de magique ou d’alchimique. Comme
souvent pour résoudre les conflits…
Kate, Archibald, Esméralda, le Black Sabbath
et les sorcières à son bord, les spectateurs
résignés ou affolés de leur propre
mort.
Tous crurent sur l’instant que Chronos en personne
était revenu des limbes lointaines pour intervenir.
4…
3…
2…
1…
I'm gonna block it, fly like a rocket !
Une étoile filante avait dépassé les
escadrilles d’Esméralda, rasé les flots
en soulevant des murailles d’eau ébranlant le
Nautilus lui-même, se préparant à
percuter un Black Sabbath à moins de
cent pieds du sol, vaisseau noir toujours plus incontrôlable,
dans un bang supersonique qui venait d’en rendre sourd plus
d’un et d’en coucher à terre deux fois
plus encore !
« Mais qu’est-ce que… »
Merlin sourit, de façon toute à fait franche
cette fois. Finalement, il n’était plus aussi
indompté qu’il se plaisait à le croire.
Près de lui, Alice s’était
réveillée, sursautant tout d’abord
à la vue de l’enchanteur, qui l’apaisa
de quelques mots.
Immédiatement, le regard de la jeune femme rebelle fut
attiré par ce que tous les gens présents sur
l’Atlantide dévoraient des yeux, Mycroft cherchant
même à arracher des mains les jumelles de Jack
Boiler, qui évidemment n’appréciait pas
que l’on pose n’était-ce que le bout du
petit doigt sur ses jouets.
Merlin avait planté son épée dans la
roche sans difficulté, l’une de ses
spécialités.
« Qu’est-ce que c’est ? murmura Alice,
encore rêveuse.
— Un Dieu qui s’affirme enfin comme tel,
répondit l’enchanteur, pour accomplir enfin des
tâches à sa hauteur. »
Apollon posa ses deux paumes à plat sur la coque du Black
Sabbath, sur le champ soumis à son poids
titanesque, encore renforcé par la force d’inertie
et la vitesse du navire amiral des sorcières, en flammes
suite à l’éclair qui l’avait
touché, et engagé de la proue à la
poupe dans une folle chute.
Ses dents crissèrent sous l’effort alors que ses
tempes battaient à ouvrir d’elles-mêmes
ses arcades sourcilières, ses muscles redevenus de chair et
de sang, tétanisés par les contractions
qu’il leur imposait, étaient injectés
d’adrénaline pulsant par litres entiers, ses ailes
maintenant déployées pour le stabiliser, le
regard rivé sur les flots à quelques
mètres de lui seulement, Apollon usait de tous ses pouvoirs
pour rétablir la trajectoire du Black Sabbath
avant qu’il ne soit trop tard. Ses deux mains
s’enfoncèrent un peu plus dans les noueuses
branches à l’intersection de l’axe
principal du vaisseau, son corps se raidit en prévision du
choc, ses poumons sur lesquels il ne comptait
déjà plus une minute auparavant, lui donnaient
l’impression de l’écarteler de
l’intérieur tant il avait besoin d’air,
mais qu’était-ce que tout cela si ce
n’était la preuve qu’il était
bien en vie ?
« Il va le faire… »
prophétisait Cendrillon, soudain
émerveillée par l’apparition de son
époux, le rose aux joues.
Bandant ses muscles, tous ses muscles, Apollon Schopenhauer incurvait
peu à peu, degré par degré, la
trajectoire du Black Sabbath, les flots
changés en un gigantesque miroir
irrémédiablement lisse à cette
vitesse… sous les vivats de la foule ! Du plat du pied, il
effleura l’écume, mais rebondit aussitôt
comme s’il s’était agi d’un
véritable tremplin liquide pour lui ! Ses ailes majestueuses
paraissaient gonflées à se briser, chaque penne
vibrante d’un chant de cristal se
réverbérant jusqu’aux quais, et
au-delà…
Et Apollon et son fardeau digne d’Atlas, les paumes en sang,
les ongles arrachés, disparurent à
l’horizon, au détour d’une falaise.
Après l’enthousiasme débordant
manifesté lors de son apparition, personne n’osait
plus ouvrir la bouche.
Scatach et Uatach n’étaient pas même
affectées par le doux balancement du Black Sabbath,
que des sorts avaient rendu insubmersible lors de sa conception. Il
reposait sur les flots désormais apaisés,
à quelques centaines de coudées des rivages de
l’Atlantide…
Les deux sorcières observaient leur sauveur, debout sur la
coque du manche à balai géant. Malgré
tout ce qu’il venait de réaliser, il
n’avait jamais paru plus humain, loin des embrasements de
lumière qui le rapprochaient parfois de ses
Hyperboréens
éthérés…
Le temps d’un clignement de paupières, et il avait
déjà disparu.
Archibald, pas très à l’aise, mit
maladroitement pied à terre, peu confiant à
l’égard du griffon. S’il lui prenait
envie de le becqueter, là, maintenant, après son
vol aux quatre coins de l’île… Kate,
fraîche comme une rose, lui tendit même la main
pour l’aider à retrouver la terre ferme, sous les
applaudissements polis de la foule, qui en moins d’une heure,
avait vécu plus d’évènements
que s’ils avaient passé une semaine
entière sur l’île pour le concours qui
les avait fait venir en ces lieux légendaires.
« Tiens, mais… »
Cendrillon avait disparu.
Le jeune professeur sourit, tout en en profitant pour se laisser tomber
dans les bras de Kate, qui ne le repoussa pas, entrant dans son jeu.
Apollon semblait avoir de la suite dans les idées, et par
chance, cette fois, il n’était plus question de
rêves de grandeur… Qu’ils
s’offrent donc une véritable lune de miel !
Cendrillon, surtout, l’avait amplement
méritée.
Cependant, ce n’étaient pas les seuls. Des
semaines qu’Archibald n’avait pas vu Kate, en
dehors de leurs brèves retrouvailles sur les quais, un
moment plus tôt. Peu importait que des centaines de paires
d’yeux soient braquées sur eux, tandis que le
Nautilus s’était déjà mis en
route pour remorquer le Black Sabbath
jusqu’au port. Archibald avait appris à attirer
l’attention en Féerie. Depuis qu’il
s’était posé au sommet de la Tour du
Secret Salvateur une fesse en feu, un peu plus ou un peu
moins… Cela ne faisait aucune différence !
Les invités d’Apollon Schopenhauer auraient
largement de quoi étancher leur soif de curiosité
! Déjà, Jonas, l’intendant
hyperboréen, dévalait les rues, appelant
à lui différents subordonnés parmi les
plus gradés des Hyperboréens afin de faire
circuler ses consignes, consignes qu’il avait
compilées sur trois tablettes de marbre, son stylet
d’orichalque battant la cadence à sa ceinture, au
rythme de son pas pressé.
Si le seigneur des lieux avait eu le loisir de lui donner une liste de
recommandations, il était décidément
encore plus rapide qu’Archibald ne l’aurait cru !
Kate repoussa le jeune homme, mais gentiment. Jonas avançait
justement dans leur direction, tandis que les hôtes de
l’Atlantide étaient mis au courant des
évènements par petits groupes.
« Ah, monseigneur a laissé une lettre pour vous
», leur dit le majordome hyperboréen.
Archibald s’en saisit, fit sauter le sceau de cire
d’un coup de pouce, et la déplia nonchalamment.
« Bon… Allez, on oublie tout ça, et je
me remets à l’entraînement ! Apollon
nous fait dire qu’il reviendra pour disputer la finale du
championnat de Sfénix contre l’équipe
de la Tour ! »
Jonas se plia en deux devant Kate, qu’il
considérait à présent comme la
régente légitime de l’île. La
jeune femme cligna des yeux, soudain aveuglée par un signal
lumineux.
Celui-ci provenait de la Tower of Gray, pas de doute.
« Oh, on dirait bien que je dois retourner chercher Mycroft
Holmes et ce Bauer, ils ont réussi leur challenge !
»
Et Archibald réalisa beaucoup de choses d’un seul
coup, les pièces s’encastrant les unes les autres
façon Tétris à
toute vitesse. Personne n’avait chômé
pour résoudre cette crise.
Il espérait avoir droit à une bonne note !
Comme si la tempête et les actes d’Armand de
Saint-Tonnerre n’avaient jamais eu de quoi les
inquiéter réellement, les cygnes majestueux
observaient avec dédain les centaines de pigeons voyageurs
qui s’en allaient déjà
prévenir Féerie par-delà les
mers…
Cendrillon et Apollon savaient tous deux que la jeune femme ne dormait
pas vraiment, pelotonnée entre ses bras.
« J’ai fait ce que l’on attendait de moi,
dit-il tout bas. Mais cela ne peut plus durer. Je me suis
fourvoyé. L’Atlantide n’était
pas pour moi. Nous allons rentrer. Et je redeviendrai celui que
j’étais autrefois. »
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