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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 31/05/2006

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Où les plans se font et se défont, sans petites marionnettes, mais en tirant sur la comète.

Chapitre 10 > Chapitre 11 [PDF]

rchibald n’avait jamais imaginé un Merlin sous cette apparence : version Walt Disney comprise, c’était la mode des vieux barbus, simplement plus ridé et à la barbe plus longue que celle du Doyen de la Tour, son remplaçant à ce poste d’ailleurs. Apollon Schopenhauer semblait précisément partager une même sensation de stupeur.
Pour une fois, il n’était pas tout seul à avoir la mâchoire décrochée, pour ne pas dire, démontée et à ramasser !
« Non ! Ça ne peut pas être toi, Merlin ! Tu ne devrais être qu’un vieillard décrépi, tout juste bon à me houspiller ! vociférait Armand de Saint-Tonnerre, tout en ne reculant pas d’un pas. Tu me l’avais affirmé toi-même !
— N’êtes-vous pas resté jeune au cours des siècles ? rétorqua le rongeur métamorphosé. Je vous avais pourtant dit de ne pas mépriser à ce point la magie, mais vous n’avez jamais voulu écouter mes paroles ! Finalement, c’est moi le fautif dans toute cette histoire, je n’aurais jamais dû songer à vous ! »
Celui qui tournait à demi le dos à Archibald et Apollon ne devait pas afficher plus de trente ans, mais se distinguait surtout par la magnifique crête de cheveux bleus tressés qui se dressait droits sur son crâne autrement parfaitement lisse et luisant, si ce n’était les motifs de complexes tatouages, qui couraient d’ailleurs sur son cou et jusqu’à ses avant-bras.
Il n’y avait plus en lui la moindre trace d’un petit écureuil babillant. Pas même une touffe de poils mal placée ou des incisives à la Ronaldinho ! Après avoir côtoyé un Abraham Van Helsing redevenu lui-même, le jeune professeur n’avait cependant jamais ressenti une présence magique aussi marquée. Apollon en personne n’émettait pas des vibrations identiques à celles-ci. Et c’était comme si les barrières invisibles jetées sur eux tel un filet de pêche par l’alchimiste s’étaient déchirées en une poignée de secondes.
« Vous préjugiez sérieusement me voir vous laisser détruire ma création simplement pour que vous puissez en finir avec vos frustrations ?
— Ta création ? »
Sa création ? Archibald s’était renseigné sur l’histoire des Terres de Féerie, évidemment, et le Doyen n’avait pas manqué de lui faire la leçon plus d’une fois, mais Merlin, créateur de ce refuge pour les créatures des mythes et des contes ? Voilà une version dont il n’avait jamais eu vent.
Mais était-ce vraiment le moment de s’en soucier ? Non, pas spécialement !
« Peu m’importe ! crachait Armand de Saint-Tonnerre, son heaume devenu cristallin le temps de l’apparition de Merlin recouvrant sa consistance d’onyx, sur le pourtour de son crâne, à tout le moins. Toi aussi, tu ne fais que puiser dans ce que vous nommez magie ! Toi comme les autres, tu vas connaître les effets de mon piège ! Peu importe si cela prend un peu plus de temps avec la monstruosité que tu es ! Au commencement, Dieu créa toutes choses de rien, masse confuse de laquelle il fit une claire distinction en six jours ! Il ne faudra pas six minutes pour vous détruire ! »
Renversant la tête et révélant son visage aux traits juvéniles et aux yeux vairons à Archibald et Apollon, Merlin éclata d’un rire sonore, aux accents chantants, très loin de l’ironie blasée de l’écureuil.
« C’est toi qui me parle de monstruosité ? Nous ne devons pas avoir une définition identique de ce terme ! Mais si tu veux savoir, chaque année passée dans le corps d’un animal aussi frêle qu’un écureuil m’a permis de rajeunir, et de peu à peu reconstituer mes forces ! C’est aussi simple que cela, il n’y a aucune prérogative tortueuse à considérer ! »
Le magicien légendaire se tourna plus largement vers le duo composé d’un héros et d’un dieu aux ailes – fictives ou pas – rognées.
« Messieurs, on dirait que je me suis après tout rangé de votre côté. Il me faudra admettre que ce n’était pas là mon intention première, pour être tout à fait honnête !
— C’est ça, ignore-moi ! Ta magie va s’étioler, je t’en fais le serment ! »
Merlin fit volte-face en un éclair.
« Alors, il me restera toujours autre chose pour t’affronter, vil serpent ! »
Et se faisant, il tendit un bras vers les cieux, infime silhouette refusant de se courber sous la tempête qui déferlait maintenant sur Antinéa, ignorant le froid alors qu’il était tout à fait nu, une précision à ne pas oublier, fermant les yeux. A croire que l’alchimiste, pourtant posté à moins de vingt pas de lui, n’était absolument pas en mesure de constituer pour lui une quelconque menace !
« A moi… Marmiadoise ! »
Puis, avec un clin d’œil à l’adresse d’Archibald :
« Je ne pouvais tout de même pas invoquer Excalibur, ce ne serait pas très correct vis à vis de ce pauvre Abraham ! »
Une lame tout aussi merveilleuse jaillit alors des cieux, comme forgée au cœur de l’orage qui les cernait tous, brillante comme telle, avec la vaillance de trente torches, et pourvue d'un véritable fourreau de feu et de glace... Mais c’était protégée des grêlons et du grésil qui tombaient maintenant en rafale et en cadence que la lame céleste descendait en direction de Merlin dans un puit de lumière, pareil à un torrent d’électricité ignorant toutes les barrières conçues par Armand de Saint-Tonnerre.
Mère Nature ne se souciait ni de magie ni d’alchimie, comme Miss Indrema aurait pu l’affirmer doctement…
« Marmiadoise, ô toi le double d’Excalibur… Merci d’avoir répondu à mon appel. »
L’alchimiste le dévisageait en occultant complètement ses deux anciens interlocuteurs, son regard rougeoyant désormais par flashes, à croire que des spots lumineux dignes d’Ibiza s’agitaient sous le heaume.
« Fais ce qui te chante ! De toute manière, il est temps pour moi de vous punir pour votre orgueil, tous autant que vous êtes ! »
Et se jetant à son tour dans un semblant de rituel, à corps perdu dans son cas, Armand de Saint-Tonnerre fit voler ses gants blancs, irrémédiablement disparus dans la tempête… Les symboles gravés dans la roche tout autour du cirque s’enflammèrent d’améthyste chaud, Alice se figeant dans un ultime cri de douleur pure…
Il fit claquer ses deux paumes l’une contre l’autre.


« A 3, nous sautons ! Un ! Deux… »
Mycroft Holmes regrettait amèrement le calme de Baker Street. Pourquoi avait-il accepté de suivre cette tête brûlée de Jack Boiler ? Non seulement ils étaient tombés sur une Diane montée sur un griffon gigantesque qui avait accepté de les conduire jusqu’à la Tower of Gray, mais voilà maintenant qu’ils devaient sauter en plein vol sur le sommet de celle-ci !
« Trois ! »
Mycroft ferma les yeux, le cœur serré, tandis que le griffon basculait sur le côté gauche, amorçant sa vrille tout en se rapprochant majestueusement de l’édifice aussi fantaisiste que fantastique.
Boiler lui attrapa le poignet, à la façon d’un étau, et le tira en avant, lui faisant perdre l’équilibre. Mais le vent eut à peine le temps de le gifler vertement une ou deux fois que ses jambes flageolantes pédalant dans le vide rencontrèrent la dureté de la pierre ! Vérifiant que sa casquette était encore bien en place sur son crâne aux tempes légèrement dégarnies et osant enfin desceller ses paupières closes, le frère aîné de la famille Holmes réalisa qu’ils avaient bondi juste au bon moment, respectant le timing à la seconde près.
« Merci, mademoiselle ! hurlait Jack Boiler, déjà debout, saluant du bras Kate et son griffon qui avaient viré de bord et repartaient en sens inverse. Vous êtes plus efficace que ma demeurée de fille ! »
Pas question pour elle de les attendre, elle avait été très claire, d’autant qu’ils disposaient d’escaliers pour descendre. Et s’ils réussissaient ce qu’ils étaient venus accomplir, ils ne seraient de toute façon guère pressés pour quitter les lieux…
Mycroft se remit debout péniblement, les genoux cagneux, alors que Jack s’était quant à lui rétabli d’un magnifique roulé-boulé. Au centre du sommet de cette tour défiant les océans, alors qu’au loin, une étrange tempête avait fini par les rattraper et rassemblé ses forces pour un ultime assaut sur l’Atlantide, se trouvait ce que l’intuition et le talent du détective avaient prédits.
Le Miroir de John Dee.
Il était bien là. Sa surface d’onyx poli brillait tellement qu’on l’aurait crue liquide, mais surtout… L’artefact que souhait employer à ses fins Armand de Saint-Tonnerre avait été enfermé à l’intérieur d’un coffre aux parois de diamant, bardés d’étranges fils d’or formant beaucoup plus qu’un simple nœud.
« Bon, je crois que ça ne va pas être aussi facile qu’escompté… » fit-il remarquer à son acolyte.
Mais Jack Boiler parut ne pas l’entendre, déjà à genoux devant l’engin, le regard acéré, les lèvres sèches. Combien de bombes avait-il déjà eu l’occasion de désamorcer dans sa carrière ? Sans doute de quoi raser la moitié de Nodnol, sans problème, si ce n’était la moitié de Féerie !
« Le petit rusé ! maugréa-t-il. Si nous essayons d’ouvrir ce coffre par la manière forte, c’est nous-mêmes qui déclencherons le processus qu’il a installé ! Je ne risque pas de lui faire ce plaisir ! conclut-il avec un sourire mauvais.
— Une idée ?
— Ce ne serait pas plutôt à vous, de proposer des inspirations géniales ? Vous êtes réputé pour ça, non ? Moi j’exécute ! »
Mycroft se pinça la joue, afin de remobiliser ses esprits et surtout son intelligence. Cette fois, ses déguisements ne lui seraient d’aucune utilité.
« Serait-il possible de la déplacer ? Si nous la jetions au fond de l’océan… Le Miroir ne serait plus au contact des symboles alchimiques qui nous entourent ! »
Jack hocha la tête, se passant une main dans ses cheveux blonds coupés court en brosse.
« Bonne idée ! »
Mais cela ne fonctionna pas : impossible de mouvoir le coffre de diamant, à croire qu’il avait été scellé au sommet de la tour, alors que cela ne pouvait pas faire plus de quelques heures qu’il devait se trouver ici. C’était donc fatalement les rituels de l’alchimiste qui le maintenaient dans cette position, même en s’y mettant à deux pour tirer de toutes leurs forces, arc-boutés l’un sur l’autre !
Mycroft stoppa son effort le premier, une main sur l’épaule du policier.
« Bon sang ! Il faut trouver quelque chose, vite ! »
Jack Boiler jura. Après sa confrontation avec l’écureuil et ses discussions supplémentaires avec Holmes à bord du Nautilus, son expérience des mauvais coups l’avait guidé, et sans savoir précisément ce qu’Armand de Saint-Tonnerre avait concocté dans sa fichue calebasse, Jack avait tout de suite senti que quelque chose se tramait, quelque chose que cet individu ne voudrait pas exposer directement au grand jour, pas avant d’avoir détourné l’attention au préalable. A Nodnol, il s’était appuyé sur la rencontre de Sfénix pour tenter de dérober un trophée, et il avait certainement envisagé la même chose pour son grand final.
Bien sûr, à Nodnol, les choses ne s’étaient pas pour autant déroulées exactement comme il l’entendait, mais il était probablement trop tard pour remettre en cause le plan qu’il avait dû élaborer depuis fort longtemps. Pour Armand de Saint-Tonnerre, c’était aussi un coup de dé, un pari.
Dans ce domaine-là, ils étaient à égalité !
Un éclair zébrant les cieux courroucés vint soudain à leur rescousse. Jack repéra alors un fil entortillé qu’il avait cru d’or, mais qui brillait en fait d’un éclat argenté. Si tous n’étaient pas de la même couleur, cela signifiait peut-être qu’il y avait bel et bien quelque chose à débrouiller !
« Boiler ! Regardez ! »
Les symboles gravés sans finesse dans la pierre de la tour, et de toute évidence dans l’urgence, s’étaient mis à rayonner, d’un feu ne dégageant aucune chaleur, aucun crépitement, ce qui était en réalité d’autant plus oppressant.
A nouveau, Mycroft se somma intérieurement de se reprendre. Il avait toujours été un monstre de logique, et c’était encore cette caractéristique qui lui ouvrirait les portes de la solution. Il y avait toujours une solution. Le crime parfait ? Cela n’avait jamais existé, et cela n’existerait jamais ! Il devait analyser les faits, rien que les faits, froidement, méthodiquement. Et tout deviendrait simple alors.


Mais pourquoi ? Sa science ne pouvait l’avoir trahi, c’était impensable, en dehors de toutes équations logiques ! Le Spiritus Mundi coulait dans ses veines ! Tout à coup, mourir le terrifiait : peu importait la renaissance promise, le corps glorieux, le corps céleste ! Emprisonné sous son heaume, l’alchimiste hurlait mais ses exhortations étaient étouffées dans le fer d’Hadès.
Armand de Saint-Tonnerre para le coup avec l’énergie du désespoir qui pleurait dans ses veines. La spagyrie. John Dee, dans l’atmosphère studieuse de leur laboratoire commun de Mortlake, lui avait assez souvent répété qu’il aurait dû en faire son domaine de prédilection, et ne pas se jeter à corps perdu dans des entreprises le dépassant. Dépassant n’importe quel alchimiste censé ! Il y avait des siècles de cela, déjà, et sa mise en garde résonnait à nouveau…
Il ne s’était rien produit lorsqu’il avait achevé son rituel, ou plutôt, son équation. Rien, absolument rien. Une erreur dans ses calculs était rigoureusement à exclure. Rigoureusement ! Cette pauvre gueuse d’Alice lui avait tenu la jambe, mais sans pouvoir le gêner le moins du monde, d’autant plus qu’il n’avait pas besoin de marcher ou n’était-ce que faire un pas de côté ! Il lui écrasa la main droite d’un coup de talon vicieux, qui ne parvint pas à compenser sa stupeur ultérieure.
Tout avait débuté correctement, étape après étape, et au moment de l’embrasement final, les nuées obscures s’étaient écartées une poignée de secondes afin que l’astre du jour frappe le Miroir de John Dee et amplifie la marée astrale à venir, telle une gigantesque vague de magnetars explosant les uns à la suite des autres… Mais rien. Rien, absolument rien. Les lueurs tant attendues s’étaient dissipées en même temps que les vents de tempête, accordant à peine à son estomac la faveur de ne pas se figer en une boule de glace au creux du ventre…
Merlin l’avait transpercé sans une once de pitié.


Cendrillon était demeurée prostrée, assise à même le sol, sa robe s’étalant sur les dalles de marbre comme si elle-même flottait à la surface d’un lac…
Sa rencontre avec son tourmenteur l’avait vidée de ses forces les plus intimes, tandis que personne n’était venu s’enquérir de son état. Et Apollon moins que les autres encore, semblait-il…
Que pouvait-il bien se passer au-dehors ? Elle était soi-disant la souveraine de l’Atlantide, sur un pied d’égalité avec son époux, et on ne lui avait pas une seule fois demandée audience, à la recherche de conseil ou aide. Toute la cité aurait pu brûler, s’abîmer dans les flammes telle une nouvelle Troie, cela n’aurait eu que peu d’importance pour elle en cet instant. Elle avait songé se rendre à la bibliothèque, mais les flammes ne devaient pas être éteintes de si tôt… Et se retrouver au milieu de ruines fumantes, seule, avec son rêve dévoré jusqu’aux fondations… Elle avait investi tant de temps, de passion, de ferveur, dans cette entreprise… Et pour quel résultat en fin de compte ?
A quoi bon poursuivre une telle existence ? La jeune femme avait longtemps combattu cette attitude, ce vague à l’âme qui ne l’avait quittée qu’à de rares moments, mais à quel titre ? A chaque fois qu’elle croyait enfin le dépasser, le repousser derrière elle à jamais, Cendrillon était rattrapée par les fantômes de son passé. Où qu’elle aille en Féerie…
Revoir Hadès. Elle avait pourtant bien dit à Apollon qu’elle ne le supporterait pas, plaidé pour qu’il l’éloigne autrement que simplement au cachot sous le palais ! Les deux mains jointes autour de ses jambes ramenées sous elle, insensible aux coups de boutoir de la tempête, à la froidure du marbre, à tout ce qui pouvait bien l’entourer, dans l’ombre des murs à la blancheur de linceul…
La pénombre s’accentua soudain, de même que le bruit environnant. Mais ce n’était plus le vacarme nauséeux de l’extérieur, seulement d’amples battements d’ailes, comme autant de respirations profondes et apaisées.
Cendrillon releva la tête, écartant ses boucles fraîchement coupées trempées de sueur, tendit son cou gracile en avant, pour découvrir l’apparition de Kate dans une embrasure de fenêtre, chevauchant son majestueux griffon tout en observant d’un regard les environs immédiats. En un instant, la jeune femme fut sur pieds, manquant de s’effondrer à nouveau en courant à perdre haleine en direction de celle qui était devenue son amie.
« Emmenez-moi ! s’écria-t-elle, Kate la remarquant alors, haussant les sourcils de surprise. Emmenez-moi ! » répéta-t-elle plus fort, d’une voix qui ne tremblait plus.
De l’autre côté, dans le vide, à deux mètres seulement depuis qu’elle avait fait pivoter sa monture d’un coup de talon, Kate la considéra avec un léger recul, comme si elle peinait à comprendre ce que Cendrillon lui demandait réellement.
Quitter les Terres de Féerie.


Jack Boiler avait dû se démettre l’épaule pour accomplir sa manœuvre acrobatique, mais, sur les conseils avisés de Mycroft Holmes, il avait coupé à temps les deux fils qu’ils avaient identifiés comme représentant du positif et du négatif, et qui n’étaient pas rouge et vert, comme trop de fils du même genre reliant leurs détonateurs à leurs bombes, là aussi trop nombreuses.
Au moment précis où le Miroir lui-même avait acquis une brillance hors du commun et avait semblé s’ouvrir sur des mondes étoilés et inconnus, peuplés de fantômes aussi célestes que repoussants, au moment précis où un halo de lumière pourpre avait bourgeonné tel un bubon prêt à suppurer, Jack avait réussi, quand bien même s’était-il cassé une dent pour sectionner le fil attrapé après tant de contorsions… Une dent, ce n’était pas grand chose, ni la première à sauter !
Le soufflet était retombé avant même de quitter le périmètre du sommet de la Tower of Gray. Mais eux avaient été frappés de plein fouet par ses premiers filaments se déployant, et le miroir scintillait toujours, voilé d’un écran de fumée où affleurait d’étranges fantômes suppliant qu’on les rejoigne dans le néant…
Un sourire désabusé au bord des lèvres, Jack Boiler était étendu sur le dos, les bras en croix. Mycroft Holmes avait sorti sa pipe, et l’avait allumée négligemment, la fumée disparaissant aussitôt, balayée par les vents qui atteignaient des pointes qui auraient dû les frigorifier.
Mais ils n’en avaient absolument plus cure désormais, autant l’un que l’autre…


« Alors, c’est fini. Son plan a échoué. La magie ne disparaîtra pas. »
C’était Apollon qui parlait de cette voix éthérée, comme s’il quittait le monde des songes.
Merlin soutenait Alice, après lui avoir passé un bras au-dessous de l’épaule, et Archibald dansait d’un pied sur l’autre. Il fallait avouer que le temps n’était pas revenu au beau fixe comme par enchantement, et ce même depuis que Armand de Saint-Tonnerre n’était plus qu’un pantin fantoche écroulé sur lui-même.


Scatach et Uatach s’adressèrent d’une même voix à leurs troupes réunies autour d’elles, dans le poste de commandement du Black Sabbath.
Un incroyable enchevêtrement de branches, comme des dizaines de milliers de manches à balai mêlés les uns aux autres, sans aucun artifice, ni la plus infime cheville pour les faire tenir ensembles, d’un seul et prodigieux tenant, le vaisseau amiral et quartier général nomade des sorcières.
« Mes sœurs ! Une fois de plus, nous avons répondu à l’appel de la Tour du Savoir Secret Salvateur afin de venir à leur secours ! Mais, mettez de côté vos aigreurs ! C’est bien Féerie toute entière qui a besoin de nous, et nous ne pouvons occulter ce qui se passe ! La tempête qui a été conjurée contre l’Atlantide, la remontée du Hollandais Volant et autres spectres des mers surgis des profondeurs, tout cela ne peut être ignoré plus longtemps ! Nos alliés sont en train de lutter contre l’instigateur de tout cela, et Hadès n’y est pas étranger ! Nous devons leur faire confiance, et nous charger de détruire cette tempête maintenant hors de contrôle ! »
Le vaisseau amiral des sorcières, arrivé aux abords de la cité impériale atlante, piqua droit sur l’œil de la tourmente. Pour les spectateurs qui se trouvaient toujours sur les quais, ce fut comme si une ruche volante avait libéré tout à coup des centaines d’abeilles bourdonnantes. Pourtant, bien assises sur leur balai, Esméralda à la tête d’une division, les sorcières n’avaient rien d’abeilles, en dehors de la tête de leur balai en branches de genêts bourdonnant dans le vent.
« En formation serrée ! s’écria fougueusement la sorcière aux boucles rousses, toujours sanglée dans sa tenue de cuir qui aurait dû lui donner la chair de poule. Première cible, ce nuage-là ! »
Et ses sœurs virèrent de bord, lâchant leur moyen de locomotion des deux mains, dans un véritable ballet parfaitement réglé, pour le coup !
Agitant leurs… baguettes de coudrier en cadence, des jets dorés, pareils à des feux d’artifices crépitant en cascades au contact des nuages, en jaillirent. Ceux-ci parurent alors changer de teinte, perdre leurs couleurs d’encre de chine, se désagrégeant à chaque impact, tel un verre d’eau que l’on aurait versé sur une estampe encore fraîche…
Deux unités volantes de sorcières se croisèrent, leurs rangs décrivant des courbes parallèles, virevoltantes et rebelles, sans hésiter à plonger dans les nuages ! Des centaines de spectateurs osèrent faire un pas en avant, quittant leur abri de fortune, retenant leur souffle, pour les applaudir à tout rompre en les voyant ressortir de l’autre côté de la masse cotonneuse, sans qu’une seule ne manque à l’appel !
« Nous les avons bien entraînées, fit Uatach, partageant le même sentiment que la foule, depuis le Black Sabbath.
— Oui, mais tout cela, nous le devons à Morgause, tu le sais bien.
— Cette petite a toujours été si précoce… Quand elle nous a prévenu du retour de ce maudit enchanteur…
— Bah, nous en ferons notre affaire. Malgré tous ses artifices, il n’a jamais pu saper notre influence, et s’il est revenu, c’est tout sauf en pleine gloire, contrairement à ce qu’il espérait ! »
Uatach eut un rire grêlé, résonnant dans toute la salle faite de branches et de troncs entremêlés par la magie.
« Il est vrai que son retour est loin d’être grandiose ! Avoir finalement quitté le camp de son ancien allié au dernier moment pour s’opposer à lui, alors qu’ils complotaient ensemble la veille encore… Le mettre hors d’état de nuire ne suffira pas à lui rendre les faveurs de ses anciens pairs… C’est un beau-parleur, mais ils ont appris à se passer de lui, et ses manigances doivent déjà faire grincer des dents ! Et quand la nouvelle se répandra…
— Il ne faudra pas le laisser s’adresser à la foule, j’ose croire qu’Apollon ne sera pas assez bête pour cela ! pesta Scatach.
— C’est aussi pour cette raison que nous devions répondre présentes. Cette fois, nous agissons aux yeux de tous ! Personne ne pourra nier ce que nous avons fait pour Féerie ! »
Bien loin de ces manœuvres-là, Esméralda menait toujours son escadrille d’une main ferme, son chapeau pointu manquant une ou deux fois d’être emporté très loin de ses boucles flamboyantes, mais toujours rattrapé à temps même après un looping, d’un doigt ou entre deux orteils.


« Pourquoi ? Pourquoi as-tu fait ça ? »
Archibald avait oublié les distances et pris Alice dans ses bras, ou plutôt ce qu’il restait d’elle… Mais, à croire que Merlin n’était lui-même qu’un puits de magie débordant de tous bords, l’ex-Fou d’Hadès reprenait des couleurs et des formes plus conformes à ce qu’il connaissait de la jeune femme… Si ses cheveux n’avaient pas repoussé, le professeur souvent en congés ne pouvait déplacer son regard sans remarquer la fermeté retrouvée de ce corps soumis à une discipline de fer au fil de ses exploits d’équilibriste…
« Il fallait bien que j’intervienne, croassa-t-elle avec un pauvre sourire. J’avais changé d’allégeance, et j’ai toujours été fidèle à mes vœux une fois ceux-ci prononcés… En toutes circonstances… »
Mais elle retomba aussitôt dans les brumes de l’inconscience, forcément sous le choc de son calvaire. Archibald, qui l’avait machinalement serrée contre lui, n’osait plus bouger, et surtout pas la laisser choir la tête la première contre la pierre. A quelques mètres d’eux, Armand de Saint-Tonnerre était quant à lui toujours soumis aux soubresauts qui étaient siens depuis plusieurs minutes, complètement étranger à tout ce qui l’entourait. Son heaume semblait se disloquer peu à peu, tel un métal devenu pâteux, coulant lentement, s’effritant en morceaux s’écrasant mollement sur le sol…
La lueur rougeoyante de son regard s’éteignait elle aussi, à peine à hauteur de celle d’une braise tentant de persister sous la pluie battante. S’il continuait ainsi, il n’en avait plus pour longtemps à se déliter. Merlin n’avait aucune considération pour lui, nettoyant négligemment l’épée qui lui avait porté un coup fatal.
Depuis son apparition révélatrice, et le plan de l’alchimiste contrecarré, il n’avait pas joué la carte de l’exubérance. Tout grand magicien qu’il soit, l’enchanteur avait voulu les berner lui aussi ! Il avait mis Féerie toute entière en danger ! Toutefois, Archibald n’avait aucune envie de le prendre à partie pour l’instant. Il voulait seulement savoir comment le Miroir de John Dee avait fini par trahir son héritier, et si Alice pourrait s’en sortir sans séquelle irrémédiable.
Ce n’était pas le cas d’Apollon, avec qui Archibald n’aurait pas dit non à un entretien, histoire de clarifier les choses. Le jeune professeur n’avait pas oublié que c’était lui qui avait « balancé » à Kate sur la présence du Fou à son service ! Le destin des Terres de Féerie pourrait bien attendre encore un peu en comparaison !
« Bien ! Messires, je me rends, déclara alors Merlin, sans ambages, et toujours nu de surcroît. J’ai parié, j’ai perdu, et c’est à peine si j’ai pu éviter une catastrophe, et encore, non sans l’intervention de certains de vos amis, à ce que me murmurent les arbres. »
Il se détourna vers la tempête, en complète décrue désormais.
« Et je suis convaincu que mes amies Scatach et Uatach ne sont pas pour rien dans ce qui se déroule là-haut !
— Alors, on m’a menti, depuis le début. »
De toute évidence, Apollon n’avait pas écouté un traître mot de ce que Merlin venait de déclamer.
Les phalanges roides, le buste bien droit, le regard flamboyant, les ailes déployées, il n’avait plus rien à voir avec la figure d’ange prostré arborée un peu plus tôt, quand il avait perdu ses moyens et s’était laissé manipuler par les paroles d’Armand de Saint-Tonnerre.
« Allons, Mithra, il faut se contrôler…
— Tais-toi ! »
Merlin comptait bien passer outre l’interdiction proférée par Apollon Schopenhauer, mais celui-ci n’en avait cure. Archibald remarqua que ses pieds avaient quitté le sol, qu’il s’élevait progressivement dans les airs, au-dessus du cirque montagneux, tout en continuant de débiter ses menaces et ses jugements d’une voix de stentor, à l’opposé de ses manières raffinées.
« J’avais un grand projet. J’y croyais, du plus profond de mon âme. Je voulais réussir ! Plus que tout ! Et j’ai été manipulé, abusé, moi ! Moi ! Tout ce que j’avais conçu est maintenant voué à disparaître ! Voyez comment mes invités vont réagir à ces évènements ! »
Archibald eut un coup d’œil en biais pour Merlin, mais celui-ci écoutait placidement.
« Votre ami risque de faire des bêtises », se contenta-t-il de dire.
Apollon n’était déjà plus qu’une tête d’épingle lumineuse, dominant les sommets d’Antinéa, pareil à un autre soleil dans le ciel, ce qui quelque part n’était pas inutile face aux ténèbres qui reculaient sans vraiment disparaître.
Merlin fronça les sourcils. En effet, après un moment d’accalmie, et suite à l’action des sorcières venues en renfort, sans compter l’état de décrépitude d’Armand de Saint-Tonnerre, la tempête aurait déjà dû se dissiper naturellement, si la Nature avait encore de quoi agir par elle-même… Mais ce n’était pas le cas.
Un ricanement odieux fit sursauter Archibald, qui éloigna aussitôt Alice de son origine : l’alchimiste, qui rampait à terre tel un serpent, semblait avoir recouvré suffisamment de force pour prendre la parole, et répandre son venin.
« Il aurait dû suivre mes conseils ! Maintenant, il va tout perdre, tout ! C’en est déjà fini de la renaissance de l’Atlantide ! Sa colère devant la vérité nue va lui faire perdre la raison à jamais ! Lorsqu’il aura achevé son ascension, tout sera terminé ! Vous allez voir, le pouvoir qu’il tentait de retenir va l’embraser avant qu’il ne s’effondre sur lui-même ! L’alchimie est un équilibre ardu à atteindre ! Si j’ai échoué, ne croyez-vous pas qu’elle va réclamer son dû ? A la hauteur de ce que je lui avais promis ! »
Puis, il rit à nouveau.
Merlin, sans crier gare, effectua un moulinet agile avec Marmiadoise, et lui trancha la tête.
Net.
D’Hadès ou d’un alchimiste de talent, il ne restait plus rien dans cette masse informe. Le Dispensateur de Richesses n’avait jamais été un destructeur fou, pas plus que les adeptes du Grand Œuvre.
Archibald ne pipa mot. Mieux valait ne pas songer à l’acte barbare auquel il venait d’assister pour l’instant, tandis que le heaume roulait en silence à ses pieds, vide, roide, et inerte. Le baratin fiévreux de cette moitié d’Hadès lui avait étrangement rappelé le principe du peu qu’il savait sur les supernovae, ce qui n’était pas pour le rassurer !
« Est-ce qu’il dit vrai ? »
L’enchanteur secoua tristement la tête.
« C’est bien possible. Apollon a été soumis à une pression folle depuis des mois et des mois. A présent, il craque. Après tout, ce n’est qu’un humain, quoi qu’on en dise…
— Ça n’aurait finalement pas été si mal de supprimer la magie alors, non ? ricana Archibald. On ne peut rien faire ? Et qu’est-ce qui va arriver, exactement ? A quoi bon éviter une catastrophe si c’est pour en déclencher une autre ! »
Le jeune professeur leva la tête : Apollon était quasiment hors de vue, sa progression au-dessus des cieux tourmentés prenant une tournure proprement exponentielle. S’il laissait maintenant libre cours à son hubris…
Un vrai Grégory Coupet en stage avec l’équipe de France de football, celui-là !


Jack Boiler avait tiré de sa poche une paire de jumelles, entourées de bandes de cuir. Il aurait pu se laisser aller, se dire que de toute manière, il avait été soumis à l’influence du Miroir de John Dee, mais ce n’était pas dans son tempérament. Il observait à présent le Black Sabbath, vaisseau amiral des sorcières, avalé par la tempête, foudroyé par un éclair, mortel poignard de flammes, qui semblait sonner le chant du cygne de l’orage.
« Non, pas ça ! Pas maintenant… Et cet imbécile de Tony qui n’est même pas là !
— Elles ont épuisé leurs ressources, déclara Mycroft dans son dos, d’un ton désabusé. Elles ont dû décider ça sur un coup de tête, ça ne ressemble guère à une attitude de sorcières…
— En attendant, on dirait qu’elles rentrent toutes au bercail ! »
Le fils aîné des Holmes fit la moue, se grattant le menton.
« Je ne suis pas certain que cela suffise. Si elles n’ont plus assez de magie pour maintenir leur navire à flots, il va s’abîmer en mer ou pire, sur la cité.
— Après tout ce qu’on a fait pour sauver Féerie, ça me ferait mal ! grogna Jack, bougon comme jamais.
— Mais cette fois, griffon ou pas pour nous transporter, nous ne pouvons rien y changer.
— Si vous saviez tout ce que j’ai affronté comme situations, vous ne seriez pas aussi catégorique !
— Mais je les connais justement, soupira Mycroft, c’est bien ce qui me chagrine. »
Scatach et Uatach partageaient un chagrin identique, mais fortement matiné d’une colère sourde. Morgause n’était pas là quand elles auraient eu à réclamer sa jeunesse et ses forces ! Destin ou hasard, le Black Sabbath s’était retrouvé pris dans un tourbillon, l’ultime vestige de taille du cyclone, capable de couler le vaisseau amiral, lui faisant quitter la surface des nuages pour plonger et s’abîmer dans les profondeurs… Autrement dit, sans aucun doute dans le port de l’Atlantide. Si cela se produisait… Ce que les sorcières avaient accompli pour aider Féerie passerait complètement inaperçu face à cette catastrophe ! Et voilà qu’on jetterait une fois de plus l’opprobre sur elles !
Ce qui ne devait fondamentalement pas déranger Merlin, mais cela, même Mycroft Holmes en personne ne pouvait pas l’avoir prévu…


« Il faut l’arrêter ! s’écria Archibald, tout en se mettant à courir, escaladant tant bien que mal les parois du cirque, en route vers les sommets de la montagne. L’enchanteur n’avait quant à lui pas bougé d’un pouce, s’asseyant même sur un rocher, recommençant à polir sa lame merveilleuse.
Ce n’était pas de gaieté de cœur qu’il abandonnait Alice derrière lui, néanmoins il était absolument impossible de l’emmener avec lui à la poursuite d’Apollon. Elle l’aurait retardé, et il l’aurait mise à nouveau en danger.
Rassérénée, Lacyon avait choisi quant à elle de quitter son refuge, l’interrogeant en tournoyant autour de sa tête, plus exaspérante que la mouche du coche.
« Que faîtes-vous, Archibald ? Apollon se trouve déjà bien au-dessus d’Antinéa, vous ne le rattraperez jamais !
— D’une façon ou d’une autre, il faut pourtant bien le ramener ! »
Mais le jeune homme manqua trébucher, les mains sur les genoux, le souffle court à cette altitude.
« Je… Je n’ai plus la force de voler, même si j’étais entièrement recouvert de poudre de fée !
— Hmm, ne me tentez pas comme ça… »
Ah, ce n’était pourtant pas le moment de plaisanter !


L’Atlantide, île aussi grande qu’un continent, n’était plus qu’une tâche de couleurs indistinctes à ses yeux, tandis qu’Apollon ne semblait pas souffrir du manque d’oxygène, et tout simplement de l’absence d’air à ces hauteurs, lui qui avait autrefois rallié la lune pour en faire son quartier général… Au-delà des mers réduites à des éclats de lapis-lazuli, des forêts aux allures de flaques de vase, perdu dans l’immensité des étoiles, il avait quitté maintenant les rivages du jour ou de la nuit…
Tout en s’élevant dans les cieux, il avait vu Diane chevauchant son griffon, avec, dans son dos, les bras noués autour de sa taille, Cendrillon, son épouse, fuyant ce continent. Etait-ce à cause de la menace qu’avait fait peser Armand de Saint-Tonnerre, si jamais celle-ci lui avait été communiquée, ou pour le fuir, lui ? Peu lui importait : c’était à peine s’il sentait encore ses membres, sa douleur s’apaisant pareillement. Seul son cœur irradiait d’une fournaise irrépressible, au rythme de battements qui voyaient sa cage thoracique trembler à chacun de ses coups de bélier, à se rompre. Il avait tenté de changer sa nature, de réellement choisir les options dignes d’un souverain amène et juste. Mais son caractère, sa nature profonde, n’avaient pas été façonnés ainsi.
Certes, l’alchimiste Armand de Saint-Tonnerre, aidé ou parasité par Hadès, s’était imposé en tentateur sapant ses résolutions, mais il devait amèrement reconnaître qu’il n’avait pas offert toute la résistance dont il aurait pu être capable pour réprimer ses penchants. Ses rêves de grandeur, ses ambitions dévorantes, ne l’avaient jamais réellement fui. Et pour les assouvir, Apollon avait même délaissé sciemment Cendrillon, après avoir tant lutté pour la retrouver à ses côtés. N’avait-elle représenté à ses yeux qu’un trophée de plus, comme les Sept Objets Magiques des Contes en leur temps ? N’avait-il lui-même jamais eu plus de valeur que le misérable qui avait préféré suivre Abraham Van Helsing en Féerie plutôt qu’affronter ses problèmes ?
N’avait-il rien appris, n’avait-il pas aimé, n’avait-il pas douté ?
Armand de Saint-Tonnerre n’avait pas eu entièrement tort : la conclusion était proche. Ce n’était pas la magie qui disparaîtrait sous peu de Féerie, mais lui, Apollon. Le processus qui s’était enclenché en lui le verrait brûler la chandelle par les deux bouts, pour reprendre l’une de ses expressions triviales qu’il ne goûtait guère, mais pas en quelques années, en quelques secondes seulement, et à une échelle qui n’avait rien de comparable !
Eloigné désormais de tout, planant au-dessus de ce qu’il ne considérait plus comme son royaume, il était prêt à rejoindre les autres dieux des centaines et des centaines de panthéons du monde qui avaient disparu à jamais de l’histoire des deux réalités… A cette altitude, Bellérophon monté sur Pégase en personne serait incapable de le rejoindre, et il ne devrait y avoir aucun danger pour Féerie à cause du vent stellaire qui allait souffler… Du moins, l’espérait-il, quoique cela ne concernât plus Apollon Schopenhauer.
Ne faire qu’un avec le firmament infini.
Il était temps de partir… Pour cesser de décevoir ou d’être déçu.
Et, peut-être, alors, s’ouvriraient les portes de l’Empyrée qui lui avaient été promises…


Merlin ferma les yeux.
Le Doyen actuel ferait sans doute son arrivée sous peu pour l’interroger, voire l’emprisonner, si le crash du Black Sabbath ne causait pas des dégâts tels qu’il puisse s’échapper. En prendrait-il la peine ? Il n’avait pas remporté de victoire contre l’alchimiste. Lui aussi avait été dépassé par leurs objectifs initiaux. Il n’avait jamais été le mage que se complaisait à décrire les légendes.
Et Merlin était toujours l’avatar d’une époque révolue, sauvage et aussi amorale qu’il le souhaitait. Encore que… Autrefois, ce Jack Boiler ne lui aurait jamais mis des bâtons dans les roues, et il n’aurait pas eu à retourner sa veste pour sauver sa peau, au dernier moment, une fois doublé par son propre associé.
Merlin avait le temps de soigner plus correctement la pauvre fille que Bellérophon avait laissée ici. Il lui devait bien ça, lui qui l’avait blessée à la gorge à Nodnol… C’était une dette, et l’enchanteur avait cela en horreur.
Se penchant vers elle, il décida de tourner le dos à la cité. On aurait dû la faire évacuer, et pas au contraire y masser l’ensemble des invités du tournoi d’archers. Trop tard, d’autant que les Hyperboréens n’étaient pas peuple à faire preuve d’initiative.

« Ne fais pas l’idiot, Archie ! »
Cette fois, c’était Kate qui parlait, mais elle reprenait le discours de la fée avec une ferveur identique. Et qu’est-ce que Cendrillon faisait avec elle, à dos de griffon ? Elle avait une petite mine, le teint pâle et ses yeux de biche au velours voilé.
« Viens avec moi, il faut retourner dans la cité ! Apollon attendra, ajouta-t-elle avec un mouvement de menton désignant le ciel, les sorcières sont dans de sales draps ! Et il me semble que tu leur dois bien un coup de main ! »
Archibald stoppa sa marche en avant et se retourna.
« C’est toi qui me dis ça ? Je crois au contraire que nous sommes quitte ! Enfin…
— Si vous n’êtes pas aussi bêtes les uns que les autres, rétorqua la jeune femme, j’ai pensé depuis que je suis ici à rappeler à Apollon pourquoi il avait choisi le titre de Lord Funkadelistic ! »


« Avec moi, mes sœurs ! »
Esméralda se coucha littéralement sur son balai, les mains serrées sur son manche, les jambes nouées autour de son tronc, son chapeau cette fois perdu pour de bon sans qu’elle s’en soucie une seule seconde. Avec trois autres escadrilles, elle plongeait en direction du Black Sabbath à la dérive, et qui ne tarderait à se mettre à tourbillonner sur lui-même s’il continuait ainsi sa descente infernale, droit sur les hauteurs de l’Atlantide.
Sur les quais, à l’est, à des centaines de pieds de là, mais bientôt à des dizaines et moins encore, des milliers de personnes ne savaient plus comment réagir, les Hyperboréens pas plus que tous les autres. Leur aura mordorée avait pali, réduite à de simples étincelles étouffées, tandis que l’ombre du Black Sabbath les écrasait déjà… Bousculades, invectives, plongeons dans la baie, bagarres, cris de désespoir, tout s’enchaînait de façon hystérique !
« Par ici ! » criait l’un.
— A couvert, écartez-vous ! renchérissait un autre.
— Nous sommes tous perdus !
— Je ne veux pas finir comme ça, je suis Aladdin ! Aladdin, vous entendez ! Tapis ! Tapiiiiiiiis ! »
Celui-là, il était superflu de le présenter.
Esméralda, de la sueur plein les cils, se tendit de tout son être, à la recherche de la formule qui conjurée par toutes ses sœurs avait encore une petite chance de permettre un atterrissage en douceur…
Une toute petite chance.

« Mémé ! On peut vous aider ? »
Pourquoi fallait-il qu’Archibald Bellérophon réapparaisse maintenant pour la déranger au plus mauvais moment ? Et… Avait-elle bien entendu, l’avait-il appelée Mémé ?
Heureusement pour lui qu’un griffon était une belle bête, car à trois dessus, plus la fée perchée sur son épaule, ils devaient se serrer un peu sur le dos de la créature mythologique. Ils volaient à bâbord, épousant le tracé de leur course et les suivant sans peine, ce qui n’était pas sans vexer quelque peu la sorcière.


Merlin n’était pas Lysias, le célèbre orateur grec maître de la rhétorique, mais il avait accompli ce qui était encore en son pouvoir auprès d’Apollon, et qui n’avait rien de magique ou d’alchimique. Comme souvent pour résoudre les conflits…


Kate, Archibald, Esméralda, le Black Sabbath et les sorcières à son bord, les spectateurs résignés ou affolés de leur propre mort.
Tous crurent sur l’instant que Chronos en personne était revenu des limbes lointaines pour intervenir.
4…
3…
2…
1…
I'm gonna block it, fly like a rocket !

Une étoile filante avait dépassé les escadrilles d’Esméralda, rasé les flots en soulevant des murailles d’eau ébranlant le Nautilus lui-même, se préparant à percuter un Black Sabbath à moins de cent pieds du sol, vaisseau noir toujours plus incontrôlable, dans un bang supersonique qui venait d’en rendre sourd plus d’un et d’en coucher à terre deux fois plus encore !
« Mais qu’est-ce que… »


Merlin sourit, de façon toute à fait franche cette fois. Finalement, il n’était plus aussi indompté qu’il se plaisait à le croire. Près de lui, Alice s’était réveillée, sursautant tout d’abord à la vue de l’enchanteur, qui l’apaisa de quelques mots.
Immédiatement, le regard de la jeune femme rebelle fut attiré par ce que tous les gens présents sur l’Atlantide dévoraient des yeux, Mycroft cherchant même à arracher des mains les jumelles de Jack Boiler, qui évidemment n’appréciait pas que l’on pose n’était-ce que le bout du petit doigt sur ses jouets.
Merlin avait planté son épée dans la roche sans difficulté, l’une de ses spécialités.
« Qu’est-ce que c’est ? murmura Alice, encore rêveuse.
— Un Dieu qui s’affirme enfin comme tel, répondit l’enchanteur, pour accomplir enfin des tâches à sa hauteur. »


Apollon posa ses deux paumes à plat sur la coque du Black Sabbath, sur le champ soumis à son poids titanesque, encore renforcé par la force d’inertie et la vitesse du navire amiral des sorcières, en flammes suite à l’éclair qui l’avait touché, et engagé de la proue à la poupe dans une folle chute.
Ses dents crissèrent sous l’effort alors que ses tempes battaient à ouvrir d’elles-mêmes ses arcades sourcilières, ses muscles redevenus de chair et de sang, tétanisés par les contractions qu’il leur imposait, étaient injectés d’adrénaline pulsant par litres entiers, ses ailes maintenant déployées pour le stabiliser, le regard rivé sur les flots à quelques mètres de lui seulement, Apollon usait de tous ses pouvoirs pour rétablir la trajectoire du Black Sabbath avant qu’il ne soit trop tard. Ses deux mains s’enfoncèrent un peu plus dans les noueuses branches à l’intersection de l’axe principal du vaisseau, son corps se raidit en prévision du choc, ses poumons sur lesquels il ne comptait déjà plus une minute auparavant, lui donnaient l’impression de l’écarteler de l’intérieur tant il avait besoin d’air, mais qu’était-ce que tout cela si ce n’était la preuve qu’il était bien en vie ?
« Il va le faire… » prophétisait Cendrillon, soudain émerveillée par l’apparition de son époux, le rose aux joues.
Bandant ses muscles, tous ses muscles, Apollon Schopenhauer incurvait peu à peu, degré par degré, la trajectoire du Black Sabbath, les flots changés en un gigantesque miroir irrémédiablement lisse à cette vitesse… sous les vivats de la foule ! Du plat du pied, il effleura l’écume, mais rebondit aussitôt comme s’il s’était agi d’un véritable tremplin liquide pour lui ! Ses ailes majestueuses paraissaient gonflées à se briser, chaque penne vibrante d’un chant de cristal se réverbérant jusqu’aux quais, et au-delà…
Et Apollon et son fardeau digne d’Atlas, les paumes en sang, les ongles arrachés, disparurent à l’horizon, au détour d’une falaise. Après l’enthousiasme débordant manifesté lors de son apparition, personne n’osait plus ouvrir la bouche.

Scatach et Uatach n’étaient pas même affectées par le doux balancement du Black Sabbath, que des sorts avaient rendu insubmersible lors de sa conception. Il reposait sur les flots désormais apaisés, à quelques centaines de coudées des rivages de l’Atlantide…
Les deux sorcières observaient leur sauveur, debout sur la coque du manche à balai géant. Malgré tout ce qu’il venait de réaliser, il n’avait jamais paru plus humain, loin des embrasements de lumière qui le rapprochaient parfois de ses Hyperboréens éthérés…
Le temps d’un clignement de paupières, et il avait déjà disparu.


Archibald, pas très à l’aise, mit maladroitement pied à terre, peu confiant à l’égard du griffon. S’il lui prenait envie de le becqueter, là, maintenant, après son vol aux quatre coins de l’île… Kate, fraîche comme une rose, lui tendit même la main pour l’aider à retrouver la terre ferme, sous les applaudissements polis de la foule, qui en moins d’une heure, avait vécu plus d’évènements que s’ils avaient passé une semaine entière sur l’île pour le concours qui les avait fait venir en ces lieux légendaires.
« Tiens, mais… »
Cendrillon avait disparu.
Le jeune professeur sourit, tout en en profitant pour se laisser tomber dans les bras de Kate, qui ne le repoussa pas, entrant dans son jeu.
Apollon semblait avoir de la suite dans les idées, et par chance, cette fois, il n’était plus question de rêves de grandeur… Qu’ils s’offrent donc une véritable lune de miel ! Cendrillon, surtout, l’avait amplement méritée.
Cependant, ce n’étaient pas les seuls. Des semaines qu’Archibald n’avait pas vu Kate, en dehors de leurs brèves retrouvailles sur les quais, un moment plus tôt. Peu importait que des centaines de paires d’yeux soient braquées sur eux, tandis que le Nautilus s’était déjà mis en route pour remorquer le Black Sabbath jusqu’au port. Archibald avait appris à attirer l’attention en Féerie. Depuis qu’il s’était posé au sommet de la Tour du Secret Salvateur une fesse en feu, un peu plus ou un peu moins… Cela ne faisait aucune différence !
Les invités d’Apollon Schopenhauer auraient largement de quoi étancher leur soif de curiosité ! Déjà, Jonas, l’intendant hyperboréen, dévalait les rues, appelant à lui différents subordonnés parmi les plus gradés des Hyperboréens afin de faire circuler ses consignes, consignes qu’il avait compilées sur trois tablettes de marbre, son stylet d’orichalque battant la cadence à sa ceinture, au rythme de son pas pressé.
Si le seigneur des lieux avait eu le loisir de lui donner une liste de recommandations, il était décidément encore plus rapide qu’Archibald ne l’aurait cru !
Kate repoussa le jeune homme, mais gentiment. Jonas avançait justement dans leur direction, tandis que les hôtes de l’Atlantide étaient mis au courant des évènements par petits groupes.
« Ah, monseigneur a laissé une lettre pour vous », leur dit le majordome hyperboréen.
Archibald s’en saisit, fit sauter le sceau de cire d’un coup de pouce, et la déplia nonchalamment.
« Bon… Allez, on oublie tout ça, et je me remets à l’entraînement ! Apollon nous fait dire qu’il reviendra pour disputer la finale du championnat de Sfénix contre l’équipe de la Tour ! »
Jonas se plia en deux devant Kate, qu’il considérait à présent comme la régente légitime de l’île. La jeune femme cligna des yeux, soudain aveuglée par un signal lumineux.
Celui-ci provenait de la Tower of Gray, pas de doute.
« Oh, on dirait bien que je dois retourner chercher Mycroft Holmes et ce Bauer, ils ont réussi leur challenge ! »
Et Archibald réalisa beaucoup de choses d’un seul coup, les pièces s’encastrant les unes les autres façon Tétris à toute vitesse. Personne n’avait chômé pour résoudre cette crise.
Il espérait avoir droit à une bonne note !
Comme si la tempête et les actes d’Armand de Saint-Tonnerre n’avaient jamais eu de quoi les inquiéter réellement, les cygnes majestueux observaient avec dédain les centaines de pigeons voyageurs qui s’en allaient déjà prévenir Féerie par-delà les mers…


Cendrillon et Apollon savaient tous deux que la jeune femme ne dormait pas vraiment, pelotonnée entre ses bras.
« J’ai fait ce que l’on attendait de moi, dit-il tout bas. Mais cela ne peut plus durer. Je me suis fourvoyé. L’Atlantide n’était pas pour moi. Nous allons rentrer. Et je redeviendrai celui que j’étais autrefois. »

Chapitre 11 > Epilogue

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