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ersonne
n’eut le temps de mettre à exécution
les plans que chacun caressait de son côté. Alors
qu’un corps d’Hyperboréens circulait
entre les invités afin de leur distribuer certaines
consignes quant à leur hébergement et le
déroulement des épreuves, à
l’Est de l’acropole, une explosion soudaine souleva
un nuage de fumée noirâtre, visible par tous.
Cela faisait plusieurs minutes déjà
qu’Apollon avait purement et simplement disparu. Des flammes
jaillissaient maintenant depuis ce point d’impact encore
imprécis, supplantant ces épaisses effluves, tel
un météore qui se serait abattu sur
l’île, pareille à une gigantesque
flèche d’ambre liquide… Mais nul
bâtiment ne fut soufflé, et nul spectateur ne dut
courber l’échine.
Cependant, au pied de la cité, toujours aux abords des
quais, les commentaires fusaient en tous sens :
« Vite, il faut prévenir Apollon !
s’écria Archibald. C’est
sûrement un coup de votre alchimiste !
— Le Miroir ! C’est le Miroir de John Dee
qu’il désire ! lui répondit Mycroft
Holmes, vissant sa casquette à deux mains. A moins que
celui-ci ne soit dissimulé en ce lieu, il y a fort
à parier qu’il ne s’agit que
d’une diversion !
— Une diversion ?
— Oui, vous ne savez pas ce que c’est
peut-être ?
— Bien sûr que si, se récria Archibald.
Je ne suis pas Légolas ! »
Le frère aîné de l’auguste
Sherlock haussa un sourcil interrogateur, visiblement peu au fait du Seigneur
des Anneaux, et encore moins de ses adaptations.
« D’après nos renseignements communs,
reprit-il en désignant Jack Boiler, le visage
fermé – faire le trajet grâce
à Némo qu’il considérait
comme un terroriste indécrottable n’avait pas
amélioré son humeur… -, Armand de
Saint-Tonnerre nous a pris de vitesse, et se trouve sur
l’Atlantide il y a déjà plusieurs jours
!
— Il a probablement passé son temps à
préparer son coup ! grommela Archibald.
— C’est un vrai professionnel de la cambriole, il a
dû prêter attention aux détails les plus
infimes, renchérit Jack.
— Je veux bien que cette histoire de Miroir soit une affaire
d’honneur, ou un hommage à son ancien
maître, mais tout de même ! C’est
vraiment se donner beaucoup de mal pour le
récupérer ! Il y avait plus discret, non ?
»
Boiler et Holmes échangèrent un regard qui en
disait long sur les qualités de détective
qu’ils décelaient en Archibald. Kate de son
côté l’avait déjà
laissé seul. Même la fée Lacyon
n’encombrait plus son pantalon ! Dans cette foule, elles
avaient pu se fondre n’importe où, si elles
étaient parties ensemble, ce qui en soit était
plutôt improbable… Mais le jeune homme aurait
ardemment voulu ne pas se retrouver à un cerveau contre
deux, surtout avec l’un des frères Holmes dans le
plateau opposé de la balance.
De l’un des balcons du palais principal, Cendrillon vit
l’incendie enfler, frappant précisément
la bibliothèque en pleine rénovation dont elle
s’était tant occupée…
Cendrillon ne croisa personne dans les couloirs du palais,
où le tumulte de l’explosion n’avait eu
aucune prise, pas même une vague fragrance âpre de
brûlé.
Et puis soudain, il fut devant elle. La jeune femme crut
défaillir, l’image même
d’Hadès sous ses yeux agrandis et
dévorés par la stupeur. Mais ce
n’était pas lui, seulement un homme
coiffé de son heaume, invisible un battement de
cœur sur deux, ne couvrant que la moitié de son
visage tel un masque horrible et déformant. Et la folie
grignotait la moitié non couverte, lui imprimant un rictus
démoniaque identique. Aucun doute possible, ce
n’était pas une imitation, mais bien le heaume
lui-même, le présent maudit des Cyclopes en
l’honneur de l’empereur du monde
souterrain…
Comment ? Qui avait pu le subtiliser à son
propriétaire légitime, quand bien même
n’était-il plus que l’ombre de
lui-même ? L’homme la considéra
à distance, s’immobilisant en notant sa
présence, mais sans s’approcher. Toute question
supplémentaire sur l’auteur de la catastrophe de
la bibliothèque aurait été superflue :
il en était logiquement le responsable. Pour autant, il ne
cherchait visiblement pas à fuir. Pas plus qu’il
ne lui voulait du mal, pas directement du moins. Il
l’observait, tel un humain penché sur une fourmi.
« Ainsi, c’est vous, Cendrillon, dit-il doucement,
mais d’une voix aux accents de craie crissant sur un tableau
noir. Je suis heureux de faire enfin votre connaissance, de visu.
— Vous êtes là pour le Miroir ?
s’entendit-elle répondre, là encore
sûre de son fait avant même d’obtenir une
réponse.
— Et perspicace, avec ça ! Oui, c’est le
but de ma visite, mais je dois avouer que vous avez, comme tous les
autres, un temps de retard. Ce miroir… est d’ores
et déjà en ma possession ! » conclut-il
avec un sourire obscur.
Puis il disparut au détour d’une alcôve
marbrée donnant sur l’un des innombrables torrents
d’escaliers du palais. A nouveau, Cendrillon se retrouva
seule.
Seule avec la conscience d’avoir rencontré celui
qui avait dirigé contre elle Python, celui qui sans doute
occupait même les pensées de l’animal
tandis qu’il l’avait retenue prisonnière
de ses anneaux visqueux. Une fois encore, la voilà qui
était redevenue simple pion entre des mains expertes et
rugueuses, qui n’avaient pas ménagé
leur rudoiement…
Et dire qu’elle venait à peine de
découvrir quelques minutes auparavant les plans que lui
dissimulait Apollon : ce qu’il avait toujours tenu
à recouvrir d’un grand drap blanc,
pathétique symbole de virginité, en sa
présence, sa table de travail, comme indécis sur
ses intentions. Devait-il ou pas la mettre au courant de ce
qu’il projetait ? De toute évidence, Apollon
s’était déjà
décidé en son for intérieur, pour un
refus. Son glorieux époux avait certainement eu raison
toutefois ! songea-t-elle avec amertume, repensant à leur
étreinte pas si lointaine, comme s’il
l’avait abusée pour mieux la poignarder dans le
dos une fois obtenu ce qu’il convoitait.
Valait-il vraiment mieux que les autres ?
Partir avec elle, s’exiler quelques temps, quelque part, dans
son monde d’origine, ainsi que Kate McMarnish
l’avait suggéré des semaines
auparavant. Tout cela, c’était oublié.
Enterré corps et bien. Puisqu’il avait
considéré qu’il ne pouvait avoir la
paix, Apollon avait décidé de
l’apporter à Féerie. En la
plaçant sous son joug, mais sans la volonté de
destruction et de chaos du passé, la belle
différence ! Voilà la raison pour laquelle sa
flotte avait répété tant de mouvements
près des côtes de l’Atlantide, durant
des jours et des semaines, avant pour certaines unités de
prendre le large…
Qui avait pu lui inspirer une idée aussi folle ? Encore et
toujours ce maudit miroir ! Des anges s’adressant
à lui à travers cet artefact ? Sûrement
pas !
Et soudain, elle comprit. C’était lui, encore lui,
ce fantôme qui hantait maintenant leurs couloirs. A la
recherche… Mais à la recherche de quoi donc,
s’il disait déjà posséder ce
qu’il convoitait ?
Son vœu exaucé, Archibald
n’était plus aussi sûr de lui. Mycroft
Holmes et Jack Boiler, après un rapide entretien avec le
capitaine Némo qui les avait rejoints sur la
jetée, l’avaient planté là,
sans même un mot d’explication. Ou
plutôt…
Et que Lacyon soit rentrée précipitamment au
« bercail » n’était pas fait
pour le détendre particulièrement, tant elle
manifestait son agitation, tel un papillon autour d’une
ampoule électrique. Archibald
préférait éluder ce qui faisait office
d’ampoule aux yeux de la fée…
Les Hyperboréens, aussi superbes que muets, contenaient la
foule, tentant de faire régner le calme, et avec une
certaine efficacité : l’organisation et le respect
des règles pouvaient avoir des bons
côtés, de temps à autre. Pour
l’instant, les invités du grand tournoi de tir
à l’arc semblaient plus agacés que
réellement effrayés. Tous se plaignaient
ouvertement de la façon dont ils étaient
accueillis en Atlantide ! Cela avait débuté
dès l’arrivée du Nautilus, une
entrée en scène forcément
remarquée ! Depuis l’explosion, la pression et la
tension enflaient de pair. Une vraie cocotte-minute ! Sans le flegme
énigmatique des Hyperboréens, la situation aurait
pu déjà
dégénérer, tout hôte que
fût Apollon.
Atteindre le palais ne serait pas une mince affaire, mais quelle option
avait-il ? Rester là, à attendre parmi les
invités qui tapaient du pied en cadence ? Archibald ne
tenait pas à laisser Kate agir sans lui avec tous les
risques qu’il pouvait y avoir, aussi puissante
fût-elle. Il voulait la revoir, qu’ils puissent
réellement se retrouver tous les deux autour d’un
verre, et non pas courir encore après des «
méchants » qui les concernaient toujours moins !
Si Apollon n’était pas assez grand pour
régler ses petits conflits de cour
d’école… Maternelle, pas même
primaire, l’école en question ! Si les batailles
d’ego le connaissaient aussi, il avait justement assez des
siens, merci bien !
Le jeune homme secoua la tête : il avait
déjà ressassé ce genre de
pensées trop souvent sans jamais savoir quelle solution leur
apporter concrètement, et finalement choisir de reculer pour
mieux sauter. Ce n’était pas le moment
d’y revenir, surtout qu’il ne comptait aucun
élément nouveau pour nourrir ce ressentiment. Il
y avait plus urgent que ses états d’âme.
Se plaindre à voix haute, sans personne pour recueillir vos
lamentations, ce n’était de toute
manière pas vraiment drôle, ça manquait
de saveur !
Archibald tapa dans ses mains. Il était temps de passer
à l’action pour de bon ! Voyons voir, un moyen de
se glisser entre deux soldats, comme au bon vieux temps des
manifestations étudiantes, avec les sittings et les
déploiements surprises de banderoles afin de protester
contre le manque de variété de desserts
à la cantine de la faculté J.R.R
Tolkien…
Soudain, l’ouverture lui sauta aux yeux ! Un
écureuil lui apparut, bondissant dans sa direction, ignorant
toutes les autres personnes présentes et leurs
gesticulations qui auraient pourtant pu s’avérer
fatales pour un petit être tel que lui. Un
écureuil, ou bien, l’écureuil, celui
qu’il avait déjà rencontré
en route pour le Royaume des Confiseries il y a plus de deux ans, et
qu’il avait bien sûr revu à Nodnol il y
a peu ! L’animal à la queue touffue courait
maintenant sur sa jambe de pantalon, pendu au niveau du genou. Les
moustaches frémissantes, ses petits yeux roulant comme des
billes et luisant de peur, son museau tout tremblant, il avait
l’air complètement retourné,
à croire qu’on lui avait
dérobé son stock entier de noisettes.
Mais que faisait-il ici pour commencer ? Ah, évidemment, il
avait dû suivre Armand de Saint-Tonnerre sur
l’île ! Le jeune homme s’était
demandé s’il avait pu agir en tant
qu’agent double pour le compte du Doyen, mais Lacyon avait
fermement démenti cette éventualité.
Le roux rongeur voulait qu’Archibald lui emboîte le
pas, c’était évident, mais le
piège tendu l’était encore plus. Tant
pis, il n’avait plus le temps de s’interroger :
après tout, s’il fallait se casser les dents sur
l’alchimiste, ce qui se produirait tôt ou tard, il
n’avait pas l’air des plus coriaces, en tout cas
sur le plan de la force brute.
« Ok, ça va, je te suis ! »
Aussitôt dit, aussitôt fait. A trois contre un, les
Hyperboréens, malgré leur statut, ne pouvaient
venir à bout des réclamations des centaines
d’invités. Profitant d’un moment de
distraction, Archibald passa entre deux attroupements en sifflotant
d’un air faussement détaché, le faire
à pas de loups se révélant trop
compliqué pour lui. Le jeune homme aurait pensé
gagner les hauteurs de la ville, mais l’écureuil
le détrompa bien vite, prenant des chemins
détournés, s’éloignant de la
foule et de la bibliothèque en flammes. Rapidement, ils ne
croisèrent plus personne, à croire que la
cité de l’Atlantide était
d’ores et déjà redevenue morte, vide.
La sensation devenait oppressante, à mesure de la surprise
de voir l’écureuil quasiment le distancer. Sans
doute s’était-il engourdi les jambes à
bord du Nautilus, mais tout de même ! Le rongeur avait beau
de son côté disposer de capacités
au-delà du commun de son espèce, ce
n’était pas normal. Son premier footing
à la poursuite de Miss Indrema lui avait paru moins
pénible, et ses artères n’avaient pas
si vite vieillies au point de le placer dans une situation aussi
infamante pour son ego. Un écureuil n’avait tout
de même rien de bien proche d’un
guépard, quel que soit l’angle de vue
adopté. Mais ils avaient tous les deux quatre pattes, la
seule chose qui consolait encore Archibald déjà
époumoné.
Les voilà qui avaient dépassé
l’enceinte extérieure de la cité, sans
un regard pour ses murailles babyloniennes et ses statues
d’orichalque pur défiant toute
adversité, le jeune homme serrant les dents en
espérant ne pas trébucher sur la route
pavée, de toute évidence récemment
récurée. Archibald avait visité une
bonne partie de l’île mythique, mais les environs
immédiats ne lui disaient rien, si ce
n’était la Tower of Gray, colonne lointaine
à taille presque humaine de là où il
se trouvait. Ils s’échappèrent de la
route principale, qui allait en s’élargissant,
coupant par un sentier escarpé, près duquel des
bouquetins paissaient tranquillement, sans même daigner lever
la tête entre deux bouchées d’une herbe
grasse et verte, issue d’une terre pourtant recouverte par le
sel de la mer il n’y avait pas deux ans.
Près d’une heure, ils progressèrent de
la sorte, sans jamais s’arrêter,
l’écureuil bondissant de rochers en souches,
s’éloignant à chaque foulée
un peu plus du canal et des rivages et leur brise marine. Le temps
avait tourné lui aussi. La tempête
contrée par le Nautilus semblait finalement
s’être lancée à leur
poursuite, et avoir rattrapé l’Atlantide,
préparant son propre débarquement, attaquant en
rugissant par tous les fronts. Parvenus au sommet d’une
colline s’élevant en pente douce, Archibald perdit
tout ce qui lui restait de bonne humeur.
Antinéa, le plus haut sommet naturel de
l’île, se dressait à quelques
kilomètres de là. Ah, si seulement le jeune homme
avait pensé à emprunter les Bottes de Sept
Lieues…
« Tu veux vraiment m’emmener là-bas ? Si
j’avais su que j’étais parti pour une
randonnée, j’aurais pris un sac à dos
et des rations de survie ! »
L’écureuil s’était
arrêté, comme compatissant. Perché sur
un rocher, redressé sur ses pattes arrières, il
patientait tandis qu’Archibald bavardait un peu trop, frisant
le monologue. A croire que l’animal était au
courant de toutes ses habitudes si récurrentes avec lui.
Mais Archibald parvint toutefois à le surprendre, et y
compris à le prendre de vitesse, même si ce
n’était que sur un plan intellectuel (et inutile
de revenir sur la différence de taille de leur cerveau,
largement à l’avantage du jeune homme).
« En attendant, merci à vous, Lacyon ! »
Farfouillant dans sa poche, il en extirpa la fée miniature,
gémissante et gesticulante, pour l’agiter
au-dessus de sa tête.
« Ah, je savais bien que vous étiez un voyeur !
roucoulait-elle, faussement outrée, se donnant
d’ailleurs bien du mal pour offrir la meilleure vue possible
à Archibald.
« Désolé, mais ce n’est pas
ça qui m’intéresse ! Ce sont vos ailes,
à vrai dire ! » la détrompa-t-il
prestement.
Et il ne mentait pas : une fois aspergé de poudre de
fée, le jeune homme appela à lui
l’écureuil, tel Peter Pevensie tentant
d’établir le contact avec Mr Castor.
« Bon, si tu veux grimper vers les sommets, on va prendre un
raccourci ! »
Ni une, ni deux, Archibald l’empoigna par la queue, le cala
d’une main contre son torse, et décolla, songeant
bien entendu à ses véritables retrouvailles avec
Kate, et non pas à la fée Lacyon qui avait
recouvré sa place dans une poche, quand bien même
les deux pourraient se superposer, quant à la vision
qu’il avait sélectionnée pour
pensée agréable… ou autre qualificatif
plus libidineux.
La masse rocheuse couronnée de neige
d’Antinéa grandissait maintenant à vue
d’œil, Archibald parvenant à prendre de
vitesse la tempête !
« Ah, tout de même, c’est nettement mieux
comme ça ! »
Telle une pyramide géante construite par la Nature et la
Magie unissant leurs efforts, la montagne se dressait devant lui, le
jeune homme à peine plus gros qu’un moustique en
comparaison. Non, plus petit encore, sans le moindre doute ! Par
chance, Archibald ne souffrait pas de vertige, l’un des rares
maux à le laisser en paix et qu’il
n’avait jamais pu prétexter pour éviter
les murs d’escalade en cours de sport.
L’écureuil ne paraissait pas surpris outre mesure,
seules ses moustaches s’agitaient dans les courants
d’air chauds qui auraient pu porter
d’énormes aigles.
Et, tout à coup, alors qu’ils étaient
en vue d’un plateau faisant la jonction entre deux cirques,
dépressions déchiquetées
dépourvues de la moindre courbe agréable
à l’œil, Archibald se sentit
aspiré, en chute libre. Pourtant, il avait largement assez
de poussière pour voler encore une heure, ou même
deux, tant Lacyon s’était montrée
« généreuse » ! Mais il
plongeait vers le vide, sans aucun recours, sans parachute pour
prévenir ce genre de mésaventure !
Et cette fois, il n’avait pas mis au point de plan B avec
Pégase! Si tout se terminait ainsi,
écrasé comme une crêpe, ce serait
lamentable, à tous les points de vue, pour lui,
et… pour cette histoire !
Armand de Saint-Tonnerre toisa Apollon, inclinant la tête sur
la droite.
« Tiens, on dirait qu’un nouvel invité
va se joindre à nous ».
Se faisant, il accueillit bien sûr Archibald, dont la chute
s’était considérablement ralentie pour
lui permettre d’être seulement humilié
par un atterrissage douloureux sur le postérieur.
D’autant que les environs n’avaient strictement
rien d’hospitaliers. A perte de vue, quand ce
n’était pas de la pierre nue, des langues de glace
recouvertes de pénitentes aux pointes
acérées les encerclaient… A croire que
tout ce que la nature avait de plus rude s’était
uni en ce seul endroit sur toute l’Atlantide !
Apollon ne manqua pas de tiquer. Il n’avait vraiment pas
besoin que Bellérophon vienne chasser sur ses terres alors
qu’il avait enfin localisé l’intrus
qu’il traquait !
« Ah, deux héros pour Féerie, dont un
soi-disant dieu ! Je ne vois comment réunir meilleure troupe
!
— Te crois-tu donc au théâtre ? le
reprit Apollon, tandis qu’Archibald reprenait forme humaine
et s’approchait d’eux clopin-clopant.
— J’apprécie assez les
tragédies. Racine, Corneille… Mais
j’imagine que tu connais bien tout cela, faux dieu…
— Ne gaspille pas ta salive à me cracher ce titre
au visage, je n’en ai jamais fait grand cas.
— Menteur ! ricana Armand de Saint-Tonnerre, et le heaume
d’Hadès parut se faire plus net, plus palpable. Je
te connais bien mieux que tu ne le crois !
— Et tu as fait tout cela pour ton miroir aux alouettes ? ne
put s’empêcher de l’interrompre
Archibald, tout en notant que l’écureuil
s’était à nouveau
éclipsé sans demander son reste, et que Lacyon ne
pipait mot, tremblante dans sa poche.
— Ne parle pas ainsi du Miroir de John Dee ! »
s’écrièrent Schopenhauer et
l’alchimiste, d’une voix unique.
Ce dernier ne contint pas un rire gras.
« Alors le dieu des dieux, Zeus, qui règne suivant
les lois et qui peut discerner ces sortes de choses,
s’apercevant du malheureux état d’une
race qui avait été vertueuse, résolut
de les châtier pour les rendre plus
modérés et plus sages. »
Il cessa de rire.
« Vous auriez dû vous souvenir de cette sentence,
n’est-ce pas ? Tu pensais que converser avec les anges te
mettrait à l’abri des erreurs ? Des
anges… N’es-tu pas censé en
être un toi-même ? Apollon, Uriel,
l’Archange, le Dieu-Soleil… Souvent, vous vous
êtes confondus ! Tu as détourné la
Lumière de son authentique destinée ! »
Archibald n’appréciait guère ce genre
de charabia de prétendus érudits, surtout quand
la température sur ces hauteurs frisait le zéro,
ce qui était plus que perturbant lorsque
l’Atlantide était
généralement baignée par une chaleur
tropicale.
« Tu penses que tes paroles pourraient me
déstabiliser ? sourit Apollon, les mains sur les hanches. Tu
voudrais récupérer le miroir ? C’est
donc tout ce qui te motive ?
— Déçu ? Tu imaginais
peut-être qu’il faut absolument désirer
conquérir le monde pour accéder au statut de
Némésis ? ironisa Armand de Saint-Tonnerre,
imperturbable. Mais au fait, dis-moi… Comment comptais-tu
imposer ta dictature à Féerie ? Oh,
Bellérophon sursaute : il n’était pas
au courant ? Tu n’avais averti personne de tes nobles
intentions ? Tu n’as pas encore saisi comment je pouvais
moi-même être dans le secret ? Qu’en
dirais ta chère Cendrillon ! »
Un flamboiement virant à l’ocre fut la seule
réponse d’Apollon, son aura lumineuse
chargée de sang.
« Si jamais tu…
— Oh, mais je l’ai déjà
rencontrée, pas plus tard que tout à
l’heure, après avoir réduit en cendres
sa magnifique bibliothèque ! explosa à nouveau
d’un rire dément l’alchimiste. Ne
t’inquiète pas, elle n’est
d’aucun intérêt pour moi,
d’autant que je la connais bien désormais, depuis
l’épisode de son bain quelque peu
contrarié par mon envoyé… Kidnapper la
princesse, c’est très désuet, non ?
— Tu es la honte des alchimistes ! le tança
Apollon. C’était un art respectable, que tu as
perverti en volant les attributs d’Hadès !
L’alchimie n’est-elle pas censée
prôner la création, la vie ? Et toi, tu voles, tu
mens, tu t’allies avec le dieu du monde sous-terrain !
Ôte donc ses gants ornés du Sceau de Salomon que
tu salies de tes actes !
— Pervertir mon art ? Mesurez vos paroles, mon prince !
ricana Armand. Au contraire, au contraire ! Je vais enfin
libérer l’univers, unir ces deux mondes ! Comme
moi-même je me suis libéré de la mort
en rejoignant Hadès ! N’est-ce pas là
le but ultime des disciples d’Hermès ? »
De toute évidence, au coup d’œil que
s’échangèrent Archibald et Apollon,
l’homme qui leur faisait face n’avait plus toute sa
tête. Son discours se faisait de plus en plus
délirant, et heaume d’Hadès ou pas sur
le crâne, il n’était pas en mesure de
rivaliser avec eux sur le plan du combat, d’autant plus
précisément à deux contre un. Le Fou
l’avait écœuré à
elle seule, et peut-être ne parlerait-on
déjà plus de lui si
l’écureuil n’était pas venu
traîtreusement à son secours…
« Mais vous pouvez m’appeler… The
Death Dealer ! précisa-t-il avec une forte
intonation cajun, volontairement accentué. Quoi
qu’il en soit, je ne compte prendre la vie de quiconque ! Je
vous l’ai dit, c’est l’inverse, je vais
vous libérer, tous !
— Je ne voudrais pas te faire de la peine, se gaussa
à son tour Archibald en le pointant du doigt, mais tu
n’es pas de taille à te dresser contre nous !
Même seul, je suis certain que je pourrais te renvoyer dans
les cordes en claquant des doigts ! » conclut-il en jouant
quelque peu la carte du bluff, mais sincère et sûr
de lui sur le fond.
Armand de Saint-Tonnerre disparut entièrement
derrière son masque d’acier, le heaume
d’Hadès soudain parfaitement tangible, son regard
effacé devenu rougeoyant, comme deux puits de braises
à la chaleur perçante malgré la
froidure environnante… Avec l’horizon vertigineux
comme seule barrière, il semblait néanmoins avoir
gagné en stature, doublé de taille, un peu plus
prêt à le boucher tout entier à chaque
instant !
« Peut-être ! Je ne recherche pas les
duels… Quand on m’a prévenu du vol du
Miroir de John Dee, au départ, j’ai simplement
voulu racheter son honneur, récupérer son bien.
Désormais, il est vrai que je ne me bornerai plus
à cela.
— Il faudrait déjà que…
— Que je récupère le miroir ? conclut
l’alchimiste, sa voix étouffée ne
masquant pas ses accents narquois. C’est fait ! Depuis
plusieurs jours déjà ! Vous pensiez tous que je
me réservais pour l’occasion ? Que je comptais sur
une diversion ? Mais tout était déjà
accompli avant même que je ne te souffle
l’idée de cette compétition de tir
à l’arc, pauvre fou ! »
Le rejet de l’incompréhension, sentiment
ô combien abject pour lui, se lisait sur chaque trait du
visage de marbre d’Apollon, poings serrés, ailes
frémissantes.
Il ne comprenait pas où le menaient les paroles
d’Armand de Saint-Tonnerre, et c’était
là le pire affront que l’on pouvait lui faire.
« Le Miroir de John Dee est en ma possession, à ma
convenance, comme je l’entends. J’aurais pu
repartir avec sans demander mon reste, le restituer au British Museum,
retourner en Louisiane, et jamais tu ne te serais rendu compte de la
supercherie. C’est moi et moi seul qui
m’exprimais, et que tu écoutais docilement !
Alors, on déchante, n’est-ce pas ? La remise en
question est amère ? Je l’ai connue
également ! poursuivit-il sans s’accorder un seul
battement de cœur pour reprendre son souffle. Que penseraient
tes centaines d’invités venus des quatre coins de
Féerie si je leur répétais ce discours
? La tempête qui approche empêchera tout
départ en tout cas !
— Et quelle importance ? tenta de riposter Archibald, de plus
en plus mal à l’aise.
— Quelle importance ? Mais c’est là que
tout va se jouer, à présent ! Je peux te
remercier, dieu de pacotille ! Car pour moi, tu as rassemblé
tous ces individus, et je vais enfin pouvoir les libérer !
— Les libérer de quoi ?
— De la magie…, répondit Apollon
d’une voix basse.
— Ah, enfin, il a saisi ! »
L’alchimiste fit un pas en arrière,
écartant les bras.
« Le miroir est beaucoup plus qu’un moyen de
discourir avec les anges ! Il ouvre des portes
insoupçonnées ! Il est trop tard maintenant,
inutile pour vous de vouloir tenter quelque chose, vous êtes
déjà tombés dans ma toile !
— Explique-toi ! gronda Apollon, mais son ton
n’avait plus rien de souverain en cet instant.
— Avec plaisir, mon prince ! Du plus haut point de
l’Atlantide en dehors de cette montagne, depuis ta Tower of
Gray qui irradie tant de magie et n’a pas
été bâtie à
l’emplacement qui est le sien par hasard, se
créera le portail qui aspirera tout la magie de ce monde !
Tout est prêt, que ce soit mon Art ou le Miroir ! Eh oui, je
n’ai pas tardé à le mettre en place une
fois quitté ton perchoir hier, après avoir
chargé l’un de tes soldats de prévenir
Némo ! J’étais
déjà là, une fois encore !
J’ai toujours eu plusieurs coups d’avance sur toi,
qui te plaît à te considérer si fin
stratège ! »
Archibald tâchait de suivre, une main sur la poche contenant
Layon, réflexe protecteur à son égard.
« Priver Féerie de magie ? C’est
complètement stupide !
— Stupide ? rugit Armand. Alors que je vous propose de
réunir enfin deux mondes qui se côtoient depuis
des siècles sans jamais s’unir ! L’union
! La création d’une seule dimension ! Un est le
Tout, par lui le Tout, pour lui le Tout, et dans lui le Tout !
N’est-ce pas en rapport avec l’Ars Magna ? Osez
prétendre le contraire ! La vague d’anti-magie se
déploiera depuis le Miroir de John Dee,
jusqu’à contaminer l’Atlantide toute
entière et tous ces chefs d’états,
souverains et autres héros invités pour
l’occasion ! Lorsqu’ils rentreront en leur
contrée, si les échos ne les ont pas
précédés, les Terres de
Féerie seront peu à peu
débarrassées de toute leur magie !
— Mais ça ne concerne pas seulement ses habitants
! objecta Archibald. Si vous agissez ainsi, ce n’est pas eux
que vous allez toucher, mais le monde entier ! La magie est
à la base même de Féerie ! Si elle
disparaît… »
Le jeune professeur n’eut pas le courage de terminer sa
phrase, l’horreur perlant au bout de ses lèvres
desséchées.
— Ma foi, est-ce vrai ? Dans ce cas, je devrais tenir mon
boute ! SI certains survivent, tant mieux pour eux. Tant pis pour les
autres ! Je ne suis pas resté un homme de mon temps, je suis
un ardent partisan de l’évolution, vous savez !
Aster, si vous le voulez bien… Des
Ténèbres jaillira le secret du Grand
Mystère !
— Récupérer le Miroir
n’était donc qu’un prétexte ?
demanda Archibald, songeant qu’il pouvait toujours tenter de
le faire parler encore un peu afin de gagner du temps.
— Allez-vous vous taire, maringouins ! s’emporta
justement Armand, ses paroles venimeuses se tintant
d’expressions cajuns. Bien sûr que ce
n’était qu’un prétexte !
J’ai de l’orgueil, mais pas au point de risquer mon
existence pour soi-disant laver l’honneur d’un
maître mort il y a des siècles de cela !
— Eh bien, à notre tour, alors !
répliqua le jeune homme, tout en guettant du coin de
l’œil l’approbation d’Apollon.
On ne va pas te laisser accomplir ta petite mise en scène
pour démarrer ton processus de malheur les bras
croisés ! »
Archibald crut qu’Apollon hochait la tête, mais en
réalité, il ne faisait que la baisser,
tristement…
« Il s’est joué de nous, murmura-t-il
à son intention. Dès que nous avons
posé le pied ici, nous étions privés
de magie… Incapables de l’utiliser contre lui. Il
a tracé un Ouroboros géant, et je gage que des
représentations identiques ont été
gravés au sommet de la tour.
— Quoi ? Mais je peux sans doute toujours m’envoler
pour…
— Aurais-tu oublié ta chute ?
l’interrompit l’alchimiste. Ce sont les symboles en
cinabre que j’ai effectivement tracés sur ce site,
sur toute la largeur de ce cirque, qui ont déjà
dévoré toute la magie que tu employais pour te
déplacer ! Un sobre avant-goût avant
l’embrasement final à venir ! Ne crois pas pouvoir
t’envoler vers la tour pour briser le miroir ou quoi que ce
soit du même genre ! Cela ne suffirait pas de toute
manière ! »
Et Armand de Saint-Tonnerre éclata de rire à
nouveau.
Et ce fut l’ouverture tant espérée par
Alice pour lui bondir dessus, de plus de dix mètres, tel un
lynx tapi dans les rochers attendant méthodiquement que sa
proie se découvre ! Archibald eut à peine le
temps de se rendre compte qu’elle avait recouvré
clochettes et tenue d’arlequin en noir et rouge,
qu’elle se figea, suspendue dans les airs,
l’alchimiste les deux bras tendus dans sa direction.
« Traîtresse ! hurla-t-il. N’as-tu donc
rien entendu ? Toi non plus, tu ne peux plus rien contre moi ! Vous
n’êtes plus rien sans vos atouts magiques, tous
autant que vous êtes ! »
Etait-ce vraiment l’alchimiste ou bien la voix
d’Hadès en personne qui avait prononcé
le mot « traîtresse » ? A
présent, Apollon aurait bien voulu avoir
sincèrement l’opinion de Bellérophon,
tandis qu’inconsciemment peut-être, ils avaient
réduit la distance les séparant à
quelques mètres.
« Sur les ruines de ce monde agonisant, je
rebâtirai un empire ! Souhaitez-vous savoir à quoi
ressembleront certains êtres de pure magie sans leurs
lamentables artifices ? » interpella-t-il le souverain de
l’Atlantide et son comparse fortuit.
Puis se retournant vers l’ex-Fou d’Hadès
qu’il avait plaqué au sol sans même la
toucher du bout des doigts :
« Tu m’as dupé, toi aussi. Je
t’ai fait confiance pourtant, tu étais mon bras
droit, ma conseillère, tu aurais pu devenir ma nouvelle
Perséphone…
— Je ne l’ai jamais été pour
vous, parvint à sourire la jeune femme, ses cheveux corbeaux
aux boucles courtes répandus autour de l’ovale de
son visage égratigné, sa coiffe
déchiquetée. Je l’avais compris
très vite, et je ne vous en ai en aucun cas tenu
rigueur…
— Mais tu t’es choisie un nouveau maître.
Et tu éprouves pour lui… de l’amour !
»
Apollon ne manqua pas de fusiller Archibald du regard, une bonne
occasion de mettre le jeune homme un peu plus sur le grill.
Heureusement en fin de compte que Kate n’était pas
venue avec lui jusqu’ici…
Armand et Hadès n’étaient plus
à égalité derrière le
heaume, si tant était qu’ils l’avaient
jamais été. Le Seigneur des Enfers prenait de
toute évidence peu à peu le dessus, et avait
dû berner l’alchimiste qui
s’était estimé plus intelligent et
retors que l’épave qu’il avait cru
rencontrer. Mais si c’était là la
vérité, Hadès était parvenu
à tous les abuser depuis qu’il
avait été emprisonné ! Et Apollon le
premier d’entre eux ! Sans même voir son visage, la
façon dont il avait prononcé le mot «
amour » laissait peu de doute quant à ce
qu’Hadès pensait de ce sentiment…
Archibald lui non plus ne voulait pas vraiment y
réfléchir maintenant. Mais voir la jeune femme
qu’il croyait être demeurée en
sécurité – pour elle comme pour lui ! -
sur l’Arronax brisée en deux
sur la pierre, aux pieds d’Armand de Saint-Tonnerre, lui
faisait bouillir les sangs. Elle ne méritait pas
ça ! Toute délicate polémique
concernant ses relations avec elle mise à part, le jeune
professeur n’avait pas idée à rester
là les bras ballants. S’il n’avait plus
rien à espérer des talents
éveillés en lui par son ascendance et
Féerie, il était encore capable de jouer des
coudes !
Malheureusement pour lui, Armand de Saint-Tonnerre, Hadès,
ou quiconque se cachait derrière le heaume, semblait
également en mesure de lire dans son esprit.
« Allez-y, si vous voulez : attaquez-moi comme deux petits
malandrins de grand chemin réduits à utiliser
leurs poings ou un bâton ! Moi, mon Art ne m’a pas
abandonné ! Avancez encore d’un pas, et vous
connaîtrez les tourments que j’inflige
déjà à cette pécore
à vomir! »
Alice se tordait toujours sur le sol, et tout autour d’eux,
enflaient les bourrasques d’une tempête
désormais inévitable. Des vols
d’oiseaux, majestueux flamants roses ou frêles
passereaux, étaient visibles au loin, balayés par
les vents, comme bientôt emportés dans des
tourbillons ascendants qui les conduiraient à une mort
inexorable, les rabattant tel du gibier. Ce qu’Archibald,
Apollon, et Alice, étaient finalement tous les trois,
prisonniers des rets de l’alchimiste
possédé. De cette alliance contre-nature avait
résulté un véritable monstre, au fait
des faiblesses et des atouts de chaque pouvoir, maîtrisant
les deux faces d’une même pièce, avant
de la briser en mille morceaux.
« Dîtes-moi, à quoi devrait ressembler
la véritable Alice Liddell, si elle ne
s’était pas réfugiée en
Féerie ? Dans ce monde de déments ! Quelle serait
son apparence à présent ? Sans aucun doute, une
très, très, très vieille
mégère ! »
s’époumonait-il.
De toute évidence, il avait perdu de vue son objectif : la
destruction totale et définitive de la magie en
Féerie attendrait bien encore une poignée de
minutes, le temps qu’il savoure sa revanche sur son
ex-serviteur ! Un supplément satisfaisant pour les deux
personnalités se disputant le contrôle du corps
d’Armand de Saint-Tonnerre dans une union obscure…
Penché au-dessus d’elle tel un vautour, et ne se
souciant même plus de regarder ses deux adversaires, entre un
Apollon désemparé et un Archibald
n’osant pas courir le risque d’aggraver les choses
si finalement l’alchimiste se sentait menacé, la
jeune femme promettait de se flétrir un peu plus
à chaque seconde, à mesure qu’il lui
subtilisait, sans aucune subtilité pour autant, son essence
vitale, lui arrachant ce qui formait le cœur de son
être comme s’il s’agissait de ses
entrailles propres…
« J’ai tracé les symboles des
éléments aux quatre coins de ce cirque de
montagne ! leur rappela-t-il encore, éminemment satisfait de
lui. On voulait que je déstabilise ce monde, mais je vais
lui apporter la paix de l’âme ! A votre tour,
bientôt ! »
Archibald se préparait à franchir d’un
bond la distance le séparant de Schopenhauer pour
l’empoigner par les épaules et le secouer
vertement. Un uppercut bien placé le ranimerait
peut-être ! Allaient-ils continuer ainsi ? Il fallait
trouver quelque chose pour faire échouer les plans retors de
l’alchimiste
dégénéré ! Il ne pouvait
pas avoir pensé à tout ! S’ils
n’avaient plus le temps de rallier la Tower of Gray pour
tenter une manœuvre
désespérée contre le miroir, ils
devaient l’empêcher ici même
d’accomplir son rituel, même si pour cela, ils
n’avaient plus rien d’autre que leur tête
encore sonnée par cette masse de
révélations et leurs quatre membres engourdis par
le froid !
La pluie se mit alors à tomber, milliers
d’aiguilles de glace fondue, avant-garde d’un
blizzard totalement hors de saison. Il fallut moins d’une
minute à Archibald pour être glacé
jusqu’aux os, l’échine
dévorée de frissons mordants, tandis que les
ailes d’Apollon paraissaient désormais
gâtées de vert de gris…
Le regard affolé d’Alice accrocha celui du jeune
professeur, à son tour victime du désarroi de son
acolyte d’ordinaire aussi impérieux
qu’impérial, ses ongles crissant sur le sol, en
sang, tandis qu’elle était percluse
d’une douleur croissante. Elle semblait plus honteuse par le
visage qu’elle lui offrait maintenant,
lacéré de rides, ses cheveux devenus blancs
disparaissant par poignées, que par le supplice
qu’Armand de Saint-Tonnerre lui infligeait.
Tant pis pour les coups qu’il recevrait, et la
tannée pire que toutes celles reçues à
l’école lorsqu’il avait cinq ans et
défiait ceux de la classe supérieure.
Fermant les yeux, Archibald fit un pas en avant.
Mais les motifs vermillons ridant la pierre qui avaient
commencé à scintiller furent brusquement
zébrés de saphir iridescent, une nouvelle ligne
de démarcation séparant les
belligérants !
L’écureuil était de retour !
« Il suffit, Armand ! Vous outrepassez notre accord !
déclara-t-il de sa voix pépiante, tout en
admettant désormais devant tous qu’il avait
été son complice volontaire. Nous
n’avons jamais décidé de nous comporter
de la sorte ! »
L’alchimiste, dont les épaules supportaient
toujours le poids d’un heaume épousant de plus en
plus les traits de son visage, eut une nouvelle quinte de gloussements
moqueurs.
« Tiens, vous revoilà, la queue entre les pattes !
Tout est pourtant de votre faute, et vous me faîtes la
leçon ? Eh oui, chers messieurs, c’est cet
individu à fourrure qui est venu me trouver pour me proposer
un marché ! déclara-t-il à
l’intention d’Archibald et Apollon. Il tenait plus
que tout à déséquilibrer la balance
fragile qui se mettait en place sans lui ! Alors qu’il
était certain d’avoir tout prévu, des
siècles à l’avance ! Eh oui, des
siècles, vous m’entendez bien ! Car votre ancien
petit protégé à quenottes
n’est autre que…
— Silence ! »
Quel drôle d’écureuil ! Voilà
qu’il s’exprimait avec une voix parfaitement
humaine ! Une rafale plus puissante que les autres ébouriffa
les cheveux pourtant mouillés d’Archibald, le
forçant à se couvrir d’un bras. Une
véritable tornade venait de se matérialiser dans
le cirque désolé d’Antinéa,
avec pour épicentre, le pauvre rongeur ! Armand de
Saint-Tonnerre avait dû le balayer de l’une de ses
maudites manœuvres !
Mais voilà que lui aussi courbait la tête face
à cette manifestation aussi affolante
qu’imprévue, ployant le genou, Alice inerte et
sans doute inconsciente.
« Je n’aurais jamais cru devoir en arriver
là, grondait une voix à la fois
éthérée et amplifiée par le
vent. Il m’est totalement impossible de laisser
Féerie être détruite. Sachez que vous
me contraignez à revenir sur ma parole, mais dans les
conditions actuelles, je reste le seul à pouvoir
désormais m’opposer à vos pouvoirs de
dément !
— Non… C’est impossible ! aboya
l’alchimiste. On ne peut pas franchir mes
barrières de protection, c’est inconcevable, peu
importe le talent du magicien qui en manifesterait l’audace !
»
Toutefois, les rubans sifflants de la tornade murmuraient
déjà une litanie destinée à
le condamner, rappelant au monde celui qui s’était
dissimulé si longtemps sous les traits d’un banal
écureuil avide de noisettes…
« Ambrosius, Emrys, Merzin, Myrddin… »
Merlin !
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