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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 02/05/2006

Retour index Archibald

Où les évènements se précipitent, Archibald rêvant du calme d’une suite au Hilton local... Même sans Paris.

Chapitre 9 > Chapitre 10 [PDF]

ersonne n’eut le temps de mettre à exécution les plans que chacun caressait de son côté. Alors qu’un corps d’Hyperboréens circulait entre les invités afin de leur distribuer certaines consignes quant à leur hébergement et le déroulement des épreuves, à l’Est de l’acropole, une explosion soudaine souleva un nuage de fumée noirâtre, visible par tous.
Cela faisait plusieurs minutes déjà qu’Apollon avait purement et simplement disparu. Des flammes jaillissaient maintenant depuis ce point d’impact encore imprécis, supplantant ces épaisses effluves, tel un météore qui se serait abattu sur l’île, pareille à une gigantesque flèche d’ambre liquide… Mais nul bâtiment ne fut soufflé, et nul spectateur ne dut courber l’échine.
Cependant, au pied de la cité, toujours aux abords des quais, les commentaires fusaient en tous sens :
« Vite, il faut prévenir Apollon ! s’écria Archibald. C’est sûrement un coup de votre alchimiste !
— Le Miroir ! C’est le Miroir de John Dee qu’il désire ! lui répondit Mycroft Holmes, vissant sa casquette à deux mains. A moins que celui-ci ne soit dissimulé en ce lieu, il y a fort à parier qu’il ne s’agit que d’une diversion !
— Une diversion ?
— Oui, vous ne savez pas ce que c’est peut-être ?
— Bien sûr que si, se récria Archibald. Je ne suis pas Légolas ! »
Le frère aîné de l’auguste Sherlock haussa un sourcil interrogateur, visiblement peu au fait du Seigneur des Anneaux, et encore moins de ses adaptations.
« D’après nos renseignements communs, reprit-il en désignant Jack Boiler, le visage fermé – faire le trajet grâce à Némo qu’il considérait comme un terroriste indécrottable n’avait pas amélioré son humeur… -, Armand de Saint-Tonnerre nous a pris de vitesse, et se trouve sur l’Atlantide il y a déjà plusieurs jours !
— Il a probablement passé son temps à préparer son coup ! grommela Archibald.
— C’est un vrai professionnel de la cambriole, il a dû prêter attention aux détails les plus infimes, renchérit Jack.
— Je veux bien que cette histoire de Miroir soit une affaire d’honneur, ou un hommage à son ancien maître, mais tout de même ! C’est vraiment se donner beaucoup de mal pour le récupérer ! Il y avait plus discret, non ? »
Boiler et Holmes échangèrent un regard qui en disait long sur les qualités de détective qu’ils décelaient en Archibald. Kate de son côté l’avait déjà laissé seul. Même la fée Lacyon n’encombrait plus son pantalon ! Dans cette foule, elles avaient pu se fondre n’importe où, si elles étaient parties ensemble, ce qui en soit était plutôt improbable… Mais le jeune homme aurait ardemment voulu ne pas se retrouver à un cerveau contre deux, surtout avec l’un des frères Holmes dans le plateau opposé de la balance.



De l’un des balcons du palais principal, Cendrillon vit l’incendie enfler, frappant précisément la bibliothèque en pleine rénovation dont elle s’était tant occupée…
Cendrillon ne croisa personne dans les couloirs du palais, où le tumulte de l’explosion n’avait eu aucune prise, pas même une vague fragrance âpre de brûlé.
Et puis soudain, il fut devant elle. La jeune femme crut défaillir, l’image même d’Hadès sous ses yeux agrandis et dévorés par la stupeur. Mais ce n’était pas lui, seulement un homme coiffé de son heaume, invisible un battement de cœur sur deux, ne couvrant que la moitié de son visage tel un masque horrible et déformant. Et la folie grignotait la moitié non couverte, lui imprimant un rictus démoniaque identique. Aucun doute possible, ce n’était pas une imitation, mais bien le heaume lui-même, le présent maudit des Cyclopes en l’honneur de l’empereur du monde souterrain…
Comment ? Qui avait pu le subtiliser à son propriétaire légitime, quand bien même n’était-il plus que l’ombre de lui-même ? L’homme la considéra à distance, s’immobilisant en notant sa présence, mais sans s’approcher. Toute question supplémentaire sur l’auteur de la catastrophe de la bibliothèque aurait été superflue : il en était logiquement le responsable. Pour autant, il ne cherchait visiblement pas à fuir. Pas plus qu’il ne lui voulait du mal, pas directement du moins. Il l’observait, tel un humain penché sur une fourmi.
« Ainsi, c’est vous, Cendrillon, dit-il doucement, mais d’une voix aux accents de craie crissant sur un tableau noir. Je suis heureux de faire enfin votre connaissance, de visu.
— Vous êtes là pour le Miroir ? s’entendit-elle répondre, là encore sûre de son fait avant même d’obtenir une réponse.
— Et perspicace, avec ça ! Oui, c’est le but de ma visite, mais je dois avouer que vous avez, comme tous les autres, un temps de retard. Ce miroir… est d’ores et déjà en ma possession ! » conclut-il avec un sourire obscur.
Puis il disparut au détour d’une alcôve marbrée donnant sur l’un des innombrables torrents d’escaliers du palais. A nouveau, Cendrillon se retrouva seule.
Seule avec la conscience d’avoir rencontré celui qui avait dirigé contre elle Python, celui qui sans doute occupait même les pensées de l’animal tandis qu’il l’avait retenue prisonnière de ses anneaux visqueux. Une fois encore, la voilà qui était redevenue simple pion entre des mains expertes et rugueuses, qui n’avaient pas ménagé leur rudoiement…
Et dire qu’elle venait à peine de découvrir quelques minutes auparavant les plans que lui dissimulait Apollon : ce qu’il avait toujours tenu à recouvrir d’un grand drap blanc, pathétique symbole de virginité, en sa présence, sa table de travail, comme indécis sur ses intentions. Devait-il ou pas la mettre au courant de ce qu’il projetait ? De toute évidence, Apollon s’était déjà décidé en son for intérieur, pour un refus. Son glorieux époux avait certainement eu raison toutefois ! songea-t-elle avec amertume, repensant à leur étreinte pas si lointaine, comme s’il l’avait abusée pour mieux la poignarder dans le dos une fois obtenu ce qu’il convoitait.
Valait-il vraiment mieux que les autres ?
Partir avec elle, s’exiler quelques temps, quelque part, dans son monde d’origine, ainsi que Kate McMarnish l’avait suggéré des semaines auparavant. Tout cela, c’était oublié. Enterré corps et bien. Puisqu’il avait considéré qu’il ne pouvait avoir la paix, Apollon avait décidé de l’apporter à Féerie. En la plaçant sous son joug, mais sans la volonté de destruction et de chaos du passé, la belle différence ! Voilà la raison pour laquelle sa flotte avait répété tant de mouvements près des côtes de l’Atlantide, durant des jours et des semaines, avant pour certaines unités de prendre le large…
Qui avait pu lui inspirer une idée aussi folle ? Encore et toujours ce maudit miroir ! Des anges s’adressant à lui à travers cet artefact ? Sûrement pas !
Et soudain, elle comprit. C’était lui, encore lui, ce fantôme qui hantait maintenant leurs couloirs. A la recherche… Mais à la recherche de quoi donc, s’il disait déjà posséder ce qu’il convoitait ?


Son vœu exaucé, Archibald n’était plus aussi sûr de lui. Mycroft Holmes et Jack Boiler, après un rapide entretien avec le capitaine Némo qui les avait rejoints sur la jetée, l’avaient planté là, sans même un mot d’explication. Ou plutôt…
Et que Lacyon soit rentrée précipitamment au « bercail » n’était pas fait pour le détendre particulièrement, tant elle manifestait son agitation, tel un papillon autour d’une ampoule électrique. Archibald préférait éluder ce qui faisait office d’ampoule aux yeux de la fée…
Les Hyperboréens, aussi superbes que muets, contenaient la foule, tentant de faire régner le calme, et avec une certaine efficacité : l’organisation et le respect des règles pouvaient avoir des bons côtés, de temps à autre. Pour l’instant, les invités du grand tournoi de tir à l’arc semblaient plus agacés que réellement effrayés. Tous se plaignaient ouvertement de la façon dont ils étaient accueillis en Atlantide ! Cela avait débuté dès l’arrivée du Nautilus, une entrée en scène forcément remarquée ! Depuis l’explosion, la pression et la tension enflaient de pair. Une vraie cocotte-minute ! Sans le flegme énigmatique des Hyperboréens, la situation aurait pu déjà dégénérer, tout hôte que fût Apollon.
Atteindre le palais ne serait pas une mince affaire, mais quelle option avait-il ? Rester là, à attendre parmi les invités qui tapaient du pied en cadence ? Archibald ne tenait pas à laisser Kate agir sans lui avec tous les risques qu’il pouvait y avoir, aussi puissante fût-elle. Il voulait la revoir, qu’ils puissent réellement se retrouver tous les deux autour d’un verre, et non pas courir encore après des « méchants » qui les concernaient toujours moins ! Si Apollon n’était pas assez grand pour régler ses petits conflits de cour d’école… Maternelle, pas même primaire, l’école en question ! Si les batailles d’ego le connaissaient aussi, il avait justement assez des siens, merci bien !
Le jeune homme secoua la tête : il avait déjà ressassé ce genre de pensées trop souvent sans jamais savoir quelle solution leur apporter concrètement, et finalement choisir de reculer pour mieux sauter. Ce n’était pas le moment d’y revenir, surtout qu’il ne comptait aucun élément nouveau pour nourrir ce ressentiment. Il y avait plus urgent que ses états d’âme. Se plaindre à voix haute, sans personne pour recueillir vos lamentations, ce n’était de toute manière pas vraiment drôle, ça manquait de saveur !
Archibald tapa dans ses mains. Il était temps de passer à l’action pour de bon ! Voyons voir, un moyen de se glisser entre deux soldats, comme au bon vieux temps des manifestations étudiantes, avec les sittings et les déploiements surprises de banderoles afin de protester contre le manque de variété de desserts à la cantine de la faculté J.R.R Tolkien…
Soudain, l’ouverture lui sauta aux yeux ! Un écureuil lui apparut, bondissant dans sa direction, ignorant toutes les autres personnes présentes et leurs gesticulations qui auraient pourtant pu s’avérer fatales pour un petit être tel que lui. Un écureuil, ou bien, l’écureuil, celui qu’il avait déjà rencontré en route pour le Royaume des Confiseries il y a plus de deux ans, et qu’il avait bien sûr revu à Nodnol il y a peu ! L’animal à la queue touffue courait maintenant sur sa jambe de pantalon, pendu au niveau du genou. Les moustaches frémissantes, ses petits yeux roulant comme des billes et luisant de peur, son museau tout tremblant, il avait l’air complètement retourné, à croire qu’on lui avait dérobé son stock entier de noisettes.
Mais que faisait-il ici pour commencer ? Ah, évidemment, il avait dû suivre Armand de Saint-Tonnerre sur l’île ! Le jeune homme s’était demandé s’il avait pu agir en tant qu’agent double pour le compte du Doyen, mais Lacyon avait fermement démenti cette éventualité. Le roux rongeur voulait qu’Archibald lui emboîte le pas, c’était évident, mais le piège tendu l’était encore plus. Tant pis, il n’avait plus le temps de s’interroger : après tout, s’il fallait se casser les dents sur l’alchimiste, ce qui se produirait tôt ou tard, il n’avait pas l’air des plus coriaces, en tout cas sur le plan de la force brute.
« Ok, ça va, je te suis ! »
Aussitôt dit, aussitôt fait. A trois contre un, les Hyperboréens, malgré leur statut, ne pouvaient venir à bout des réclamations des centaines d’invités. Profitant d’un moment de distraction, Archibald passa entre deux attroupements en sifflotant d’un air faussement détaché, le faire à pas de loups se révélant trop compliqué pour lui. Le jeune homme aurait pensé gagner les hauteurs de la ville, mais l’écureuil le détrompa bien vite, prenant des chemins détournés, s’éloignant de la foule et de la bibliothèque en flammes. Rapidement, ils ne croisèrent plus personne, à croire que la cité de l’Atlantide était d’ores et déjà redevenue morte, vide.
La sensation devenait oppressante, à mesure de la surprise de voir l’écureuil quasiment le distancer. Sans doute s’était-il engourdi les jambes à bord du Nautilus, mais tout de même ! Le rongeur avait beau de son côté disposer de capacités au-delà du commun de son espèce, ce n’était pas normal. Son premier footing à la poursuite de Miss Indrema lui avait paru moins pénible, et ses artères n’avaient pas si vite vieillies au point de le placer dans une situation aussi infamante pour son ego. Un écureuil n’avait tout de même rien de bien proche d’un guépard, quel que soit l’angle de vue adopté. Mais ils avaient tous les deux quatre pattes, la seule chose qui consolait encore Archibald déjà époumoné.
Les voilà qui avaient dépassé l’enceinte extérieure de la cité, sans un regard pour ses murailles babyloniennes et ses statues d’orichalque pur défiant toute adversité, le jeune homme serrant les dents en espérant ne pas trébucher sur la route pavée, de toute évidence récemment récurée. Archibald avait visité une bonne partie de l’île mythique, mais les environs immédiats ne lui disaient rien, si ce n’était la Tower of Gray, colonne lointaine à taille presque humaine de là où il se trouvait. Ils s’échappèrent de la route principale, qui allait en s’élargissant, coupant par un sentier escarpé, près duquel des bouquetins paissaient tranquillement, sans même daigner lever la tête entre deux bouchées d’une herbe grasse et verte, issue d’une terre pourtant recouverte par le sel de la mer il n’y avait pas deux ans.
Près d’une heure, ils progressèrent de la sorte, sans jamais s’arrêter, l’écureuil bondissant de rochers en souches, s’éloignant à chaque foulée un peu plus du canal et des rivages et leur brise marine. Le temps avait tourné lui aussi. La tempête contrée par le Nautilus semblait finalement s’être lancée à leur poursuite, et avoir rattrapé l’Atlantide, préparant son propre débarquement, attaquant en rugissant par tous les fronts. Parvenus au sommet d’une colline s’élevant en pente douce, Archibald perdit tout ce qui lui restait de bonne humeur.
Antinéa, le plus haut sommet naturel de l’île, se dressait à quelques kilomètres de là. Ah, si seulement le jeune homme avait pensé à emprunter les Bottes de Sept Lieues…
« Tu veux vraiment m’emmener là-bas ? Si j’avais su que j’étais parti pour une randonnée, j’aurais pris un sac à dos et des rations de survie ! »
L’écureuil s’était arrêté, comme compatissant. Perché sur un rocher, redressé sur ses pattes arrières, il patientait tandis qu’Archibald bavardait un peu trop, frisant le monologue. A croire que l’animal était au courant de toutes ses habitudes si récurrentes avec lui. Mais Archibald parvint toutefois à le surprendre, et y compris à le prendre de vitesse, même si ce n’était que sur un plan intellectuel (et inutile de revenir sur la différence de taille de leur cerveau, largement à l’avantage du jeune homme).
« En attendant, merci à vous, Lacyon ! »
Farfouillant dans sa poche, il en extirpa la fée miniature, gémissante et gesticulante, pour l’agiter au-dessus de sa tête.
« Ah, je savais bien que vous étiez un voyeur ! roucoulait-elle, faussement outrée, se donnant d’ailleurs bien du mal pour offrir la meilleure vue possible à Archibald.
« Désolé, mais ce n’est pas ça qui m’intéresse ! Ce sont vos ailes, à vrai dire ! » la détrompa-t-il prestement.
Et il ne mentait pas : une fois aspergé de poudre de fée, le jeune homme appela à lui l’écureuil, tel Peter Pevensie tentant d’établir le contact avec Mr Castor.
« Bon, si tu veux grimper vers les sommets, on va prendre un raccourci ! »
Ni une, ni deux, Archibald l’empoigna par la queue, le cala d’une main contre son torse, et décolla, songeant bien entendu à ses véritables retrouvailles avec Kate, et non pas à la fée Lacyon qui avait recouvré sa place dans une poche, quand bien même les deux pourraient se superposer, quant à la vision qu’il avait sélectionnée pour pensée agréable… ou autre qualificatif plus libidineux.
La masse rocheuse couronnée de neige d’Antinéa grandissait maintenant à vue d’œil, Archibald parvenant à prendre de vitesse la tempête !
« Ah, tout de même, c’est nettement mieux comme ça ! »
Telle une pyramide géante construite par la Nature et la Magie unissant leurs efforts, la montagne se dressait devant lui, le jeune homme à peine plus gros qu’un moustique en comparaison. Non, plus petit encore, sans le moindre doute ! Par chance, Archibald ne souffrait pas de vertige, l’un des rares maux à le laisser en paix et qu’il n’avait jamais pu prétexter pour éviter les murs d’escalade en cours de sport. L’écureuil ne paraissait pas surpris outre mesure, seules ses moustaches s’agitaient dans les courants d’air chauds qui auraient pu porter d’énormes aigles.
Et, tout à coup, alors qu’ils étaient en vue d’un plateau faisant la jonction entre deux cirques, dépressions déchiquetées dépourvues de la moindre courbe agréable à l’œil, Archibald se sentit aspiré, en chute libre. Pourtant, il avait largement assez de poussière pour voler encore une heure, ou même deux, tant Lacyon s’était montrée « généreuse » ! Mais il plongeait vers le vide, sans aucun recours, sans parachute pour prévenir ce genre de mésaventure !
Et cette fois, il n’avait pas mis au point de plan B avec Pégase! Si tout se terminait ainsi, écrasé comme une crêpe, ce serait lamentable, à tous les points de vue, pour lui, et… pour cette histoire !


Armand de Saint-Tonnerre toisa Apollon, inclinant la tête sur la droite.
« Tiens, on dirait qu’un nouvel invité va se joindre à nous ».
Se faisant, il accueillit bien sûr Archibald, dont la chute s’était considérablement ralentie pour lui permettre d’être seulement humilié par un atterrissage douloureux sur le postérieur. D’autant que les environs n’avaient strictement rien d’hospitaliers. A perte de vue, quand ce n’était pas de la pierre nue, des langues de glace recouvertes de pénitentes aux pointes acérées les encerclaient… A croire que tout ce que la nature avait de plus rude s’était uni en ce seul endroit sur toute l’Atlantide !
Apollon ne manqua pas de tiquer. Il n’avait vraiment pas besoin que Bellérophon vienne chasser sur ses terres alors qu’il avait enfin localisé l’intrus qu’il traquait !
« Ah, deux héros pour Féerie, dont un soi-disant dieu ! Je ne vois comment réunir meilleure troupe !
— Te crois-tu donc au théâtre ? le reprit Apollon, tandis qu’Archibald reprenait forme humaine et s’approchait d’eux clopin-clopant.
— J’apprécie assez les tragédies. Racine, Corneille… Mais j’imagine que tu connais bien tout cela, faux dieu…
— Ne gaspille pas ta salive à me cracher ce titre au visage, je n’en ai jamais fait grand cas.
— Menteur ! ricana Armand de Saint-Tonnerre, et le heaume d’Hadès parut se faire plus net, plus palpable. Je te connais bien mieux que tu ne le crois !
— Et tu as fait tout cela pour ton miroir aux alouettes ? ne put s’empêcher de l’interrompre Archibald, tout en notant que l’écureuil s’était à nouveau éclipsé sans demander son reste, et que Lacyon ne pipait mot, tremblante dans sa poche.
— Ne parle pas ainsi du Miroir de John Dee ! » s’écrièrent Schopenhauer et l’alchimiste, d’une voix unique.
Ce dernier ne contint pas un rire gras.
« Alors le dieu des dieux, Zeus, qui règne suivant les lois et qui peut discerner ces sortes de choses, s’apercevant du malheureux état d’une race qui avait été vertueuse, résolut de les châtier pour les rendre plus modérés et plus sages. »
Il cessa de rire.
« Vous auriez dû vous souvenir de cette sentence, n’est-ce pas ? Tu pensais que converser avec les anges te mettrait à l’abri des erreurs ? Des anges… N’es-tu pas censé en être un toi-même ? Apollon, Uriel, l’Archange, le Dieu-Soleil… Souvent, vous vous êtes confondus ! Tu as détourné la Lumière de son authentique destinée ! »
Archibald n’appréciait guère ce genre de charabia de prétendus érudits, surtout quand la température sur ces hauteurs frisait le zéro, ce qui était plus que perturbant lorsque l’Atlantide était généralement baignée par une chaleur tropicale.
« Tu penses que tes paroles pourraient me déstabiliser ? sourit Apollon, les mains sur les hanches. Tu voudrais récupérer le miroir ? C’est donc tout ce qui te motive ?
— Déçu ? Tu imaginais peut-être qu’il faut absolument désirer conquérir le monde pour accéder au statut de Némésis ? ironisa Armand de Saint-Tonnerre, imperturbable. Mais au fait, dis-moi… Comment comptais-tu imposer ta dictature à Féerie ? Oh, Bellérophon sursaute : il n’était pas au courant ? Tu n’avais averti personne de tes nobles intentions ? Tu n’as pas encore saisi comment je pouvais moi-même être dans le secret ? Qu’en dirais ta chère Cendrillon ! »
Un flamboiement virant à l’ocre fut la seule réponse d’Apollon, son aura lumineuse chargée de sang.
« Si jamais tu…
— Oh, mais je l’ai déjà rencontrée, pas plus tard que tout à l’heure, après avoir réduit en cendres sa magnifique bibliothèque ! explosa à nouveau d’un rire dément l’alchimiste. Ne t’inquiète pas, elle n’est d’aucun intérêt pour moi, d’autant que je la connais bien désormais, depuis l’épisode de son bain quelque peu contrarié par mon envoyé… Kidnapper la princesse, c’est très désuet, non ?
— Tu es la honte des alchimistes ! le tança Apollon. C’était un art respectable, que tu as perverti en volant les attributs d’Hadès ! L’alchimie n’est-elle pas censée prôner la création, la vie ? Et toi, tu voles, tu mens, tu t’allies avec le dieu du monde sous-terrain ! Ôte donc ses gants ornés du Sceau de Salomon que tu salies de tes actes !
— Pervertir mon art ? Mesurez vos paroles, mon prince ! ricana Armand. Au contraire, au contraire ! Je vais enfin libérer l’univers, unir ces deux mondes ! Comme moi-même je me suis libéré de la mort en rejoignant Hadès ! N’est-ce pas là le but ultime des disciples d’Hermès ? »
De toute évidence, au coup d’œil que s’échangèrent Archibald et Apollon, l’homme qui leur faisait face n’avait plus toute sa tête. Son discours se faisait de plus en plus délirant, et heaume d’Hadès ou pas sur le crâne, il n’était pas en mesure de rivaliser avec eux sur le plan du combat, d’autant plus précisément à deux contre un. Le Fou l’avait écœuré à elle seule, et peut-être ne parlerait-on déjà plus de lui si l’écureuil n’était pas venu traîtreusement à son secours…
« Mais vous pouvez m’appeler… The Death Dealer ! précisa-t-il avec une forte intonation cajun, volontairement accentué. Quoi qu’il en soit, je ne compte prendre la vie de quiconque ! Je vous l’ai dit, c’est l’inverse, je vais vous libérer, tous !
— Je ne voudrais pas te faire de la peine, se gaussa à son tour Archibald en le pointant du doigt, mais tu n’es pas de taille à te dresser contre nous ! Même seul, je suis certain que je pourrais te renvoyer dans les cordes en claquant des doigts ! » conclut-il en jouant quelque peu la carte du bluff, mais sincère et sûr de lui sur le fond.
Armand de Saint-Tonnerre disparut entièrement derrière son masque d’acier, le heaume d’Hadès soudain parfaitement tangible, son regard effacé devenu rougeoyant, comme deux puits de braises à la chaleur perçante malgré la froidure environnante… Avec l’horizon vertigineux comme seule barrière, il semblait néanmoins avoir gagné en stature, doublé de taille, un peu plus prêt à le boucher tout entier à chaque instant !
« Peut-être ! Je ne recherche pas les duels… Quand on m’a prévenu du vol du Miroir de John Dee, au départ, j’ai simplement voulu racheter son honneur, récupérer son bien. Désormais, il est vrai que je ne me bornerai plus à cela.
— Il faudrait déjà que…
— Que je récupère le miroir ? conclut l’alchimiste, sa voix étouffée ne masquant pas ses accents narquois. C’est fait ! Depuis plusieurs jours déjà ! Vous pensiez tous que je me réservais pour l’occasion ? Que je comptais sur une diversion ? Mais tout était déjà accompli avant même que je ne te souffle l’idée de cette compétition de tir à l’arc, pauvre fou ! »
Le rejet de l’incompréhension, sentiment ô combien abject pour lui, se lisait sur chaque trait du visage de marbre d’Apollon, poings serrés, ailes frémissantes.
Il ne comprenait pas où le menaient les paroles d’Armand de Saint-Tonnerre, et c’était là le pire affront que l’on pouvait lui faire.
« Le Miroir de John Dee est en ma possession, à ma convenance, comme je l’entends. J’aurais pu repartir avec sans demander mon reste, le restituer au British Museum, retourner en Louisiane, et jamais tu ne te serais rendu compte de la supercherie. C’est moi et moi seul qui m’exprimais, et que tu écoutais docilement ! Alors, on déchante, n’est-ce pas ? La remise en question est amère ? Je l’ai connue également ! poursuivit-il sans s’accorder un seul battement de cœur pour reprendre son souffle. Que penseraient tes centaines d’invités venus des quatre coins de Féerie si je leur répétais ce discours ? La tempête qui approche empêchera tout départ en tout cas !
— Et quelle importance ? tenta de riposter Archibald, de plus en plus mal à l’aise.
— Quelle importance ? Mais c’est là que tout va se jouer, à présent ! Je peux te remercier, dieu de pacotille ! Car pour moi, tu as rassemblé tous ces individus, et je vais enfin pouvoir les libérer !
— Les libérer de quoi ?
— De la magie…, répondit Apollon d’une voix basse.
— Ah, enfin, il a saisi ! »
L’alchimiste fit un pas en arrière, écartant les bras.
« Le miroir est beaucoup plus qu’un moyen de discourir avec les anges ! Il ouvre des portes insoupçonnées ! Il est trop tard maintenant, inutile pour vous de vouloir tenter quelque chose, vous êtes déjà tombés dans ma toile !
— Explique-toi ! gronda Apollon, mais son ton n’avait plus rien de souverain en cet instant.
— Avec plaisir, mon prince ! Du plus haut point de l’Atlantide en dehors de cette montagne, depuis ta Tower of Gray qui irradie tant de magie et n’a pas été bâtie à l’emplacement qui est le sien par hasard, se créera le portail qui aspirera tout la magie de ce monde ! Tout est prêt, que ce soit mon Art ou le Miroir ! Eh oui, je n’ai pas tardé à le mettre en place une fois quitté ton perchoir hier, après avoir chargé l’un de tes soldats de prévenir Némo ! J’étais déjà là, une fois encore ! J’ai toujours eu plusieurs coups d’avance sur toi, qui te plaît à te considérer si fin stratège ! »
Archibald tâchait de suivre, une main sur la poche contenant Layon, réflexe protecteur à son égard.
« Priver Féerie de magie ? C’est complètement stupide !
— Stupide ? rugit Armand. Alors que je vous propose de réunir enfin deux mondes qui se côtoient depuis des siècles sans jamais s’unir ! L’union ! La création d’une seule dimension ! Un est le Tout, par lui le Tout, pour lui le Tout, et dans lui le Tout ! N’est-ce pas en rapport avec l’Ars Magna ? Osez prétendre le contraire ! La vague d’anti-magie se déploiera depuis le Miroir de John Dee, jusqu’à contaminer l’Atlantide toute entière et tous ces chefs d’états, souverains et autres héros invités pour l’occasion ! Lorsqu’ils rentreront en leur contrée, si les échos ne les ont pas précédés, les Terres de Féerie seront peu à peu débarrassées de toute leur magie !
— Mais ça ne concerne pas seulement ses habitants ! objecta Archibald. Si vous agissez ainsi, ce n’est pas eux que vous allez toucher, mais le monde entier ! La magie est à la base même de Féerie ! Si elle disparaît… »
Le jeune professeur n’eut pas le courage de terminer sa phrase, l’horreur perlant au bout de ses lèvres desséchées.
— Ma foi, est-ce vrai ? Dans ce cas, je devrais tenir mon boute ! SI certains survivent, tant mieux pour eux. Tant pis pour les autres ! Je ne suis pas resté un homme de mon temps, je suis un ardent partisan de l’évolution, vous savez ! Aster, si vous le voulez bien… Des Ténèbres jaillira le secret du Grand Mystère !
— Récupérer le Miroir n’était donc qu’un prétexte ? demanda Archibald, songeant qu’il pouvait toujours tenter de le faire parler encore un peu afin de gagner du temps.
— Allez-vous vous taire, maringouins ! s’emporta justement Armand, ses paroles venimeuses se tintant d’expressions cajuns. Bien sûr que ce n’était qu’un prétexte ! J’ai de l’orgueil, mais pas au point de risquer mon existence pour soi-disant laver l’honneur d’un maître mort il y a des siècles de cela !
— Eh bien, à notre tour, alors ! répliqua le jeune homme, tout en guettant du coin de l’œil l’approbation d’Apollon. On ne va pas te laisser accomplir ta petite mise en scène pour démarrer ton processus de malheur les bras croisés ! »
Archibald crut qu’Apollon hochait la tête, mais en réalité, il ne faisait que la baisser, tristement…
« Il s’est joué de nous, murmura-t-il à son intention. Dès que nous avons posé le pied ici, nous étions privés de magie… Incapables de l’utiliser contre lui. Il a tracé un Ouroboros géant, et je gage que des représentations identiques ont été gravés au sommet de la tour.
— Quoi ? Mais je peux sans doute toujours m’envoler pour…
— Aurais-tu oublié ta chute ? l’interrompit l’alchimiste. Ce sont les symboles en cinabre que j’ai effectivement tracés sur ce site, sur toute la largeur de ce cirque, qui ont déjà dévoré toute la magie que tu employais pour te déplacer ! Un sobre avant-goût avant l’embrasement final à venir ! Ne crois pas pouvoir t’envoler vers la tour pour briser le miroir ou quoi que ce soit du même genre ! Cela ne suffirait pas de toute manière ! »
Et Armand de Saint-Tonnerre éclata de rire à nouveau.

Et ce fut l’ouverture tant espérée par Alice pour lui bondir dessus, de plus de dix mètres, tel un lynx tapi dans les rochers attendant méthodiquement que sa proie se découvre ! Archibald eut à peine le temps de se rendre compte qu’elle avait recouvré clochettes et tenue d’arlequin en noir et rouge, qu’elle se figea, suspendue dans les airs, l’alchimiste les deux bras tendus dans sa direction.
« Traîtresse ! hurla-t-il. N’as-tu donc rien entendu ? Toi non plus, tu ne peux plus rien contre moi ! Vous n’êtes plus rien sans vos atouts magiques, tous autant que vous êtes ! »
Etait-ce vraiment l’alchimiste ou bien la voix d’Hadès en personne qui avait prononcé le mot « traîtresse » ? A présent, Apollon aurait bien voulu avoir sincèrement l’opinion de Bellérophon, tandis qu’inconsciemment peut-être, ils avaient réduit la distance les séparant à quelques mètres.
« Sur les ruines de ce monde agonisant, je rebâtirai un empire ! Souhaitez-vous savoir à quoi ressembleront certains êtres de pure magie sans leurs lamentables artifices ? » interpella-t-il le souverain de l’Atlantide et son comparse fortuit.
Puis se retournant vers l’ex-Fou d’Hadès qu’il avait plaqué au sol sans même la toucher du bout des doigts :
« Tu m’as dupé, toi aussi. Je t’ai fait confiance pourtant, tu étais mon bras droit, ma conseillère, tu aurais pu devenir ma nouvelle Perséphone…
— Je ne l’ai jamais été pour vous, parvint à sourire la jeune femme, ses cheveux corbeaux aux boucles courtes répandus autour de l’ovale de son visage égratigné, sa coiffe déchiquetée. Je l’avais compris très vite, et je ne vous en ai en aucun cas tenu rigueur…
— Mais tu t’es choisie un nouveau maître. Et tu éprouves pour lui… de l’amour ! »
Apollon ne manqua pas de fusiller Archibald du regard, une bonne occasion de mettre le jeune homme un peu plus sur le grill. Heureusement en fin de compte que Kate n’était pas venue avec lui jusqu’ici…
Armand et Hadès n’étaient plus à égalité derrière le heaume, si tant était qu’ils l’avaient jamais été. Le Seigneur des Enfers prenait de toute évidence peu à peu le dessus, et avait dû berner l’alchimiste qui s’était estimé plus intelligent et retors que l’épave qu’il avait cru rencontrer. Mais si c’était là la vérité, Hadès était parvenu à tous les abuser depuis qu’il avait été emprisonné ! Et Apollon le premier d’entre eux ! Sans même voir son visage, la façon dont il avait prononcé le mot « amour » laissait peu de doute quant à ce qu’Hadès pensait de ce sentiment…
Archibald lui non plus ne voulait pas vraiment y réfléchir maintenant. Mais voir la jeune femme qu’il croyait être demeurée en sécurité – pour elle comme pour lui ! - sur l’Arronax brisée en deux sur la pierre, aux pieds d’Armand de Saint-Tonnerre, lui faisait bouillir les sangs. Elle ne méritait pas ça ! Toute délicate polémique concernant ses relations avec elle mise à part, le jeune professeur n’avait pas idée à rester là les bras ballants. S’il n’avait plus rien à espérer des talents éveillés en lui par son ascendance et Féerie, il était encore capable de jouer des coudes !
Malheureusement pour lui, Armand de Saint-Tonnerre, Hadès, ou quiconque se cachait derrière le heaume, semblait également en mesure de lire dans son esprit.
« Allez-y, si vous voulez : attaquez-moi comme deux petits malandrins de grand chemin réduits à utiliser leurs poings ou un bâton ! Moi, mon Art ne m’a pas abandonné ! Avancez encore d’un pas, et vous connaîtrez les tourments que j’inflige déjà à cette pécore à vomir! »
Alice se tordait toujours sur le sol, et tout autour d’eux, enflaient les bourrasques d’une tempête désormais inévitable. Des vols d’oiseaux, majestueux flamants roses ou frêles passereaux, étaient visibles au loin, balayés par les vents, comme bientôt emportés dans des tourbillons ascendants qui les conduiraient à une mort inexorable, les rabattant tel du gibier. Ce qu’Archibald, Apollon, et Alice, étaient finalement tous les trois, prisonniers des rets de l’alchimiste possédé. De cette alliance contre-nature avait résulté un véritable monstre, au fait des faiblesses et des atouts de chaque pouvoir, maîtrisant les deux faces d’une même pièce, avant de la briser en mille morceaux.
« Dîtes-moi, à quoi devrait ressembler la véritable Alice Liddell, si elle ne s’était pas réfugiée en Féerie ? Dans ce monde de déments ! Quelle serait son apparence à présent ? Sans aucun doute, une très, très, très vieille mégère ! » s’époumonait-il.
De toute évidence, il avait perdu de vue son objectif : la destruction totale et définitive de la magie en Féerie attendrait bien encore une poignée de minutes, le temps qu’il savoure sa revanche sur son ex-serviteur ! Un supplément satisfaisant pour les deux personnalités se disputant le contrôle du corps d’Armand de Saint-Tonnerre dans une union obscure…
Penché au-dessus d’elle tel un vautour, et ne se souciant même plus de regarder ses deux adversaires, entre un Apollon désemparé et un Archibald n’osant pas courir le risque d’aggraver les choses si finalement l’alchimiste se sentait menacé, la jeune femme promettait de se flétrir un peu plus à chaque seconde, à mesure qu’il lui subtilisait, sans aucune subtilité pour autant, son essence vitale, lui arrachant ce qui formait le cœur de son être comme s’il s’agissait de ses entrailles propres…
« J’ai tracé les symboles des éléments aux quatre coins de ce cirque de montagne ! leur rappela-t-il encore, éminemment satisfait de lui. On voulait que je déstabilise ce monde, mais je vais lui apporter la paix de l’âme ! A votre tour, bientôt ! »
Archibald se préparait à franchir d’un bond la distance le séparant de Schopenhauer pour l’empoigner par les épaules et le secouer vertement. Un uppercut bien placé le ranimerait peut-être ! Allaient-ils continuer ainsi ? Il fallait trouver quelque chose pour faire échouer les plans retors de l’alchimiste dégénéré ! Il ne pouvait pas avoir pensé à tout ! S’ils n’avaient plus le temps de rallier la Tower of Gray pour tenter une manœuvre désespérée contre le miroir, ils devaient l’empêcher ici même d’accomplir son rituel, même si pour cela, ils n’avaient plus rien d’autre que leur tête encore sonnée par cette masse de révélations et leurs quatre membres engourdis par le froid !
La pluie se mit alors à tomber, milliers d’aiguilles de glace fondue, avant-garde d’un blizzard totalement hors de saison. Il fallut moins d’une minute à Archibald pour être glacé jusqu’aux os, l’échine dévorée de frissons mordants, tandis que les ailes d’Apollon paraissaient désormais gâtées de vert de gris…
Le regard affolé d’Alice accrocha celui du jeune professeur, à son tour victime du désarroi de son acolyte d’ordinaire aussi impérieux qu’impérial, ses ongles crissant sur le sol, en sang, tandis qu’elle était percluse d’une douleur croissante. Elle semblait plus honteuse par le visage qu’elle lui offrait maintenant, lacéré de rides, ses cheveux devenus blancs disparaissant par poignées, que par le supplice qu’Armand de Saint-Tonnerre lui infligeait.
Tant pis pour les coups qu’il recevrait, et la tannée pire que toutes celles reçues à l’école lorsqu’il avait cinq ans et défiait ceux de la classe supérieure.
Fermant les yeux, Archibald fit un pas en avant.

Mais les motifs vermillons ridant la pierre qui avaient commencé à scintiller furent brusquement zébrés de saphir iridescent, une nouvelle ligne de démarcation séparant les belligérants !
L’écureuil était de retour !
« Il suffit, Armand ! Vous outrepassez notre accord ! déclara-t-il de sa voix pépiante, tout en admettant désormais devant tous qu’il avait été son complice volontaire. Nous n’avons jamais décidé de nous comporter de la sorte ! »
L’alchimiste, dont les épaules supportaient toujours le poids d’un heaume épousant de plus en plus les traits de son visage, eut une nouvelle quinte de gloussements moqueurs.
« Tiens, vous revoilà, la queue entre les pattes ! Tout est pourtant de votre faute, et vous me faîtes la leçon ? Eh oui, chers messieurs, c’est cet individu à fourrure qui est venu me trouver pour me proposer un marché ! déclara-t-il à l’intention d’Archibald et Apollon. Il tenait plus que tout à déséquilibrer la balance fragile qui se mettait en place sans lui ! Alors qu’il était certain d’avoir tout prévu, des siècles à l’avance ! Eh oui, des siècles, vous m’entendez bien ! Car votre ancien petit protégé à quenottes n’est autre que…
— Silence ! »
Quel drôle d’écureuil ! Voilà qu’il s’exprimait avec une voix parfaitement humaine ! Une rafale plus puissante que les autres ébouriffa les cheveux pourtant mouillés d’Archibald, le forçant à se couvrir d’un bras. Une véritable tornade venait de se matérialiser dans le cirque désolé d’Antinéa, avec pour épicentre, le pauvre rongeur ! Armand de Saint-Tonnerre avait dû le balayer de l’une de ses maudites manœuvres !
Mais voilà que lui aussi courbait la tête face à cette manifestation aussi affolante qu’imprévue, ployant le genou, Alice inerte et sans doute inconsciente.
« Je n’aurais jamais cru devoir en arriver là, grondait une voix à la fois éthérée et amplifiée par le vent. Il m’est totalement impossible de laisser Féerie être détruite. Sachez que vous me contraignez à revenir sur ma parole, mais dans les conditions actuelles, je reste le seul à pouvoir désormais m’opposer à vos pouvoirs de dément !
— Non… C’est impossible ! aboya l’alchimiste. On ne peut pas franchir mes barrières de protection, c’est inconcevable, peu importe le talent du magicien qui en manifesterait l’audace ! »
Toutefois, les rubans sifflants de la tornade murmuraient déjà une litanie destinée à le condamner, rappelant au monde celui qui s’était dissimulé si longtemps sous les traits d’un banal écureuil avide de noisettes…
« Ambrosius, Emrys, Merzin, Myrddin… »
Merlin !

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