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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 06/03/2006

Retour index Archibald

Où orgueil et préjugés ne manquent pas, Archibald ne donnant pas sa part au chat…

Chapitre 8 > Chapitre 9 [PDF]

e Nautilus demeuré à la surface pour ne pas entraîner l’Arronax par le fond, Archibald avait pu passer la tête au-dehors, tandis que le sous-marin légendaire remontait maintenant le grand canal de l’île de l’Atlantide. Le jeune homme se souvenait des rives comme des lieux à la végétation luxuriante, traversés de travaux à la hauteur du Domaine des Dieux, mais en ce jour, il n’avait vu personne, pas même un quelconque animal intrigué par leur apparition. Pas de dauphin non plus pour chevaucher les flots à leurs côtés.
L’Atlantide n’avait pas ouvert grandes ses portes d’orichalque afin de les recevoir avec tous les honneurs, et Archibald en était presque déçu. Est-ce qu’ils étaient les premiers à rallier l’île à l’occasion d’une compétition qui s’adressait pourtant au monde féerique tout entier ? Voilà qui aurait été étonnant ! Mais surtout, un accueil se comptant en centaines de personnes aurait pu fournir une diversion. Car pour l’instant, sur la passerelle, il n’était pas plus à l’aise qu’un officier de quart en pleine tempête.
« Kate, je me tue à te le dire ! La magie est toujours là entre nous ! Et j’aime beaucoup ce que tu as fait à tes cheveux ! »
Heureusement que le jeune professeur ne risquait pas de tomber à l’eau sous le coup de ce regard, où il aurait fini électrocuté des pieds à la tête. Et pourquoi fallait-il que le sien, de regard, se dérobe constamment en direction de la trappe du massif ?
« Tu sais, je n’avais strictement rien prémédité… Elle n’est rien pour moi, et je ne suis rien pour elle, la seule chose que je voudrais te dire, c’est que… Je… Je t’aime… Je t’aime tant ! Je t’aime tant ! »
Le phrasé d’Archibald devenait étrangement de plus en plus haché, à mesure que ses coups d’œil se faisaient plus systématiques. La jeune femme n’y tint plus : était-il en train de se moquer d’elle ? Rien pour lui ? Alors pourquoi avait-il fallu que ce soit Apollon qui lui parle en premier du retour du Fou d’Hadès dans leur vie ? N’aurait-il pas dû la prévenir la première, et non pas aller trouver le Doyen ? Un comble ! Même ce vieillard passait avant elle ! L’époux de Cendrillon n’y avait guère mis les formes, mais il avait tout de même attendu qu’ils se retrouvent seuls pour la prévenir de ce que le Miroir de John Dee lui avait appris, ou plutôt, les anges, puisqu’Apollon utilisait à présent uniquement cette expression pour définir ses soi-disant interlocuteurs…
« Je sais qu’elle est là-bas, reprit Kate, désignant l’Arronax du menton. Mais de toute évidence, elle n’est plus vraiment ce qu’on pourrait appeler menaçante, n’est-ce pas ? Ses assauts ont changé d’angle d’attaque ! Seulement envers toi bien sûr, et je devrais te plaindre ? Tu as de la chance que la situation soit ce qu’elle est, ou cela fait longtemps que je l’aurais… Oh, et puis après tout, pourquoi est-ce que je m’en soucie autant ? Tu n’as pas l’air très concerné !
— Kate, tu viens de le dire toi-même ! Je sais que j’aurais dû procéder autrement à ce sujet, c’est sûr, mais… Mais… Eh bien… Ah, oui, je dois aller vider les ballasts ! »
La jeune femme n’était pas dupe :
« Vider les ballasts ? Comme si c’était à toi de t’occuper de cette tâche, sur un sous-marin pareil ! Et ils sont déjà vides, puisque nous naviguons en surface, réfléchis un peu, idiot !
— Comment ? Dans ce cas, je n’y suis pour rien, explosa Archibald, c’est la faute de…
— De ? » l’interrompit-elle en haussant un sourcil, finement épilé, est-il besoin de le préciser.
Cette fois, ç’en était trop : encore un coup d’œil en direction de la trappe. Kate bondit dans sa direction et ignora son fiancé, la relevant d’un main et se saisissant du morceau d’étoffe blanche qu’elle avait distingué.
« Aïe ! »
D’une poignée de fer, elle tira sur ce qui n’était autre qu’une écharpe de soie, enroulée autour du cou de… Locke. Celui-ci finit par se décider à grimper les derniers échelons tout seul, afin de ne pas terminer étranglé sans ménagement.
« Alors comme ça, on joue au souffleur ? gourmanda-t-elle le musicien. Je vois qu’entre mecs, on préfère se soutenir, même lorsqu’on ne devrait pas ! Vous devriez avoir honte ! Et toi, Archibald…, grinça-t-elle, reportant toute sa colère contre le jeune professeur. Tu aurais pu au moins te montrer capable d’assurer ta défense tout seul ! Et pas un mot ne venait vraiment de ta bouche, c’est lamentable !
— Mais je suis bien de ton avis ! l’approuva Archibald, tentant lui aussi une autre approche. Surtout quand je vois la qualité de la prose de Locke ! »
Un Locke qui en sursauta, après s’être nonchalamment – et discrètement – adossé à la barrière quelques pas en retrait.
« Non mais, dîtes donc ! Vous n’allez pas vous retourner tous les deux contre moi ! Tout ce que j’ai fait, c’est accepter de rendre service, et voilà, ça me retombe dessus une fois de plus ! Vous imaginez peut-être que c’est facile de composer dans ces conditions ? Et je suis un auteur-compositeur, moi, il faut l’imaginer en musique, mes textes doivent toujours être accompagnés pour être appréciés à leur juste valeur ! J’ai dit ! »
Chacun était prêt à monter sur ses grands chevaux et se draper dans sa dignité, quand bien même réaliser les deux métaphores en même temps ne semblaient pas des plus aisés.
Archibald, pour tout dire, était plutôt pétrifié. Lorsque le commandant Némo était venu le trouver pour lui signifier de poursuivre leurs diatribes dehors, afin que les boulons de la carlingue du sous-marin ne sautent pas tous sur la pression des cris de Kate, il n’était déjà pas franchement rasséréné. Après tout ce que le Nautilus avait traversé, il n’aurait plus manqué qu’il tombe en morceaux à cause d’une simple dispute de couple, Diane en personne fût-elle concernée ! A l’air libre, au milieu d’un canal et du chant de l’eau vive, les décibels se perdraient dans toutes les directions, et personne ne devrait souffrir de leurs éclats de voix ! Le commandant Némo pouvait sembler froid et dur, mais il savait ce qui était bon pour son équipage…
Ramenés à la raison par la réplique de Locke, notre couple ne pipait plus mot, Archibald cherchant à capter le regard de la jeune femme, ce que celle-ci lui refusait. Et dire que le port était encore loin… Tractant l’Arronax en surface, le sous-marin n’avait logiquement pas la possibilité de pousser ses turbines au maximum de leur puissance.
« Bon, si vous n’avez plus besoin de moi, reprit Locke, j’aimerais bien me retirer. Je dois avouer que la bibliothèque de Némo ne manque pas de charme, et je suis sûr de ne pas y croiser Jack Boiler. »
Evidemment, les deux hommes s’étaient reconnus, et le moins que l’on puisse dire était que leur salut n’avait rien eu de cordial. Mycroft jouait en conséquence un rôle tampon entre les deux, quand bien même avait-ils de toute façon choisi de s’ignorer mutuellement avec une belle constance. Par chance, le voyage ne dépasserait pas les quelques heures.
On commençait à mieux distinguer les remparts d’orichalque de la cité, de même que les nombreux monuments qui se dressaient sur ses hauteurs. Archibald fut tout à coup distrait, par sa poche gauche. Son mouchoir pouvait-il avoir pris vie ? Il n’était pourtant pas enrhumé. Non !
Lacyon avait profité de leur escapade à la surface pour le rejoindre, et se cacher dans son pantalon. Il ne manquait plus que ça ! Kate ne savait pas non plus que la fée avait été miniaturisée, et adjointe à Archibald pour le chaperonner, décision ô combien ironique. Et la trouver dans une poche n’améliorerait probablement pas son humeur, d’autant plus qu’il fallait bien avouer que la fée salace ne s’était pas toujours tenue tranquille. Ce n’était pas non plus le moment de le dire, mais le jeune homme considérait qu’il s’était plutôt bien défendu, pour selon qu’il avait dû composer avec deux folles furieuses, même si chacune avait un tempérament bien différent. Mais il tremblait tout de même : si la fée, Alice, ou même Mycroft confiait à Kate les conditions de leur « rétablissement » une fois quitté le stade de Sfénix, à Nodnol…
Peut-être même le frère aîné des Holmes plus que les deux autres, lui qui paraissait souvent bien peu concerné par les histoires de cœur, et qui pourrait expliquer à la jeune femme comment ses invités imprévus s’étaient tous retrouvés dans le même lit d’un ton aussi neutre que s’il énumérait une liste de courses…
« Tu sais, déclara Kate d’une petite voix au débit encore plus vif que précédemment mais beaucoup plus douce, je me suis fait du souci pour toi. Depuis ce qui est arrivé à Cendrillon…
— Quoi donc, exactement ? »
Ils n’avaient pas encore abordé ce sujet-là.
« Elle a été attaquée. Alors qu’elle était seule, par un serpent géant…
— Hum, c’est que ça pourrait presque être ex… Aïe ! »
Cette fois, Kate avait franchi la distance les séparant, pour lui administrer un coup de coude à lui décoller une côte.
« Tu ne pourrais pas être sérieux ! Nous avons déjà été plus d’une fois mêlés à des conflits qui ne nous concernaient pas vraiment ! Avec ces matches de Sfénix et ces voyages en plus aux quatre coins de Féerie, tu aurais pu d’autant plus facilement devenir une cible. Et pendant ce temps-là, je ne pouvais quitter l’Atlantide ! »
Hésitant, Archibald osa la prendre dans ses bras, d’abord d’une main, puis des deux, refermées dans son dos. Kate avait beau sembler beaucoup plus forte que lui, venait un moment où elle ne pouvait plus en supporter davantage. Il se souvint alors qu’au-delà de ce genre de mésententes et autres imbroglios, le lien qui l’unissait à la jeune femme n’avait rien qui ne puisse pas rivaliser avec la dureté du précieux métal indigène.
Même Lacyon ne bougeait plus d’un pouce, les ailes sans aucun doute repliées.
« Archie, tu sais que tu peux vraiment te comporter comme le dernier des crétins parfois…
— Oui, oui, je le sais, le Magicien d’Oz m’a justement passé un coup de fil, mon cerveau est prêt ! »
Il avait été plus inspiré, mais c’était tout sauf le moment de se lancer dans un concours de traits d’humour.
« Apollon s’est montré depuis étonnamment distant, avec tout le monde, reprit-elle, toujours serrée contre lui. J’étais désolée de devoir laisser Cendrillon seule en un pareil moment, mais je ne pouvais pas ne pas venir à ta rencontre !
— Etant donné ce que je connais de son caractère, je suppose qu’elle a très bien compris », fit Archibald.
Déglutissant avec peine tandis que son allié improvisé, Locke, avait disparu conformément à ses paroles, le laissant seul avec Kate sur la passerelle du Nautilus, Archibald n’eut toutefois pas à patienter très longtemps avant de débusquer une diversion ! Une intense lumière ambrée s’était soudain allumée dans les sommets de la cité, et brillait jusqu’à eux, alors que la distance demeurait encore significative.
« Est-ce que… Est-ce que Ap’ aurait décidé de bâtir un phare ? » se résolut-il à interroger la jeune femme.
Et Kate mit elle aussi de côté son ressentiment, suivant du regard les feux pointés du doigt par Archibald.
« Non, avoua-t-elle. Je n’avais encore jamais remarqué ça. »


Aussi silencieuse qu’un fantôme en robe blanche, Cendrillon disparut dans un couloir de marbre et ouvrit la porte des appartements de son époux sans attendre qu’on l’y autorise.
Par chance, il se trouvait bien là.
« Nous devons parler », déclara-t-elle tout de go, avant même qu’il fasse volte-face.
Apollon Schopenhauer se contenta d’acquiescer, sans chercher à se rapprocher d’elle. Il se tenait aussi droit que les colonnes des temples de l’Atlantide, devant une table recouverte d’un drap blanc. Quand avait-elle coupé sa magnifique chevelure d’ébène, ramenant ses boucles à hauteur des épaules ? Quelques heures ? Plusieurs jours ? Il n’avait même pas relevé un changement tout sauf imperceptible…
« Que se passe-t-il ? J’ai beaucoup à faire, tu sais…
— J’ai eu l’occasion de le remarquer. »
Cendrillon ne comptait pas s’en laisser compter désormais.
« Tu te souviens que nous devions partir, tous les deux, loin d’ici. Tu étais d’accord…
— Faut-il vraiment en discuter à nouveau ? soupira Apollon, visiblement déjà agacé. Tu sais que j’ai pris ma décision, ce tournoi d’archers est très important pour moi. Je ne vais pas y renoncer maintenant alors que nos premiers invités sont arrivés ?
— Mais enfin, pourquoi s’entêter ainsi ? Tu n’as jamais manifesté une grande attirance pour ce genre de compétition, et il me semble que nous avons bien plus…
— Il est impératif de démontrer que je ne crains personne ! L’Atlantide peut parfaitement tenir son rang, accueillir un événement de cette importance. Plutôt que fuir à sa merci, que mon ennemi vienne donc chasser sur mes terres ! C’est moi qui déplacerai les pions sur le goban ! Je l’appâterai avec ce prix d’adresse, puis c’est moi qui le clouerai à la cible ! Et quoi qu’il en soit, ce sont les Anges qui m’ont prévenu ! balaya-t-il.
— Ah, oui, tes Anges, encore eux… Mais pourquoi ce miroir se trouve-t-il encore ici ? lui renvoya tout aussi fermement la jeune femme. Pour quelle raison ? Ne devais-tu pas le rendre ? Est-ce que cette chose ne devait pas uniquement servir à me retrouver et déjouer les pièges d’Hadès ? Le nierais-tu, Apollon ? »
Apollon demeura coi. Oserait-il vraiment trouver à redire à ces affirmations ? Seule la vérité parlait par la bouche de Cendrillon. Soudain, il se demanda même pour quel motif il avait effectivement oublié de ramener le miroir de John Dee au British Museum. Il n’avait jamais imaginé le conserver. Ce n’était qu’un outil à employer dans un but bien précis, unique. Et voilà qu’il l’avait guidé dans chacune de ses décisions cruciales des derniers jours… Depuis l’incident qui avait vu Cendrillon si vulnérable, Apollon n’était pas parvenu à recouvrer son calme.
Mais c’était bien le miroir qui lui avait appris que le Fou d’Hadès rôdait encore en Féerie, qui lui avait confirmé que d’autres le savaient, de prétendus alliés désormais, et qui ne l’avaient prévenu en rien ! Qu’est-ce que le Doyen et sa clique pouvaient bien comploter ? Ils imaginaient peut-être que la confiance se distribuait à des créatures comme cet arlequin ? On se jouait de lui, rien de moins ! Comme s’il n’avait pas assez de maux avec lesquels composer ici-même !
« Je veux une réponse, Apollon, et je la veux maintenant. Je me suis déjà montrée trop patiente.
— J’imagine que c’est la fiancée de Bellérophon qui t’a monté la tête, cracha-t-il soudain, plus raide que jamais.
— Kate ? Mais enfin, ne dis pas des choses pareilles ! Ca n’a rien à voir avec elle, et je t’ai connu plus perspicace !
— Monseigneur… »
Un Hyperboréen venait de faire son entrée en cet instant délicat, le souffle court, et sans doute trop empressé pour avoir le temps de tenir compte des éclats de voix de son maître.
Ce n’était autre que le coursier qui avait prévenu à temps Némo afin que celui-ci prenne la mer en bravant la tempête provoquée par le Hollandais Volant. Il avait tout à fait réussi à prouver sa vélocité. Peut-être qu’Apollon pourrait se reposer sur des serviteurs tel que Jonas ou lui…
Mais… Quel était ce bref regard échangé avec Cendrillon ? Non, il devait faire erreur, l’Hyperboréen l’avait simplement saluée, s’inclinant comme il sied face à sa reine. Cendrillon n’était pas à l’aise avec ce genre de cérémonial, c’était sans doute pour cette raison qu’elle avait légèrement rosi. Rien de plus. C’était certain. Définitif. Et pourtant… Non ! Jamais Cendrillon ne le trahirait, pas après tout ce qu’ils avaient traversé ensemble, pas après toutes ces épreuves, pas après toutes ces années de déboires… Fallait-il que leur bonheur s’effrite inévitablement au bout de quelques mois à peine, pas même deux misérables années ?
Le pouvoir qui était en lui, celui du Soleil Victorieux l’emplit brusquement, et le désir de foudroyer sur le champ l’Hyperboréen le transperça de part en part. Son bras droit se leva dans sa direction, le poing serré, mais il ne parvint pas à décrisper sa main… Enfer ! Cendrillon et le soldat le dévisageait maintenant tous les deux, partageant la même expression. Si jamais elle aussi l’avait dupé… Apollon n’avait jamais été apte à pardonner les offenses à son égard : quand on perdait son estime, c’était pour toujours.
Mais Apollon devait se reprendre. Il n’avait pas le droit d’apparaître ainsi face à un simple subordonné, de lui permettre de lire en lui. Oh, qu’il devait se gausser !
« Que fais-tu ici ? lança-t-il d’une voix aux accents de tonnerre roulant au loin.
— Monseigneur, je suis désolé de venir vous déranger, mais une patrouille a disparu.
— Une… Une patrouille ?
— Oui, une patrouille de soldats. Aucun d’entre eux n’est revenu, alors que cela fait déjà trois heures qu’ils auraient dû signaler leur retour dans la cité. »
La colère baigna à nouveau les entrailles du souverain de l’Atlantide, acide et écœurante. Une patrouille entière aurait disparu, sans qu’il le perçoive de son côté ? Et si… Et si là encore on le trahissait, et si son ennemi avait déjà fait le voyage jusqu’à l’Atlantide, le pourrissant de l’intérieur ? Apollon était certain de n’avoir décelé aucune présence étrangère lorsqu’il avait inspecté l’île dans ses moindres recoins suite à l’agression de Cendrillon. Depuis, il ne s’était pas écoulé si longtemps, et il avait été tellement tracassé, harassé de toutes parts…
Mais s’il avait vraiment commis une telle erreur… Elle était inqualifiable !
« Apollon ? »
La voix de Cendrillon était fêlée, mais il n’osa même pas lever les yeux sur elle. Il voulait voler à nouveau, déployer ses ailes pour se laisser porter loin de ces palais et des murs de la cité. D’un geste dédaigneux, il congédia l’Hyperboréen, se promettant de revenir sur son compte plus tard, et une flambée d’ichor se déversa en lui, manquant de le plier en deux. Mais il tint bon. Il ne devait pas afficher le moindre signe de faiblesse, face à quiconque.
Surtout pas un être de son espèce…
« Pouvons-nous reprendre notre discussion ? »
Ecouter Cendrillon lui était à présent insoutenable.
« Non. Le Nautilus vient d’accoster, je le sens. Je dois me rendre à la rencontre de ces passagers. Immédiatement. »
Et Apollon Schopenhauer s’approcha d’une fenêtre d’où se déversait une lumière laiteuse, une main sur le rebord orné de cimaises, comme tétanisé. Cendrillon n’avait pas quitté la pièce, mais le considérait toujours sans mot dire, les bras croisés. Frappé au cœur par le poids de son regard, le souverain de l’Atlantide sentit à nouveau le sang refluant dans ses tempes fracasser son crâne, le privant de la parole excepté pour distribuer ordres et remontrances… Mais Cendrillon… A l’intelligence si vive, sa sagesse éloignée de tout pédantisme, son caractère naturellement gai qui la mettait en état de percevoir le côté humoristique ou grotesque de toute situation quelle qu’elle soit, encore en ce jour…
Basculant en arrière, incapable de dire un mot ou de trouver le courage pour, Apollon se jeta sur la jeune femme, la plaquant contre le mur serti d’albâtre, la dénudant d’une seule main jusqu’aux épaules, d’une blancheur diaphane identique, l’autre confondue dans sa chevelure qu’il tirait en arrière sans ménagement. Son baiser était à la mesure de cette brusquerie, âpre, fougueux, absolu. Cependant, Cendrillon n’eut besoin que de trois battements de cœur pour répliquer à sa manière. Ne se débattant pas une fois la stupeur passée, Apollon la reconnut lui imposer sa propre ardeur, perçut la douceur métallique du sang couler dans sa gorge tandis qu’elle lui avait entaillé la lèvre inférieure d’un coup de dent…
Tant pis pour leurs hôtes déjà amarrés dans le port de la cité. Ils attendraient son bon vouloir. Cela faisait bien longtemps qu’Apollon n’avait pas eu l’esprit libre de tout murmure…


Sur la bordure extérieure de l’Atlantide, à mi-chemin entre les demeures royales et la tour d’observation d’Apollon, une main surgit et fit rouler un rocher… Un œil à demi fermé, gonflé et vermillon, mais un sourire ravageur sur les lèvres, Armand de Saint-Tonnerre en repoussa un autre, puis encore un, jusqu’à pouvoir se frayer un chemin hors de ce qui n’était autre qu’un boyau de roche qui l’avait conduit dans les profondeurs de l’Atlantide.
S’il avait appris une chose avec John Dee, alors que le nombre de leurs ennemis se faisait de plus en plus sentir, c’était de savoir revoir ses objectifs en conséquence, quand bien même son maître n’avait jamais voulu s’y résoudre. De là à dire que cette attitude avait causé sa perte, c’était sauter plusieurs étapes. Mais cela ne changerait rien à la situation actuelle, et celle-ci ne lui permettait pas de se plonger dans les souvenirs.
Il avait mieux à faire, et ses années dans les bayous de Louisiane s’étaient révélées bien pires à endurer. Et jamais avec un bénéfice comparable à cette descente… aux portes des Enfers… A la rencontre d’Hadès, ou plutôt ce qui ressemblait à sa dépouille.

L’écureuil frémit jusqu’au bout de ses vibrisses. Depuis qu’ils avaient posé le pied sur l’Atlantide, les étapes de son canevas ne se déroulaient plus du tout ainsi qu’ils en avaient convenu ! Il avait pourtant œuvré si longtemps pour parer à toute désillusion, et le choix de l’alchimiste s’était imposé de lui-même ! Revanchard, supérieurement intelligent, méthodique, confiant en son art et méprisant la magie mais sachant ne pas s’approcher trop près de ses proies quand cela n’était pas nécessaire pour les abattre…
Mais depuis son revers contre l’ancien Fou d’Hadès à Nodnol, dans le stade de Sfénix, depuis l’intervention de l’écureuil qui l’avait tiré d’un bien mauvais pas, Armand de Saint-Tonnerre n’était plus le même. Il avait tout d’abord insisté comme jamais afin de produire sa fameuse Pierre Philosophale, ou du moins un ersatz, dans le but de réveiller le Hollandais Volant pour barrer la route à Bellérophon, ce qu’Apollon était finalement parvenu à déjouer, puis une escouade de soldats les avait dérangés, l’alchimiste optant aussitôt pour le combat, lui qui affichait encore les stigmates de sa défaite et n’avait jamais été un bagarreur, même du temps de sa débâcle au XVIeme siècle…
Son comportement devenait chaque heure plus instable, et l’écureuil avait bien cru choir de son arbre lorsqu’il lui avait confié ses intentions présentes, comme si c’était ce que les deux complices avaient décidé d’un commun accord depuis le départ. Mettre à profit les intentions d’Apollon était une chose, semer la zizanie en était une autre, mais ce qu’Armand de Saint-Tonnerre se proposait de réaliser, lui qui avait encore du mal à supporter son séjour en Terres de Féerie quelques jours auparavant… Impensable !
L’écureuil devait le ramener à la raison. Dans le cas inverse… Il serait contraint de renoncer à ses projets et de faire appel à la Tour du Savoir Secret Salvateur. Personne là-bas ne pourrait lui refuser l’asile, en égard pour son passé. Oui, de quelle alternative supplémentaire disposerait-il ? Les soi-disant conquérants qui prétendaient vouloir régner sur un vaste champ de ruines n’étaient que de piètres menteurs, ou des idiots. Est-ce que cela suffirait ? L’alchimiste paraissait désormais à peine le voir, et l’écureuil eut le sentiment coupable d’hésiter à s’agiter sous son nez. S’il venait à recevoir un mauvais coup maintenant…
Mains sur les hanches, sa tenue couverte de plis et de poussière, déchirée en plusieurs endroits, Armand riait toutefois à gorge déployée, secouant la tête en tous sens. L’écureuil se rembrunit, se repliant dans le creux d’une branche. Le rongeur ne lui avait jamais vu un pareil visage. Ses traits métissés s’étaient tordus en un rictus dément, la noirceur de son regard inondant une figure comme plongée dans l’ombre.
« Nous y sommes, asteur ! trancha-t-il, redevenant soudain étrangement serein. Hadès et moi, moi et Hadès… J’espère ne pas être déçu. J’ai renoncé aux plus grands préceptes de mon ordre pour laver l’honneur de mon maître… Schopenhauer paiera au nom de tous les autres. »
Avançant d’un pas, le ressac de l’océan tout proche avalant la moitié de ses mots, sa bouche parvint à former ce qui ressemblait à un authentique sourire, si acéré qu’il en était presque inhumain, comme s’il peinait à contenir un contentement à l’opposé de ses paroles presque nostalgiques…
« La pierre philosophale guérit toutes les maladies, récitait-il, enlève le poison du cœur, guérit en un jour une maladie qui durerait un mois, en douze jours une maladie d’un an, une plus longue en un mois. Elle rend au vieillard la jeunesse. »
L’écureuil n’avait jamais cru à ce discours, et ses innombrables précédents au cours des âges. L’alchimie avait certaines vertus, il ne les avait jamais mises en doute, mais quant à pouvoir accomplir des choses relevant de la magie… Absolument pas, et c’était bien là toute la dissemblance entre les deux écoles !
Et Armand de Saint-Tonnerre poursuivait son radotage enflammé !
« La pierre tenue dans le creux de la main… rend invisible… »
Le petit cœur de l’écureuil manqua d’exploser. Oui, Armand venait de disparaître, et sans pierre dans la main ! Mais, l’espace d’un battement de paupière, l’écureuil avait cru voir se dessiner sur la moitié gauche du visage d’Armand, le heaume d’Hadès…


« Aviez-vous déjà vu autant de belles bittes, ma chère Kate ? »
Ecrevisse, Archibald ne répondit rien, priant pour que dans le brouhaha ambiant, la jeune femme n’ait rien entendu. Profitant de leurs retrouvailles finalement apaisées, le jeune professeur s’était dit qu’il valait mieux jouer cartes sur table, et avait donc attrapé Lacyon au fond de sa poche pour présenter la fée métamorphosée à Kate. Après tout, elle n’était plus à ça près. Et pour une fois, l’instinct d’Archibald ne l’avait pas trahi, la jeune femme ne s’était pas remise en colère.
Mais une chose ne changeait pas, le tempérament de la fée, qui peu importe sa taille, n’avait toujours pas la langue dans sa poche. Et une fois arrivés sur les quais, même s’il n’y avait pas toute une cohorte de marins à pompons, Lacyon trouvait toujours matière à titiller sa libido, proprement magique, aucun terme n’aurait pu mieux convenir. Par chance, si Kate avait entendu la boutade de la fée, elle avait adopté le silence et avait fait mine de rien.
En tous les cas, tout le monde semblait s’être donné rendez-vous en même temps, à croire que chacun n’attendait que l’invitation d’Apollon pour rallier l’Atlantide au plus vite, tel un Philéas Fogg dans les derniers jours de son tour du monde ! Dans la foule, Archibald ne reconnut pas grand monde, malgré toutes les réceptions auxquelles il avait assistées et les régions de Féeries qu’il avait visitées. Quelques babouches des Mille et Une Nuits, et soudain, alors que leur petit groupe n’avait pas encore atteint la première ruelle adjacente et que Némo était demeuré à bord de son sous-marin… Archibald n’avait osé jeté un œil du côté de l’Arronax, que son capitaine faisait accoster à son tour. Robin des Bois, champion de la Tour du Savoir Secret Salvateur leur apparut, entouré de son service d’ordre, à savoir la bande de Sherwood, évidemment !
Archibald et Petit Jean échangèrent d’ailleurs un léger coup de tête, séquelle de leur première rencontre mouvementée. Combien de personnes les entouraient déjà ? Des dizaines, si ce n’était des centaines, en grappes mouvantes ou solitaires ! Une nouvelle aube se levait dans leur dos, drapant d’un voile irisé les demeures de la cité. Encore en phase de récupération, à moitié endormi, le jeune professeur se sentait malgré tout tendu, comme lors d’un matin de partiels en plein hiver, des conditions qui lui avaient valu en fait plusieurs absences. Quitte à passer des examens, autant le faire en période de rattrapage, lorsque le temps était encore à l’été !
Robin transmit discrètement à Archibald un mot signé du Doyen, mais le jeune professeur ne voulait pas le décacheter maintenant. La journée débutait à peine, pas le moment de se couper les jambes. Heureusement, on n’était pas dans Harry Potter, pas de beuglante en vue, c’était toujours ça de gagner !
Archibald leva les yeux en direction de l’acropole rendue à ses parures antiques et chatoyantes, tendant le cou.
« Tiens, je n’avais pas remarqué qu’il avait même entrepris des travaux dans les hauteurs ! Je n’avais jamais vu cette construction, là, à droite du sanctuaire de Poséidon ! » tenta-t-il de changer de sujet.
Mais comme s’il l’avait anticipée, une lueur dorée surgit dans le prolongement de son bras, contrepoint au soleil matinal. A chaque seconde, sa lueur devenait plus intense, plus rayonnante, plus vaste. Apollon était apparu sur l’arrête du toit de l’ancien sanctuaire sacré, avançant pas à pas, de part et d’autre des acrotères débarrassés de leurs statues d’autrefois, surplombant le fronton et ses colonnes à cannelures.
Enjambant les stéréobates à l’entrée du temple, sortirent en rangs serrés des centaines d’Hyperboréens, aucunement magistrats mais à nouveau revêtus de leurs parures de guerre, resplendissant de leur aura translucide. Ils descendaient en direction du port, leurs sarisses portées perpendiculairement se croisant au-dessus des rues, pareils à un gigantesque serpent de feu s’échappant de la source d’un brasier originel, Apollon. Tandis que celui-ci étendit les bras en dépliant ses majestueuses ailes de cygne, les bruits de bottes de son armée s’amplifiaient à mesure qu’ils approchaient, rythmant leur chant, scandé d’une même et impérieuse voix.

O Dieu puissant du Pinde, immortel Apollon
Qui perça de tes traits le coupable Titye,
Tu sus de Niobé punir l'orgueil impie
Et ce héros qui fit chanceler Ilion.

Vainement il était du sang d'une Déesse ;
Sa lance formidable ébranlait les remparts :
Le plus vaillant des Grecs, le favori de Mars,
Dès qu'il t'osa braver, reconnut sa faiblesse.

« Eh bien, quelle démonstration… J’aime les hommes puissants ! susurra Lacyon, assise sur l’épaule d’Archibald.
— Tu parles d’un poseur ! répliqua le jeune homme, cinglant. Son mariage ne lui a pas suffi, il veut encore se distinguer ! »
Kate le couva d’un regard amusé, mais la vérité était que la jeune femme ne s’estimait pas tout à fait heureuse de ce retour en ces lieux. Son séjour en Atlantide avait déjà duré plus longtemps que ce qu’elle avait supposé initialement, et ce n’était pas le comportement changeant d’Apollon qui la retenait.
S’il n’y avait eu la pauvre Cendrillon… Que la compétition de tir à l’arc soit un leurre ne faisait pas de doute pour elle, mais Kate comptait bien en terminer rapidement avec ce tournoi, retournant les artifices d’Apollon contre lui.
La solidarité féminine fonctionnait à tous les niveaux !

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