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Nautilus demeuré à la surface pour ne pas
entraîner l’Arronax par le fond,
Archibald avait pu passer la tête au-dehors, tandis que le
sous-marin légendaire remontait maintenant le grand canal de
l’île de l’Atlantide. Le jeune homme se
souvenait des rives comme des lieux à la
végétation luxuriante, traversés de
travaux à la hauteur du Domaine des Dieux, mais en ce jour,
il n’avait vu personne, pas même un quelconque
animal intrigué par leur apparition. Pas de dauphin non plus
pour chevaucher les flots à leurs côtés.
L’Atlantide n’avait pas ouvert grandes ses portes
d’orichalque afin de les recevoir avec tous les honneurs, et
Archibald en était presque déçu.
Est-ce qu’ils étaient les premiers à
rallier l’île à l’occasion
d’une compétition qui s’adressait
pourtant au monde féerique tout entier ? Voilà
qui aurait été étonnant ! Mais
surtout, un accueil se comptant en centaines de personnes aurait pu
fournir une diversion. Car pour l’instant, sur la passerelle,
il n’était pas plus à l’aise
qu’un officier de quart en pleine tempête.
« Kate, je me tue à te le dire ! La magie est
toujours là entre nous ! Et j’aime beaucoup ce que
tu as fait à tes cheveux ! »
Heureusement que le jeune professeur ne risquait pas de tomber
à l’eau sous le coup de ce regard, où
il aurait fini électrocuté des pieds à
la tête. Et pourquoi fallait-il que le sien, de regard, se
dérobe constamment en direction de la trappe du massif ?
« Tu sais, je n’avais strictement rien
prémédité… Elle
n’est rien pour moi, et je ne suis rien pour elle, la seule
chose que je voudrais te dire, c’est que…
Je… Je t’aime… Je t’aime tant
! Je t’aime tant ! »
Le phrasé d’Archibald devenait
étrangement de plus en plus haché, à
mesure que ses coups d’œil se faisaient plus
systématiques. La jeune femme n’y tint plus :
était-il en train de se moquer d’elle ? Rien pour
lui ? Alors pourquoi avait-il fallu que ce soit Apollon qui lui parle
en premier du retour du Fou d’Hadès dans leur vie
? N’aurait-il pas dû la prévenir la
première, et non pas aller trouver le Doyen ? Un comble !
Même ce vieillard passait avant elle !
L’époux de Cendrillon n’y avait
guère mis les formes, mais il avait tout de même
attendu qu’ils se retrouvent seuls pour la
prévenir de ce que le Miroir de John Dee lui avait appris,
ou plutôt, les anges, puisqu’Apollon utilisait
à présent uniquement cette expression pour
définir ses soi-disant interlocuteurs…
« Je sais qu’elle est là-bas, reprit
Kate, désignant l’Arronax du
menton. Mais de toute évidence, elle n’est plus
vraiment ce qu’on pourrait appeler menaçante,
n’est-ce pas ? Ses assauts ont
changé d’angle d’attaque ! Seulement
envers toi bien sûr, et je devrais te plaindre ? Tu as de la
chance que la situation soit ce qu’elle est, ou cela fait
longtemps que je l’aurais… Oh, et puis
après tout, pourquoi est-ce que je m’en soucie
autant ? Tu n’as pas l’air très
concerné !
— Kate, tu viens de le dire toi-même ! Je sais que
j’aurais dû procéder autrement
à ce sujet, c’est sûr, mais…
Mais… Eh bien… Ah, oui, je dois aller vider les
ballasts ! »
La jeune femme n’était pas dupe :
« Vider les ballasts ? Comme si c’était
à toi de t’occuper de cette tâche, sur
un sous-marin pareil ! Et ils sont déjà
vides, puisque nous naviguons en surface,
réfléchis un peu, idiot !
— Comment ? Dans ce cas, je n’y suis pour rien,
explosa Archibald, c’est la faute de…
— De ? » l’interrompit-elle en haussant
un sourcil, finement épilé, est-il besoin de le
préciser.
Cette fois, ç’en était trop : encore un
coup d’œil en direction de la trappe. Kate bondit
dans sa direction et ignora son fiancé, la relevant
d’un main et se saisissant du morceau
d’étoffe blanche qu’elle avait
distingué.
« Aïe ! »
D’une poignée de fer, elle tira sur ce qui
n’était autre qu’une écharpe
de soie, enroulée autour du cou de… Locke.
Celui-ci finit par se décider à grimper les
derniers échelons tout seul, afin de ne pas terminer
étranglé sans ménagement.
« Alors comme ça, on joue au souffleur ?
gourmanda-t-elle le musicien. Je vois qu’entre mecs, on
préfère se soutenir, même
lorsqu’on ne devrait pas ! Vous devriez avoir honte ! Et toi,
Archibald…, grinça-t-elle, reportant toute sa
colère contre le jeune professeur. Tu aurais pu au moins te
montrer capable d’assurer ta défense tout seul !
Et pas un mot ne venait vraiment de ta bouche, c’est
lamentable !
— Mais je suis bien de ton avis ! l’approuva
Archibald, tentant lui aussi une autre approche. Surtout quand je vois
la qualité de la prose de Locke ! »
Un Locke qui en sursauta, après s’être
nonchalamment – et discrètement –
adossé à la barrière quelques pas en
retrait.
« Non mais, dîtes donc ! Vous n’allez pas
vous retourner tous les deux contre moi ! Tout ce que j’ai
fait, c’est accepter de rendre service, et voilà,
ça me retombe dessus une fois de plus ! Vous imaginez
peut-être que c’est facile de composer dans ces
conditions ? Et je suis un auteur-compositeur, moi, il faut
l’imaginer en musique, mes textes doivent toujours
être accompagnés pour être
appréciés à leur juste valeur !
J’ai dit ! »
Chacun était prêt à monter sur ses
grands chevaux et se draper dans sa dignité, quand bien
même réaliser les deux métaphores en
même temps ne semblaient pas des plus aisés.
Archibald, pour tout dire, était plutôt
pétrifié. Lorsque le commandant Némo
était venu le trouver pour lui signifier de poursuivre leurs
diatribes dehors, afin que les boulons de la carlingue du sous-marin ne
sautent pas tous sur la pression des cris de Kate, il
n’était déjà pas franchement
rasséréné. Après tout ce
que le Nautilus avait traversé, il n’aurait plus
manqué qu’il tombe en morceaux à cause
d’une simple dispute de couple, Diane en personne
fût-elle concernée ! A l’air libre, au
milieu d’un canal et du chant de l’eau vive, les
décibels se perdraient dans toutes les directions, et
personne ne devrait souffrir de leurs éclats de voix ! Le
commandant Némo pouvait sembler froid et dur, mais il savait
ce qui était bon pour son équipage…
Ramenés à la raison par la réplique de
Locke, notre couple ne pipait plus mot, Archibald cherchant
à capter le regard de la jeune femme, ce que celle-ci lui
refusait. Et dire que le port était encore loin…
Tractant l’Arronax en surface, le
sous-marin n’avait logiquement pas la possibilité
de pousser ses turbines au maximum de leur puissance.
« Bon, si vous n’avez plus besoin de moi, reprit
Locke, j’aimerais bien me retirer. Je dois avouer que la
bibliothèque de Némo ne manque pas de charme, et
je suis sûr de ne pas y croiser Jack Boiler. »
Evidemment, les deux hommes s’étaient reconnus, et
le moins que l’on puisse dire était que leur salut
n’avait rien eu de cordial. Mycroft jouait en
conséquence un rôle tampon entre les deux, quand
bien même avait-ils de toute façon choisi de
s’ignorer mutuellement avec une belle constance. Par chance,
le voyage ne dépasserait pas les quelques heures.
On commençait à mieux distinguer les remparts
d’orichalque de la cité, de même que les
nombreux monuments qui se dressaient sur ses hauteurs. Archibald fut
tout à coup distrait, par sa poche gauche. Son mouchoir
pouvait-il avoir pris vie ? Il n’était pourtant
pas enrhumé. Non !
Lacyon avait profité de leur escapade à la
surface pour le rejoindre, et se cacher dans son pantalon. Il ne
manquait plus que ça ! Kate ne savait pas non plus que la
fée avait été miniaturisée,
et adjointe à Archibald pour le chaperonner,
décision ô combien ironique. Et la trouver dans
une poche n’améliorerait probablement pas son
humeur, d’autant plus qu’il fallait bien avouer que
la fée salace ne s’était pas toujours
tenue tranquille. Ce n’était pas non plus le
moment de le dire, mais le jeune homme considérait
qu’il s’était plutôt bien
défendu, pour selon qu’il avait dû
composer avec deux folles furieuses, même si chacune avait un
tempérament bien différent. Mais il tremblait
tout de même : si la fée, Alice, ou même
Mycroft confiait à Kate les conditions de leur «
rétablissement » une fois quitté le
stade de Sfénix, à Nodnol…
Peut-être même le frère
aîné des Holmes plus que les deux autres, lui qui
paraissait souvent bien peu concerné par les histoires de
cœur, et qui pourrait expliquer à la jeune femme
comment ses invités imprévus
s’étaient tous retrouvés dans le
même lit d’un ton aussi neutre que s’il
énumérait une liste de courses…
« Tu sais, déclara Kate d’une petite
voix au débit encore plus vif que
précédemment mais beaucoup plus douce, je me suis
fait du souci pour toi. Depuis ce qui est arrivé
à Cendrillon…
— Quoi donc, exactement ? »
Ils n’avaient pas encore abordé ce
sujet-là.
« Elle a été attaquée. Alors
qu’elle était seule, par un serpent
géant…
— Hum, c’est que ça pourrait presque
être ex… Aïe ! »
Cette fois, Kate avait franchi la distance les séparant,
pour lui administrer un coup de coude à lui
décoller une côte.
« Tu ne pourrais pas être sérieux ! Nous
avons déjà été plus
d’une fois mêlés à des
conflits qui ne nous concernaient pas vraiment ! Avec ces matches de
Sfénix et ces voyages en plus aux quatre coins de
Féerie, tu aurais pu d’autant plus facilement
devenir une cible. Et pendant ce temps-là, je ne pouvais
quitter l’Atlantide ! »
Hésitant, Archibald osa la prendre dans ses bras,
d’abord d’une main, puis des deux,
refermées dans son dos. Kate avait beau sembler beaucoup
plus forte que lui, venait un moment où elle ne pouvait plus
en supporter davantage. Il se souvint alors
qu’au-delà de ce genre de mésententes
et autres imbroglios, le lien qui l’unissait à la
jeune femme n’avait rien qui ne puisse pas rivaliser avec la
dureté du précieux métal
indigène.
Même Lacyon ne bougeait plus d’un pouce, les ailes
sans aucun doute repliées.
« Archie, tu sais que tu peux vraiment te comporter comme le
dernier des crétins parfois…
— Oui, oui, je le sais, le Magicien d’Oz
m’a justement passé un coup de fil, mon cerveau
est prêt ! »
Il avait été plus inspiré, mais
c’était tout sauf le moment de se lancer dans un
concours de traits d’humour.
« Apollon s’est montré depuis
étonnamment distant, avec tout le monde, reprit-elle,
toujours serrée contre lui. J’étais
désolée de devoir laisser Cendrillon seule en un
pareil moment, mais je ne pouvais pas ne pas venir à ta
rencontre !
— Etant donné ce que je connais de son
caractère, je suppose qu’elle a très
bien compris », fit Archibald.
Déglutissant avec peine tandis que son allié
improvisé, Locke, avait disparu conformément
à ses paroles, le laissant seul avec Kate sur la passerelle
du Nautilus, Archibald n’eut toutefois
pas à patienter très longtemps avant de
débusquer une diversion ! Une intense lumière
ambrée s’était soudain
allumée dans les sommets de la cité, et brillait
jusqu’à eux, alors que la distance demeurait
encore significative.
« Est-ce que… Est-ce que Ap’ aurait
décidé de bâtir un phare ? »
se résolut-il à interroger la jeune femme.
Et Kate mit elle aussi de côté son ressentiment,
suivant du regard les feux pointés du doigt par Archibald.
« Non, avoua-t-elle. Je n’avais encore jamais
remarqué ça. »
Aussi silencieuse qu’un fantôme en robe blanche,
Cendrillon disparut dans un couloir de marbre et ouvrit la porte des
appartements de son époux sans attendre qu’on
l’y autorise.
Par chance, il se trouvait bien là.
« Nous devons parler », déclara-t-elle
tout de go, avant même qu’il fasse volte-face.
Apollon Schopenhauer se contenta d’acquiescer, sans chercher
à se rapprocher d’elle. Il se tenait aussi droit
que les colonnes des temples de l’Atlantide, devant une table
recouverte d’un drap blanc. Quand avait-elle coupé
sa magnifique chevelure d’ébène,
ramenant ses boucles à hauteur des épaules ?
Quelques heures ? Plusieurs jours ? Il n’avait même
pas relevé un changement tout sauf imperceptible…
« Que se passe-t-il ? J’ai beaucoup à
faire, tu sais…
— J’ai eu l’occasion de le remarquer.
»
Cendrillon ne comptait pas s’en laisser compter
désormais.
« Tu te souviens que nous devions partir, tous les deux, loin
d’ici. Tu étais d’accord…
— Faut-il vraiment en discuter à nouveau ? soupira
Apollon, visiblement déjà agacé. Tu
sais que j’ai pris ma décision, ce tournoi
d’archers est très important pour moi. Je ne vais
pas y renoncer maintenant alors que nos premiers invités
sont arrivés ?
— Mais enfin, pourquoi s’entêter ainsi ?
Tu n’as jamais manifesté une grande attirance pour
ce genre de compétition, et il me semble que nous avons bien
plus…
— Il est impératif de démontrer que je
ne crains personne ! L’Atlantide peut parfaitement tenir son
rang, accueillir un événement de cette
importance. Plutôt que fuir à sa merci, que mon
ennemi vienne donc chasser sur mes terres ! C’est moi qui
déplacerai les pions sur le goban ! Je
l’appâterai avec ce prix d’adresse, puis
c’est moi qui le clouerai à la cible ! Et quoi
qu’il en soit, ce sont les Anges qui m’ont
prévenu ! balaya-t-il.
— Ah, oui, tes Anges, encore eux… Mais pourquoi ce
miroir se trouve-t-il encore ici ? lui renvoya tout aussi fermement la
jeune femme. Pour quelle raison ? Ne devais-tu pas le rendre ? Est-ce
que cette chose ne devait pas uniquement servir à me
retrouver et déjouer les pièges
d’Hadès ? Le nierais-tu, Apollon ? »
Apollon demeura coi. Oserait-il vraiment trouver à redire
à ces affirmations ? Seule la vérité
parlait par la bouche de Cendrillon. Soudain, il se demanda
même pour quel motif il avait effectivement oublié
de ramener le miroir de John Dee au British Museum.
Il n’avait jamais imaginé le conserver. Ce
n’était qu’un outil à
employer dans un but bien précis, unique. Et
voilà qu’il l’avait guidé
dans chacune de ses décisions cruciales des derniers
jours… Depuis l’incident qui avait vu Cendrillon
si vulnérable, Apollon n’était pas
parvenu à recouvrer son calme.
Mais c’était bien le miroir qui lui avait appris
que le Fou d’Hadès rôdait encore en
Féerie, qui lui avait confirmé que
d’autres le savaient, de prétendus
alliés désormais, et qui ne l’avaient
prévenu en rien ! Qu’est-ce que le Doyen et sa
clique pouvaient bien comploter ? Ils imaginaient peut-être
que la confiance se distribuait à des créatures
comme cet arlequin ? On se jouait de lui, rien de moins ! Comme
s’il n’avait pas assez de maux avec lesquels
composer ici-même !
« Je veux une réponse, Apollon, et je la veux
maintenant. Je me suis déjà montrée
trop patiente.
— J’imagine que c’est la
fiancée de Bellérophon qui t’a
monté la tête, cracha-t-il soudain, plus raide que
jamais.
— Kate ? Mais enfin, ne dis pas des choses pareilles ! Ca
n’a rien à voir avec elle, et je t’ai
connu plus perspicace !
— Monseigneur… »
Un Hyperboréen venait de faire son entrée en cet
instant délicat, le souffle court, et sans doute trop
empressé pour avoir le temps de tenir compte des
éclats de voix de son maître.
Ce n’était autre que le coursier qui avait
prévenu à temps Némo afin que celui-ci
prenne la mer en bravant la tempête provoquée par
le Hollandais Volant. Il avait tout à fait réussi
à prouver sa vélocité.
Peut-être qu’Apollon pourrait se reposer sur des
serviteurs tel que Jonas ou lui…
Mais… Quel était ce bref regard
échangé avec Cendrillon ? Non, il devait faire
erreur, l’Hyperboréen l’avait simplement
saluée, s’inclinant comme il sied face
à sa reine. Cendrillon n’était pas
à l’aise avec ce genre de
cérémonial, c’était sans
doute pour cette raison qu’elle avait
légèrement rosi. Rien de plus.
C’était certain. Définitif. Et
pourtant… Non ! Jamais Cendrillon ne le trahirait, pas
après tout ce qu’ils avaient traversé
ensemble, pas après toutes ces épreuves, pas
après toutes ces années de
déboires… Fallait-il que leur bonheur
s’effrite inévitablement au bout de quelques mois
à peine, pas même deux misérables
années ?
Le pouvoir qui était en lui, celui du Soleil Victorieux
l’emplit brusquement, et le désir de foudroyer sur
le champ l’Hyperboréen le transperça de
part en part. Son bras droit se leva dans sa direction, le poing
serré, mais il ne parvint pas à
décrisper sa main… Enfer ! Cendrillon et le
soldat le dévisageait maintenant tous les deux, partageant
la même expression. Si jamais elle aussi l’avait
dupé… Apollon n’avait jamais
été apte à pardonner les offenses
à son égard : quand on perdait son estime,
c’était pour toujours.
Mais Apollon devait se reprendre. Il n’avait pas le droit
d’apparaître ainsi face à un simple
subordonné, de lui permettre de lire en lui. Oh,
qu’il devait se gausser !
« Que fais-tu ici ? lança-t-il d’une
voix aux accents de tonnerre roulant au loin.
— Monseigneur, je suis désolé de venir
vous déranger, mais une patrouille a disparu.
— Une… Une patrouille ?
— Oui, une patrouille de soldats. Aucun d’entre eux
n’est revenu, alors que cela fait déjà
trois heures qu’ils auraient dû signaler leur
retour dans la cité. »
La colère baigna à nouveau les entrailles du
souverain de l’Atlantide, acide et
écœurante. Une patrouille entière
aurait disparu, sans qu’il le perçoive de son
côté ? Et si… Et si là
encore on le trahissait, et si son ennemi avait
déjà fait le voyage jusqu’à
l’Atlantide, le pourrissant de
l’intérieur ? Apollon était certain de
n’avoir décelé aucune
présence étrangère lorsqu’il
avait inspecté l’île dans ses moindres
recoins suite à l’agression de Cendrillon. Depuis,
il ne s’était pas écoulé si
longtemps, et il avait été tellement
tracassé, harassé de toutes parts…
Mais s’il avait vraiment commis une telle erreur…
Elle était inqualifiable !
« Apollon ? »
La voix de Cendrillon était fêlée, mais
il n’osa même pas lever les yeux sur elle. Il
voulait voler à nouveau, déployer ses ailes pour
se laisser porter loin de ces palais et des murs de la cité.
D’un geste dédaigneux, il congédia
l’Hyperboréen, se promettant de revenir sur son
compte plus tard, et une flambée d’ichor se
déversa en lui, manquant de le plier en deux. Mais il tint
bon. Il ne devait pas afficher le moindre signe de faiblesse, face
à quiconque.
Surtout pas un être de son espèce…
« Pouvons-nous reprendre notre discussion ? »
Ecouter Cendrillon lui était à présent
insoutenable.
« Non. Le Nautilus vient d’accoster, je le sens. Je
dois me rendre à la rencontre de ces passagers.
Immédiatement. »
Et Apollon Schopenhauer s’approcha d’une
fenêtre d’où se déversait une
lumière laiteuse, une main sur le rebord orné de
cimaises, comme tétanisé. Cendrillon
n’avait pas quitté la pièce, mais le
considérait toujours sans mot dire, les bras
croisés. Frappé au cœur par le poids de
son regard, le souverain de l’Atlantide sentit à
nouveau le sang refluant dans ses tempes fracasser son crâne,
le privant de la parole excepté pour distribuer ordres et
remontrances… Mais Cendrillon… A
l’intelligence si vive, sa sagesse
éloignée de tout pédantisme, son
caractère naturellement gai qui la mettait en
état de percevoir le côté humoristique
ou grotesque de toute situation quelle qu’elle soit, encore
en ce jour…
Basculant en arrière, incapable de dire un mot ou de trouver
le courage pour, Apollon se jeta sur la jeune femme, la plaquant contre
le mur serti d’albâtre, la dénudant
d’une seule main jusqu’aux épaules,
d’une blancheur diaphane identique, l’autre
confondue dans sa chevelure qu’il tirait en
arrière sans ménagement. Son baiser
était à la mesure de cette brusquerie,
âpre, fougueux, absolu. Cependant, Cendrillon n’eut
besoin que de trois battements de cœur pour
répliquer à sa manière. Ne se
débattant pas une fois la stupeur passée, Apollon
la reconnut lui imposer sa propre ardeur, perçut la douceur
métallique du sang couler dans sa gorge tandis
qu’elle lui avait entaillé la lèvre
inférieure d’un coup de dent…
Tant pis pour leurs hôtes déjà
amarrés dans le port de la cité. Ils attendraient
son bon vouloir. Cela faisait bien longtemps qu’Apollon
n’avait pas eu l’esprit libre de tout
murmure…
Sur la bordure extérieure de l’Atlantide,
à mi-chemin entre les demeures royales et la tour
d’observation d’Apollon, une main surgit et fit
rouler un rocher… Un œil à demi
fermé, gonflé et vermillon, mais un sourire
ravageur sur les lèvres, Armand de Saint-Tonnerre en
repoussa un autre, puis encore un, jusqu’à pouvoir
se frayer un chemin hors de ce qui n’était autre
qu’un boyau de roche qui l’avait conduit dans les
profondeurs de l’Atlantide.
S’il avait appris une chose avec John Dee, alors que le
nombre de leurs ennemis se faisait de plus en plus sentir,
c’était de savoir revoir ses objectifs en
conséquence, quand bien même son maître
n’avait jamais voulu s’y résoudre. De
là à dire que cette attitude avait
causé sa perte, c’était sauter
plusieurs étapes. Mais cela ne changerait rien à
la situation actuelle, et celle-ci ne lui permettait pas de se plonger
dans les souvenirs.
Il avait mieux à faire, et ses années dans les
bayous de Louisiane s’étaient
révélées bien pires à
endurer. Et jamais avec un bénéfice comparable
à cette descente… aux portes des
Enfers… A la rencontre d’Hadès, ou
plutôt ce qui ressemblait à sa
dépouille.
L’écureuil frémit jusqu’au
bout de ses vibrisses. Depuis qu’ils avaient posé
le pied sur l’Atlantide, les étapes de son canevas
ne se déroulaient plus du tout ainsi qu’ils en
avaient convenu ! Il avait pourtant œuvré si
longtemps pour parer à toute désillusion, et le
choix de l’alchimiste s’était
imposé de lui-même ! Revanchard,
supérieurement intelligent, méthodique, confiant
en son art et méprisant la magie mais sachant ne pas
s’approcher trop près de ses proies quand cela
n’était pas nécessaire pour les
abattre…
Mais depuis son revers contre l’ancien Fou
d’Hadès à Nodnol, dans le stade de
Sfénix, depuis l’intervention de
l’écureuil qui l’avait tiré
d’un bien mauvais pas, Armand de Saint-Tonnerre
n’était plus le même. Il avait tout
d’abord insisté comme jamais afin de produire sa
fameuse Pierre Philosophale, ou du moins un ersatz, dans le but de
réveiller le Hollandais Volant pour barrer la route
à Bellérophon, ce qu’Apollon
était finalement parvenu à déjouer,
puis une escouade de soldats les avait dérangés,
l’alchimiste optant aussitôt pour le combat, lui
qui affichait encore les stigmates de sa défaite et
n’avait jamais été un bagarreur,
même du temps de sa débâcle au XVIeme
siècle…
Son comportement devenait chaque heure plus instable, et
l’écureuil avait bien cru choir de son arbre
lorsqu’il lui avait confié ses intentions
présentes, comme si c’était ce que les
deux complices avaient décidé d’un
commun accord depuis le départ. Mettre à profit
les intentions d’Apollon était une chose, semer la
zizanie en était une autre, mais ce qu’Armand de
Saint-Tonnerre se proposait de réaliser, lui qui avait
encore du mal à supporter son séjour en Terres de
Féerie quelques jours auparavant… Impensable !
L’écureuil devait le ramener à la
raison. Dans le cas inverse… Il serait contraint de renoncer
à ses projets et de faire appel à la Tour du
Savoir Secret Salvateur. Personne là-bas ne pourrait lui
refuser l’asile, en égard pour son
passé. Oui, de quelle alternative supplémentaire
disposerait-il ? Les soi-disant conquérants qui
prétendaient vouloir régner sur un vaste champ de
ruines n’étaient que de piètres
menteurs, ou des idiots. Est-ce que cela suffirait ?
L’alchimiste paraissait désormais à
peine le voir, et l’écureuil eut le sentiment
coupable d’hésiter à s’agiter
sous son nez. S’il venait à recevoir un mauvais
coup maintenant…
Mains sur les hanches, sa tenue couverte de plis et de
poussière, déchirée en plusieurs
endroits, Armand riait toutefois à gorge
déployée, secouant la tête en tous
sens. L’écureuil se rembrunit, se repliant dans le
creux d’une branche. Le rongeur ne lui avait jamais vu un
pareil visage. Ses traits métissés
s’étaient tordus en un rictus dément,
la noirceur de son regard inondant une figure comme plongée
dans l’ombre.
« Nous y sommes, asteur ! trancha-t-il, redevenant soudain
étrangement serein. Hadès et moi, moi et
Hadès… J’espère ne pas
être déçu. J’ai
renoncé aux plus grands préceptes de mon ordre
pour laver l’honneur de mon maître…
Schopenhauer paiera au nom de tous les autres. »
Avançant d’un pas, le ressac de
l’océan tout proche avalant la moitié
de ses mots, sa bouche parvint à former ce qui ressemblait
à un authentique sourire, si acéré
qu’il en était presque inhumain, comme
s’il peinait à contenir un contentement
à l’opposé de ses paroles presque
nostalgiques…
« La pierre philosophale guérit toutes les
maladies, récitait-il, enlève le poison du
cœur, guérit en un jour une maladie qui durerait
un mois, en douze jours une maladie d’un an, une plus longue
en un mois. Elle rend au vieillard la jeunesse. »
L’écureuil n’avait jamais cru
à ce discours, et ses innombrables
précédents au cours des âges.
L’alchimie avait certaines vertus, il ne les avait jamais
mises en doute, mais quant à pouvoir accomplir des choses
relevant de la magie… Absolument pas, et
c’était bien là toute la dissemblance
entre les deux écoles !
Et Armand de Saint-Tonnerre poursuivait son radotage
enflammé !
« La pierre tenue dans le creux de la main… rend
invisible… »
Le petit cœur de l’écureuil manqua
d’exploser. Oui, Armand venait de disparaître, et
sans pierre dans la main ! Mais, l’espace d’un
battement de paupière, l’écureuil avait
cru voir se dessiner sur la moitié gauche du visage
d’Armand, le heaume d’Hadès…
« Aviez-vous déjà vu autant de belles
bittes, ma chère Kate ? »
Ecrevisse, Archibald ne répondit rien, priant pour que dans
le brouhaha ambiant, la jeune femme n’ait rien entendu.
Profitant de leurs retrouvailles finalement apaisées, le
jeune professeur s’était dit qu’il
valait mieux jouer cartes sur table, et avait donc attrapé
Lacyon au fond de sa poche pour présenter la fée
métamorphosée à Kate. Après
tout, elle n’était plus à ça
près. Et pour une fois, l’instinct
d’Archibald ne l’avait pas trahi, la jeune femme ne
s’était pas remise en colère.
Mais une chose ne changeait pas, le tempérament de la
fée, qui peu importe sa taille, n’avait toujours
pas la langue dans sa poche. Et une fois arrivés sur les
quais, même s’il n’y avait pas toute une
cohorte de marins à pompons, Lacyon trouvait toujours
matière à titiller sa libido, proprement magique,
aucun terme n’aurait pu mieux convenir. Par chance, si Kate
avait entendu la boutade de la fée, elle avait
adopté le silence et avait fait mine de rien.
En tous les cas, tout le monde semblait s’être
donné rendez-vous en même temps, à
croire que chacun n’attendait que l’invitation
d’Apollon pour rallier l’Atlantide au plus vite,
tel un Philéas Fogg dans les derniers jours de son tour du
monde ! Dans la foule, Archibald ne reconnut pas grand monde,
malgré toutes les réceptions auxquelles il avait
assistées et les régions de Féeries
qu’il avait visitées. Quelques babouches des Mille
et Une Nuits, et soudain, alors que leur petit groupe n’avait
pas encore atteint la première ruelle adjacente et que
Némo était demeuré à bord
de son sous-marin… Archibald n’avait
osé jeté un œil du
côté de l’Arronax,
que son capitaine faisait accoster à son tour. Robin des
Bois, champion de la Tour du Savoir Secret Salvateur leur apparut,
entouré de son service d’ordre, à
savoir la bande de Sherwood, évidemment !
Archibald et Petit Jean échangèrent
d’ailleurs un léger coup de tête,
séquelle de leur première rencontre
mouvementée. Combien de personnes les entouraient
déjà ? Des dizaines, si ce
n’était des centaines, en grappes mouvantes ou
solitaires ! Une nouvelle aube se levait dans leur dos, drapant
d’un voile irisé les demeures de la
cité. Encore en phase de récupération,
à moitié endormi, le jeune professeur se sentait
malgré tout tendu, comme lors d’un matin de
partiels en plein hiver, des conditions qui lui avaient valu en fait
plusieurs absences. Quitte à passer des examens, autant le
faire en période de rattrapage, lorsque le temps
était encore à
l’été !
Robin transmit discrètement à Archibald un mot
signé du Doyen, mais le jeune professeur ne voulait pas le
décacheter maintenant. La journée
débutait à peine, pas le moment de se couper les
jambes. Heureusement, on n’était pas dans Harry
Potter, pas de beuglante en vue, c’était
toujours ça de gagner !
Archibald leva les yeux en direction de l’acropole rendue
à ses parures antiques et chatoyantes, tendant le cou.
« Tiens, je n’avais pas remarqué
qu’il avait même entrepris des travaux dans les
hauteurs ! Je n’avais jamais vu cette construction,
là, à droite du sanctuaire de Poséidon
! » tenta-t-il de changer de sujet.
Mais comme s’il l’avait anticipée, une
lueur dorée surgit dans le prolongement de son bras,
contrepoint au soleil matinal. A chaque seconde, sa lueur devenait plus
intense, plus rayonnante, plus vaste. Apollon était apparu
sur l’arrête du toit de l’ancien
sanctuaire sacré, avançant pas à pas,
de part et d’autre des acrotères
débarrassés de leurs statues
d’autrefois, surplombant le fronton et ses colonnes
à cannelures.
Enjambant les stéréobates à
l’entrée du temple, sortirent en rangs
serrés des centaines d’Hyperboréens,
aucunement magistrats mais à nouveau revêtus de
leurs parures de guerre, resplendissant de leur aura translucide. Ils
descendaient en direction du port, leurs sarisses portées
perpendiculairement se croisant au-dessus des rues, pareils
à un gigantesque serpent de feu
s’échappant de la source d’un brasier
originel, Apollon. Tandis que celui-ci étendit les bras en
dépliant ses majestueuses ailes de cygne, les bruits de
bottes de son armée s’amplifiaient à
mesure qu’ils approchaient, rythmant leur chant,
scandé d’une même et
impérieuse voix.
O Dieu
puissant du Pinde, immortel Apollon
Qui perça
de tes traits le coupable Titye,
Tu sus de
Niobé punir l'orgueil impie
Et ce
héros qui fit chanceler Ilion.
Vainement il était du sang d'une Déesse ;
Sa lance formidable
ébranlait les remparts :
Le plus vaillant des
Grecs, le favori de Mars,
Dès qu'il
t'osa braver, reconnut sa faiblesse.
«
Eh bien, quelle démonstration…
J’aime les hommes puissants ! susurra Lacyon, assise sur
l’épaule d’Archibald.
—
Tu parles d’un poseur ! répliqua le
jeune homme, cinglant. Son mariage ne lui a pas suffi, il veut encore
se distinguer ! »
Kate
le couva d’un regard amusé, mais la
vérité était que la jeune femme ne
s’estimait pas tout à fait heureuse de ce retour
en ces lieux. Son séjour en Atlantide avait
déjà duré plus longtemps que ce
qu’elle avait supposé initialement, et ce
n’était pas le comportement changeant
d’Apollon qui la retenait.
S’il
n’y avait eu la pauvre Cendrillon…
Que la compétition de tir à l’arc soit
un leurre ne faisait pas de doute pour elle, mais Kate comptait bien en
terminer rapidement avec ce tournoi, retournant les artifices
d’Apollon contre lui.
La
solidarité féminine fonctionnait à
tous les niveaux !
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