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epuis que
l’écureuil s’était enfui
– il avait réussi à
s’échapper des griffes de Jack Boiler sans pour
autant devoir monter un plan machiavélique avec son
frère, qui de toute façon ne s’appelait
pas Hector… - Armand de Saint-Tonnerre lui paraissait
étonnamment survolté, beaucoup plus que
précédemment, ce qui ne lui convenait pas
vraiment.
Pour l’instant, il s’affairait dans cette
clairière, à genoux devant un étrange
four conique. Torse nu, il portait encore les bandages couvrant les
blessures récoltées durant son duel avec
l’ancien Fou d’Hadès, des bandages
tâchés de sang. Il ménageait si peu ses
blessures que ses plaies se rouvraient
régulièrement, fleurs pourpres en pleine
floraison.
« Vous savez, lorsque vous m’avez emmené
ici, et même jusqu’à
récemment, je m’étais dit que je devais
tout mépriser. Je ne me sens certes pas plus à
l’aise, mais finalement, à quoi bon adopter cette
attitude ? Si j’agis ainsi, je ne vaudrais pas mieux que ceux
qui ont si longtemps conspué mon art… Oh, et je
peux dire que j’en ai vus, des gredins, au fil des
siècles, nous tourner en dérision ou se gaussant
de nos rites ! Alors, Dieu aurait fait le monde tel qu’il
est, et un métal ne pourrait pas changer de nature ? Tout
devrait rester figer à jamais ? Comment peut-on se montrer
aussi prétentieux, obtus comme le dernier des cancres !
Parce que nous n’avions pas encore et toujours
œuvré pour le progrès de la science ?
- Tout cela est des plus captivants, mais à quoi
correspondent donc vos facéties ? soupira
l’écureuil, agacé, les bajoues
remuantes.
- L’Ars Magna, le Grand
Œuvre…
- Et ? Je sais de quoi il retourne. Mais dois-je vous
rappeler que vous deviez autant que possible demeurer dans
l’ombre ? En aucun cas vous opposer de front à
Apollon Schopenhauer ? Qu’il ne s’agit pas
d’un concours opposant deux brutes ? Que vous-même
aviez fait ce choix ? Si vous changez de… »
Armand l’interrompit d’un ricanement, tandis que le
rongeur était souplement descendu de trois branches, se
perchant juste au-dessus de sa tête, les incisives
menaçantes.
« Je suis un Disciple d’Hermès, ainsi
que l’on nous appelait autrefois, n’est-ce pas ?
Pourquoi devrais-je craindre Apollon ? Je n’ai pas
étudié auprès de John Dee, ni
quitté ma retraite pour finir ainsi ! Par la Table
d’Emeraude !
- Cela fait trois jours que nous n’avons pas
bougé d’ici. Il va falloir que nous partions, et
sans tarder désormais !
- Un peu de silence ! le tança Armand sans
même se retourner. Vous devriez être
déjà reconnaissant que je n’use pas de
la méthode habituelle, qui demande plus de quarante jours !
Et encore, je vous épargne des années de travaux
préliminaires… Sachez que moi aussi, je suis
pressé, et je ne compte pas perdre mon temps ici !
Toutefois, le plus rude travail, la peine toute entière, est
à parfaitement préparer la matière.
Quelqu’un tel que vous est bien placé pour le
savoir, n’est-ce pas ? Le rituel que je pratique est
réservé aux meilleurs d’entre
nous… Remerciez-moi plutôt d’y assister
! »
Les noisettes de l’écureuil lui paraissaient
soudain de plus en plus amères. Et si intéresser
Armand de Saint Tonnerre à ses projets avait
été finalement un mauvais calcul ?
« Inutile de vous alarmer ainsi, poursuivait
l’alchimiste. Je n’escompte pas me bâtir
une armée d’humunculus pour partir à
l’assaut de l’Atlantide, si c’est ce que
vous redoutez ! »
Les griffes de l’écureuil lardèrent un
pauvre gland qui n’avait rien demandé,
réduit en bouillie et bon à jeter.
« Vous même êtes-vous à
l’abri de reproches ? répliquait maintenant
Armand. Qui vous dit que ce Jack Boiler ne vous a pas poursuivi ?
Qu’il a réellement perdu votre trace ?
- Je vous ai déjà dit que
c’était un incapable ! Chaque année ou
presque, il doit faire face à une crise, la
résout plus ou moins en fin de compte, avant que
l’on ne s’aperçoive que rien
n’est vraiment achevé, à part des
dizaines de cadavres ! Il ne risque pas de me retrouver, aussi
acharné soit-il. Il est peut-être très
bon dans sa ville, mais comparé à moi, ce
n’est qu’un amateur. »
Emporté par son agacement et distrait par les piques
d’Armand, l’écureuil nota pour la
première fois que celui-ci avait changé de gants,
sa nouvelle paire, blanche, arborant le sceau de Salomon.
« Je vous retrouve bien là ! rétorqua
celui-ci, le rongeur ayant soudain bien du mal à savoir
s’il était ironique ou non. Moi non plus, je ne
suis pas un amateur, alors faîtes-moi donc un peu confiance.
La Pierre Philosophale ne m’est pas destinée. Mais
je compte bien en faire profiter les nouveaux arrivants…
Nous n’avons aucune envie d’être
dérangés, n’est-ce pas ?
- Vous parlez de Bellérophon et ceux qui
l’accompagnent ? Ils ne risquent pas de nous gêner.
Ou bien, est-ce votre fierté qui vous contraint à
vouloir vous en prendre à eux maintenant ?
- S’ils ne peuvent rallier l’Atlantide,
vous serez le premier à vous en satisfaire…
»
Et Armand de Saint-Tonnerre reprit sa litanie, les yeux
rivés sur son athanor, le fourneau des alchimistes, brillant
désormais d’une lueur vermillonne et pulsant
lentement, tel un cœur par trop erratique.
« Nous devions toujours aller de l’avant, explorer
l’univers, et finalement, j’ai trahi les
volontés de mon maître, me refermant peu
à peu sur moi-même, ignorant le Grand
Œuvre. Que ce Schopenhauer lui ait
dérobé son miroir aura au moins eu une
conséquence positive : me faire ouvrir les yeux. Ah, nous y
voilà, que donne donc mon pyristerion ? »
L’écureuil trépignait, prêt
à échanger toutes ses réserves de
noisettes de l’année contre une réponse
de toute autre nature. Le chuchotement du vent dans les saules le
prévint qu’il faudrait remettre cela à
plus tard. Mais voilà que son association avec
l’alchimiste lui coûtait maintenant un nouvel
accroc : non ! Il ne pouvait pas échouer de la sorte !
L’animal si spécial était convaincu
qu’ils se dissimulaient à l’abri de tout
danger dans ses sous-bois.
Car c’était bien une escouade de soldats
Hyperboréens qui s’avançaient vers eux,
sarisses en avant, rayonnants, pareils à des anges venus
administrer une sentence divine.
« Au nom de notre seigneur Apollon, seul souverain de
l’Atlantide, arrêtez ! Qui êtes-vous ?
Que faîtes-vous ici ? »
Armand se frotta les mains, marchant à leur rencontre.
« Que le résultat m’excuse si les faits
m’accusent », ergota-t-il comme pour
lui-même.
Tower of Gray.
Au petit matin.
Apollon avait passé la nuit au sommet de cette tour
fabuleuse, se dressant à la pointe de l’Atlantide,
et reflétant les rayons du soleil levant de chacune de ses
briques polies.
Une alabastre était posée sur le sol,
à portée de main. Malheureusement pour lui,
l’encens qu’elle contenait ne l’avait en
rien apaisé.
Le souverain incontesté des lieux avait-il pris la bonne
décision ? Apollon n’avait pas à se
remettre en question ! Il avait tranché, et s’y
tiendrait. Aux autres de courber l’échine devant
lui. Les premiers navires faisant voile vers l’île
mythique mouilleraient dans le port sans doute aujourd’hui
même, dans quelques heures à peine. Il assoirait
définitivement sa puissance, et détruirait
à la racine toute opposition. Si son nouveau tourmenteur
n’en faisait pas partie, le spectacle aurait de quoi le
dissuader de poursuivre ses attaques.
Quelle folie lui avait soufflé l’idée
de quitter Féerie ? Depuis lors, Cendrillon
l’évitait d’elle-même, ne
s’intéressant plus aux projets qui lui tenaient
pourtant à cœur ici dans
l’île, comme l’érection
d’une toute nouvelle bibliothèque. Apollon lui
avait personnellement détaché un
Hyperboréen qu’il avait ironiquement
prénommé Callimaque, et son épouse le
lui avait renvoyé sans ménagement. De quoi le
rendre un peu plus amer encore… Il n’avait aucune
raison de se laisser dicter sa conduite par qui ou quoi que ce soit. Un
accès de colère lui vrilla
l’échine, et Apollon se redressa de toute sa
hauteur, défiant l’horizon du regard. Il
n’avait que trop fait preuve de mansuétude envers
certains de ses serviteurs, pour ne pas dire tous. Combien de
délais et de remises avait-il accordé depuis le
début des grands travaux ?
Que trop !
Mais alors que la colère montait encore d’un cran
en lui-même, jusqu’à faire
frémir ses ailes sorties de leur propre chef, le murmure
d’un pas léger jaillit à ses oreilles.
Surgissant des dernières marches en colimaçon, la
foulée céleste et le souffle plus encore, Apollon
vit se présenter devant lui un Hyperboréen en
armes, qui n’avait rien du soldat de Marathon mourant sur la
route d’Athènes…
« Me voici, monseigneur. Ainsi que vous m’aviez
fait mander.
- Très bien… C’est donc toi
que Jonas a choisi. Il paraît que tu es le plus rapide de mes
soldats.
- On le dit. »
Il affichait une expression neutre, quoi que son regard
voilé cachât quelque chose de plus trouble. Jeune,
sans doute de quelques années de plus qu’Apollon,
son visage portait pourtant des rondeurs qui n’avaient rien
à voir avec son âge. Etonnant…
« Je ne prise guère ce Sfénix, mais
pour ne pas brouiller ces temps encore peu calmes, j’ai
dû me résoudre à monter une
équipe représentant l’Atlantide. Et
nous avons besoin de quelqu’un de rapide pour un poste
précis. Car vous ne pouvez perdre aucune rencontre. Il en va
de l’honneur.
- Je suis à vos ordres, monseigneur. Je
n’ai pas peur d’aller au contact, et si ma vitesse
peut vous servir, vous pouvez compter sur moi pour répondre
présent. »
Apollon acquiesça lentement, sans dire un mot. Son
vis-à-vis ne cilla pas, demeurant toutefois à
distance respectable, le vide hurlant de vent dans son dos.
« Pour ce qui est de la stratégie, tu comprendras
qu’avec notre tournoi qui va bientôt
débuter, je n’ai pas de temps à vous
consacrer. Mais vous avez ma confiance, et en tant que
représentant des forces vives de
l’Atlantide…
- Si je puis me permettre, monseigneur, je pense que ma
pointe de vitesse conviendra amplement. Personne ne peut me rattraper.
- Une affirmation bien péremptoire…
», rétorqua Apollon, échangeant
pourtant avec lui le mince sourire qu’il avait vu poindre sur
son visage poupin.
Cependant, l’Hyperboréen volontaire allait avoir
l’occasion de le prouver dans l’instant.
Au-delà des flots, divisant l’horizon de ces coups
de poignards marbrés, une tempête semblait toute
prête à éclater, entraînant
avec elle les flots déchaînés.
« Bien…, murmura Apollon, si tu es aussi rapide
que tu le dis, quitte immédiatement cette tour, et rends-toi
au port comme si ta vie en dépendait. Ce qui est
peut-être le cas, sache-le… Là, demande
à parler au capitaine Némo, et dis-lui
que… »
« Plus fort ! Plus loin ! Allez, bougez ces hanches, bon sang
! Un peu de nerf, je suis sûre que vous pouvez faire beaucoup
mieux ! »
Puis s’éleva un cri perçant.
Mycroft Holmes soupira. Ne serait-il jamais tranquille, tandis que dans
la cabine jouxtant la sienne, Archibald et l’ancien Fou
d’Hadès se livraient à quelque
manœuvre inavouable ?
Oh, bien sûr, il ne s’agissait que
d’entraînement. Un entraînement cela dit
étonnamment porté sur le physique…
Cependant, il fallait bien s’occuper, et
puisqu’aucun d’eux n’envisageait de
participer au concours organisé par Apollon Schopenhauer,
ils n’avaient pas de raison de se retrouver par exemple sur
le pont supérieur à s’exercer sur des
cibles rembourrées de paille.
Archibald, notamment, avait voulu écarter le moindre risque
de recevoir une flèche perdue, son postérieur
ayant déjà suffisamment souffert au cours de ses
multiples aventures ! Et les traits égarés,
voilà qui ne manquaient pas ! Entre la brume, le roulis du
navire, et le vent… La moitié d’entre
eux finissaient à la surface de
l’océan, bercées à jamais
par le clapotis des vagues.
L’Arronax avait pourtant fière
allure, une sorte de Titanic miniature, la
puissance en moins, et des roues à aube en plus. Pour tout
dire, quand Archibald y réfléchissait
d’un peu trop près, il avait
l’impression que le navire aurait été
plus adapté au Mississipi qu’en pleine mer, mais
après tout, le Mississipi n’était pas
qu’un long fleuve placide… Il s’agissait
du seul engin à vapeur que Mycroft avait pu
réquisitionner dans l’heure, faisant jouer une
fois encore ses relations dans les plus hauts rangs de la police de
Nodnol. Et même s’il n’était
plus de première jeunesse, ancien baleinier reconverti en
paquebot tant bien que mal, il avançait toujours.
Pour Archibald qui n’avait connu que la crasse du Jolly
Roger, et encore, brièvement, il y avait
déjà de notables progrès !
En nage, ce qui était un comble, bien au chaud dans une
cabine loin au-dessus des flots libres de tout iceberg, le jeune
professeur se laissa tomber sur sa couche,
s’étalant de tout son long, du moins, dans les
limites de ses dimensions congrues.
« Pourquoi voulez-vous à tout prix me faire danser
? Et dans un périmètre aussi étroit ?
geigna-t-il à l’adresse du Fou.
- Songe un peu à ce qui t’attend,
maître ! Tu ne peux pas assister à un concours
d’archers et repartir le soir venu ! Votre Apollon va
fatalement vouloir faire miroiter son pouvoir à tous ses
« invités ». Et quoi de mieux
qu’une petite réception ? Crois-moi, je me
souviens de ce que mon enfance m’a infligé de ce
côté-là, il n’est jamais
agréable de se retrouver à
l’écart…
- Ah oui, un thé dansant ? Et puis, vous avez
conscience au moins que vous devrez rester là aussi
à l’écart ? Vous êtes
toujours pourchassée par certains ! Vous ne pouvez pas vous
montrer !
- Tu es sûr, ô mon maître ?
- Comme si vous ne le saviez pas ! On vous a
déjà assez remarquée, même
si ce n’est sans doute pas trop gênant tant
qu’il n’est question que de
l’équipage… Mais si on commence
à marmonner dans notre dos et que quelqu’un
finisse par vous reconnaître, à se poser des
questions, et peu importe vos costumes… »
Et si la jeune femme avait osé s’aventurer aux
abords même de la Tour vêtue en arlequin, les
inquiétudes d’Archibald étaient quelque
peu forcées, puisqu’elle y avait
renoncé sans piper mot depuis sa sortie à la
recherche du Prophète. Elle continuait même
à se faire passer pour un garçon, au moins de
loin.
Alice éclata de rire, tout simplement.
Il fallait pourtant réagir. Archibald ne pouvait pas
continuer à prétendre être
ballotté par les évènements et
responsable en rien de la situation actuelle. Certes, il
s’était défendu, mais le jeune homme
aurait dû se montrer d’entrée de jeu
bien plus ferme avec Alice. Quoique, ferme… Bref.
Elle était jolie, d’humeur nettement plus
pétillante qu’auparavant quand son ironie
était uniquement macabre, et visiblement folle amoureuse de
lui, pour une raison ou pour une autre. Si Archibald craquait
maintenant, pour une seule nuit, dans cette cabine, qui le saurait ?
Qui irait se risquer à le répéter
à Kate, qui n’épargnerait pas
forcément le délateur pour autant ? Mais
l’ex-Fou d’Hadès, pour
commencer…
Et lui-même, sans doute.
Le jeune professeur devait afficher sa détermination.
« Ecoutez, Alice.
- Personne ne voulait jouer avec moi,
l’interrompit-elle aussitôt. Lors de notre duel aux
Enfers, vous n’avez pas reculé, vous avez
retourné mes armes contre moi, vous m’avez vaincue
à mon propre jeu… Je savais que je ne devais pas
vous revoir, mais je n’ai pas pu tenir plus longtemps que ces
mois d’errance à l’écart du
monde. Et vous avez de nouveau gentiment enduré mes lubies,
comme lorsque je vous ai traîné dans les rues de
Nodnol, chez Mycroft, ou même ici, à bord de ce
bateau. Peut-être avez-vous peur de moi ou des
conséquences, mais je ne crois pas… Et si.. Et si
pour ce soir… »
Le jeune professeur aurait finalement ardemment souhaité
quitter cet espace confiné. Pourquoi avait-il
l’impression que le roulis était devenu tout
à coup nettement plus perceptible ?
Alice s’était mise à genoux en face de
lui, mains posées sur les cuisses, tendant son cou gracile
dans sa direction, les yeux clos, la bouche en cœur, la
pointe rosée de sa langue effleurant à
peine…
Non… Et si… Et…
« Même si je ne devrais pas vous le dire
étant donné ce que les autorités de la
Tour du Savoir Secret Salvateur pensent de vous,
j’apprécie tout ce que vous avez fait pour moi.
Mais pour le reste, je suis désolé, je ne suis
pas… »
Archibald n’eut pas le temps de conclure sa phrase, tandis
qu’Alice le regardait la lèvre
inférieure tremblante. Une fulgurante cascade de notes
suraiguës fit trembler les murs de la cabine, et
jusqu’à son hublot couvert de buée. Ou
peut-être était-ce seulement
l’œuvre de la voix de Locke, véritable
instrument à elle seule ? On ne pouvait
qu’admettre qu’il était doté
d’un organe sacrément puissant, et tant pis pour
Archibald, qui souffrait indéniablement de la
comparaison…
En tout cas, aucune sirène ne voudrait approcher de
l’Arronax avec de pareilles
sérénades, qui devaient leur vriller les oreilles
– et branchies ! - à des kilomètres !
Mycroft, lui, se retourna une fois de plus sur le ventre et tenta
d’enfoncer un peu sa tête sous son oreiller. Ah, il
était bien entouré, à droite comme
à gauche !
Cependant, il n’était plus temps de tenter
d’étouffer toutes ces nuisances sonores, aussi
dérangeantes fussent-elles. Un carillon
s’était joint à cet horrible concerto,
un carillon aux échos furieux se propageant de la salle des
machines à la timonerie, menaçants et anxieux
à la fois. Pour ajouter encore à la surprise, on
se mit à tambouriner à la porte de la cabine du
maître malgré lui et de son esclave soumise,
férocement !
Ce n’était autre que Locke, les plumes de travers,
et la guitare en bandoulière, la désormais
légendaire Stratocaster, instrument de
son duel avec l’une des Muses d’Apollon…
« Bellérophon, une idée de ce qui se
passe ? lâcha-t-il à brûle-pourpoint.
Oh, hum… J’espère que je ne vous
dérange pas…
- Mais non, mais non, pas du tout ! ricana Archibald, alors
qu’Alice se tenait toujours assise à
même le plancher. Nous allions nous aussi nous rendre sur le
pont !
- Vous venez avec moi dans ce cas ? »
Le jeune professeur ne put qu’acquiescer, pas
mécontent d’ailleurs. Passant d’une
coursive entrecoupée d’escaliers à une
autre, le trio parvint finalement sur le pont supérieur,
sans trouver trace de Mycroft, qui n’avait quant à
lui pas répondu aux appels.
La nuit était tombée, et la mer était
d’encre, aussi noire que les cieux se montraient insondables,
sans la moindre ombre d’étoile… La lune
elle aussi s’était de toute évidence
retirée, tirant à elle le moindre de ses rayons
nacrés. Le navire avait beau être remarquablement
éclairé, au point que l’on aurait pu
craindre de le voir se transformer en torche flottante, il
était impossible de distinguer autre chose que des contours
à plus de cinq pas.
« Mais que se passe-t-il ? s’interrogea
à haute voix Archibald, décontenancé,
alors que le carillon ne cessait de gémir à la
volée.
- Ah, ah, ce qui se passe, moussaillon, croassa une voix
dans son dos. Ce qui se passe… Le malheur ! »
Archibald leva les yeux au ciel.
Pas lui.
Pas Old Jim Swallow…
Un pirate reconverti dans le commerce « honnête
», si tant était que cela puisse exister, et qui
avait été engagé sur ce navire. Rien
que son apparence démontrait que l’on ne se
trouvait pas à bord d’un paquebot de luxe :
s’il ne possédait pas de jambe de bois, il avait
cependant deux bras de cette matière-là, sans
compter les chicots pourris remplacés par des dents en or
qui se déchaussaient déjà…
Old Jim n’incarnait pas vraiment le maître
d’hôtel dans tout son raffinement… Qui
plus est, il était affublé d’une
sévère tendance à tout brosser en
noir, évoquant toutes les malédictions et
légendes qu’il avait eu l’occasion
d’entendre en plus de trente ans sur toutes les mers de
Féerie. Autant dire qu’il ne manquait pas de
salive, qu’il crachait régulièrement au
pied de ses interlocuteurs, non par défi, mais par habitude.
Chiquer non plus ne lui était jamais passé.
« C’est pas normal, un truc pareil »,
crachota-t-il justement, adressant un regard chassieux à
Archibald.
Il n’appréciait pas le jeune professeur, depuis
que celui-ci lui avait innocemment demandé s’il
n’aurait pas préféré
installer un bilboquet à la place de l’un de ses
bras manquants. Aussi se reportait-il avant tout sur lui, ignorant
Locke et Alice.
« Pourquoi ça ? Vous n’allez pas me dire
que nous naviguons dans le triangle des Bermudes ! Il n’y a
même pas de Bermudes, en Féerie, alors ce serait
difficile !
- Moque-toi, moussaillon… Tu n’as pas
vu ce que j’ai vu… Les machines sont en train de
s’arrêter, tu n’entends pas cet
étrange silence qui monte, l’Arronax
qui s’immobilise, quand personne n’a
donné l’ordre de jeter l’ancre ?
- De… De quoi ! »
Old Jim Swallow avait raison. Le garçon de quart surgit
à leurs côtés, glissant de sa vigie,
les ignora et bondit en direction de la cabine de pilotage.
Qu’avait-il pu découvrir depuis son point de vue
surélevé ?
« Tu n’as jamais entendu parler de
mystérieuses disparitions en mer ? De navires qui ne
revinrent jamais au port ? De spectres ricanant la nuit, tandis que tu
es seul de quart ?
- En attendant, c’est de la purée de
poix, et rien de plus ! Vous allez nous annoncer quoi ensuite,
qu’on arrive en vue de Skull Island ? » gloussa
Archibald.
En dépit de la boutade, le jeune homme n’en menait
pas large, et sa réplique relevait plutôt de
l’auto-persuasion. Skull Island ou pas, il n’avait
aucune envie de s’attarder comme ça au milieu de
l’océan, et d’autant plus si personne ne
jugeait bon de les informer de quoi que ce soit. Ils
n’étaient pourtant pas les seuls passagers,
d’autres voyageurs montraient leur tête ! Locke
salua au passage quelques matelots de sa connaissance, pour qui il
avait joué quelques chansons plus tôt dans la
traversée, mais eux aussi l’ignorèrent.
Old Jim fit résonna ses cannes en moins l’une
contre l’autre.
« Nooooooon ! J’l’avais bien dit au
capitaine, qu’il ne fallait pas emprunter cette route ! Ca
fait bien un siècle qu’on ne l’avait pas
vu dans les parages ! »
Mais cette fois, Archibald et ses deux camarades avaient vu surgir
l’apparition une poignée de secondes avant le
vieux loup de mer. Un vaisseau à voiles, un galion
sûrement…
« Non, c’est un brick, moussaillon ! »
grogna Old Jim, ce à quoi Locke approuva. Je l’ai
déjà croisé, garçon, il
fallait m’écouter… Quatre heures du
matin, un brick passa sur notre avant, à environ trois cents
mètres, le cap vers nous. Une étrange
lumière rouge éclairait le mât, le pont
et les voiles. L'homme de bossoir le signala sur l'avant, ainsi que le
lieutenant de quart. Un élève officier fut
envoyé dans la vigie, mais il ne vit cette fois aucune
trace, aucune signe d'un navire réel. Seize personnes ont
été témoins de l'apparition. La nuit
était claire et la mer calme. Le Tourmaline et le
Cléopâtre qui naviguaient par tribord avant nous
demandèrent par signaux si nous avions vu
l'étrange lumière rouge… Je
n’ai jamais menti ! »
Des cris de stupeur montaient aussi bien de la poupe que de la proue du
navire à vapeur, car la description de Old Jim, que les
passagers l’aient entendue ou pas, correspondait sinistrement
au navire qui se rapprochait lentement d’eux, à
tribord.
« Maudits ! Nous sommes tous maudits !
- L’un de vous a-t-il une idée, puisque
notre ami ici présent semble avoir perdu la boule ?
- Ce n’était pas
déjà le cas ? souligna Locke.
- Si, mais ma maman m’a appris la politesse. Bref ?
- En tout cas, cela n’a rien de commun avec le
réveil de la magie suite au retour d’Apollon,
trancha l’ancien Fou d’Hadès. Une autre
puissance est à l’œuvre ici.
- Alors, monsieur le prophète ?
- Eh bien, quoi ? Je vous ai bien prévenus, je ne
contrôle pas ce pouvoir ! Je ne suis pas un diseur de bonne
aventure, pour cela, vous n’aviez qu’à
vous adresser à l’une de vos sorcières !
- L’alchimiste, dans ce cas, n’est-ce
pas ? » soupira Archibald, se passant une main sur le visage.
Encore une vingtaine de coudées, et le lugubre Hollandais
Volant serait en mesure de passer à l’abordage, si
tant était qu’il disposât d’un
équipage proprement dit. Avec Crochet, Archibald aurait su
comment réagir. Mais les fantômes et autres
apparitions, cela n’avait jamais été
son domaine favori, quand bien même était-il un
grand fan des Ghostbusters.
Ah, si seulement il avait eu un Ghost Trap sous la
main…
Depuis son retour dans sa vie, le jeune professeur avait rarement pris
Alice en flagrant délit de nervosité, ce qui
était pourtant le cas présentement. Le capitaine
de l’Arronax demeurait invisible, ses
membres d’équipage encadrant timidement les
passagers qui d’eux-mêmes ne cherchaient
qu’une chose, jouer les autruches en redescendant dans les
étages inférieurs. Il n’y avait plus
aucune brise sensible, et les lampes tempêtes
s’éteignaient malgré tout
d’elles-mêmes, sans personne pour les souffler. Au
contraire, on tentait de les rallumer
désespérément.
Un petit sourire en coin, comme résigné,
constatant la tournure de la situation, Locke adressa un clin
d’œil à Archibald et avança
d’un pas décidé en direction du
gaillard d’avant, empoignant sa guitare.
« Braves gens ! s’exclama-t-il. Je suis marri
qu’en présence d’un ménestrel
tel que moi, vous soyez ainsi distraits par une petite apparition de
rien du tout ! Gardez vos yeux ronds pour un spectacle qui le
mérite ! »
Et cela fonctionnait : quelques têtes se
tournèrent dans sa direction, heureuses de disposer
d’une diversion. Il en profita pour accentuer ce premier
résultat, couvrant les premières
bordées de hululements glacés et railleurs
provenant du Hollandais Volant.
« Ecoutez cette histoire ! Je vous préviens, vous
pourriez bien être complètement…
»
Il s’interrompit. Tentant de grimper d’un bond sur
la rambarde du pont, il avait manqué plonger la
tête la première dans les flots insondables, mais
venait de se rétablir de justesse, à
l’aide de sa guitare brandie fièrement en avant !
« Oh, yeah ! »
Et celle-ci se mit soudain à projeter des gerbes de feux
d’artifice multicolores dévorant les
ténèbres environnantes ! Voilà que le
joueur de flûte d’Hamelin recouvrait toute sa
verve, au-delà de ses nouveaux talents de
prophète improvisé ! Insuffler à sa
guitare assez de vie et de puissance pour la transformer en custom
laser ! Elle projetait les uns après les autres des
éclairs de lumière fluo un peu partout, aussi
bien ricochant sur le pont que droit sur la coque fantomatique du
Hollandais Volant !
« Ca alors, par tous les démons de la Mer ! Que
Poséidon me pardonne, quel joli coup ! » applaudit
tant bien que mal Old Jim.
Les jets de lumière stroboscopiques qui avaient
percuté celui-ci avaient comme immobilisé
l’avancée du navire ! Conscient de son effet,
survolté, Locke y était même
allé d’un petit bond pour se retourner face au
brick et torturer un peu plus ses cordes de guitare. D’autres
voyageurs n’hésitèrent plus
à l’encourager, de vive voix ou des deux mains.
« Ton ami est plein de ressources, maître, susurra
Alice, se rapprochant d’Archibald.
- Pas faux, mais les critiques vont le descendre si ces live
2006 sont les mêmes que lors de sa tournée
précédente ! voulut botter en touche Archie.
- Je n’aurais pas cru cela de lui. Avec un peu de
chance, notre arrivée en Atlantide ne sera pas
retardée malgré ce coup du sort…
- Un coup du sort habilement provoqué
», corrigea le jeune professeur, aux aguets.
Avait-il ressenti une pointe de jalousie ? Cela ne signifiait rien, une
réaction parfaitement banale dans ses conditions.
Après tout, lorsqu’une fille plutôt
mignonne s’intéresse à vous puis fait
mine de préférer le premier venu passant
à proximité…
« Ah, Bellérophon, si tu pouvais me suivre
à la basse ! Tu ne sais pas ce que l’on peut faire
avec un bon accord de basse et l’ampli qui va avec !
l’interpella un Locke hilare et peu au fait des remarques de
l’ancien Fou d’Hadès.
- Bah, pour les percussions, on peut compter sur Old Jim en
tout cas ! On dirait un véritable tambour de guerre
écossais ! lui répondit-il les mains en
porte-voix. Et c’est déjà un miracle
que l’on t’entende toi sans ampli, justement !
»
Locke éclata d’un rire dur.
« Si je ne peux pas échapper à tout
ça, je ne vois pas pourquoi je me laisserais dicter ma
conduite entre deux épreuves ! »
Et une nouvelle giclée de riffs luminescents confirma cette
déclaration. Elle fit l’effet d’une
décharge électrique à Archibald, et
pourtant, il n’avait pas attiré à lui
un feu de Saint-Elme. Il se souvint de ce que les sorcières
avaient eu l’occasion de lui confier. « Si
tu as accompli tout ce que tu as fait jusqu’ici,
c’est en embrassant ton destin, Bellérophon. On ne
peut pas aller contre. Comme avec les gessa… Mais tu
n’es pas Cuchulainn. Nous ne pouvons pas savoir quels sont
tes interdits. »
Ce qui lui valait de se laisser souvent un peu trop porter par les
évènements. Locke avait choisi de ne pas
simplement descendre au fil de l’eau. Archibald ne
l’avait-il pas déjà fait lui aussi ?
Quand avait-il donc changé autant d’attitude ? Le
joueur de flûte avait raison, il n’était
pas devin, et le jeune professeur non plus : tant pis si cela leur
valait des bosses et des bleus, mais au moins, dans ce cas, ils
auraient décidé eux-mêmes de la voie
à suivre. Et celle-ci n’avait rien de
compliquée : tout faire pour s’extirper des
tentacules du Hollandais Volant.
Des tentacules… Il ne manquait plus qu’un poulpe
géant pour corser un peu plus l’affaire !
Le claddagh à son index gauche se mit en le
démanger, cuire, puis brutalement brûler. Une
manifestation destinée à lui rappeler la
présence de Kate, dont il se rapprochait mile
après mile ? Ou alors… Le feu de Saint-Elme
l’avait bel et bien frappé.
Armand de Saint-Tonnerre avait suspendu son étrange fourneau
rougeoyant à une branche d’arbre, à
hauteur de visage.
« Dois-je comprendre que vous me considérez
réellement comme un simple voleur ? Je vais finir par
supposer que vous tenez pour acquis bien des faits sans les
vérifier plus avant au fil des ans ! »
Ces paroles étaient pour l’écureuil,
qui après un mouvement de recul l’avait
exhorté à disparaître avec lui dans les
bois. Et dire que cette misérable petite chose cherchait
tant à le dominer !
Ce n’étaient en tout cas pas les bravades
dopées à l’adrénaline
d’Archibald, ou l’implacable application
contrebalancée par la démesure de celui qui avait
été Lord Funkadelistic qui dictait ses actes.
Pour Armand, tout était question
d’équations, d’équivalence
mathématiques : la distance entre tel et tel adverse, la
dose de fluide alchimique à dépenser, le nombre
de pas chassés sur la droite à faire…
Le dernier des Hyperboréens disparut sans un bruit, comme
une statue de glace sous un soleil
d’été. Ses stigmates encore sanglants,
Armand de Saint-Tonnerre renfilait déjà ses
gants. Son athanor se balançait doucement,
protégé du moindre choc…
« Ah, vous m’avez fait perdre mon temps, maudits !
Eh bien, tant pis, il nous faudra procéder autrement, mon
cher », se retourna-t-il en direction de
l’écureuil.
Mais celui-ci n’était pas reparu.
Archibald, frétillant, compris toutefois
extrêmement rapidement qu’il
n’était pour rien dans la virée de bord
subite du Hollandais Volant, se détournant de l’Arronax
aussi vite que celui-ci avait précédemment choisi
de caler sa ligne dans la sienne.
Non, il ne pouvait pas s’attribuer ce mérite, pas
plus que Locke d’ailleurs. Si le flamboyant musicien avait
continué à adresser des dizaines de serpents de
mer composés de do, de ré, et autres notes ainsi
triturées au gré de ses fantaisies, il
n’avait pas de miracle en réserve, et le sort du
bateau aurait dû être scellé depuis
longtemps.
S’il n’était pas question de poulpe, un
autre monstre géant avait surgi des eaux, mais un monstre
tout d’acier caparaçonné. Qui donc
oserait le poursuivre au fond des mers, puisque, à leur
surface, il déjouait les efforts tentés contre
lui ? Quel navire résisterait au choc de son monitor
sous-marin ? Quelle cuirasse, si épaisse qu'elle
fût, supporterait les coups de son éperon ? Nul,
entre les hommes, ne pouvait lui demander compte de ses oeuvres. Dieu,
s'il y croyait, sa conscience, s'il en avait une, étaient
les seuls juges dont il put dépendre.
A présent, le Nautilus tractait derrière lui le
navire à vapeur, après avoir réduit
à néant le Hollandais Volant, le renvoyant dans
la brume d’où il était venu, tandis que
le sous-marin et sa remorque quittaient la zone tourmentée,
en route vers un ciel nocturne enfin apaisé.
Pour la première fois depuis un certain temps, Alice
n’était plus sur les talons du jeune homme
– Lacyon non plus, bouclée dans une valise au lieu
de son pantalon -, puisqu’elle avait rejoint sans un mot leur
cabine commune, mettant son alacrité coutumière
sous un mouchoir, alors que Locke et lui-même
étaient officiellement invités à
monter à bord du Nautilus.
Son célèbre capitaine ne
s’était pas montré une seule fois. Et
encore, pour l’instant, il devait se fier à la
parole de membres d’équipage, dont un homme de
grande taille au teint cireux, sans aucun doute le second. A bord de
l’Arronax, le capitaine n’avait
visiblement pas souhaité rencontrer son
vis-à-vis, pendant qu’Old Jim Swallow courait sur
le pont dans tous les sens, ricanant à perdre haleine,
faisant passer l’envie aux passagers encore
présents d’applaudir leurs sauveurs. Ils avaient
de toute façon une raison de moins d’afficher un
tempérament joyeux, puisqu’on les avait
informés sans ménagement que
l’Atlantide serait la seule et unique escale desservie, et
que tous devraient donc attendre que ceux qui désiraient se
rendre sur cette île soient débarqués
au préalable.
Une double porte, ménagée à
l'arrière de la salle, s'ouvrit, et Locke et Archibald se
retrouvèrent dans une bibliothèque. De hauts
meubles en palissandre noir, incrustés de cuivres,
supportaient sur leurs larges rayons un grand nombre de livres
uniformément reliés. Ils suivaient le contour de
la salle et se terminaient à leur partie
inférieure par de vastes divans, capitonnés de
cuir marron, qui offraient les courbes les plus confortables. De
légers pupitres mobiles, en s'écartant ou se
rapprochant à volonté, permettaient d'y poser le
livre en lecture. Au centre se dressait une vaste table, couverte de
brochures, entre lesquelles apparaissaient quelques journaux
déjà vieux. La lumière
électrique inondait tout cet harmonieux ensemble, et tombait
de quatre globes dépolis à demi
engagés dans les volutes du plafond.
Des pas résonnèrent sur la dalle de
métal. Les serrures furent fouillées, la porte
s'ouvrit, le stewart parut. Alors seulement, Némo fit son
entrée en scène, lui qui avait piloté
du début à la fin leur sauvetage, puissance de la
technologie contre spectre du passé…
« Bonsoir, messieurs, dit-il d'une voix calme et
pénétrante. Je vois que vous avez
déjà fait la connaissance de Bob.
- Bob ? répéta Archibald. Oh, non, ne
me dîtes pas…
- Si. On le surnomme l’Eponge, Bob
l’Eponge, pourquoi, cela vous dérange-t-il ?
- Non, non, soupira le jeune professeur. C’est
seulement que là d’où je viens, Bob
l’éponge, c’est… Oh, laissez
tomber !
- Comme vous voudrez. Monsieur le professeur,
répliqua vivement le commandant, je ne suis pas ce que vous
appelez un homme civilisé ! J'ai rompu avec la
société tout entière pour des raisons
que moi seul j'ai le droit d'apprécier. Je
n'obéis donc point à ses règles !
»
Locke et Archibald échangèrent un regard surpris,
sans équivoque. A quoi devait-il cette brusque
montée de sang ? La réponse ne tarda pas.
« Cela clairement établi entre nous, je suis ici
à la demande d’Apollon, le souverain de
l’Atlantide. Il a deviné que quelque chose
n’allait pas, et m’a prié de venir
à votre secours, afin de vous ramener à bon port
pour participer à son grand concours.
- Saviez-vous de quoi il retournait, dans ce cas ?
» se hasarda Locke, qui n’avait toujours pas
lâché son précieux instrument aux
cordes malmenées.
De toute évidence, si sa vision correspondait en partie avec
un Flying Dutchman prêt à
provoquer bien des méfaits et dégâts,
il n’était sans doute pas tout à fait
pénétré de certitude à ce
sujet.
« J’aime l’océan et le connais
bien, répondit Némo, solennel. Mais je ne saurais
dire ce qui a bien pu causer la réapparition du Hollandais
Volant, ni pour quel motif ce brick s’est rué
à votre poursuite, ne visant aucune autre proie. Mais pour
l’heure… Reposez-vous. L’Atlantide nous
attend. Oh. Vous êtes libres d’aller et venir comme
bon vous semblera à l’intérieur du
Nautilus.
- Trop aimable. J’espère que je
pourrais visiter le poste de pilotage. »
Mais le commandant lui tournait déjà le dos, Bob
L’Eponge telle son ombre. Il n’y aurait pas de
parcours guidé, dommage !
Archibald fit lui aussi volte-face. Un mérou le
dévisageait en bullant, de l’autre
côté de la baie vitrée. Mais le jeune
homme n’avait pas à cœur de lui adresser
une grimace. Pourtant, un détail retint son
attention… Une laisse… Un poisson avec une laisse
? Au bout de cette laisse, une main entra dans son champ de
vision… Puis, un scaphandrier ! Qui remonta peu à
peu la corde, jusqu’à venir plaquer sa main contre
la paroi vitrée.
Locke sursauta à son tour, mais non pas à cause
de la tournure loufoque des événements, mais bien
parce que le coffre sur lequel il avait pris place
s’était mis à trembler…
« Mycroft, encore vous ! s’exclama le joueur de
flûte d’Hamelin, Archibald reprenant en canon ce
couplet désormais bien connu.
- Eh oui, moi. Vous n’imaginiez tout de
même pas que j’allais passer mon temps
enfermé à bord de l’Arronax
!
- Hum, vous sembliez néanmoins très
pressé de trouver le sommeil…
- Je préfère malgré tout
trouver des indices… », sourit le roi du
déguisement, qui devait tout de même avoir les
reins solides pour supporter que l’on s’assoit
dessus.
Archibald secoua la tête, la bonne humeur à la
hausse, et indiqua du pouce le plongeur qui gesticulait toujours
derrière lui, talonnant son mérou.
« Peut-être que vous pourriez m’indiquer
de qui s’agit-il, dans ce cas ? Locke et moi serions assez
curieux !
- Oh, lui ? Tiens, mais c’est Jack Boiler !
- Jack Boiler ? Ce flic de vos connaissances ?
s’étonna Archibald.
- Maintenant que vous le dîtes, ce petit nez,
cette fossette, hum, murmura Locke, sous le regard
étonné du jeune professeur.
- Et pourquoi est-ce qu’il se retrouve
collé au Nautilus ? C’est un acharné du
boulot ou quoi ?
- Je ne sais pas, je ne lui au pas demandé de
nous filer, si c’est cela que vous sous-entendez. Je suppose
que c’est sa propre enquête qui l’a
conduit jusqu’ici. Et en effet, il ne lâche jamais.
De toute façon, il n’y a pas de quoi
s’interroger longtemps avec lui !
- Pourquoi ça ?
- Eh bien, il est là pour tuer le plus de
méchants possible, comme d’habitude ! Ah,
sacré Jack… is back ! Il fallait le voir, il y a
deux ans, dans les rues de Nodnol, quand il a chassé
à lui tout seul 859 malfrats qui voulaient cambrioler une
banque. Vas-y Jack, tue autant de méchants que tu peux !
Voilà ce que lui lançait les habitants du
quartier ! »
La fine équipe était donc au complet !
Le commandant Némo échappa, grâce au
ciel, à cette anecdote, ne se souciant guère de
ce qui n’appartenait plus à ses
intérêts les plus étroits. Au rayon des
invités à bord, le prince indien en comptait
encore un, ou plutôt une, qui avait tenu absolument
à faire partie de cette expédition de
secours…
Une jeune femme qui aiguisait déjà ses pointes
dorées…
« Il est à vous… », lui
confia-t-il en la croisant tandis qu’elle empruntait le
chemin inverse.
Archibald pouvait se préparer à souffrir !
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