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ne suis pas certain que ça soit à cela que
Mycroft ait pensé lorsqu’il nous a
demandé de nous reposer pour le reste de la
journée… », soupira Archibald.
L’ex-Fou d’Hadès avait réussi
à le tirer du lit, et il était loin
d’en être aussi satisfait qu’il
l’aurait imaginé de prime abord. La folie de la
jeune femme semblait erratique, et sitôt le frère
aîné de Sherlock Holmes disparu, elle
n’en avait pas profité pour le poursuivre
à nouveau de ses assauts…
Non : Alice l’avait traîné à
son tour hors de Baker Street, après
s’être prestement vêtue sous les yeux
d’Archibald, sans une once de pudeur. Cela au moins
n’avait pas changé ! Jusqu’à
présent, le jeune professeur ne l’avait
croisée qu’en habits de bouffon, ou
bien… nue. C’était la
première fois se dit-il qu’il
découvrait Alice dans une parure différente, et
qui pourtant n’avait rien de la tenue d’une jeune
fille de bonne famille de la fin du XIXeme
siècle… Mycroft n’avait pas
poussé ses vertus d’hôte galant au point
de lui acheter de nouveaux vêtements, aussi avait-elle
dû improviser. De loin, avec pantalon et casquette
vissée de travers masquant en partie ses cheveux de jais, on
aurait pu la prendre pour un garçon.
Mais à moins de deux pieds d’elle… Il
n’y avait plus aucun doute à avoir. Archibald
n’avait plus qu’à espérer que
les clients du pub dans lequel ils venaient de faire leur
entrée seraient moins observateurs. Après tout,
peut-être se rendait-il compte du galbe de ses hanches et de
sa poitrine saillante uniquement parce que lui-même avait pu
les observer de près
précédemment…
« Sérieusement, pourquoi venir ici ?
répéta le jeune homme histoire de se changer les
idées tout en se donnant bonne conscience. Je compte bien
rentrer au plus tard demain matin chez Mycroft, avec ou sans vous,
menaça-t-il, tandis qu’ils progressaient au milieu
des clients de la salle commune.
- Ah oui ? Et qu’est-ce qui vous rattache à lui ?
Je le connais depuis plus longtemps que vous.
- Et alors ? On m’a chargé
d’établir le contact avec lui en vue
d’obtenir sa coopération envers la Tour, et
s’enfuir dès qu’il a le dos
tourné après qu’il nous ait
sauvé la vie n’est sûrement pas la
meilleure solution pour qu’il m’accorde confiance,
et le temps presse ! grinça des dents Archibald, en partie
pour en avoir dit autant devant l’ancien atout principal du
Dispensateur de Richesses.
- Quoi qu’il en soit, vous aviez pris mes avertissements au
sérieux, j’en suis heureuse,
répliqua-t-elle seulement, avec un demi-sourire parfaitement
obscur.
- Je ne pouvais pas savoir si vous aviez raison, mais je
n’avais pas à les garder pour moi »,
contra prudemment Archibald, qui n’avait aucune envie de la
voir triompher et de se laisser aller à une exaltation
de mauvais aloi.
Mais la jeune femme sylphide lui saisit le bras droit sans crier gare,
l’attirant à elle. Ce n’était
cependant pas ce que le jeune homme… craignait, faute de
pouvoir s’accorder sur un autre terme.
C’était encore pire : Alice venait de
s’asseoir à une table de jeu, et plus
précisément de poker visiblement. Une chose ne
faisait aucun doute néanmoins : les joueurs
déjà présents autour de la table
bancale et couverte de tâches lie de vin n’avaient
rien de distingués gentlemen partageant une partie de bridge
autour d'un thé sans nuage de lait !
Archibald pouvait dire adieu à son irish coffee...
lui qui avait tellement envie de se réchauffer !
« Bonsoir ! s’écria Alice, de toutes ses
dents, affichant brusquement une mine des plus juvéniles.
Vous acceptez encore de nouveaux participants ? »
Six hommes à la mine patibulaire, les muscles aussi
développés qu’ils avaient le front bas
et les mâchoires cabossées lui firent face en
silence, la considérant d’un air narquois, mais
sans animosité. Pour l’instant, du moins.
« Ca dépend, mon grand ! Combien tu peux miser ?
»
Mon grand
? Deux d’entre eux étaient borgnes, mais tous
devaient être aveugles ! Comment pouvait-on ne pas se rendre
compte de la féminité explosive d’Alice
?
Et la jeune femme déposa une bourse remplie de couronnes sur
la table de jeu. Pourquoi diable les initiales M.H se lisaient-elles
sur le cuir de celle-ci ? Misère… Un vol au nez
et à la barbe de Mycroft contre lequel il n’avait
rien pu faire. Elle avait déjà «
emprunté » une paire de bottines à Mrs
Hudson, mais cela n’avait rien de comparable quant aux
conséquences.
Et en parlant de paire…
« Oh, oh ! On dirait que t’en as une grosse, mon
gars ! crachota l’un des six joueurs de cartes.
Cette bande partageait des allures de marins en permission pour la
première fois après 6 mois en mer, à
l'opposé des mannequins de Jean Paul Gaultier. Et ton
copain, il est là pour regarder de vrais hommes,
c’est ça ?
- Mon copain, oui, se contenta de
répéter Alice, cherchant le genou
d’Archibald du sien.
- On s’fait une partie alors, à toi de couper le
jeu ! »
Décidément, ils n’étaient
pas méfiants ! Si l’ex-Fou
d’Hadès touchait les cartes avant de les
distribuer, ils n’avaient plus la moindre chance de remporter
la partie. Archibald était convaincu que sa
maîtrise allait bien au-delà de quelques
manipulations de prestidigitateurs, aussi bluffantes puissent-elles se
révéler pour le commun des mortels. Peu importait
son exubérance passagère, elle était
en mesure d’orienter le jeu selon ses désirs avec
une discrétion consommée.
Ce qu’elle ne manquait pas de faire. Un genou
relevé, se balançant sur son tabouret, elle
regardait le sourire aux lèvres ses adversaires se coucher
les uns après les autres dès la
première mise. Archibald quant à lui se faisait
aussi petit que possible, n’osant pas se demander pour quelle
raison les clients de cette taverne miteuse paraissaient peu
à peu s’écarter de leur
table… Même les serveuses commençaient
de toute évidence à faire des détours,
tant pis si cela leur valait de multiplier les preuves de
dextérité pour ne pas renverser leur plateau de
pintes.
« Je coupe les cartes !
s’emporta l’un des six gros bras, après
quatre mises infructueuses. Je sais pas comment tu fais gringalet, mais
je suis sûr que tu triches ! »
Aïe… Et voilà… Le mot avait
été lancé. Le jeune professeur songea
que son voisin de gauche avait porté la main à
son couteau, et en astiquait le manche fébrilement. Sur sa
droite, Alice jouait parfaitement la comédie, au point de
donner l’impression de s’amuser follement sans
avoir le moins du monde perçu la tension enfler autour
d’eux. A moins qu’elle ne soit
réellement inconsciente ? Archibald avait beau
être inquiet pour deux, ça ne les sauverait pas
d’un incident, tout sauf diplomatique.
« Moi, tricher ? Je ne vois pas pourquoi j’en
aurais besoin ! » s’esclaffait-elle ouvertement.
Le jeune homme avait-il une hallucination, ou bien avait-elle au
passage fait sauter un bouton de sa chemise en se penchant en avant
vers les jetons empilés sur le tapis verdâtre ?
Lui qui l’avait connue résolue à tout
prix à masquer sa nature féminine,
était-ce bien le moment de provoquer une
assemblée bien peu recommandable ? L’air de rien,
Alice saisit une pinte au vol, la buvant d’une traite
tête renversée, en renversant justement la
moitié sur elle !
De mieux en mieux.
Archibald aurait aimé être plus assidu aux cours
des sorcières, ou avoir enduré des
séances du soir avec le Doyen, histoire
d'améliorer son apprentissage. S’il avait pu
maîtriser la téléportation…
Tant pis pour Alice, il n’était aucunement
lié à la jeune femme. A chaque fois,
c’était elle qui se raccrochait à lui,
le ramenant dans ses filets. Disparue depuis près de deux
ans, lui ne pensait jamais la revoir, n’avait même
que rarement repensé à elle, son visage, ses
attitudes, sa voix, ses intentions de plus en plus
affriolantes… Voilà qu’une fois de plus
il s’égarait, comme si
c’était le bon moment pour rêvasser !
« ‘ttention, si c’est encore toi qui
gagne cette manche…, menaça l’un des
joueurs attablés, les autres le regard rivé sur
le plus infime frémissement d’ongle de pouce de
l’ex-Fou.
- Si c’est moi, quoi donc ? Soyez donc beaux joueurs,
messieurs, ou vous ne vaudrez pas mieux qu’un tas de lisier
déposé devant cette horrible mansarde !
»
S’ils n’étaient pas certains
d’avoir compris chaque mot, les malabars
alcoolisés avaient néanmoins
réalisé sans difficulté que la
remarque était loin d’être flatteuse.
S’ils se levaient tous en même temps, en faisant
craquer leurs jointures avant de s’en prendre à
leurs propres doigts… Oh, bien sûr, Archibald et
Alice n’étaient pas des enfants de
chœur, mais en terrain ennemi, à deux contre six,
et sans pouvoir compter sur une colère héroïque
pour se tirer d’affaire... Quitter ce trou à rats
et rentrer se mettre au lit à Baker Street, même
avec elle, si cela pouvait l’empêcher de faire
n’importe quoi !
« Bon, cessons ces enfantillages, messieurs !
décréta l’ancien arlequin, changeant de
ton et de manières du tout au tout. Je crois que
j’ai respecté les précautions
d’usage. Je sais bien que Nodnol a connu une nuit
agitée, mais on dirait que vous vous en êtes vite
remis, dans le coin ! Et souvenez-vous que nous sommes dans votre camp,
on n’aime pas les Bobbies, ici, je me trompe ? »
Comme par enchantement, la troupe de gros bras rangea ses mauvaises
manières au placard dans la seconde, oubliant les couteaux
et se redressant sur leurs chaises de façon beaucoup plus
guindée. Archibald tâcha de ne pas afficher une
mine trop surprise, ce qui n’était pas ce
qu’il savait faire de mieux. Quoique, depuis qu’il
connaissait le monde de Féerie, sa mâchoire
baillait nettement moins que durant les premiers temps.
« Il faut que nous voyons le prophète,
annonça Alice, le regard pétillant, menton
relevé.
- Bon, stop maintenant ! » s’entendit intervenir le
jeune homme.
C’en était trop. Le moment était venu
où il allait se lever, tempêter, et protester que
personne ne lui expliquait jamais rien avant de le mettre devant le
fait accompli ! Est-ce que tout le monde s’amusait
à ses dépens ? Non seulement le Doyen, mais
Apollon, Kate bien sûr quand cela l’arrangeait pour
le contraindre à faire les courses en sa compagnie, et
maintenant, elle ?
« Si vous ne me dîtes pas qui est ce
prophète, et pourquoi nous sommes venus le voir, je vous
préviens, je retiens ma respiration ! Et je peux devenir
violet, je l’ai déjà fait !
s’exclama Archibald, très content de lui. Ou je
pourrais très bien courir dans la rue en hurlant ce nom !
Quelque chose me dit que nos camarades ici présents ne
seraient sûrement pas très heureux de voir
ça !
- Parce que vous, oui ? Souvenez-vous de ce que vous a dit Mycroft,
margotta Alice. On nous cherche encore, et vous vous retrouveriez sans
aucun doute au poste de police le plus proche ! Et sans les appuis de
M. Holmes, je vous laisse imaginer le résultat, quand
Scotland Yard toute entière est encore sur les charbons
ardents. »
Archibald se rassit, sous les regards compatissants de la bande de
joueurs de poker. De toute évidence, il passait pour le
demeuré de service, alors qu’il avait
été le premier à considérer
ses vis-à-vis pour des seconds couteaux amateurs de violence.
« Le prophète est quelqu’un dont on
entend parler depuis quelques mois, dans les bas-fonds de cette
cité. On ne sait pas s’il entretient un but
précis, mais de plus en plus de gens cherchent à
le rencontrer.
- Et pourquoi devrions-nous le faire nous aussi ? Qu’est-ce
qu’il sait donc de nos affaires ? S’il
s’agit d’un vieux timbré qui
n’a jamais quitté Nodnol et qui
déblatère des inepties en cuvant ses pintes au
fond d’un tripot, je ne suis pas convaincu de la pertinence
d’une rencontre ! »
Archibald avait voulu chuchoter mais sa voix avait progressivement
grimpé dans les aigus, une tendance qu’il
n’appréciait pas du tout, et qui
n’était pas bon signe. Ce qui
l’était encore moins,
c’étaient les grommellements à nouveau
menaçants de quatre des six habitués de la table
de jeu. De toute évidence, ce «
prophète », illico presto rebaptisé
« charlatan » par le jeune homme était
respecté dans le coin, et mieux valait ne pas
émettre de commentaires désobligeants
à son égard. Il ne manquait plus qu’un
pseudo-mystique à une ville qui avait failli
céder à la panique générale
pour un simple match de Sfénix !
Soudain, Archibald eut une pensée confuse… Et
si… Il tenta d’attirer le regard
d’Alice… qui avait manifestement
anticipé sa réflexion.
« Non, même s’il s’agit
d’un personnage secret récemment apparu en
Féerie, ce n’est pas Armand de Saint-Tonnerre,
déclara-t-elle fermement.
- Si vous le dîtes… En tous cas, ils pourraient
faire la paire, alimentant les besoins de l’autre : si de
plus en plus de gens écoutent ce prophète, il
serait en mesure de les influencer selon les désirs de cet
alchimiste, et celui-ci pourrait agir de façon à
prouver la véracité des prédictions de
son camarade…
- C’est un raisonnement qui se tient ! » intervient
une voix derrière eux, et Archibald vit une main se poser
sur l’épaule d’Alice quand il sentit une
pression identique sur la sienne.
Mais cette fois, ce fut à peine s’il sursauta, et
pas uniquement pour sa dignité : cette voix ne lui
était pas inconnue !
« Locke ! s’écria-t-il en pivotant sur
lui-même. Mais que fais-tu ici ? Ca fait des mois que tu ne
donnes plus de nouvelles ! »
Le musicien répondit d’un sourire en coin,
rajustant sa coiffe emplumée.
« Oh, je me suis constitué un nouvel
auditoire… Plus… réceptif à
mes talents, dirons-nous ! Nodnol est une ville parfaite pour moi !
Plus besoin d’errer de village en village, et plus besoin de
rentrer dans ton monde, Archibald ! »
D’un geste de la main, il fit se lever les six joueurs, qui
s’éloignèrent
précipitamment, tête basse, sans même un
coup d’œil mauvais à
l’intention de l’ex-Fou
d’Hadès. Archibald fut surpris d’un tel
accès d’autorité de la part du
fantasque compositeur-interprète, qui prit prestement place
en face d’eux. Etrangement, l’ambiance du pub
redevint beaucoup plus naturelle, bruissante de conversations, de
rires, de rots, et de bris de verre.
« Cela dit, Nodnol n’est pas parfaite pour autant !
Pourquoi faut-il toujours que quelqu’un invente les forces de
police au bout d’un moment ? On pourrait très bien
s’en passer, non ? J'ai rencontré tout
à l'heure l'un de leurs pires spécimens, le genre
à faire collection de médailles, même
en chocolat ! Bauer ou Boiler, je ne sais plus. Alors, quoi de neuf ?
Oh, toi ? comme s’il avait déjà
oublié la présence d’Alice aux
côtés du jeune professeur, une impression de
mauvaise comédie accentuée par ses sourcils
relevés. Je vais pouvoir courtiser Mlle Kate, alors ?
- N’y compte pas trop, déglutit
péniblement Archibald, trépignant sur sa chaise.
- Dommage, mais je m’en remettrai ! Jolie rencontre hier,
à propos… Je vois que le Doyen a
décidé de relancer les bonnes vieilles traditions
des joies des activités de groupe…
- Tu n’as pas l’air très fan de
Sfénix ?
- Cela se sent tant que ça ? répliqua Locke,
d’un rire amer. Non, je n’ai jamais aimé
ça lorsque j’étais étudiant
à la Tour. Je crois bien que je détiens toujours
le record d’absences et dispenses dans cette
discipline… J’aurais cru que tu me battrais, mais
on dirait que tu as attrapé le virus ! »
Ce fut au tour d’Archibald de rire jaune.
« Pas de méprise, je joue contraint et
forcé. Même si ce n’est pas toujours
aussi désagréable qu’on pourrait le
croire à l’extérieur…
- C’est vrai que des petits malins comme Charmant parvenaient
à s’en sortir sans une égratignure en
jouant sur les règles, et sur les autres »,
acquiesça le musicien d’un air absent, tandis
qu’il faisait signe à une serveuse de lui apporter
un verre de gin.
Etonnamment, Alice n’avait plus pipé mot depuis
que Locke était arrivé dans leur champ de vision,
mais ne le quittait pas des yeux. Savourant la première
gorgée d'alcool fort comme s’il se gargarisait, le
musicien redevint quant à lui plus sérieux.
« Bien… Quelque chose me dit que notre rencontre
n’est pas fortuite ! Ce n’est pas que je ne sois
pas content de te revoir depuis mon petit séjour en Ecosse,
Bellérophon, mais je suis très occupé,
et je ne compte plus entrer dans les combines de la Tour,
donc… »
Ce fut Alice qui répondit.
« Nous sommes venus vous interroger, monsieur le
prophète. »
En voilà une autre de bien bonne ! Et Locke qui ne
démentait même pas ! Sans doute pour mieux se
gausser de la jeune femme, il n’y avait pas d’autre
alternative logique…
« Ah, démasqué, je suis ! Oui,
c’est bien moi que certains se sont toqués de
surnommer le prophète, déclara-t-il placidement,
tandis qu’Archibald luttait pour ne pas libérer
les aigus.
- C’est pas vrai ! Qu’est-ce que c’est
encore que cette arnaque ?
- Ce n’est pas très gentil, ça,
continua de sourire Locke. Qui plus est, je n’y suis pour
rien, vous savez ! Je n’ai pas demandé ce qui
m’est arrivé…
- Ca, je connais.
- Mon séjour dans le royaume d’Hadès a
été encore… différent du
vôtre, poursuivit-il d’un ton faussement alerte.
Même si je n’ai pas voulu me l’avouer
avant récemment, j’en suis revenu changé.
Depuis quelques temps, si je me laisse emporter par ma musique, il me
vient… des visions. Oh, au début, je pensais que
j’avais dû avaler quelque chose de mauvais, puis je
m’en suis servi pour mon compte. Après tout,
j’avais bien le droit d’en profiter un peu,
après tout ce que j’avais subi ! Les paris,
c’est excitant… Mais au bout de quelques temps,
ça devient difficile de cacher un tel don, surtout quand on
ne le contrôle pas toujours. Néanmoins, je peux
vous jurer que je ne me suis jamais prétendu devin ou leader
de quoi que ce soit !
- Je ne suis pas là pour te juger, soupira Archibald. En
fait, je ne sais toujours pas pourquoi nous sommes
venus te rencontrer !
- Aviez-vous vu quelque chose à propos des
évènements d’hier ? s’enquit
alors Alice. Nous savons qui se cache derrière tout
ça, qui est sa véritable cible, mais nous ne
connaissons pas ses motivations.
- Hey, mais je ne suis pas détective, ma
chère…
- Mais vous connaissez cet écureuil… »
Archibald tiqua. C’était vrai ! Lors de la
cérémonie de mariage d’Apollon et
Cendrillon, Locke avait fait son entrée avec cette
drôle de bestiole parlante sur l’épaule.
Sa seconde rencontre à titre personnel. La
dernière en date avait donc eu lieu la veille,
lorsqu’il était arrivé sur les talons
de Mycroft dans la salles des trophées du stade.
« L’écureuil ? Oui, nos routes se sont
croisées, c’est vrai, ne la contredit pas le
musicien, observant le fond de son verre avec attention. Je serai bien
bête de le nier, puisque tout le monde nous a vus ! Cela ne
signifie pas pour autant que nous étions des camarades ! Il
semblait toujours avoir quelque chose en vue pour moi sans
qu’il me le dise franchement, vous savez, un peu à
la manière d’un impresario véreux.
J’ai été soulagé que nos
chemins se séparent, rapidement.
- Si vous le dîtes… Et pour hier ?
- Ah, vous êtes dure, maîtresse, soupira-t-il de
façon théâtrale. Si cela vous est si
important, alors oui, je savais qu’il valait mieux que je
reste tranquillement installé ici que me retrouver dans les
rues aux abords du stade de Sfénix…
- Et vous n’avez prévenu personne ?
- Pourquoi donc ? Cela m’a valu assez de mal par le
passé ! Je sais à quoi m’en tenir,
lorsque les gens se retournent contre moi. Je n’ai aucun
désir de revivre ça. Jusqu’à
maintenant, j’ai eu de la chance, lorsqu’il
n’a pas été possible de me
contrôler, je n’ai jamais rien
révélé d’incroyable ou
pouvant me causer du tort au point de devoir quitter une ville de plus.
Tant pis si vous trouvez cela égoïste, mais je ne
suis pas là pour veiller sur qui que ce soit !
- D’après ce que j’avais compris, tu
n’avais parfois besoin de personne pour provoquer les soucis,
précisa benoîtement Archibald.
- Point taken. So ? Ce n’est plus le cas
à présent. Et pour en terminer avec cette
histoire, je ne suis au courant de rien d’autre. Je ne
connais pas du tout votre maudit alchimiste, et…
- Je ne crois pas vous avoir précisé
qu’il était alchimiste, sourit Alice. Vous en avez
donc sûrement vu un peu plus que ce que vous en
dîtes…
- Mais vous êtes toujours aussi infernale ! Oui, dans ma
vision, j’ai remarqué que cet individu utilisait
l’alchimie, mais rien de plus : je ne sais pas ce
qu’il veut, ni ce qu’il compte faire pour
l’obtenir !
- Il en a probablement après Apollon », laissa
échapper le jeune professeur en toussotant.
Cependant, Locke ne laissa rien paraître. Ni
inquiétude, ni ressentiment.
« Ah ? Je lui souhaite bon courage dans ce cas ! Je ne crois
pas que Schopenhauer ait besoin de quiconque pour prendre soin de lui.
Je ne comprends d’ailleurs pas vraiment, tout
d’abord, ce que vous faîtes ici tous les deux, et
ensuite, pourquoi vous semblez visiblement inquiets pour lui !
- Je suppose que si ce cinglé est prêt
à créer la panique dans une ville
entière pour atteindre d’une manière ou
d’une autre Ap’, il
n’hésiterait pas à finalement
s’attaquer à Féerie, contrairement
à ce qu’on m’avait laissé
entendre, grommela Archibald à l’intention du Fou.
- Avec d’autant moins de remords qu’il
n’est pas un habitant des lieux.
- Vos plaidoyers sont très touchants, mais je dois gagner
mon pain, désolé, balaya Locke, se relevant
d’un bond.
- Tu vas chanter ?
- Exactement, bien au chaud, ici. Ce que j’ai retenu de mon
apprentissage, c’est que même en rendant service,
on ne vous paie que rarement en retour simplement pour ça.
Je me dois de livrer une performance chaque soir. Mais avant, je vais
malgré tout vous confier un petit secret, fit Locke, une
main sur la bouche, et le museau d'un conspirateur. Il existe un
pouvoir si puissant, si extraordinaire, que tout le monde...
- Oui, oui, Gillette, j'ai compris, c'était très
drôle », ricana le jeune professeur, à
peine surpris.
Locke le gratifia d'un clin d’œil complice. Il
conservait d’incongrus de vestiges de son séjour
dans le monde de l'ultra libéralisme ! Rajustant sa coiffe
aux plumes de paon, il se dirigea sans plus tarder vers le comptoir.
Une harpe était apparue entre ses mains, un instrument
étrange, de toute évidence taillée
dans un coquillage nacré, aux cordes d’une
épaisseur peu commune.
Subrepticement, chaque client du pub l’observait à
nouveau d’un œil, par dessus une épaule
ou à travers un verre. Le souffle court, l’oreille
tendue, on ne voulait pas risquer de manquer une strophe quittant
soudain le répertoire classique du musicien pour devenir une
véritable prémonition.
Monté sur un tabouret rembourré de vieux velours,
Locke s’assit jambes croisées sur le comptoir,
pinça deux cordes pour obtenir un premier accord, et entonna
d’une voix au falsetto inchangé depuis la
dernière fois qu’Archibald avait eu le loisir de
l’écouter.
Oh,
Oh, peuple de la Terre,
Ecoutez l'avertissement donné par le prophète
Prenez garde à la tempête qui se rassemble
Ecoutez l'homme avisé !
J'ai vu en rêve un escalier d' éclats de lune
Etendant ses mains sur la foule présente
Un homme pleurer un amour disparu
Et des cœurs froids comme la glace
Je regardais tandis que la peur emplissait le regard du vieil homme
Les espoirs de la jeunesse dans des tombes tourmentées
“Je ne vois plus d'avenir”, je l'ai entendu dire
Et si gris est le visage de chaque mortel
Oh, oh, peuple de la Terre
Ecoutez l'avertissement donné par le prophète
Bientôt, le froid de la nuit tombera
Invoqué par ta propre main
Ah, Ah, enfants du pays,
Tout juste nés, prenez ma main
Volez, et trouvez la nouvelle branche verte
Et revenez comme la colombe blanche
Il parlait de la mort comme une brume d'un blanc d'os
Prenant ceux qui se sont perdus, et ceux qui ne sont pas
aimés
Bien trop tard, tous les démons courent
Ces rois des bêtes, maintenant leurs jours sont
comptés
De l'amour de sa mère, le fils s'est
aliéné
S'est marié lui-même avec son précieux
gain
La terre tremblera, en deux s'ouvrira
Et la mort partout autour sera votre dot.
Aussi amateur de Queen* qu’Archibald ait pu être,
la tournure des paroles psalmodiées par Locke
n’était pas vraiment au goût du jeune
professeur.
Des catastrophes, des malheurs en pagaille, les Terres de
Féerie en avaient déjà connus leur
lot. Evoquait-il seulement le passé ? Le musicien
n’avait pas l’air particulièrement en
transe, et personne ne lui avait sauté à la gorge
pour l’interrompre.
Oh, Oh, peuple de la
terre,
Ecoutez l'avertissement donné par le prophète
Pour ceux qui écoutent, et retiennent mes paroles
Oh, courrez pour sauver vos vies, vous qui ne me prêtez pas
attention
Tremblez pour vos vies
Ne vous trompez pas, les feux de l'enfer vous emporteront
La mort devrait-elle vous attendre
Ah, Pouvez vous m'entendre ?
Maintenant je sais, maintenant je sais
Que vous pouvez m'entendre
Et maintenant je sais, maintenant je sais
La terre tremblera, en deux s'ouvrira
La mort partout, partout, partout
Partout, partout, partout
Ecoutez le sage, écoutez le sage, écoutez le sage
Ecoutez le sage, écoutez l'homme sage
Venez ici, je vous entends, Venez ici, je vous entend s
Ecoutez l'homme, écoutez l'homme, écoutez l'homme
Ecoutez l'homme fou
Dieu vous a donné la chance de purger cet endroit,
Et la paix partout sera votre récompense
Oh, Oh, enfants du pays
L'amour est toujours la réponse, prenez ma main
La vision se fane, j'entends une voix
Ecoutez l'homme fou !
Mais j'ai toujours peur, et n'ose toujours pas
Me moquer du fou
Listen to the man !
Les cordes de la harpe lâchèrent les unes
après les autres, le coquillage se fendit en deux, la voix
de Locke se fêla, comme si elle avait atteint un seuil
dépassant toute mesure supportable. Telle son incroyable
complainte qui s’était peu à peu
éloignée de la stricte récitation des
paroles de Queen.
La foule des clients s'éparpillait
déjà, la plupart du temps sans penser
à payer, ce qui n’avait pas lieu de vraiment
gêner le tavernier, étant donné que
lui-même avait déguerpi dès le second
couplet. L’irrépressible envie de reprendre le
chant de Locke en canon avait dû finir de les terroriser.
Comment pouvait-on à ce point dominer un auditoire ?
Archibald et Alice n'avaient pas quitté leur table, mais les
questions affluaient tout autant sous leur crâne bouillonnant
pour l’occasion à l’unisson. Quand bien
même Locke était-il assez doué pour
séduire les Muses, était-ce encore
véritablement lui et seulement lui pour s'exprimer de la
sorte, sautant de table en table, dansant devant l'âtre du
pub en projetant son ombre sur les murs tel un diable jaillissant de sa
boîte, tourbillonnant de clients en client ?
Qui serait en mesure de trancher, alors que le fantasque musicien
reprenait encore sa respiration, à demi évanoui
sur une chaise, personne n'osant l'approcher ?
Archibald se leva à son tour, voulu écarter de
son chemin un siège tombé à terre,
mais soudain, celui-ci se déroba sous sa main, et dans un
fulgurant claquement de cape, se changea en... Mycroft Holmes !
« My lady, ma bourse s'il vous plaît, dit-il
à l'attention de l'ex-Fou d'Hadès, au minois
impénétrable, mais qui obtempéra sans
rechigner, pour une fois ! Merci. »
Bourrant sa pipe sans manifester le moindre empressement, le
frère aîné du
célèbrissime Sherlock farfouilla dans une poche
de sa redingote avant de tendre un morceau de parchemin
roulé au jeune professeur de la Tour.
« Bien ! Si cet indice nous annonce des oeuvres sombres
à venir, il ne nous aide guère, aussi
réussi que soit son petit numéro. Mais, on dirait
que quelqu'un d'autre ne compte pas attendre. Nos espions en Atlantide
pensaient à toute autre chose, mais Apollon Schopenhauer a
visiblement modifié ses plans. Regardez ce que tous les
gamins des rues distribuent un peu partout depuis deux heures
maintenant ! »
Archibald se saisit du document, Alice apparaissant par-dessus son
épaule, y calant son menton.
« Un concours de tir à l'arc ! En
présence d'Apollon et de Diane ! s'étrangla le
jeune homme. Qu'est-ce que c'est encore que cette invention !
- Vous le saurez bientôt, mon cher ! Nous partons
nous-mêmes pour l'Atlantide dès demain matin ! Si
cet alchimiste menace Apollon, il lui faudra fatalement un jour ou
l'autre l'attaquer de front. C'est notre meilleure chance d'en
apprendre plus sur son compte et de le capturer ! »
Un ricanement de hyène fondit dans leur dos : Locke, qui
avait recouvré une certaine contenance, digérait
lui aussi ces nouvelles informations.
« Eh bien, tu vas avoir des choses à expliquer,
Bellérophon ! Si tu veux, je peux t'écrire un
petit texte d'excuse pour ta précieuse fiancée !
- Mais je n'ai rien fait avec... »
Archibald baissa la tête. C'était peine perdue. Le
musicien n'avait pas fini de l’asticoter, et Kate ne
s'arrêterait sûrement pas à de simples
taquineries si la jeune femme le voyait arriver bras dessus bras
dessous avec Alice...
De retour dans les appartements de Holmes, avec pour seule vision les
toits enfumés de Nodnol à la nuit
tombée derrière la fenêtre
fermée, Archibald réfléchissait
toujours, méditant dans un bain chaud qu'il estimait avoir
largement mérité, quand bien même
s'était-il avant tout contenté du rôle
de spectateur durant cette journée mouvementée.
Au rez-de-chaussée, Locke et Mycroft devisaient, tandis que
Mrs Hudson assurait le service avec son zèle habituel.
Archibald avait préféré battre en
retraite face au thé à la menthe et au pudding
pas plus attrayant.
Si les habitants de Nodnol détestaient la magie, le jeune
homme se demandait dans ce cas-là par quel miracle ce
réceptacle pouvait être étanche ! Trop
soucieux pour s'amuser à faire des flaques dans toute la
pièce servant de salle de bains, Archibald ne songeait
même pas à l'absence de son canard en plastique
pour l'aider à barboter. A tout bien considérer,
ce bain était de toute façon assez
désagréable, entre ce qui lui servait de jacuzzi
et le savon qui lui rappelait plutôt les produits pour
lessive de son univers. Il ne lui manquait plus qu'un gant en crins de
cheval afin de compléter le tableau !
Mais tout ce qu'il obtint fut la fée Lacyon assise en
amazone sur une bulle irisée grimpant vers le plafond,
dégoulinante et toute luisante d'eau savonneuse...
« Si vous manquez une rencontre de Sfénix, le
Doyen risque d'être furieux, le sermonna-t-elle, chose fort
rare chez elle. Il vous avait chargé d'entrer en contact
avec Holmes afin de l'amener à s'intéresser
à notre affaire, pas à suivre son
frère jusqu'en Atlantide ! La Tour ne vous paie pas pour
vous offrir des vacances sur une île paradisiaque !
- Mais la Tour ne me paie pas ! répliqua
le jeune professeur, trop fatigué pour tenter de voiler une
nudité qui n'était de toute manière
plus vraiment inconnue de la petite fée. Et si vous pensez
que je suis ravi de me retrouver dans une querelle privée...
- Vous y êtes bien obligé : tous les spectateurs
présents hier dans le stade non plus n'étaient
pas concernés : il vient un moment où vous ne
pouvez plus vous cacher derrière ce genre d'excuses.
- Attendez, c'est vous qui me tenez ce discours ? Mais si je vous suis,
alors il faudrait que je me rende en Atlantide et que moi aussi je
cherche à arrêter ce maudit alchimiste ! Et vous
me menacez en même temps de représailles de la
part du Doyen ! »
Lacyon sourit, un sourire déformé par une autre
bulle dépassant celle lui servant de selle, qui ne semblait
toujours pas décidée à
éclater.
« Je voulais juste vous remémorer ce qu'il en
était, vis à vis de la Tour du Savoir Secret
Salvateur. Mais cela ne signifie pas que c'est ce que je voudrais que
vous fassiez ! Et la Tour enverra sans aucun doute Robin des Bois pour
la représenter.
- Ah ? Et vous avez un avis, par hasard, sur le retour de Locke sous
les feux de la rampe ?
- Son envie subite de quitter Nodnol alors qu'il prétend s'y
sentir si bien est surprenante. Il est souvent méfiant,
parfois retors. Mais ce n'est pas un mauvais bougre ! Et puis,
après sa prestation de tout à
l’heure… Le connaissant, je doute qu'il ait eu
envie de s'éterniser trop longtemps ici.
- Ca ne me gênerait pas beaucoup, en ce qui me concerne.
»
Et pour une fois, la fée garda le silence et ne tenta pas de
titiller Archibald.
« Féerie regorge de surprises encore pour moi, de
nos jours, vous savez, essaya-t-elle même de le
réconforter. Souvenez-vous de notre première
rencontre : je ne crois pas que découvrir un
prophète comme Locke soit plus remarquable ! Ils ne vivent
pas tous d’eau fraîche et de racines au fond
d’une grotte dans une forêt perdue !
- J’ai eu l’occasion de le réaliser.
»
La bulle de savon éclata soudain, le jeune homme rattrapant
de justesse Lacyon par un pied avant qu’elle ne boive la
tasse.
« Ce n’est pas la peine de vous frotter le
postérieur, vous n’êtes pas
tombée sur les fesses ! »
La fée miniaturisée ne lui tint pas rigueur de sa
remarque acerbe, mais s’en vint à tire
d’ailes se poser dans ses cheveux encore humides. Archibald
décida à son tour de ne pas riposter, et
c’est ainsi que Morphée les surprit…
Rien d’étonnant à ce que le jeune
professeur rêvât de rallier l’Atlantide
à la nage durant de longues et pénibles heures !
* Paroles de la chanson de Queen, The Prophet’s song.
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