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Auteurs, E-mail : Gillossen
Numéro ICQ : 72496479
Dernière Mise à jour : 29/12/2005

Retour index Archibald

Où  les destinations prises ne sont pas celles initialement prévues, Archibald n’ayant de fait besoin de défaire ses bagages …

Chapitre 6 > Chapitre 7 [PDF]

e ne suis pas certain que ça soit à cela que Mycroft ait pensé lorsqu’il nous a demandé de nous reposer pour le reste de la journée… », soupira Archibald.
L’ex-Fou d’Hadès avait réussi à le tirer du lit, et il était loin d’en être aussi satisfait qu’il l’aurait imaginé de prime abord. La folie de la jeune femme semblait erratique, et sitôt le frère aîné de Sherlock Holmes disparu, elle n’en avait pas profité pour le poursuivre à nouveau de ses assauts…
Non : Alice l’avait traîné à son tour hors de Baker Street, après s’être prestement vêtue sous les yeux d’Archibald, sans une once de pudeur. Cela au moins n’avait pas changé ! Jusqu’à présent, le jeune professeur ne l’avait croisée qu’en habits de bouffon, ou bien… nue. C’était la première fois se dit-il qu’il découvrait Alice dans une parure différente, et qui pourtant n’avait rien de la tenue d’une jeune fille de bonne famille de la fin du XIXeme siècle… Mycroft n’avait pas poussé ses vertus d’hôte galant au point de lui acheter de nouveaux vêtements, aussi avait-elle dû improviser. De loin, avec pantalon et casquette vissée de travers masquant en partie ses cheveux de jais, on aurait pu la prendre pour un garçon.
Mais à moins de deux pieds d’elle… Il n’y avait plus aucun doute à avoir. Archibald n’avait plus qu’à espérer que les clients du pub dans lequel ils venaient de faire leur entrée seraient moins observateurs. Après tout, peut-être se rendait-il compte du galbe de ses hanches et de sa poitrine saillante uniquement parce que lui-même avait pu les observer de près précédemment…
« Sérieusement, pourquoi venir ici ? répéta le jeune homme histoire de se changer les idées tout en se donnant bonne conscience. Je compte bien rentrer au plus tard demain matin chez Mycroft, avec ou sans vous, menaça-t-il, tandis qu’ils progressaient au milieu des clients de la salle commune.
- Ah oui ? Et qu’est-ce qui vous rattache à lui ? Je le connais depuis plus longtemps que vous.
- Et alors ? On m’a chargé d’établir le contact avec lui en vue d’obtenir sa coopération envers la Tour, et s’enfuir dès qu’il a le dos tourné après qu’il nous ait sauvé la vie n’est sûrement pas la meilleure solution pour qu’il m’accorde confiance, et le temps presse ! grinça des dents Archibald, en partie pour en avoir dit autant devant l’ancien atout principal du Dispensateur de Richesses.
- Quoi qu’il en soit, vous aviez pris mes avertissements au sérieux, j’en suis heureuse, répliqua-t-elle seulement, avec un demi-sourire parfaitement obscur.
- Je ne pouvais pas savoir si vous aviez raison, mais je n’avais pas à les garder pour moi », contra prudemment Archibald, qui n’avait aucune envie de la voir triompher et de se laisser aller à une exaltation de mauvais aloi.
Mais la jeune femme sylphide lui saisit le bras droit sans crier gare, l’attirant à elle. Ce n’était cependant pas ce que le jeune homme… craignait, faute de pouvoir s’accorder sur un autre terme. C’était encore pire : Alice venait de s’asseoir à une table de jeu, et plus précisément de poker visiblement. Une chose ne faisait aucun doute néanmoins : les joueurs déjà présents autour de la table bancale et couverte de tâches lie de vin n’avaient rien de distingués gentlemen partageant une partie de bridge autour d'un thé sans nuage de lait !
Archibald pouvait dire adieu à son irish coffee... lui qui avait tellement envie de se réchauffer !
« Bonsoir ! s’écria Alice, de toutes ses dents, affichant brusquement une mine des plus juvéniles. Vous acceptez encore de nouveaux participants ? »
Six hommes à la mine patibulaire, les muscles aussi développés qu’ils avaient le front bas et les mâchoires cabossées lui firent face en silence, la considérant d’un air narquois, mais sans animosité. Pour l’instant, du moins.
« Ca dépend, mon grand ! Combien tu peux miser ? »
Mon grand ? Deux d’entre eux étaient borgnes, mais tous devaient être aveugles ! Comment pouvait-on ne pas se rendre compte de la féminité explosive d’Alice ?
Et la jeune femme déposa une bourse remplie de couronnes sur la table de jeu. Pourquoi diable les initiales M.H se lisaient-elles sur le cuir de celle-ci ? Misère… Un vol au nez et à la barbe de Mycroft contre lequel il n’avait rien pu faire. Elle avait déjà « emprunté » une paire de bottines à Mrs Hudson, mais cela n’avait rien de comparable quant aux conséquences.
Et en parlant de paire…
« Oh, oh ! On dirait que t’en as une grosse, mon gars ! crachota l’un des six joueurs de cartes.
Cette bande partageait des allures de marins en permission pour la première fois après 6 mois en mer, à l'opposé des mannequins de Jean Paul Gaultier. Et ton copain, il est là pour regarder de vrais hommes, c’est ça ?
- Mon copain, oui, se contenta de répéter Alice, cherchant le genou d’Archibald du sien.
- On s’fait une partie alors, à toi de couper le jeu ! »
Décidément, ils n’étaient pas méfiants ! Si l’ex-Fou d’Hadès touchait les cartes avant de les distribuer, ils n’avaient plus la moindre chance de remporter la partie. Archibald était convaincu que sa maîtrise allait bien au-delà de quelques manipulations de prestidigitateurs, aussi bluffantes puissent-elles se révéler pour le commun des mortels. Peu importait son exubérance passagère, elle était en mesure d’orienter le jeu selon ses désirs avec une discrétion consommée.
Ce qu’elle ne manquait pas de faire. Un genou relevé, se balançant sur son tabouret, elle regardait le sourire aux lèvres ses adversaires se coucher les uns après les autres dès la première mise. Archibald quant à lui se faisait aussi petit que possible, n’osant pas se demander pour quelle raison les clients de cette taverne miteuse paraissaient peu à peu s’écarter de leur table… Même les serveuses commençaient de toute évidence à faire des détours, tant pis si cela leur valait de multiplier les preuves de dextérité pour ne pas renverser leur plateau de pintes.
« Je coupe les cartes ! s’emporta l’un des six gros bras, après quatre mises infructueuses. Je sais pas comment tu fais gringalet, mais je suis sûr que tu triches ! »
Aïe… Et voilà… Le mot avait été lancé. Le jeune professeur songea que son voisin de gauche avait porté la main à son couteau, et en astiquait le manche fébrilement. Sur sa droite, Alice jouait parfaitement la comédie, au point de donner l’impression de s’amuser follement sans avoir le moins du monde perçu la tension enfler autour d’eux. A moins qu’elle ne soit réellement inconsciente ? Archibald avait beau être inquiet pour deux, ça ne les sauverait pas d’un incident, tout sauf diplomatique.
« Moi, tricher ? Je ne vois pas pourquoi j’en aurais besoin ! » s’esclaffait-elle ouvertement.
Le jeune homme avait-il une hallucination, ou bien avait-elle au passage fait sauter un bouton de sa chemise en se penchant en avant vers les jetons empilés sur le tapis verdâtre ? Lui qui l’avait connue résolue à tout prix à masquer sa nature féminine, était-ce bien le moment de provoquer une assemblée bien peu recommandable ? L’air de rien, Alice saisit une pinte au vol, la buvant d’une traite tête renversée, en renversant justement la moitié sur elle !
De mieux en mieux.
Archibald aurait aimé être plus assidu aux cours des sorcières, ou avoir enduré des séances du soir avec le Doyen, histoire d'améliorer son apprentissage. S’il avait pu maîtriser la téléportation… Tant pis pour Alice, il n’était aucunement lié à la jeune femme. A chaque fois, c’était elle qui se raccrochait à lui, le ramenant dans ses filets. Disparue depuis près de deux ans, lui ne pensait jamais la revoir, n’avait même que rarement repensé à elle, son visage, ses attitudes, sa voix, ses intentions de plus en plus affriolantes… Voilà qu’une fois de plus il s’égarait, comme si c’était le bon moment pour rêvasser !
« ‘ttention, si c’est encore toi qui gagne cette manche…, menaça l’un des joueurs attablés, les autres le regard rivé sur le plus infime frémissement d’ongle de pouce de l’ex-Fou.
- Si c’est moi, quoi donc ? Soyez donc beaux joueurs, messieurs, ou vous ne vaudrez pas mieux qu’un tas de lisier déposé devant cette horrible mansarde ! »
S’ils n’étaient pas certains d’avoir compris chaque mot, les malabars alcoolisés avaient néanmoins réalisé sans difficulté que la remarque était loin d’être flatteuse. S’ils se levaient tous en même temps, en faisant craquer leurs jointures avant de s’en prendre à leurs propres doigts… Oh, bien sûr, Archibald et Alice n’étaient pas des enfants de chœur, mais en terrain ennemi, à deux contre six, et sans pouvoir compter sur une colère héroïque pour se tirer d’affaire... Quitter ce trou à rats et rentrer se mettre au lit à Baker Street, même avec elle, si cela pouvait l’empêcher de faire n’importe quoi !
« Bon, cessons ces enfantillages, messieurs ! décréta l’ancien arlequin, changeant de ton et de manières du tout au tout. Je crois que j’ai respecté les précautions d’usage. Je sais bien que Nodnol a connu une nuit agitée, mais on dirait que vous vous en êtes vite remis, dans le coin ! Et souvenez-vous que nous sommes dans votre camp, on n’aime pas les Bobbies, ici, je me trompe ? »
Comme par enchantement, la troupe de gros bras rangea ses mauvaises manières au placard dans la seconde, oubliant les couteaux et se redressant sur leurs chaises de façon beaucoup plus guindée. Archibald tâcha de ne pas afficher une mine trop surprise, ce qui n’était pas ce qu’il savait faire de mieux. Quoique, depuis qu’il connaissait le monde de Féerie, sa mâchoire baillait nettement moins que durant les premiers temps.
« Il faut que nous voyons le prophète, annonça Alice, le regard pétillant, menton relevé.
- Bon, stop maintenant ! » s’entendit intervenir le jeune homme.
C’en était trop. Le moment était venu où il allait se lever, tempêter, et protester que personne ne lui expliquait jamais rien avant de le mettre devant le fait accompli ! Est-ce que tout le monde s’amusait à ses dépens ? Non seulement le Doyen, mais Apollon, Kate bien sûr quand cela l’arrangeait pour le contraindre à faire les courses en sa compagnie, et maintenant, elle ?
« Si vous ne me dîtes pas qui est ce prophète, et pourquoi nous sommes venus le voir, je vous préviens, je retiens ma respiration ! Et je peux devenir violet, je l’ai déjà fait ! s’exclama Archibald, très content de lui. Ou je pourrais très bien courir dans la rue en hurlant ce nom ! Quelque chose me dit que nos camarades ici présents ne seraient sûrement pas très heureux de voir ça !
- Parce que vous, oui ? Souvenez-vous de ce que vous a dit Mycroft, margotta Alice. On nous cherche encore, et vous vous retrouveriez sans aucun doute au poste de police le plus proche ! Et sans les appuis de M. Holmes, je vous laisse imaginer le résultat, quand Scotland Yard toute entière est encore sur les charbons ardents. »
Archibald se rassit, sous les regards compatissants de la bande de joueurs de poker. De toute évidence, il passait pour le demeuré de service, alors qu’il avait été le premier à considérer ses vis-à-vis pour des seconds couteaux amateurs de violence.
« Le prophète est quelqu’un dont on entend parler depuis quelques mois, dans les bas-fonds de cette cité. On ne sait pas s’il entretient un but précis, mais de plus en plus de gens cherchent à le rencontrer.
- Et pourquoi devrions-nous le faire nous aussi ? Qu’est-ce qu’il sait donc de nos affaires ? S’il s’agit d’un vieux timbré qui n’a jamais quitté Nodnol et qui déblatère des inepties en cuvant ses pintes au fond d’un tripot, je ne suis pas convaincu de la pertinence d’une rencontre ! »
Archibald avait voulu chuchoter mais sa voix avait progressivement grimpé dans les aigus, une tendance qu’il n’appréciait pas du tout, et qui n’était pas bon signe. Ce qui l’était encore moins, c’étaient les grommellements à nouveau menaçants de quatre des six habitués de la table de jeu. De toute évidence, ce « prophète », illico presto rebaptisé « charlatan » par le jeune homme était respecté dans le coin, et mieux valait ne pas émettre de commentaires désobligeants à son égard. Il ne manquait plus qu’un pseudo-mystique à une ville qui avait failli céder à la panique générale pour un simple match de Sfénix !
Soudain, Archibald eut une pensée confuse… Et si… Il tenta d’attirer le regard d’Alice… qui avait manifestement anticipé sa réflexion.
« Non, même s’il s’agit d’un personnage secret récemment apparu en Féerie, ce n’est pas Armand de Saint-Tonnerre, déclara-t-elle fermement.
- Si vous le dîtes… En tous cas, ils pourraient faire la paire, alimentant les besoins de l’autre : si de plus en plus de gens écoutent ce prophète, il serait en mesure de les influencer selon les désirs de cet alchimiste, et celui-ci pourrait agir de façon à prouver la véracité des prédictions de son camarade…
- C’est un raisonnement qui se tient ! » intervient une voix derrière eux, et Archibald vit une main se poser sur l’épaule d’Alice quand il sentit une pression identique sur la sienne.
Mais cette fois, ce fut à peine s’il sursauta, et pas uniquement pour sa dignité : cette voix ne lui était pas inconnue !
« Locke ! s’écria-t-il en pivotant sur lui-même. Mais que fais-tu ici ? Ca fait des mois que tu ne donnes plus de nouvelles ! »
Le musicien répondit d’un sourire en coin, rajustant sa coiffe emplumée.
« Oh, je me suis constitué un nouvel auditoire… Plus… réceptif à mes talents, dirons-nous ! Nodnol est une ville parfaite pour moi ! Plus besoin d’errer de village en village, et plus besoin de rentrer dans ton monde, Archibald ! »
D’un geste de la main, il fit se lever les six joueurs, qui s’éloignèrent précipitamment, tête basse, sans même un coup d’œil mauvais à l’intention de l’ex-Fou d’Hadès. Archibald fut surpris d’un tel accès d’autorité de la part du fantasque compositeur-interprète, qui prit prestement place en face d’eux. Etrangement, l’ambiance du pub redevint beaucoup plus naturelle, bruissante de conversations, de rires, de rots, et de bris de verre.
« Cela dit, Nodnol n’est pas parfaite pour autant ! Pourquoi faut-il toujours que quelqu’un invente les forces de police au bout d’un moment ? On pourrait très bien s’en passer, non ? J'ai rencontré tout à l'heure l'un de leurs pires spécimens, le genre à faire collection de médailles, même en chocolat ! Bauer ou Boiler, je ne sais plus. Alors, quoi de neuf ? Oh, toi ? comme s’il avait déjà oublié la présence d’Alice aux côtés du jeune professeur, une impression de mauvaise comédie accentuée par ses sourcils relevés. Je vais pouvoir courtiser Mlle Kate, alors ?
- N’y compte pas trop, déglutit péniblement Archibald, trépignant sur sa chaise.
- Dommage, mais je m’en remettrai ! Jolie rencontre hier, à propos… Je vois que le Doyen a décidé de relancer les bonnes vieilles traditions des joies des activités de groupe…
- Tu n’as pas l’air très fan de Sfénix ?
- Cela se sent tant que ça ? répliqua Locke, d’un rire amer. Non, je n’ai jamais aimé ça lorsque j’étais étudiant à la Tour. Je crois bien que je détiens toujours le record d’absences et dispenses dans cette discipline… J’aurais cru que tu me battrais, mais on dirait que tu as attrapé le virus ! »
Ce fut au tour d’Archibald de rire jaune.
« Pas de méprise, je joue contraint et forcé. Même si ce n’est pas toujours aussi désagréable qu’on pourrait le croire à l’extérieur…
- C’est vrai que des petits malins comme Charmant parvenaient à s’en sortir sans une égratignure en jouant sur les règles, et sur les autres », acquiesça le musicien d’un air absent, tandis qu’il faisait signe à une serveuse de lui apporter un verre de gin.
Etonnamment, Alice n’avait plus pipé mot depuis que Locke était arrivé dans leur champ de vision, mais ne le quittait pas des yeux. Savourant la première gorgée d'alcool fort comme s’il se gargarisait, le musicien redevint quant à lui plus sérieux.
« Bien… Quelque chose me dit que notre rencontre n’est pas fortuite ! Ce n’est pas que je ne sois pas content de te revoir depuis mon petit séjour en Ecosse, Bellérophon, mais je suis très occupé, et je ne compte plus entrer dans les combines de la Tour, donc… »
Ce fut Alice qui répondit.
« Nous sommes venus vous interroger, monsieur le prophète. »
En voilà une autre de bien bonne ! Et Locke qui ne démentait même pas ! Sans doute pour mieux se gausser de la jeune femme, il n’y avait pas d’autre alternative logique…
« Ah, démasqué, je suis ! Oui, c’est bien moi que certains se sont toqués de surnommer le prophète, déclara-t-il placidement, tandis qu’Archibald luttait pour ne pas libérer les aigus.
- C’est pas vrai ! Qu’est-ce que c’est encore que cette arnaque ?
- Ce n’est pas très gentil, ça, continua de sourire Locke. Qui plus est, je n’y suis pour rien, vous savez ! Je n’ai pas demandé ce qui m’est arrivé…
- Ca, je connais.
- Mon séjour dans le royaume d’Hadès a été encore… différent du vôtre, poursuivit-il d’un ton faussement alerte. Même si je n’ai pas voulu me l’avouer avant récemment, j’en suis revenu changé. Depuis quelques temps, si je me laisse emporter par ma musique, il me vient… des visions. Oh, au début, je pensais que j’avais dû avaler quelque chose de mauvais, puis je m’en suis servi pour mon compte. Après tout, j’avais bien le droit d’en profiter un peu, après tout ce que j’avais subi ! Les paris, c’est excitant… Mais au bout de quelques temps, ça devient difficile de cacher un tel don, surtout quand on ne le contrôle pas toujours. Néanmoins, je peux vous jurer que je ne me suis jamais prétendu devin ou leader de quoi que ce soit !
- Je ne suis pas là pour te juger, soupira Archibald. En fait, je ne sais toujours pas pourquoi nous sommes venus te rencontrer !
- Aviez-vous vu quelque chose à propos des évènements d’hier ? s’enquit alors Alice. Nous savons qui se cache derrière tout ça, qui est sa véritable cible, mais nous ne connaissons pas ses motivations.
- Hey, mais je ne suis pas détective, ma chère…
- Mais vous connaissez cet écureuil… »
Archibald tiqua. C’était vrai ! Lors de la cérémonie de mariage d’Apollon et Cendrillon, Locke avait fait son entrée avec cette drôle de bestiole parlante sur l’épaule. Sa seconde rencontre à titre personnel. La dernière en date avait donc eu lieu la veille, lorsqu’il était arrivé sur les talons de Mycroft dans la salles des trophées du stade.
« L’écureuil ? Oui, nos routes se sont croisées, c’est vrai, ne la contredit pas le musicien, observant le fond de son verre avec attention. Je serai bien bête de le nier, puisque tout le monde nous a vus ! Cela ne signifie pas pour autant que nous étions des camarades ! Il semblait toujours avoir quelque chose en vue pour moi sans qu’il me le dise franchement, vous savez, un peu à la manière d’un impresario véreux. J’ai été soulagé que nos chemins se séparent, rapidement.
- Si vous le dîtes… Et pour hier ?
- Ah, vous êtes dure, maîtresse, soupira-t-il de façon théâtrale. Si cela vous est si important, alors oui, je savais qu’il valait mieux que je reste tranquillement installé ici que me retrouver dans les rues aux abords du stade de Sfénix…
- Et vous n’avez prévenu personne ?
- Pourquoi donc ? Cela m’a valu assez de mal par le passé ! Je sais à quoi m’en tenir, lorsque les gens se retournent contre moi. Je n’ai aucun désir de revivre ça. Jusqu’à maintenant, j’ai eu de la chance, lorsqu’il n’a pas été possible de me contrôler, je n’ai jamais rien révélé d’incroyable ou pouvant me causer du tort au point de devoir quitter une ville de plus. Tant pis si vous trouvez cela égoïste, mais je ne suis pas là pour veiller sur qui que ce soit !
- D’après ce que j’avais compris, tu n’avais parfois besoin de personne pour provoquer les soucis, précisa benoîtement Archibald.
- Point taken. So ? Ce n’est plus le cas à présent. Et pour en terminer avec cette histoire, je ne suis au courant de rien d’autre. Je ne connais pas du tout votre maudit alchimiste, et…
- Je ne crois pas vous avoir précisé qu’il était alchimiste, sourit Alice. Vous en avez donc sûrement vu un peu plus que ce que vous en dîtes…
- Mais vous êtes toujours aussi infernale ! Oui, dans ma vision, j’ai remarqué que cet individu utilisait l’alchimie, mais rien de plus : je ne sais pas ce qu’il veut, ni ce qu’il compte faire pour l’obtenir !
- Il en a probablement après Apollon », laissa échapper le jeune professeur en toussotant.
Cependant, Locke ne laissa rien paraître. Ni inquiétude, ni ressentiment.
« Ah ? Je lui souhaite bon courage dans ce cas ! Je ne crois pas que Schopenhauer ait besoin de quiconque pour prendre soin de lui. Je ne comprends d’ailleurs pas vraiment, tout d’abord, ce que vous faîtes ici tous les deux, et ensuite, pourquoi vous semblez visiblement inquiets pour lui !
- Je suppose que si ce cinglé est prêt à créer la panique dans une ville entière pour atteindre d’une manière ou d’une autre Ap’, il n’hésiterait pas à finalement s’attaquer à Féerie, contrairement à ce qu’on m’avait laissé entendre, grommela Archibald à l’intention du Fou.
- Avec d’autant moins de remords qu’il n’est pas un habitant des lieux.
- Vos plaidoyers sont très touchants, mais je dois gagner mon pain, désolé, balaya Locke, se relevant d’un bond.
- Tu vas chanter ?
- Exactement, bien au chaud, ici. Ce que j’ai retenu de mon apprentissage, c’est que même en rendant service, on ne vous paie que rarement en retour simplement pour ça. Je me dois de livrer une performance chaque soir. Mais avant, je vais malgré tout vous confier un petit secret, fit Locke, une main sur la bouche, et le museau d'un conspirateur. Il existe un pouvoir si puissant, si extraordinaire, que tout le monde...
- Oui, oui, Gillette, j'ai compris, c'était très drôle », ricana le jeune professeur, à peine surpris.
Locke le gratifia d'un clin d’œil complice. Il conservait d’incongrus de vestiges de son séjour dans le monde de l'ultra libéralisme ! Rajustant sa coiffe aux plumes de paon, il se dirigea sans plus tarder vers le comptoir. Une harpe était apparue entre ses mains, un instrument étrange, de toute évidence taillée dans un coquillage nacré, aux cordes d’une épaisseur peu commune.
Subrepticement, chaque client du pub l’observait à nouveau d’un œil, par dessus une épaule ou à travers un verre. Le souffle court, l’oreille tendue, on ne voulait pas risquer de manquer une strophe quittant soudain le répertoire classique du musicien pour devenir une véritable prémonition.
Monté sur un tabouret rembourré de vieux velours, Locke s’assit jambes croisées sur le comptoir, pinça deux cordes pour obtenir un premier accord, et entonna d’une voix au falsetto inchangé depuis la dernière fois qu’Archibald avait eu le loisir de l’écouter.

Oh, Oh, peuple de la Terre,
Ecoutez l'avertissement donné par le prophète
Prenez garde à la tempête qui se rassemble
Ecoutez l'homme avisé !

J'ai vu en rêve un escalier d' éclats de lune
Etendant ses mains sur la foule présente
Un homme pleurer un amour disparu
Et des cœurs froids comme la glace
Je regardais tandis que la peur emplissait le regard du vieil homme
Les espoirs de la jeunesse dans des tombes tourmentées
“Je ne vois plus d'avenir”, je l'ai entendu dire
Et si gris est le visage de chaque mortel

Oh, oh, peuple de la Terre
Ecoutez l'avertissement donné par le prophète
Bientôt, le froid de la nuit tombera
Invoqué par ta propre main
Ah, Ah, enfants du pays,
Tout juste nés, prenez ma main
Volez, et trouvez la nouvelle branche verte
Et revenez comme la colombe blanche

Il parlait de la mort comme une brume d'un blanc d'os
Prenant ceux qui se sont perdus, et ceux qui ne sont pas aimés
Bien trop tard, tous les démons courent
Ces rois des bêtes, maintenant leurs jours sont comptés
De l'amour de sa mère, le fils s'est aliéné
S'est marié lui-même avec son précieux gain
La terre tremblera, en deux s'ouvrira
Et la mort partout autour sera votre dot.



Aussi amateur de Queen* qu’Archibald ait pu être, la tournure des paroles psalmodiées par Locke n’était pas vraiment au goût du jeune professeur.
Des catastrophes, des malheurs en pagaille, les Terres de Féerie en avaient déjà connus leur lot. Evoquait-il seulement le passé ? Le musicien n’avait pas l’air particulièrement en transe, et personne ne lui avait sauté à la gorge pour l’interrompre.

Oh, Oh, peuple de la terre,
Ecoutez l'avertissement donné par le prophète
Pour ceux qui écoutent, et retiennent mes paroles
Oh, courrez pour sauver vos vies, vous qui ne me prêtez pas attention
Tremblez pour vos vies
Ne vous trompez pas, les feux de l'enfer vous emporteront
La mort devrait-elle vous attendre
Ah, Pouvez vous m'entendre ?
Maintenant je sais, maintenant je sais
Que vous pouvez m'entendre
Et maintenant je sais, maintenant je sais
La terre tremblera, en deux s'ouvrira
La mort partout, partout, partout
Partout, partout, partout

Ecoutez le sage, écoutez le sage, écoutez le sage
Ecoutez le sage, écoutez l'homme sage
Venez ici, je vous entends, Venez ici, je vous entend s
Ecoutez l'homme, écoutez l'homme, écoutez l'homme
Ecoutez l'homme fou
Dieu vous a donné la chance de purger cet endroit,
Et la paix partout sera votre récompense
Oh, Oh, enfants du pays
L'amour est toujours la réponse, prenez ma main
La vision se fane, j'entends une voix
Ecoutez l'homme fou !
Mais j'ai toujours peur, et n'ose toujours pas
Me moquer du fou
Listen to the man !


Les cordes de la harpe lâchèrent les unes après les autres, le coquillage se fendit en deux, la voix de Locke se fêla, comme si elle avait atteint un seuil dépassant toute mesure supportable. Telle son incroyable complainte qui s’était peu à peu éloignée de la stricte récitation des paroles de Queen.
La foule des clients s'éparpillait déjà, la plupart du temps sans penser à payer, ce qui n’avait pas lieu de vraiment gêner le tavernier, étant donné que lui-même avait déguerpi dès le second couplet. L’irrépressible envie de reprendre le chant de Locke en canon avait dû finir de les terroriser. Comment pouvait-on à ce point dominer un auditoire ?
Archibald et Alice n'avaient pas quitté leur table, mais les questions affluaient tout autant sous leur crâne bouillonnant pour l’occasion à l’unisson. Quand bien même Locke était-il assez doué pour séduire les Muses, était-ce encore véritablement lui et seulement lui pour s'exprimer de la sorte, sautant de table en table, dansant devant l'âtre du pub en projetant son ombre sur les murs tel un diable jaillissant de sa boîte, tourbillonnant de clients en client ?
Qui serait en mesure de trancher, alors que le fantasque musicien reprenait encore sa respiration, à demi évanoui sur une chaise, personne n'osant l'approcher ?
Archibald se leva à son tour, voulu écarter de son chemin un siège tombé à terre, mais soudain, celui-ci se déroba sous sa main, et dans un fulgurant claquement de cape, se changea en... Mycroft Holmes !
« My lady, ma bourse s'il vous plaît, dit-il à l'attention de l'ex-Fou d'Hadès, au minois impénétrable, mais qui obtempéra sans rechigner, pour une fois ! Merci. »
Bourrant sa pipe sans manifester le moindre empressement, le frère aîné du célèbrissime Sherlock farfouilla dans une poche de sa redingote avant de tendre un morceau de parchemin roulé au jeune professeur de la Tour.
« Bien ! Si cet indice nous annonce des oeuvres sombres à venir, il ne nous aide guère, aussi réussi que soit son petit numéro. Mais, on dirait que quelqu'un d'autre ne compte pas attendre. Nos espions en Atlantide pensaient à toute autre chose, mais Apollon Schopenhauer a visiblement modifié ses plans. Regardez ce que tous les gamins des rues distribuent un peu partout depuis deux heures maintenant ! »
Archibald se saisit du document, Alice apparaissant par-dessus son épaule, y calant son menton.
« Un concours de tir à l'arc ! En présence d'Apollon et de Diane ! s'étrangla le jeune homme. Qu'est-ce que c'est encore que cette invention !
- Vous le saurez bientôt, mon cher ! Nous partons nous-mêmes pour l'Atlantide dès demain matin ! Si cet alchimiste menace Apollon, il lui faudra fatalement un jour ou l'autre l'attaquer de front. C'est notre meilleure chance d'en apprendre plus sur son compte et de le capturer ! »
Un ricanement de hyène fondit dans leur dos : Locke, qui avait recouvré une certaine contenance, digérait lui aussi ces nouvelles informations.
« Eh bien, tu vas avoir des choses à expliquer, Bellérophon ! Si tu veux, je peux t'écrire un petit texte d'excuse pour ta précieuse fiancée !
- Mais je n'ai rien fait avec... »
Archibald baissa la tête. C'était peine perdue. Le musicien n'avait pas fini de l’asticoter, et Kate ne s'arrêterait sûrement pas à de simples taquineries si la jeune femme le voyait arriver bras dessus bras dessous avec Alice...

De retour dans les appartements de Holmes, avec pour seule vision les toits enfumés de Nodnol à la nuit tombée derrière la fenêtre fermée, Archibald réfléchissait toujours, méditant dans un bain chaud qu'il estimait avoir largement mérité, quand bien même s'était-il avant tout contenté du rôle de spectateur durant cette journée mouvementée.
Au rez-de-chaussée, Locke et Mycroft devisaient, tandis que Mrs Hudson assurait le service avec son zèle habituel. Archibald avait préféré battre en retraite face au thé à la menthe et au pudding pas plus attrayant.
Si les habitants de Nodnol détestaient la magie, le jeune homme se demandait dans ce cas-là par quel miracle ce réceptacle pouvait être étanche ! Trop soucieux pour s'amuser à faire des flaques dans toute la pièce servant de salle de bains, Archibald ne songeait même pas à l'absence de son canard en plastique pour l'aider à barboter. A tout bien considérer, ce bain était de toute façon assez désagréable, entre ce qui lui servait de jacuzzi et le savon qui lui rappelait plutôt les produits pour lessive de son univers. Il ne lui manquait plus qu'un gant en crins de cheval afin de compléter le tableau !
Mais tout ce qu'il obtint fut la fée Lacyon assise en amazone sur une bulle irisée grimpant vers le plafond, dégoulinante et toute luisante d'eau savonneuse...
« Si vous manquez une rencontre de Sfénix, le Doyen risque d'être furieux, le sermonna-t-elle, chose fort rare chez elle. Il vous avait chargé d'entrer en contact avec Holmes afin de l'amener à s'intéresser à notre affaire, pas à suivre son frère jusqu'en Atlantide ! La Tour ne vous paie pas pour vous offrir des vacances sur une île paradisiaque !
- Mais la Tour ne me paie pas ! répliqua le jeune professeur, trop fatigué pour tenter de voiler une nudité qui n'était de toute manière plus vraiment inconnue de la petite fée. Et si vous pensez que je suis ravi de me retrouver dans une querelle privée...
- Vous y êtes bien obligé : tous les spectateurs présents hier dans le stade non plus n'étaient pas concernés : il vient un moment où vous ne pouvez plus vous cacher derrière ce genre d'excuses.
- Attendez, c'est vous qui me tenez ce discours ? Mais si je vous suis, alors il faudrait que je me rende en Atlantide et que moi aussi je cherche à arrêter ce maudit alchimiste ! Et vous me menacez en même temps de représailles de la part du Doyen ! »
Lacyon sourit, un sourire déformé par une autre bulle dépassant celle lui servant de selle, qui ne semblait toujours pas décidée à éclater.
« Je voulais juste vous remémorer ce qu'il en était, vis à vis de la Tour du Savoir Secret Salvateur. Mais cela ne signifie pas que c'est ce que je voudrais que vous fassiez ! Et la Tour enverra sans aucun doute Robin des Bois pour la représenter.
- Ah ? Et vous avez un avis, par hasard, sur le retour de Locke sous les feux de la rampe ?
- Son envie subite de quitter Nodnol alors qu'il prétend s'y sentir si bien est surprenante. Il est souvent méfiant, parfois retors. Mais ce n'est pas un mauvais bougre ! Et puis, après sa prestation de tout à l’heure… Le connaissant, je doute qu'il ait eu envie de s'éterniser trop longtemps ici.
- Ca ne me gênerait pas beaucoup, en ce qui me concerne. »
Et pour une fois, la fée garda le silence et ne tenta pas de titiller Archibald.
« Féerie regorge de surprises encore pour moi, de nos jours, vous savez, essaya-t-elle même de le réconforter. Souvenez-vous de notre première rencontre : je ne crois pas que découvrir un prophète comme Locke soit plus remarquable ! Ils ne vivent pas tous d’eau fraîche et de racines au fond d’une grotte dans une forêt perdue !
- J’ai eu l’occasion de le réaliser. »
La bulle de savon éclata soudain, le jeune homme rattrapant de justesse Lacyon par un pied avant qu’elle ne boive la tasse.
« Ce n’est pas la peine de vous frotter le postérieur, vous n’êtes pas tombée sur les fesses ! »
La fée miniaturisée ne lui tint pas rigueur de sa remarque acerbe, mais s’en vint à tire d’ailes se poser dans ses cheveux encore humides. Archibald décida à son tour de ne pas riposter, et c’est ainsi que Morphée les surprit…
Rien d’étonnant à ce que le jeune professeur rêvât de rallier l’Atlantide à la nage durant de longues et pénibles heures !

* Paroles de la chanson de Queen, The Prophet’s song.

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