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rchibald,
les yeux mi-clos, se tortillant dans son lit, affichait un sourire
à la fois béat et idiot, les deux allant souvent
de pair dans son cas.
« S’il te plaît, Kate, je sais bien que
c’est le matin et que tu peux en profiter, mais tu pourrais
au moins attendre que je sois réveillé
», marmonna-t-il d’une voix ensommeillée
en gloussant de plus belle.
Avant de réaliser que les mains – et les pieds !
– qu’il sentait se promener sur sa… peau
n’étaient pas de taille humaine, il s’en
fallait de beaucoup !
« Lacyon ! Mais c’est pas possible ! Où
est passé mon caleçon ? grommela-t-il tout en
farfouillant sous les draps, remuant les jambes en tous sens. Vous
croyez vraiment que c’est le moment pour ce genre de choses ?
»
La fée miniaturisée, qu’il avait enfin
saisie à deux doigts dans la pénombre ambiante,
ne l’entendait visiblement pas de cette oreille, encore
occupée à se pourlécher les babines,
bras croisés sous sa poitrine rebondie et rougie.
« Ah oui ? Et pourquoi pas ? Si vous comptez faire la grasse
matinée, ça vous regarde, mais moi
Bellérophon, j’ai faim, et c’est
l’heure du petit déjeuner ! Alors, je me sers !
»
Levant les yeux au ciel, et non pas de ravissement à
présent, le jeune homme voulut
précautionneusement la déposer à
côté de lui, sur sa droite, bien en
évidence… Mais il remarqua soudain
qu’il n’était pas seul sur cette couche,
et que sous les couvertures qu’il n’avait pas
encore envoyées au pied du lit, quelqu’un
d’autre lui disputait le matelas.
Tentant d’occulter les piaillements de colibri de Lacyon,
Archibald se résolut, d’une main tremblante,
à soulever un coin de drap… Par les citrouilles
du Doyen ! C’était l’ex Fou
d’Hadès, sagement couchée sur le
ventre, les cheveux en bataille, entièrement nue, du moins,
d’après ce que le regard du jeune homme
découvrait en battant des paupières
d’affolement… Ce qui ne l’avait pas
empêché de noter au passage la fermeté
de sa chute de rein… Qui plus était, elle
n’était pas si dévêtue que
ça : n’arborait-elle pas un bandage sur une bonne
partie du cou ?
Déjà le souffle court, Archibald manqua de
s’étrangler lorsqu’elle ouvrit
brusquement les yeux, se redressant sur un coude, ce qui ne manqua pas
de mettre en évidence son insolente mais menue poitrine,
pour une fois libérée de tout bandage.
« Bonjour, mon maître… »,
ronronna-t-elle.
Que se passait-il dans ce lit ? Et où se trouvait-il pour
commencer ? Si Archibald avait déjà connu ce
genre de situations, cela datait quelque peu désormais. Il
recula précipitamment contre le dossier du lit, avec des
œillades désespérées pour
ses effets jetés en boule sur un fauteuil avoisinant, Lacyon
ne cessant de tourbillonner autour de sa tête, lui donnant
l’illusion de l’ivresse. Erreur fatale :
sitôt avait-il détourné la
tête de la jeune femme lascive allongée
à ses côtés, qu’elle en
profita pour se couler à cheval sur lui, le clouant sur le
matelas. Lovée dans le tas de vêtements du jeune
professeur, Lacyon n’en perdait pas une miette, applaudissant
à tout rompre, quand bien même ne
dépassait-elle pas les vingt cinq décibels
étant donné sa taille.
« Tu m’as sauvé la vie,
Bellérophon, murmura celle qui n’était
autre qu’Alice, le regard luisant de démence.
- Vous… Vous… Vous…
- Oui, et je ne m’en suis pas montrée
digne. Dispose de moi comme tu le désires.
- Il peut, vu sa condition du moment ! glissa la
fée.
- Lacyon, je ne… »
Encore le Fou, qui n’avait plus rien de commun avec
l’être costumé de rouge et de noir en
cet instant, lui avait-il accordé le choix, aussi
dirigé fût-il. Entre sa souplesse et sa vitesse,
nul doute qu’elle aurait été en mesure
de lui faire subir bien « pire
»…
Par chance pour son cerveau provoquant la surchauffe de
différentes parties de son corps, et en premier lieu de sa
caboche elle-même, un halo de braises rouges illumina la
pénombre, comme suspendu dans les airs, à
quelques pas du lit… Avant qu’Archibald, Lacyon,
et Alice faisant brusquement volte-face pour draper sa
nudité, n’y rattachent une pipe, puis un
homme…
Mycroft Holmes, jambes croisées, assis dans un fauteuil.
« Mycroft, vous ! s’exclama Archibald.
- Oui, moi, et ?
- Je ne vous savais pas voyeur…
- Je ne vous savais pas tout sauf reconnaissant…,
répliqua le grand frère de Sherlock.
- Expliquez-vous ? » s’enquit Archibald,
qui ne se sentait pas des plus à l’aise pour mener
un interrogatoire en pareilles conditions.
Le détective occasionnel tira une longue bouffée
sur sa pipe calebasse, savourant pour sa part visiblement la situation
cocasse de son interlocuteur, avant de répondre.
« Eh bien, soit. Votre amnésie partielle ne
m’étonne guère. A l’heure
qu’il est, en cette fin d’après-midi du
lendemain de votre rencontre de Sfénix,
l’inspecteur Tribune et toute sa bande de Bobbies vous
courent après.
- Mais comment ça ?
- Hum, en fait, il se peut bien que j’en sois
aussi en partie au moins, responsable. Peu de monde a
goûté ma sortie sur le terrain, en plein
match…
- Ah, ça en tous cas, je m’en souviens
très clairement !
- Nous nous sommes donc rendus à toutes jambes
dans la salle des trophées, où je
soupçonnais quelque malice. J’avais vu juste : la
demoiselle ici présente était sur le point de
succomber aux assauts d’un malandrin de la pire
espèce, qui a réussi à nous
échapper… Avec la Coupe des Braises…
- Oh, ce machin, nota évasivement Archibald,
nettement plus intéressé par cette histoire de
duel dont il ne gardait aucun souvenir.
- C’est le vol de ce « machin
» comme vous dîtes, qui nous cause le plus de
soucis ! Figurez-vous qu’on nous accuse d’en
être les coupables ! Alors que cet alchimiste de malheur
s’est enfui avec, évidemment !
- Un alchimiste, maintenant… »
Finalement, Archibald sentait bel et bien une gueule de bois
carabinée résonner sous son crâne.
« Oui, c’est cela, et pas n’importe
lequel d’après ce que j’ai pu comprendre
des vingt-sept indices trois quart que j’ai pu relever dans
la pièce.
- Tant que ça ?
- Oh, vous savez, cinq minutes suffisent à
démêler bien des crimes. Ainsi, je sais donc
à qui nous avons affaire, sans compter les
délires de mademoiselle durant son sommeil…
- Impressionnant… »
Captivé par les paroles de Mycroft, Archibald se rendit
compte trop tard que Lacyon avait prestement trouvé refuge
sous les draps, tandis qu’Alice s’était
blottie contre lui, mais sans aucun sous-entendu libidineux entre eux,
elle aussi attentive au discours du détective.
« La délégation de la Tour est repartie
pour la Forêt des Rêves Multicolores en
quatrième vitesse, et heureusement que vous aviez un certain
service de sécurité plutôt
musclé… Avec le fils de JR et ses
compères.
- J’imagine la scène…
»
Et le jeune professeur ne l’imaginait que trop bien, le sang
affluant sourdement à ses tempes, ce qui, un mal pour un
bien, le soulageait d’autant ailleurs…
Mais quel fiasco… Que devait penser le Doyen, probablement
averti depuis des heures de la tournure des
évènements ? Dire que la première
partie de sa mission, établir le contact avec Holmes,
s’était si bien déroulée !
Si l’on mettait de côté le fait
qu’il ne s’agissait pas de Sherlock, et
qu’Archibald n’avait à aucun moment
mentionné le fait de se mettre au service de la Tour, alors
que le refus que voulait éviter Abraham Van Helsing
n’était sûrement pas question de
rétribution…
« Le Doyen a depuis évidemment nié
toute implication de la Tour dans ce vol, vous disculpant haut et fort,
mais la police aimerait bien vous interroger.
- Pourquoi ne pas les avoir laissé faire alors ?
- Parce que vous étiez blessé, et
mademoiselle bien plus encore. J’ai dû parer au
plus pressé, et nous faire quitter l’enceinte de
ce stade sans être vus.
- Attendez, j’étais inconscient,
c’est ça ? Et tout seul, vous nous auriez
portés tous les deux hors du stade jusque chez vous ?
- Pas tout seul…, corrigea Mycroft,
agacé. Voyez-vous, afin de ne pas rester sans le sou,
j’occupe quelques fonctions, disons… dans la
police secrète… Pour faire bref. Par le biais de
quelques contacts bien placés, j’ai
réussi à nous sortir de ce guêpier. Et
depuis, il me semble avoir plutôt pris bien soin de vous.
- Au point de nous faire partager le même lit ?
grimaça Archibald.
- Je n’allais pas vous conduire dans un
dispensaire, ni installer l’un de vous sur une chaise ou
à même le sol. Et je suis un gentleman,
ajouta-t-il pour Alice, comme si cela allait de soi. Par chance, mes
connaissances médicales ont été
suffisantes pour vous soigner.
- Et moi ?
- Vous, Bellérophon, vous
n’étiez après tout
qu’évanoui, il n’y a là rien
de bien terrible. Si ce n’est pour ceux qui ont dû
vous porter…
- Dîtes donc, ça commence
à… »
Cependant, le jeune homme n’avait pas matière
à répliquer, malheureusement pour lui. Ecouter
Mycroft Holmes ne lui remémorait aucun souvenir de sa
rencontre avec ce mystérieux alchimiste qui
s’était visiblement conclue par un KO.
Tâchant malgré tout de ravaler sa
fierté et de réfléchir, deux choses
bien difficiles à accomplir en même temps, il
questionna à nouveau le détective.
« Si je comprends bien, certaines autorités
policières savent où nous trouver, et que nous ne
sommes réellement pas coupables, et pourtant, Scotland Yard
nous court toujours après ?
- Précisément, acquiesça
Mycroft, rembourrant sa pipe.
- J’avoue que quelque chose doit
sûrement m’échapper, car tout cela
m’a l’air tout à fait logique, ironisa
Archibald.
- Je pense savoir, murmura le Fou du bout des
lèvres. Vous savez ce qu’Armand de Saint-Tonnerre
projette, lança-t-elle à Mycroft.
- En effet, dans une certaine mesure, si l’on fait
fi de ses arguties. L’anarchie, le chaos. Voilà ce
qu’il ambitionne de propager un peu partout en
Féerie. S’il est envisageable de le berner en
l’amenant à se trahir… J’ai
ouï dire qu’il s’était
récemment produit de drôles de choses en Atlantide
également…
- Quoi donc ? »
La voix d’Archibald s’était durement
tendue à cette mention.
« Je suis désolé, mais personne
n’a encore de détails à fournir sur
cette question. Tout ce que l’on sait, c’est
qu’Apollon semble être entré dans les
grandes manœuvres.
- Quel rapport avec cet alchimiste ?
- Plusieurs pistes le raccorderaient au souverain actuel de
l’Atlantide… Le plan de Saint-Tonnerre est
simplet, voire simpliste. Mais il peut fonctionner, et plus vite, avec
plus d’ampleur qu’on ne le croit si l’on
n’y prend pas garde. Depuis Lord Funkadelistic, qui
n’avait eu le temps de s’attaquer
qu’à quelques cibles bien précises, les
Terres de Féerie avaient retrouvé leur calme. On
ne peut guère prétendre que les
évènements d’il y a deux ans concernant
Hadès avaient bouleversé le quotidien de chacun.
Pas plus que la ré-émergence de
l’Atlantide.
- Alors que si cette espèce de malade
s’amuse à provoquer des émeutes
à Nodnol ou dans d’autres
cités… Il pourrait sans doute
réveiller de vieilles rancœurs qui lui
faciliteraient la tâche, quelle qu’elle soit.
- Elémentaire, mon cher Bellérophon !
s'exclama l'illustre détective. Toute cette affaire, et pas
question de n’y inclure que les
évènements de la veille, est signée de
la main de notre nouveau Napoléon du crime. Le doute n'est
plus permis ! »
Et tout à coup, il se redressa sur ses jambes,
commençant à arpenter la pièce,
qu’Archibald avait toujours autant de mal à
délimiter, de long en large, comme coutumier
d’évoluer dans la pénombre.
« Pour aujourd’hui, nous ne pouvons rien faire de
plus, malheureusement. Je doute fortement que notre homme soit encore
dans l’enceinte de la ville. Dans un premier temps, jouons
donc son jeu, qu’il se frotte les mains en
présumant que l’on ne sait rien de lui ! Vous
n’avez qu’à vous reposer
jusqu’à demain matin.
- C’est à dire que…, voulut
protester le jeune professeur, j’ai
déjà évoqué avec vous la
situation… »
Mais Mycroft Holmes, sa redingote sous le bras, avait
déjà quitté la chambre, claquant la
porte derrière lui. Tout juste eut-il le temps
d’entrapercevoir la pièce jouxtant
l’infirmerie improvisée, qui avait tout
l’air d’être le laboratoire de chimie
installé au 221B Baker Street.
Archibald n’avait jamais été
très doué avec un tube à essai entre
les mains, et pourtant, en cet instant, il aurait encore
préféré se brûler les doigts
avec un bec benzène.
Ces évènements se déroulent de 4
à 5pm.
Au 4 Whitehall Place, Jack Boiler s’apprêtait
à terminer sa nuit blanche, une de plus, par un
interrogatoire musclé, après avoir
sauté le petit déjeuner, en dehors
d’une boisson qui n’avait rien de commun avec un
laitage.
La cité de Nodnol n’était pas toujours
facile à protéger, et encore moins depuis hier et
les évènements de l’Apollo Stadium. La
foule en colère, apeurée, les émeutes
aux abords de l’enceinte puis s’étendant
à toute la ville tandis qu’il fallait assurer le
départ de l’équipe des Lanternes et la
traque du voleur de la Coupe des Braises…
Jack Boiler, et sa barbe de trois jours aux reflets blonds, son nez
légèrement en trompette et sa petite fossette,
était cela dit rompu à ce genre de situations de
crise. Ici, aux services spéciaux de Scotland Yard, il avait
démêlé des complots encore autrement
plus compliqués, et lui ne passait pas son temps
à contacter des détectives plus ou moins mal
famés, au contraire de son collègue Tribune.
Jack ôta ses pieds de son bureau et se leva en grommelant,
les traits tirés, mais toujours aussi durs, se frottant
vigoureusement le menton d’une paume sèche. Il
n’avait pas fait trois pas, qu’il croisait la route
dudit Tribune, à l’opposé de Jack pour
ce qui était de la garde-robe et du soin accordé
à sa barbe et ses favoris…
C’était un petit homme à
l’œil noir, avec une face de rat au teint
plombé. Mince de taille, la mine chafouine.
« Tiens, Boiler… On cuve sa bière ?
- Bonjour, Tribune. Ravi de vous voir, moi aussi. Et non, je
suis à jeun.
- Si vous le dîtes… Mais pour votre
information, je vous rappelle que je me souviens encore de vos petits
secrets. Votre dépendance à
l’opium… N’est-ce pas ?
- Dans le cadre d’une mission
d’infiltration pour la gloire de notre police. J’ai
du travail, désolé, coupa court, Jack. Et je
compte bien le faire, aussi vite que possible. Chaque minute compte.
J’ai un suspect à interroger.
- Un jour, il faudra bien se mettre d’accord sur
votre définition d’interrogatoire. Les murs se
souviennent encore de vos précédentes…
sautes d’humeur !
- Je fais ce qu’il faut pour sauver cette ville et
protéger ses habitants. J’accomplis mon travail.
»
Et sans un mot gratuit, Jack le planta là, traversant la
cohue non interrompue de Bobbies cavalant aux quatre coins de la
bâtisse sans dévier d’un pouce son
trajet, roulant des épaules.
Jack Boiler avait le cuir épais et comptait bien le prouver
une fois de plus. Ah, si seulement on l’avait
laissé agir, hier : bien sûr,
c’était son jour de repos, mais il avait
décidé d’assister à la
rencontre de Sfénix, autant dire qu’il se tenait
prêt quelles que soient les circonstances, et le jour ou le
lieu. A croire que son flair ne le lâchait jamais,
même lorsqu’il ne se trouvait pas en service. Il se
permit un rictus doucereux qui aurait pu ressembler à un
sourire, sous certaines conditions drastiques.
Si seulement…
Si seulement il ne perdait pas tant de temps à devoir voler
au secours de sa fille, Jack ne serait plus agent de terrain depuis
longtemps ! Cette petite sotte, toujours à se retrouver dans
les bas-fonds de Nodnol, enlevée ou au mauvais endroit au
mauvais moment ! Combien de fois avait-il fallu qu’il lui
court après pour la sauver des griffes de bandits et autres
marchands de catins ? Allait-il simplement au cirque, que la cage des
fauves s’ouvrait, et que ceux-ci la choisissaient entre tous
les spectateurs !
Pas de quoi avoir l’esprit tranquille, mais au contraire
demeurer sur les nerfs et peu à cheval sur la
procédure !
Ah, la paperasse… Etait-ce vraiment à
quelqu’un comme lui de s’occuper de cas de tapages
nocturnes, tel que ce matin-même encore ? Un
dénommé Locke, retrouvé à
beugler sous la fenêtre d’une belle qui ne lui
avait rien demandé, avec une étrange guitare ne
produisant quasiment aucun son en bandoulière…
D’un coup de coude, il ouvrit la porte de
l’austère salle d’interrogatoire,
faisant voler en éclats la vitre. Ce
n’était jamais que la troisième fois en
dix jours. Jack aurait deux mots à dire au vitrier, de toute
évidence pas des plus qualifiés… Pas
de quoi améliorer son humeur en tous cas lorsqu’il
croisa le regard du suspect qu’il avait lui-même
appréhendé, grimpant sur les toits à
sa poursuite.
« Te voilà, toi… »,
grinça-t-il d’un ton comminatoire au possible.
Jack ne se troubla pas face au silence obtus qu’il obtint
pour toute réponse. D’un geste lent, il se saisit
d’une noisette au fond de sa poche, la tint entre deux doigts
sous le nez du suspect assis de l’autre
côté de la table composant l’unique
mobilier de la pièce en dehors de deux chaises, et la brisa
d’une seule pression !
« Tu as vu ça ? Tu ne nous fais pas peur, tu sais
? Nous avons les moyens de te faire parler ! »
Mais l’écureuil, puisque
c’était bien lui, se contenta de remuer des
bajoues.
« Tu comptes faire le dur, c’est ça ? Ne
crois pas que tu pourras jouer au plus malin avec moi. J’ai
tout mon temps, et tu peux te l’enfoncer dans ta petite
tête, tu ne vas pas apprécier mes
façons de le faire passer ! »
Jack redoubla alors d’aboiements après
s’être chauffé convenablement la voix
avec cette introduction calculée.
« Qu’est-ce qu’une bestiole comme toi
faisait dans le stade ? Je ne compte te mettre aucun marché
entre les pattes, je veux seulement des réponses, et vite !
Ne compte pas revoir tes noisettes de sitôt si tu ne craches
pas le morceau, je te le jure !
- Hum… Sachez que les glands ont ma
préférence. Tâchez de vous en souvenir
lorsque vous m’amènerez mon repas.
Personnellement, j’espère. »
Les yeux de Jack n’étaient plus qu’une
fente, ses lèvres étirées en une
plainte sèche.
« Je sens qu’on ne va pas être copain
tous les deux… Ca ne me dérange pas outre mesure
: je n’ai aucun ami. »
L’écureuil demeurait imperturbable, remuant
à peine sa queue touffue.
« Tu sais, nous ne sommes que tous les deux pour cette petite
entrevue. Pas de témoin. Dans cette salle, personne ne
t’entendra crier… »
Et sans plus attendre, joignant le geste à la parole, Jack
empoigna une chaise et la jeta en hurlant contre le mur dans le dos de
l’écureuil, tout en se ruant droit sur lui, les
paumes plaquées sur le bureau comme s’il
s’était retenu au dernier moment de bondir
par-dessus !
« Vous avez mauvaise haleine, répliqua seulement
l’écureuil.
- Ca se corrige, et toi aussi d’ailleurs, je peux
te corriger ! le menaça-t-il d’un index
vindicatif. Alors, ce stade ? Tu voulais empoisonner les conduites
d’eau de la ville ? Poser une bombe ? Lancer des
émeutes ? Organiser des paris truqués ? On te
connaît va, on sait bien que tu n’es pas
né de la dernière pluie contrairement
à ce que tu voudrais faire croire… Ton
rôle trouble vis-à-vis de la Tour du Savoir Secret
Salvateur, ta disparition subite, tes réapparitions
remarquées ici ou là… Tu
n’es pas net !
- Vous non plus, à ce qui se dit pas plus loin
que dans les murs de cette prestigieuse maison…
- Vas-y, gausse-toi, mais tu ne peux pas
t’empêcher de causer, sale petit rongeur
prétentieux… En tous cas, je t’ai bien
eu sur les toits, tu imaginais sans doute que ton pelage
d’hiver te camouflerait… Mais moi, je ne me laisse
pas piéger par les choses mignonnes ! Tu ne t’en
tireras pas aussi facilement avec moi, je parie ma plaque. »
Cette fois, l’écureuil, au pelage gris collection
Automne/Hiver, s’enferma à nouveau dans son
mutisme placide, grignotant tout juste un morceau de bois
attrapé au vol, vestige de la chaise
éclatée en mille morceaux.
Jack non plus n’ajouta plus un mot, passant la tête
à travers la porte délabrée et
héla l’un de ses collègues passant par
là, ou plutôt, l’attrapant vertement par
le col.
« Bon, c’est tout pour l’instant,
ramenez-le dans sa cellule, avant que je lui règle
son… Hum, avant que je le questionne une nouvelle fois dans
le strict cadre de la loi, bien entendu. Et pas de caresse ou de
chatouille en chemin, je vous le répète !
Méfiez-vous de lui comme de la peste noire ou les muffins de
votre grand-mère ! »
Il est vrai qu’un écureuil pouvait vite se
révéler craquant, même pour Jack
Boiler, quoi qu’il affirmât. Alors, pour de simples
bleus sans expérience… Il était
impératif de redoubler de prudence !
Une fois sûr d’être seul dans la
pièce, bras croisés, Jack s’en retourna
vers le bureau… Et tout à coup, celui-ci disparut
sous ses yeux, Jack n’ayant que le temps de reculer
d’un bond en se saisissant de son arme, un drap
tourbillonnant autour de lui avant de révéler la
présence de… Mycroft Holmes !
« Ca alors, Mycroft. On prétend que votre petit
frère est un as du déguisement, mais vous le
battez à plate couture, il n’y a aucun doute
là-dessus ! se reprit immédiatement Jack.
- Oh, je n’ai pas grand mérite : se
déguiser en bureau, c’est l’enfance de
l’art…
- Si vous le dîtes. Eh bien, qu’en
avez-vous pensé ? Etait-il comme vous le supposiez ? Peut-on
vraiment conclure qu’il soit en contact avec celui que vous
nommez Armand de Saint-Tonnerre ?
- Pour le moment, je préfère
réserver mon pronostic, si cela ne vous embête pas
trop. Mais une chose est certaine : plus longtemps vous le retiendrez
ici, moins il y aura de troubles à redouter, j’en
suis quasiment convaincu.
- Très bien, fit Jack, hochant la tête.
- Désolé de ne pas vous en dire plus,
vous allez devoir me faire confiance sans poser de questions. Ah, au
fait, j’ai croisé le mayor en
arrivant ici…
- Oh, non, pas Palmer… », soupira Jack,
levant les yeux au ciel. Je me demande ce qu’il va bien
pouvoir encore inventer lui aussi pour me causer des soucis.
Mycroft Holmes réprima un sourire et rajusta sa robe de
chambre pourpre, car c’est ainsi qu’il
s’était déplacé
jusqu’à Scotland Yard. Il était
presqu’aussi débraillé que Jack Boiler
un soir de beuverie solitaire après le boulot.
« A propos… Vous devriez prévenir vos
collègues. Le Capitaine Némo est de retour dans
les parages.
- Némo ? Ce dangereux terroriste indien ? fulmina
Jack, tapant du poing. Encore un que je croyais liquidé et
qu’il va falloir à nouveau prendre en chasse.
- Oh, je vous dis ça, mais assaillir Nodnol
n’est pas dans ses projets, provisoirement du moins. Je pense
qu’il a trouvé mieux que raviver de vieilles
querelles.
Ca en fait au moins un. »
Les deux hommes se serrèrent la main, Holmes d’un
sourire pincé sous la poigne de Jack, et chacun repartit de
son côté. L’agent spécial de
Scotland Yard comptait aborder le sujet Saint-Tonnerre dès
qu’il se serait assuré que celui-ci ne faisait pas
partie du lot des centaines d’arrestations arbitraires des
dernières heures…
Souvent, plus les ordres provenaient de haut, plus ils se
révélaient incompréhensibles.
« Kate a peut-être raison… Nous devrions
partir. »
Dans l’embrasure d’une haute fenêtre
ogive, Cendrillon frissonna dans les bras d’Apollon, les
jambes dans le vide. Assis ainsi, lui le dos contre la pierre
réchauffée au soleil de
l’après-midi, ils surplombaient la cité
de toute la hauteur du palais.
« Partir ?
- Oui. Retourner dans mon monde. »
Cendrillon retint son souffle : les paroles de son amie avaient-elles
finalement fait mouche à travers elle ? Alors que son
époux ne lui avait quasiment jamais parlé de lui,
de son passé, de sa famille, même du temps
où ils étaient tous les deux
élèves de la Tour.
« Si tu crains quoi que ce soit ici…
- Tu veux me mettre à
l’écart ? »
Les mots jaillirent de sa bouche, telle les griffes d’une
panthère. Mais Apollon ne lui laissa pas le temps de se
raidir en s’écartant de lui.
« Pas du tout. Je viendrai avec toi. A présent,
l’Atlantide peut se passer de moi quelques temps. Certains
m’en veulent encore ? Qu’il me traque donc, si cela
les amuse !
- Et… Où irions-nous ?
- Eh bien, tout d’abord… »
Les idées d’Apollon se brouillèrent
convulsivement.
Apollon Schopenhauer.
Depuis combien de temps ne s’était-il pas senti
dans la peau de cet homme ?
« Tout d’abord… Un détour en
Prusse, éventuellement. Ma… famille
était plutôt aisée, et avec mes
pouvoirs ; nous n’avons rien à craindre. Avec mes
pouvoirs, je… »
La morsure du soleil devint soudain féroce, le contraignant
à fermer les yeux. Son équilibre vacilla, il se
sentit rattrapé par le vide, les paroles de surprise de
Cendrillon lui restant inaudibles tandis qu’il la repoussait,
comme si la lumière l’avait
littéralement happé hors de tout. Depuis
qu’il avait dû abattre ce Python de ses
flèches ardentes…
Et Apollon, déployant ses ailes, s’envola dans les
cieux, disparaissant à l’horizon.
Avec ses pouvoirs, il serait capable de régner
au-delà des mers, au-delà des continents,
au-delà des mondes…
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