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u plus
profond de l’acropole, au cœur de
l’île de l’Atlantide, Apollon
s’était précipité dans les
ténèbres.
« C’est toi, n’est-ce pas ?
- Moi… Moi…
- Je te somme de répondre, misérable ! »
Partout, d’insondables voiles d’onyx.
« C’est toi qui a fait venir ce maudit serpent ! Eh
bien, sache que ta tentative méprisable a
échoué ! De mille traits, je l’ai
percé, comme jadis ! Cendrillon est saine et sauve !
»
Le souverain de l’Atlantide tremblait des pieds à
la tête, et la rage n’était pas
l’unique fautive. Il avait failli perdre Cendrillon, une fois
de plus ! Et la jeune femme n’était
sûrement pas la seule à blâmer pour
cette imprudence qui aurait pu coûter très cher.
« Personne ne pourra me l’enlever ! S’il
ne fallait pas préserver l’équilibre
des Enfers, je t’aurais déjà
massacré ! »
Mais Hadès, car tel était son interlocuteur,
n’avait rien à lui répondre,
vidé de toute conscience. A quoi bon
s’être rué le rejoindre dans cette
geôle en dehors du temps et de l’espace ? En
vérité, le brutaliser, désormais,
n’était plus d’aucune utilité.
« Peu importe après tout, je n’ai
qu’à m’en aller… Tu
n’es plus rien, j’aurais dû
m’en souvenir ! Ton empire n’est plus, ton
trône prend la poussière, toi, le
légume, à peine l’ombre de ce que tu
fus, et nulle part on ne te regrette ! »
Apollon lui tourna le dos, crachant ses derniers mots en oubliant toute
retenue, lui qui s’était contenu plusieurs heures
pour ne pas exploser devant son épouse.
« Moi… Moi… Plus rien…
Vide…
- Tais-toi ! »
Apollon posa le pied sur la première marche, le
dégoût remontant dans sa gorge un peu plus
à chaque respiration.
« Moi… Il vient… Il te
traque… »
A présent, c’était dans son dos
qu’une coulée glacée le paralysait, lui
laissant la tête lourde.
« Comment ? Que dis-tu ! »
Un croassement moqueur retentit, trouvant écho dans cette
nuit artificielle qui durait éternellement, se
répercutant de tous côtés.
« Il vient… Tu ne pourras rien. Il n’est
là que pour toi.
- Mais qui !
- Moi… Vide…
- Non ! Non ! »
Apollon, au paroxysme de la colère, s’enflamma,
son corps virant à la nacre vibrante et aveuglante, comme
changé en statue ayant pris vie, ses ailes de cygne
déployées.
Cependant, ce lumineux courroux n’avait aucun effet en ces
lieux. Il n’éclaira pas les
ténèbres sur plus d’un pied,
d’un pouce même. Impossible de distinguer quoi que
ce soit dans ce noir brouillard qui le suffoquait désormais.
« Les… Les Enfers… Pour toi…
La Pythie… ne s’était pas trop
trompée… C’était
juste… pour plus tard… »
Mais Apollon avait déjà fui la prison
d’Hadès, ailes et tête basses. Il avait
besoin de Cendrillon plus que jamais.
Pourtant, ce furent les lambris comme seuls témoins qui
accueillirent son retour au palais. De même qu’un
Jonas aux abois.
« Monseigneur ! On vient de nous signaler une
activité étrangère dans le grand canal
! Quelque chose se dirige vers la cité, et remonte
à vive allure contre le courant !
- Une baleine ?
- Impossible de le savoir, mais nous ne pensons pas ! Nous
n’avons jamais vu aucun de ces animaux nager aussi loin en
amont.
- S’agit-il seulement d’un animal ?
s’enquit Apollon, songeant à l’un des
innombrables monstres marins peuplant les légendes du monde
entier.
- Eh bien… Non. Et c’est bien cela qui
nous inquiète le plus, monseigneur, nous avons
tâché de vous… »
Schopenhauer le fit taire d’un geste.
« Cet objet a franchi l’anneau extérieur
il y a une demi-clepsydre environ », glissa malgré
tout Jonas, toujours précis.
Il fut surpris de recevoir pour réponse après de
longs instants d’un silence pesant un simple sourire.
« Bien… Je sais quelles mesures adopter, Jonas.
Vous avez la permission de retourner vaquer à vos devoirs
habituels. »
Pas un mot de plus.
Apollon quitta l’Acropole sans attendre, planant entre les
flèches d’argent de la cité. Les
habitants qui auraient osé lever les yeux vers lui sans
crainte d’être éblouis,
n’auraient probablement pas imaginé que leur
souverain était poussé par
l’inquiétude, ce qui ne se
révélait précisément pas le
cas.
Il savait qui était cet intrus imprévu, et ce
qu’il désirait. Mieux, ce qu’il lui
amenait certainement, puisqu’il se manifestait à
nouveau… Apollon parvint rapidement à
l’embarcadère du port principal de
l’île, celui qui se trouvait à
l’extrémité nord du canal. Il avait
ordonné à Jonas que celui-ci soit
évacué le temps de son trajet, autant dire que
son aide de camp avait dû agir promptement. Mais les
Hyperboréens demeuraient toujours aussi
obéissants. Ils étaient tous invisibles.
Néanmoins, une frange des Hyperboréens
s’était tout simplement
métamorphosée afin de recouvrer leur apparence de
guerrier au détour d’une rue, Apollon se dressant
à la pointe des quais, formant une seule et unique mince
haie de soldats.
Les flots demeuraient sereins, quasiment une mer d’huile
entre les bras de la cité, quand tout à
coup… Ce fut comme si une famille entière de
cétacés était remontée des
profondeurs, propulsant de gigantesques geysers
d’écume à plus de cinquante pieds de
haut. Puis ses immenses jets interchangèrent leurs
positions, formant un incroyable ballet aquatique, digne des animations
les plus folles jamais conçues. La nappe d’azur
bouillonnait à présent sur plus de cent cinquante
coudées de long sur soixante-dix de large, des vagues de
plus en plus furieuses bondissant de tous côtés du
ponton, jusqu’à noyer les bittes
d’amarrage.
Négligemment, Apollon se suspendit à un pied du
sol pavé, évitant ainsi de mouiller ses bottes,
au contraire de ses hommes. Stoïque, il cilla à
peine en apercevant du coin de l’œil Cendrillon et
Kate approcher à l’angle d’une rue
adjacente. De complexion plus solide qu’elle n’en
avait l’air, la jeune femme avait déjà
quasiment récupéré de sa sinistre
rencontre avec le serpent géant, mais Apollon aurait
préféré la tenir à
l’écart un moment encore. Avec un rictus coupable,
il s’en serait presque voulu d’être si
bon médecin.
Kate n’avait évidemment cure de tout cela,
résolue à l’impliquer autant que
possible, se souvenant de la manière dont
elle-même avait souffert d’être
reléguée au second plan, sans parler des
conséquences de cet état de fait
passé…
Enfin, les flots courroucés
s’apaisèrent, précisément au
signe de la main qu’il adressa aux deux jeunes femmes, et il
n’y eut plus qu’une étrange lueur bistre
pour animer la surface, modifiant sa couleur… Un grondement
métallique parut monter de ce cœur de
lumière, couvrant le remous décroissant. On
aurait dit que des milliers de rouages géants fonctionnaient
à l’unisson, actionnés par une source
d’énergie fatalement démentielle,
partition pour un organiste assis face à une console et des
tuyaux démentiels, et soudain...
Il apparut, remontant pouce par pouce. Un gigantesque narval,
fantastique sous-marin, le plus génial de tous, revenu de
mille aventures, plus familier de l’Atlantide que
n’importe qui, Apollon y compris. Il avait l’air
presque vivant, avec sa coque vert-de-gris, ses vestiges de coraux,
mais en aucun cas délabré ou mal entretenu.
« Depuis quelque temps, plusieurs navires avaient
rencontré sur mer « une chose énorme
» un objet long, fusiforme, parfois phosphorescent,
infiniment plus vaste et plus rapide qu'une baleine, »
récita machinalement Kate.
- Oui, c’est exactement ce que tu crois,
précisa Apollon à l’adresse de Kate,
dans un demi-sourire devant son visage stupéfait. Lui aussi
a trouvé refuge en Féerie. Ses océans
sont à la fois plus aventureux et hospitaliers…
Il n’y a plus de place dans le monde que nous connaissons
pour un explorateur de la trempe… du capitaine
Némo ! »
Le Nautilus mouillait dans le port, au pied des hauteurs de
l’acropole atlante.
Encore quelques instants, et une passerelle métallique
jaillit de ses flancs, atteignant la margelle des quais. Une porte
s’ouvrit alors, lentement, coulissante, une haute silhouette
en émergeant. Mais laissons la parole à celui qui
nous le fit découvrir pour la première
fois…
Un disciple de Gratiolet ou d'Engel eût lu sur sa physionomie
à livre ouvert. Il aurait sans hésiter reconnu
ses qualités dominantes - la confiance en lui, car sa
tête se dégageait noblement sur l'arc
formé par la ligne de ses épaules, et ses yeux
noirs regardaient avec une froide assurance : - le calme, car sa peau,
pâle plutôt que colorée,
annonçait la tranquillité du sang ; -
l'énergie, que démontrait la rapide contraction
de ses muscles sourciliers ; le courage enfin, car sa vaste respiration
dénotait une grande expansion vitale.
Ce personnage avait-il trente-cinq ou cinquante ans, on
n’aurait pu le préciser. Sa taille
était haute, son front large, son nez droit, sa bouche
nettement dessinée. ses dents magnifiques, ses mains fines,
allongées, éminemment « psychiques
» pour employer un mot de la chirognomonie,
c'est-à-dire dignes de servir une âme haute et
passionnée. Cet homme formait certainement le plus admirable
type qu’on eut jamais rencontré. Détail
particulier, ses yeux, un peu écartés l'un de
l'autre, pouvaient embrasser simultanément près
d'un quart de l'horizon. Cette faculté, on l’avait
vérifié, se doublait d'une puissance de vision
encore supérieure à celle de Ned Land. Lorsque
cet inconnu fixait un objet, la ligne de ses sourcils se
fronçait, ses larges paupières se rapprochaient
de manière à circonscrire la pupille des yeux et
à rétrécir ainsi l'étendue
du champ visuel, et il regardait ! Quel regard ! comme il grossissait
les objets rapetissés par l'éloignement ! comme
il vous pénétrait jusqu'à
l'âme ! comme il perçait ces nappes liquides, si
opaques à nos yeux, et comme il lisait au plus profond des
mers !
Nul besoin de s’interroger plus avant,
c’était bien le capitaine Némo qui
venait de quitter son repaire et serrait la main du souverain de
l’Atlantide.
Sa carrure impressionnante était encore renforcée
par le port du turban, signe de ses origines indiennes, lui le prince
déchu, ennemi des anglais et misanthrope.
L’allié parfait pour Apollon Schopenhauer !
« Ravi de vous revoir, capitaine, lui lança
d’ailleurs celui-ci. J’espère que votre
traversée sous-marine s’est
déroulée sans encombres. »
Némo garda le silence, mais lui rendit son salut
d’un sourire étonnamment amical pour qui le
connaissait seulement de réputation. Ce fut en tous cas
à peine si son buste s’inclina d’une
paire de degrés.
« Une fois que j’ai eu accompli ma mission, mon
équipage et moi-même avons accouru ici avec toute
la diligence requise.
- Et je suis votre débiteur »,
déclara Apollon, haussant le ton afin
d’être entendu de tous, tandis que les
Hyperboréens s’approchaient peu à peu.
Cendrillon et Kate aussi. Némo porta son insolite regard sur
elle, les plongeant dans la même perplexité.
« Ah, voilà sans aucun doute ces fameuses amazones
dont on parle tant dans chaque port… Non pas que
j’y fasse escale, mais la mer porte en elle bien des
murmures. »
Cendrillon s’étonna de le découvrir
plus jeune qu’elle ne l’aurait supposé,
si tant était qu’elle se soit imaginée
rencontrer le capitaine Némo, même en Terres de
Féerie.
« Si fait, mon épouse, Cendrillon. Et
ma… Une amie, Kate McMarnish.
- La compagne d’Archibald Bellérophon.
»
Et la jeune femme blonde demeura coite, tout comme sa camarade. Elle se
serait crue rencontrer une star de cinéma, dans son monde,
avec le mélange de réserve et
d’excitation que l’on pouvait éprouver.
D’une certaine façon, le capitaine Némo
en était une, malgré l’adaptation
catastrophique de la Ligue des Gentlemen Extraordinaires…
Et si l’on en croyait Jules Verne, le neveu de Tipû
Sâhib n’aurait-il pas dû être
mort, ainsi que l’épilogue de l’Ile
Mystérieuse le rapportait ?
Apollon, de toute évidence peu perturbé par ce
genre d’interrogations, ou bien disposant
déjà des réponses, embrassa la baie
d’un regard circulaire, comme pour se persuader une fois de
plus qu’il n’y avait rien à craindre.
« Bien. Je suis désolé de vous
solliciter encore sitôt arrivé, capitaine, mais
pourriez-vous me le montrer immédiatement ? Je voudrais
être certain qu’il n’y a pas eu de
confusion.
- Je ne suis pas homme à commettre des erreurs,
mais si c’est ce que vous désirez. »
D’un geste et de quelques mots d’une langue
inconnue qui aurait pu être une forme d’hindi,
Némo congédia, en apparence, deux de ses matelots
demeurés de chaque côté de la porte du
sous-marin, bras croisés, solides gaillards à la
mâchoire carrée. Encerclés par les
Hyperboréens à l’aura dorée
pulsant lentement, le capitaine Némo et ses trois
hôtes patientèrent quelques minutes.
« Désolée de vous poser la question
à brûle-pourpoint, mais n’avez-vous pas
péri lors de la destruction de l’île
Lincoln ? ne put se retenir Kate. Je dis cela sans animosité
aucune, mais si on ne peut plus faire confiance aux
écrivains… »
Le lippe gibbeuse de Némo ne reflétait nul
embarras.
« Je ne peux que partager votre opinion. Il faut parfois
savoir lire entre les lignes, ou oublier celles-ci… Sachez
que je suis aussi réel que peut l’être
votre autre invité. »
Alors, quelle ne fut pas la surprise redoublée de Kate, en
voyant cette fois apparaître Dracula, Dooku, et Saroumane
réunis, en la personne de Christopher Lee ! Ou du moins,
d’un véritable jumeau. Malgré ses
chaînes et sa démarche courbée, sa
barbe mal taillée, il rivalisait en prestance avec
Némo.
« Lord Summerisle, le salua Apollon, d’un sourire
aussi glacial qu’un soleil d’hiver. Enfin, je fais
votre connaissance.
- Pour ma part, répliqua l’autre
d’une voix sèche et caverneuse, je ne me dirais
pas enchanté, vous en conviendrez.
- Ce n’est là qu’affaire de
circonstance. Je vous savais amateur de régate, mais il
m’a fallu employer les grands moyens pour vous retrouver,
vous n’êtes pas quelqu’un qui aime se
vanter de ses exploits.
- J’ose penser que je ne suis pas qu’un
navigateur, aussi émérite puisse-t-il
être.
- En Féerie, vous n’êtes
rien, et Apollon fit claquer sa langue comme un fouet. Un
misérable qui voulait décrocher une place parmi
les étoiles, devenir une légende dans le dos des
légendes. Mais vous avez échoué.
L’omphalos et tout ce que vous avez pu convoiter au fil des
ans sont définitivement hors de portée. Si vous
ne l’avez pas encore admis, je suis là pour vous
le dire en personne. »
La haute tête blanche de Lord Summerisle parut se faire de
marbre, vibrante d’une fêlure invisible. Toutefois,
il parvint à renvoyer son sourire au souverain de
l’Atlantide, pareil à celui d’un chien
de chasse retroussant les babines devant le renard parvenu à
s’échapper.
« Une tirade digne d’un maître des
Arts… Mais est-ce tout ? Vous auriez mobilisé
bien des ressources, pour seulement me cracher à la face
votre mépris. Car que voudriez-vous faire de moi ? Comme
vous l’avez si justement rappelé, je ne suis
rien, ici. Une certaine faune me connaît, mais
m’exhiber comme un trophée ne vous vaudrait
guère de louanges auprès des petites gens, et
même de la plupart des têtes couronnées
des Terres de Féerie.
- Et vous pensez que je n’en ai pas conscience ?
- Au contraire. J’ai eu tout le temps de me rendre
compte durant mon errance à quel point vous êtes
un être d’exception… »
Les derniers mots de Lord Summerisle avaient eu du mal à
sortir de sa gorge, mais sa voix était à
présent forgée dans la
sincérité.
« Alors, je peux vous dire que votre capture tombe
à point pour mes plans. Durant toutes ces années,
vous avez observé les différentes factions en
place en Féerie, en la convoitant. Pour ma part, je
n’ai longtemps eu qu’un seul et unique objectif en
tête. Et maintenant, je suis une cible pour un mal inconnu.
- C’est un aveu que vous faîtes devant
nous tous.
- Un aveu ? Voyons, je me contente de vous brosser un bref
constat. Ne jouez pas avec ma patience », rappela Apollon, le
regard brillant de morgue.
Imperceptiblement, Lord Summerisle baissa finalement la tête,
et tout le monde, là aussi, en fut témoin.
« Nous aurons beaucoup de sujets à aborder,
poursuivit l’ex-Lord sans en faire cas, mais tout
d’abord… Acceptez-vous de me prêter
allégeance ? »
Une ruelle sombre, une lanterne oscillante dans la brise humide.
Une fumerie d’opium.
Upper Swandam Lane
était une ignoble ruelle tapie derrière les quais
élevés longeant le côté sud
de la rivière, à l'ouest du pont de Nodnol.
Entre un magasin de confection et un assommoir dont on approchait par
un perron qui conduisait à un passage noir comme la bouche
d'un four, on trouvait le bouge recherché. Donnant
à son cocher l'ordre de l'attendre, un homme à la
lourde allure descendit les marches creusées au centre par
le piétinement incessant des ivrognes et, à la
lumière vacillante d'une lampe à huile
placée au-dessus de la porte, il trouva le loquet graisseux
et s’avança dans une longue pièce
basse, toute remplie de la fumée brune, épaisse
et lourde de l'opium, avec de chaque côté des
cabines en bois formant terrasse, comme le poste d'équipage
sur un vaisseau d'émigrants.
Il aurait positivement souhaité se tenir ailleurs,
même dans un salon guindé entouré de
vieilles rombières. Avant de rallier ce reflet de la City,
il avait dû patienter quasiment deux semaines, entre les
préparatifs de départ de son assistante, et
l’obligation d’honorer divers engagements
« physiques » qui l’avaient vu comble de
malheur conduire les membres de son club à la
défaite, tout en comptant désormais un
estropié. Ajoutez à cela la difficulté
d’entrer en contact avec une chère et tendre bien
silencieuse…
A travers l'obscurité, on distinguait vaguement des corps
gisant dans des poses étranges et fantastiques, des
épaules voûtées, des genoux
repliés, des têtes rejetées en
arrière, des mentons qui se dressaient vers le plafond et
çà et là un oeil sombre, vitreux qui
se retournait vers le nouveau venu. De ces ombres noires scintillaient
de petits cercles de lumière rouge, tantôt
brillants, tantôt pâlissants, suivant que le poison
brûlait avec plus ou moins de force dans les fourneaux des
pipes métalliques. La plupart de ces têtes
restaient sans rien dire; quelques-uns marmottaient pour
eux-mêmes et d'autres s'entretenaient d'une voix basse,
étrange et monocorde, émettant par saccades des
propos qui soudain se perdaient dans le silence; chacun, en fait,
mâchonnait ses propres pensées et ne faisait
guère attention aux paroles de son voisin.
Tout au bout se trouvait un petit brasier de charbon de bois,
à côté duquel était assis,
sur un trépied de bois, un vieillard grand et mince, dont la
mâchoire reposait sur ses poings et les coudes sur ses
genoux. Fixement, il regardait le feu.
A son entrée, un domestique malais au teint
jaunâtre s'était précipité
vers le nouveau venu, avec une pipe et la drogue nécessaire,
tout en désignant d'un geste une cabine vide.
« Merci ! lui répondit l’autre, je ne
viens pas pour rester. Il y a ici un de mes amis, M. Isa Whitney, et je
désire lui parler. »
Un mouvement dans l’ombre, une exclamation sur la droite et,
en tendant les yeux dans l'obscurité, l’homme
traqué pâle, hagard,
échevelé, qui le regardait fixement.
« Mon Dieu ! c'est Watson »,
s’exclama-t-il.
Il était dans un lamentable état de
réaction; tous ses nerfs tremblaient.
« Dites, Watson, quelle heure est-il ?
- Bientôt onze heures.
- De quel jour ?
- Vendredi 14 octobre. - Dieu du ciel! Je croyais
que nous étions mercredi. Mais nous sommes mercredi.
Pourquoi voulez-vous me faire peur comme ça ?
Il laissa tomber son visage sur ses bras et se mit à
sangloter d'une façon aiguë.
- Je vous dis que c'est aujourd'hui vendredi. Votre femme
vous attend depuis deux jours. Vous devriez avoir honte.
- J'en ai honte aussi. Mais vous vous trompez, Watson, car
il n'y a que quelques heures que je suis ici; trois pipes, quatre
pipes... Je ne sais plus combien.
- Je vous comprends, les pipes, on en perd vite le compte,
c’est si bon… Aïe !
- Mais je rentrerai avec vous, Watson. Je ne voudrais pas
faire peur à Kate -pauvre petite Kate. Donnez-moi la main!
Avez-vous un fiacre ?
- Oui, j'en ai un qui attend.
- Alors je le prendrai, mais je dois sans doute quelque
chose. Demandez ce que je dois, Watson. Je ne suis pas en train du
tout. Je ne peux rien faire.
Watson, puisque c’était donc lui,
s’avança dans l'étroit passage qui
courait entre les deux rangées de dormeurs, et, tout en
retenant son souffle pour se préserver des ignobles vapeurs
de la drogue, cherchait de-ci, de-là, le tenancier du bouge.
Comme il passait près de l'homme grand et mince qui
était assis près du brasier, il se sentit soudain
tiré par le pan de son habit et une voix murmura tout bas:
- Passez votre chemin, puis retournez-vous et regardez-moi.
Les mots frappèrent tout à fait distinctement son
oreille. Il baissa les yeux. Ces paroles ne pouvaient venir que de
l'individu qui était à côté
de lui, et pourtant il était toujours de glace, aussi
absorbé que jamais, très mince, très
ridé, courbé par la vieillesse, et une pipe
à opium se balançait entre ses genoux, comme
tombée de ses doigts par pure lassitude. Watson
avança de deux pas et se retourna. Il lui fallut toute sa
maîtrise de lui-même pour ne pas pousser un cri
d'étonnement.
L'homme avait pivoté de telle sorte que personne d'autre que
lui n’était en mesure de le voir. Ses
vêtements s'étaient remplis, ses rides avaient
disparu, les yeux ternes avaient retrouvé leur
éclat et c'était Sherlock Holmes qui, assis
là, près du feu, riait doucement de sa surprise.
Il lui fit signe de s'approcher et, en même temps, tandis
qu'il tournait à demi son visage vers les autres, il
redevenait l'être sénile et
décrépit de tout à l'heure.
« Holmes! murmura son vieux complice, que diable faites-vous
dans ce bouge ? »
- Aussi bas que possible, répondit-il, j'ai
d'excellentes oreilles. Si vous aviez la bonté de vous
débarrasser de votre imbécile d'ami, je serais
enchanté de causer un peu avec vous.
- J'ai un fiacre à la porte.
- Alors, je vous en prie, renvoyez-le avec ce fiacre. Vous
pouvez l'y mettre en toute sécurité, car il me
semble trop flasque pour faire des bêtises. Je vous
recommande aussi d'envoyer un mot par le cocher à votre
femme pour lui dire que vous avez lié votre sort au mien. Si
vous voulez bien m’attendre dehors, je vous rejoindrai dans
cinq minutes.
Il était difficile de répondre par un refus
à n'importe quelle demande de Holmes, car elles
étaient toujours très expressément
formulées avec un air de profonde autorité.
Watson sentait d'ailleurs qu'une fois Whitney enfermé dans
le fiacre, la mission était pratiquement remplie; et quant
au reste, il ne pouvait rien souhaiter de mieux que de se trouver
associé avec son ami pour une de ces singulières
aventures qui étaient la condition normale de son existence.
En quelques minutes, il avait écrit son billet,
payé les dépenses de Whitney, conduit celui-ci au
fiacre et l'avait vu emmener dans l'obscurité.
Quelques instants après, un être
décrépît sortait de la fumerie d'opium
et il s’en allait dans la rue avec nul autre que Sherlock
Holmes. Dans les deux premières rues, il marcha le dos
voûté en traînant la jambe d'un pas
incertain. Puis, après un rapide regard aux alentours, il se
redressa et partit soudain d'un cordial éclat de rire.
- Je suppose, Watson, que vous vous imaginez qu'outre mes
injections de cocaïne, je me suis mis à fumer
l'opium et que cela s'ajoute à toutes ces autres petites
faiblesses à propos desquelles vous m'avez
favorisé de vos vues professionnelles.
- J'ai certes été surpris de vous
trouver là.
- Pas plus que moi de vous y trouver.
- Je venais chercher un ami.
- Et moi chercher un ennemi.
- Un ennemi?
- Oui, un de mes ennemis naturels, ou, dirais-je mieux, de
mes proies naturelles. En bref, Watson, je suis au beau milieu d'une
enquête très remarquable et j'ai
espéré trouver une piste dans les divagations
incohérentes de ces abrutis, comme je l'ai fait auparavant.
Si l'on m'avait reconnu dans ce bouge, ma vie n'aurait pas valu qu'on
l'achetât pour une heure, car je me suis servi de ce bouge
dans le passé pour mes propres fins et cette canaille de
Lascar, qui en est le tenancier, a juré de se venger de moi.
Il existe, sur le derrière du bâtiment,
près du coin du quai de Saint-Paul, une trappe qui pourrait
raconter d'étranges histoires sur tout ce à quoi
elle a livré passage par des nuits sans lune.
- Quoi ! vous ne parlez pas de cadavres?
- Si donc, des corps, Watson. Nous serions riches, Watson,
Si nous avions autant de milliers de livres qu'on a mis à
mort de pauvres diables dans ce bouge. C'est le plus abject
piège à assassinats sur tout le cours de la
rivière et je crains fort que Neville Saint-Clair n'y soit
entré pour n'en jamais sortir. Du moins, ce fut le cas, dans
le passé… Mais notre voiture doit être
ici...
Il mit ses deux index entre ses dents et siffla d'une façon
aiguë, signal auquel, dans le lointain, on répondit
par un sifflement pareil et qui fut bientôt suivi d'un bruit
de roues et du trot des sabots d'un cheval.
« Et si avant de prendre place à
l’intérieur de ce fiacre, vous me disiez qui vous
êtes, ajouta encore Holmes, d’une voix toujours
aussi douce et maîtrisée. Votre
déguisement est plutôt subtil, et de toute
évidence, vous connaissez vos classiques, mais je pourrais
dans l’instant vous citez… disons neuf
détails qui ne trompent pas sur votre supercherie.
- Ah oui ? »
Le prétendu Watson, ne parut pas véritablement
troublé par l’assurance du détective.
- Oui. Le premier d’entre eux étant naturellement
que Watson ne vit plus à Nodnol. Il a même
quitté ce monde il y a de cela plusieurs années
maintenant.
- Ce n’est pas ce qu’on m’avait dit,
ronchonna son interlocuteur, portant soudain la main à
l’une des poches intérieures de son veston.
- On vous aura mal renseigné. Il faut toujours
s’assurer de ses sources. Bref, votre petit numéro
était bien pensé. Recrutez un pauvre
hère pour jouer le rôle de Whitney, avec son
épouse nommée Kate. Vous m’avez eu
pendant quelques minutes. A peine une poignée de divergences
avec l’original. J’ai pensé que vous
étiez caché sous cette
identité-là. Mais employer le prénom
de Kate aurait été trop gros, trop
élémentaire. Pour quelqu’un qui semble
s’être minutieusement renseigné, vous
auriez dû vous douter que je continuais à me tenir
au courant de tout ce qui peut se passer de par le monde. Ici ou
ailleurs.
- C’est vrai.
- Sherlock Holmes, lui tendit-il la main alors que le cocher les
saluait déjà.
- Archibald Bellérophon, répondit le faux Watson.
- Oui, je le savais. »
Les deux hommes prirent place sur la banquette du fiacre,
après que Holmes ait donné une adresse connue
entre toutes : le 221B Baker Street.
« Bien. Vous êtes là bien entendu avec
toute l’équipe de la Tour pour la rencontre de
Sfénix dans deux jours, mais si vous avez cherché
à prendre contact avec moi par ce biais, ce n’est
sans doute pas pour discuter des charmes de cette
mouvementée discipline.
- C’est exact.
- Fort bien. Dans ce cas, veuillez garder le silence. J’ai
besoin de me concentrer. Nous reprendrons cette conversation devant une
bonne tasse de thé. »
Archibald toussota, avant tout pour cacher les gloussements de Lacyon
plutôt qu’en réaction à ce
qui avait toutes les intonations d’un ordre.
Trop tard. Holmes lui coula un regard suspicieux, comme s’il
avait déjà démasqué non
seulement son déguisement, mais également la
présence de la fée miniaturisée.
« Comme je vous l’ai dit, j’ai une
affaire en cours, ce n’était pas un tour de ma
part.
- Oui, pas comme lors de l’affaire du Détective
mourant !
- Par exemple.
- Ou celle des Six Napoléons !
- Eh bien, si fait…
- Ou Sherlock Holmes contre les Hommes-Crabes !
- Er… Il me semble que cette histoire ne doit pas appartenir
au Canon, mon cher !
- Oui, oui, je voulais juste vérifier que vous
étiez toujours à jour ! Ou alors…
- Bien, bien, j’ai pris note de votre raisonnement.
J’ai donc une affaire déjà en cours,
mais votre venue me propose sans aucun doute un défi des
plus excitants !
- Mais je ne vous ai même pas dit de quoi il retournait !
- Oh, mais encore quelques minutes, et votre parcours de la Tour
jusqu’ici, motivations comprises, n’aura plus de
secret pour moi. »
Se perdant dans l’observation du paysage, Archibald en
profita pour lever les yeux au ciel. Ah, ils étaient beaux,
les plans de Lacyon ! Dire qu’elle était
présentement occupée à se balancer sur
la chaîne de sa montre à gousset, lui chatouillant
les côtes de ses petits pieds nus. En voilà une
qui ne s’embêtait guère !
Lui devait supporter les frasques du grand détective, et
faire avec. Dans le fiacre.
Puis chez lui.
Puis jusqu’à ce qu’il lui ait
exposé les raisons de sa vie, et qu’il avise son
champ d’actions.
Tout cela promettait d’être long, très
long !
Le jeune homme professeur avait admis disposer, avant ses cours de
rattrapage, de connaissances plus que superficielles à
propos du rival de Moriarty. Puisque, pour tout vous avouer, son
détective préféré
n’était autre que Conan Edogawa… Est-ce
que le générique du dessin animé ne
déclarait pas clairement qu’il était le
plus grand des détectives ? Au moins avait-il conscience que
celui-ci était un personnage de fiction, pas comme
lorsqu’Archibald avait écrit à McGyver,
pour lui demander de quelle façon il fallait s’y
prendre pour fabriquer un rayon laser avec un trombone, une canette
vide, et un élastique…
« Oh, avant d’arriver à destination, je
me dois de rectifier un tout petit détail… Je me
suis présenté en tant que Sherlock Holmes, et si
je suis effectivement connu en tant que Mr Holmes, ce n’est
pas avec ce prénom. »
Et sur cette flèche du Parthe, alors qu’il
était trop tard pour bondir hors de ce fiacre à
la course échevelée, Archibald resta bouche
bée.
Si ce n’était Sherlock…
Cela ne pouvait être que Mycroft !
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