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ous auriez
dû venir vous
présenter plus
tôt, Bellérophon! râla le Doyen.
- Plus tôt ? Mais je vous ai interpellé
sitôt relevé ! Et nous nous sommes rendus
immédiatement dans votre bureau !
- Ah, tout ça, ce sont des
détails ! »
Archibald leva les yeux au ciel. Ragaillardi, le vieux sorcier avait
également redoublé de mauvaise foi.
« Pourquoi n’étais-je jamais
venu ici auparavant ? changea-t-il de sujet.
- Tout simplement parce que je n’en avais plus le
loisir moi-même, et que vous n’avez de toute
évidence pas eu le temps de vous y
intéresser… »
répondit sans détour le Doyen.
Archibald faisait allusion à la salle d’armes de
la Tour du Savoir Secret Salvateur, une pièce
qu’il n’avait effectivement jamais
fréquentée, toujours occupé
à droite ou à gauche, quand ce
n’était pas tout simplement ailleurs.
Elle valait pourtant le coup d’œil : la
Tour ne comptait pas seulement en ces murs Excalibur ou
l’Epée de la Chimère, excusez du
peu ! Le jeune professeur venait de découvrir des
murs entiers littéralement recouverts de lames, de toutes
sortes et de toutes provenances. Leur unique point commun,
posséder des caractéristiques magiques. La
structure en dôme de cette pièce aux dimensions
herculéennes ajoutait encore à sa
démesure, de même que l’absence de toute
fenêtre, vitrail, ou ouverture quelconque. A
l’opposé des teintes chaleureuses des couloirs et
des amphithéâtres de la Tour, le vif-argent
s’insinuait dans les moindres recoins, nappant tous les
angles.
De l’acier et encore de l’acier.
« Bon, reprenons, Archibald ! lui
lança le Doyen, tout en se saisissant de son sabre, celui
que Lord Funkadelistic lui avait rendu.
- Attendez, que faîtes-vous exactement ?
Je ne crois pas que ça soit une bonne
idée…
- Allons, allons ! réfuta le vieux
sorcier, lancé dans une série
d’assouplissements dénotant
l’élasticité d’un yogi. Tout
ira bien, n’ayez donc pas peur, mon petit !
- C’est plutôt pour toi que
j’ai peur, vieux débris, grommela Archibald. Vous
ne croyez pas que ce n’est pas le meilleur moment pour
pratiquer l’escrime ?
- Au contraire ! Concentrés, le corps en
alerte, nos esprits seront plus vifs pour
réfléchir à ce que vous avez
appris ! »
Peine perdue, le jeune homme comprit qu’il ne parviendrait
pas à faire fléchir son
aîné. Son claddagh s’illumina
brièvement pour se changer en épée
vermillonne, mais ses gestes étaient las. En face de lui,
posté à dix pas, Abraham Van Helsing arborait une
pose, katana pointé au-dessus de sa tête, que
n’aurait pas renié un grand maître de
kendo.
« Je n’y couperai pas alors,
c’est certain ? s’enquit Archibald dans un
ultime recours.
- Oh, certes non ! J’ai attendu trop
longtemps de recouvrer mes forces !
- Hum, vous n’avez plus vingt ans
malgré tout…
-Ecoutez-moi ce fanfaron… »
Et d’un bond, le Doyen se catapulta sur son enseignant, qui
para le coup à la hâte, du plat de son
épée.
« Hey, mais, du calme ! Elle est
où la conversation avec vous ?
- Eh bien, je me disais justement que je ne me souvenais de
personne correspondant à la description faite par le Fou
d’Hadès !
- L’ex-Fou…, précisa
Archibald, tout en se remettant en garde.
- Si vous y tenez… Bien sûr, Apollon
compte toujours des ennemis, mais aucun qui ne soit pas en son
contrôle ou qui sinon ne soit assez puissant pour lui causer
de réels soucis. Et en plus d’un an de
surveillance à présent, nous n’avons
décelé aucune activité
maléfique en Terres de Féerie.
- Alice m’a dit qu’il
s’agissait d’un conflit personnel !
- Et vous la croyez sur parole ? glapit le
Doyen, tourbillonnant autour d’Archibald, qui
n’évita que d’un cheveu de se retrouver
privé de ceinture. Qui vous dit qu’elle ne vous a
pas menti, afin de nous duper tous ?
- Qu’y gagnerait-elle ? Un nouveau
maître ? Elle m’a paru sincère
en affirmant ne plus en vouloir… »
Et le jeune homme n’en dit pas plus, et surtout pas que
l’arlequin prétendait l’avoir choisi lui.
« S’il s’agit
d’intérêts personnels, il faudrait
peut-être remonter à sa transformation en Lord, et
au-delà. Un ancien élève…
- Cela ne m’évoque rien non plus, le
contredit le Doyen. De toute manière, le mieux à
faire est de prévenir Apollon dès que possible.
- Oui, il n’est plus question que chacun garde
jalousement ses petits secrets dans son coin »,
ricana Archibald.
Mais son supérieur n’apprécia pas la
pique, et le gratifia d’une nouvelle danse du sabre, glissant
sur les sols récurés tel un Saroumane version
cinéma.
« Par la Tartiflette du
Condor ! »
Le jeune homme n’esquissa à ces mots aucune
parade, se contentant d’exploser de rire.
Ce qui eut pour effet d’interrompre sans détour le
Doyen, bouche bée. De métalliques gloussements
détournèrent cependant vite Archibald de sa crise
d’hilarité.
N’étaient-ils pas seuls dans la salle
d’armes ?
« Ah, celui-là, tu nous l’avais
caché, Doyen… »
Le jeune professeur manqua de tomber à la renverse. Une
épée s’était
soulevée du mur sous ses yeux.
« Dîtes…, demanda-t-il au vieux
sorcier en la pointant du doigt. Après les bonsaïs
géants, vous avez investi dans les morceaux de ferraille qui
causent ? C’est une vraie ménagerie ! Et
chez moi, on achète ça quand on a moins de 10
ans !
- Toutes ne parlent pas, et au moins, vous vous rendez
compte que l’on peut être surpris à tout
moment en Féerie.
-Suis-je bête…
- Vous en avez conscience, c’est
déjà bien. »
Désireux de ne pas verser dans le mauvais esprit, Archibald,
de même que son orgueil,
préférèrent considérer que
le Doyen le taquinait seulement.
« Sachez mon jeune ami, reprit celui-ci, que ces
lames appartiennent à la Tour, et que certaines sont
très susceptibles, prenez garde.
- Belle collection.
- Une collection qui réclame beaucoup
d’entretien et nous vaut de nombreuses
réclamations de soi-disant anciens propriétaires,
mais elles en valent le prix. Grâce à elle, vous
améliorerez sans doute votre escrime.
- Comment ? M…
- Pas de mais, ni de
« m » ! fit le Doyen,
rengainant son katana. Je suis au courant de vos…
entraînements en compagnie d’Apollon, sur
l’Atlantide. Vous devez apprendre à vous
maîtriser mon petit, c’est
impératif !
- Je parie que c’est encore Kate qui…
- C’est Apollon lui-même qui
m’a averti, corrigea son interlocuteur. Et peu
importe ! Les sorcières ont fait leur
œuvre, j’en suis en partie responsable, et il est
hors de question que je vous abandonne dans la nature sans plus de
précautions.
- Je vois, c’est pour mon bien, n’est-ce
pas ?
- Exactement ! »
Mais le jeune homme n’avait plus dix ans, ni même
quinze ou vingt et un. Il avait légalement le droit de boire
de l’alcool, et accessoirement d’accomplir tout un
tas d’autres choses.
« Durandal ! Si vous voulez bien vous
avancer…, reprit le Doyen, se tournant vers le mur ouest et
saluant une épée parmi d’autres.
- Décidément, je pensais
qu’après Ganelon, on en aurait fait le
tour… »
De toute évidence, Archibald se trompait.
« Est-ce que Roland ne l’avait pas
brisée avant de mourir à Roncevaux ?
relança-t-il malgré tout.
- Allons, ne vous souvenez-vous pas qu’il
n’y était pas parvenu ? C’est
le rocher qui se brisa… Féerie aime
bien… récupérer de tels artefacts,
disparus dans l’oubli. Et nous comptons quelques artisans
plutôt doués quand les circonstances
l’exigent.
- On dirait, oui. »
Plus le temps de faire preuve de curiosité ou de malice
dès lors qu’il s’agissait de bombarder
le vieux sorcier de questions, car la rapière volante
s’était approchée, dodelinant de la
garde, à défaut de posséder une
tête pour s’en acquitter.
Tout à coup, le Doyen claqua des doigts, et…
Durandal se rua sur Archibald, d’un vrombissant coup de
taille qui la vit effectuer un tour complet sur elle-même,
multipliant les moulinets menaçants !
« Si c’était assez bon pour les
Sarrasins, ça l’est également pour
vous ! commenta doctement le vieux sorcier, sous le regard
affolé de son subalterne, dont le point de vue
était radicalement différent.
Car Archibald ne savait comment réagir, quelle parade
adopter, et comme si les deux artefacts s’étaient
tacitement entendus pour le mettre à mal, la
Chimère ne se manifestait nullement, ne déviant
pas la plus petite attaque à sa place, le laissant seul et
désespéré face à Durandal.
Comment contrer une épée qui
n’était maniée par personne ?
Qui frapper en l’absence de bretteur ? Ce
n’était pas de faire jaillir des
étincelles quand les deux lames se rencontraient qui la
ferait souffrir !
« Si vous persistez de la sorte, je vous en
lâche aux trousses une dizaine !
vociférait le Doyen.
- Je voudrais vous y voir ! Vous me
faîtes la leçon depuis tout à
l’heure, mais je ne vous ai pas vu prouver grand
chose ! Vous n’avez même pas
été capable d’empêcher la
fuite de votre mystérieux Lord Summerisle ! Je me
demande bien pourquoi d’ailleurs, c’est bizarre,
mais j’ai ma petite
idée ! »
Face à cette répartie, et au grand
étonnement de son auteur qui se voulait plus caustique que
véritablement frondeur, le vieux sorcier se contenta de
chuchotements et de raclements de gorge peu amènes.
« Le Fou d’Hadès vous a
également affirmé que l’individu
revanchard envers Apollon n’était pas un magicien,
ou en tous cas, qu’il s’en défendait.
Cette information non plus ne nous a pas été
d’une grande aide… »
Archibald s’empourpra à son tour.
« Oh, eh bien, j’en suis fort
mari ! Si vous n’êtes pas satisfait, vous
n’aviez qu’à l’interroger
vous-même ! C’est
déjà assez incroyable qu’elle soit
venue nous prévenir !
- Incroyable, en effet… »
La suspicion avait changé de camp.
« Il se trouve que si je ne suis pas intervenu plus
tôt, c’est que j’ai cru que
l’on… vous tenait peut-être compagnie.
Ca n’aurait pas été la
première fois que l’un de nos joueurs recueillait
les faveurs de… comment dire… des
férues de Sfénix. Férues au
féminin, bien sûr…
- Et de telles pratiques ne vous font pas bondir,
vous ? Sans compter que vous semblez penser que j’ai
bien peu de considération pour Kate ! Vous avez de
la chance qu’elle ne soit pas là !
- C’est à dire que, vous savez, on peut
bien s’accorder quelques passades de temps à
autres, et d’ailleurs, dans mon jeune temps ici,
je…
- Stop ! Je ne veux surtout pas en entendre plus
à ce sujet, même dans mes pires
cauchemars ! »
Durandal ne lui aurait pas permis de toute manière, en
accord cette fois avec sa conscience si ce n’était
donc son épée. La massive lame de Roland
zébrait l’air et vint même tapoter le
jeune homme sur les fesses, mais du plat seulement, par
chance ! La situation ne s’arrangeait
guère et menaçait de devenir carrément
embarrassante, si l’on pouvait descendre plus bas…
« Vous prétendez vouloir
m’éduquer un peu mieux, à propos de mes
pouvoirs, et pourtant, je dois encore me débrouiller tout
seul ! J’ai vraiment du mal à saisir
votre logique ! » pesta Archibald.
Le Doyen s’était en effet quasiment
dispensé de conseils à
l’égard de son enseignant, se contentant de
quelques piques, assenées en se grattant le bouc, tout en
marchant en cercle dans la salle d’armes, pour se tenir
à présent près de ses portes. Portes
dont il rabattit sans plus d’explications le battant en
chêne massif, les bloquant !
« Bellérophon, un peu de
tenue ! Songez à vos glorieux
ancêtres ! Je ne suis pas un magicien à
barbe blanche distribuant sa sagesse ! Je peux vous dire quoi
faire, mais à vous de vous prendre en mains !
Est-ce que vos aïeux passaient leur temps à se
lamenter ? S’il vous plaît, aidez-moi, le
monstre est méchant ! le singea le vieux sorcier.
Parsembleu ! Songez que Durandal a appartenu à un
héros aussi vaillant qu’Hector en personne, durant
la guerre de Troie ! »
Archibald grogna, mais garda le silence, ou du moins en
évitant de prononcer le moindre mot identifiable
à l’oreille du Doyen. Etait-ce vraiment sa faute
s’il devait faire sans la musculature d’Eric
Bana ?
Durandal le poursuivait dans toute la salle d’armes, sous les
huées métalliques des autres pensionnaires,
suspendues aux environs. A tout le moins, si cela pouvait constituer
une consolation, il n’avait pas choisi
l’épée la plus faible ou
fatiguée. Si le jeune professeur
n’était guère doué, autant
admirer à l’œuvre au moins une bonne
lame ! Après tout, pourquoi ne pas joindre
l’utile à
l’agréable ? Un terme
qu’Archibald avait présentement rayé de
son vocabulaire. Et pourquoi le vieux sorcier ne se serait-il pas assis
avec un maxi pop-corn sur les genoux, au point où il en
était ?
Le Doyen jouait avec le fourreau laqué de son katana, comme
s’il hésitait au contraire à
s’en saisir de nouveau, pour se porter cette fois au secours
de Bellérophon.
Fausse alerte ! C’eut été trop
beau. Une épée tomba soudain du plafond, pointe
la première, dans le dos du jeune homme, puis une autre sous
son nez, et encore une autre !
Une dangereuse pluie d’acier !
« Attention, Bellérophon !
- Non, sans blague ? »
Archibald n’avait plus aucun doute : le professeur
Xavier des lieux l’avait fait entrer de plein pied dans
« la salle des dangers ». A lui
de prouver qu’il était digne
d’appartenir aux X-Men, si jamais cette
référence lui était plus parlante.
Parce que se plaindre ne modifierait en rien l’attitude du
Doyen.
« Du nerf !
Contrôlez-vous ! Vous devez être capable
de tenir tête à vos assaillants sans risque de
vous transformer en bête sauvage ! Pour vous, comme
pour vos
alliés ! Contrôlez-vous !
»
Malheureusement pour Archibald, il ne disposait pas de lunettes
protectrices, et encore moins d’optic blast
surpuissant pour repousser les assauts fulgurants de Durandal. Tout
aussi malencontreusement, il ne perçut pas
l’écho du bruit sourd d’un pommeau
d’épée résonnant sur son
crâne…
La douleur, oui.
Ce fut pourtant dans le bas-ventre qu’une étrange
chaleur le fit revenir à lui, de même
qu’un fort parfum de musc…
« Lacyon ! s’exclama-t-il. Mais
que… »
La fée si bien nommée se tenait à
califourchon sur le jeune homme, lui présentant ce que la
décence empêchait de nommer, tandis
qu’elle était prestement occupée
à lui lécher… une plaie,
située un peu au-dessus de l’aine, comme de bien
entendu.
L’horizon d’Archibald se limitait donc au sillon
mouvant des fesses rebondies de Lacyon, vision peut-être
moins dépaysante mais tout aussi renversante que le grand
canyon. Avec elle, la notion de mini-jupe acquérait pleinement
son sens, et si le modèle qu’elle
« exhibait » appartenait
à la garde-robe de la Tour, la fée
l’avait revue et corrigée à sa
sauce… Tout bien considéré,
c’était tout juste si
l’écusson de l’école avait
été épargné par les coups
de ciseaux généreusement prodigués par
Lacyon. Et d’où provenaient ses pinces de
bretelles ?
Encore sonné, privé de l’usage de sa
nuque endolorie, il se demandait ce qui avait pu se produire depuis
qu’il s’était
évanoui ?
Tout sourire, tournant quant à elle la tête sans
difficulté en se cambrant un peu plus sur le torse de son
collègue, la fée lui fournit les explications
nécessaires, de fines mèches argentées
encadrant son minois espiègle au nez retroussé,
les lèvres encore humides. Archibald n’avait aucun
désir de savoir quel gloss elle utilisait.
« Vous avez défailli en plein combat. Le
Doyen a jugé bon que vous vous arrêtiez
là pour l’instant. Tout le monde a besoin de
repos. Alors, il m’a fait appeler avant de devoir
s’absenter de son côté.
- Vous ? Un pur hasard, sans doute ! A croire que
ses histoires de groupies le travaillent ! Et puis, cessez
donc de me pourlécher, merci !
- Il le faut bien, ce serait dommage de risquer une
infection, voyons, le gourmanda-t-elle effrontément. De
plus, sachez que les fées ne maîtrisent pas
seulement la poudre… Notre salive, entre autres
propriétés, glissa-t-elle dans un clin
d’œil, nettoie et désinfecte. Je
pourrais en faire profiter d’autres parties de votre corps,
vous savez, je vous ai connu plus en forme, non ?
- Sans façon ! Je me souviens assez de
vos méthodes, glapit Archibald, tentant de pousser la
fée tout en reculant maladroitement, assis sur les fesses.
Et je suppose que ce n’est pas ce que le Doyen a
exigé de vous, j’espère en tous
cas ! Ce n’est pas parce que je lui avais
demandé le numéro de maillot 69
que…
- C’est vrai, reconnut Lacyon, en
l’ignorant superbement. En fait, souvent, quand certaines des
épées tombées du plafond ont trop
servi, c’est moi qui suis désignée pour
les remettre à leur place. Plutôt que
d’aller chercher une échelle ou attendre
qu’elles remontent
d’elles-mêmes… C’est que
ça peut parfois prendre des jours, si elles se montrent
boudeuses ! Et surtout, j’ai des informations
à vous transmettre concernant votre prochaine
mission !
- Ah, tiens donc ? Et même pour quelque
chose d’aussi important, le Doyen ne pouvait pas faire ses
commissions en personne ? Si j’avais eu un
traumatisme crânien, j’aurais pu mourir pendant que
l’on m’a laissé seul ici !
- Vous savez bien que le Doyen est très
occupé, et peut-être encore plus
qu’auparavant, finalement. Et il a bien
vérifié que c’était
seulement un petit malaise, rien de plus. Ah… Archibald,
vous nous avez négligés récemment,
soupira-t-elle d’une voix triste, tout en se mettant debout,
les mains jointes dans le dos, ses ailes battant timidement,
incarnation inattendue de l’innocence. Je ne suis pas la
seule à le regretter, et je ne fais pas strictement allusion
à ce que je suis sûre que vous imaginez, petit
polisson !
- Lacyon, je…
- Mais pour l’instant, il faut
préserver les élèves,
éviter d’ébruiter votre rencontre avec
cette Alice, et l’éloigner de la Tour. Et dire que
c’est moi qui voulais être la première
à vous surprendre dans les vestiaires…
- Décidément, une parole
sérieuse, et vous n’en pouvez
déjà plus, il faut que vous racontiez
n’importe quoi ! »
Elle se détourna de lui, s’envolant
jusqu’à la voûte de la salle, une
épée dans chaque main, vision assez
étrange d’une Lacyon penchant sans retenue pour
« faites l’amour, pas la
guerre » !
Archibald garda la tête résolument
baissée, se massant les tempes, réalisant que la
fée avait tenté de s’attaquer
à son jean. S’il avait su qu’il la
rencontrerait si vite en ce jour, il n’aurait pas
quitté ses protections de Sfénix, solidement
fixées sur toutes les parties vulnérables
de son corps ! Il fallait bien ça, au minimum, pour
repousser les assauts de Lacyon !
« Ca va, Archibald ? Dîtes-le moi
si vous ne voyez pas assez bien…
- Chut, pas si fort ! »
Son rire de gorge ne l’était pas moins.
« Cette salle a été
conçue pour éviter que les cris de ses occupants
ne s’en échappent ! Je pourrais hurler
tout mon soûl, à faire trembler les murs, et
pendant ce temps, vous, vous… »
Le jeune homme n’écoutait
déjà plus, pendant que la fée
poursuivait son exposé, redescendant en planant à
la façon d’une feuille morte, pour mieux....
« Lacyon, la menaça-t-il d’un
doigt inquisiteur, je veux sortir d’ici, tout de
suite ! »
Pour mieux littéralement aspirer l’index
d’Archibald entre ses lèvres à peine
eût-elle touché terre sur la pointe des pieds. Si
la suspicion l’habitait, le son étrange de la voix
de la fée, comme si elle mâchait soudain un
chewing-gum, l’intriguait davantage.
Le jeune enseignant retira son index en sursautant comme sous le coup
d’une décharge électrique, luisant de
salive. Mais avec son claddagh.
« Il était tombé.
- Et c’était l’unique
façon de me le rendre ? »
Faisant chauffer ses méninges chaque minute un peu plus,
Archibald ne l’avait pourtant jamais
considérée aussi sérieusement,
omettant ses instincts lubriques. Même si par le
passé, il lui avait déjà reconnu un
certain esprit, au-delà précisément de
ses boutades dont elle ne paraissait jamais à court. Il
était vrai que la persévérance se
révélait de temps à autre la
clé de la fée Lacyon…
« Ah, Archibald ! Je vois bien que vous
avez changé, mais vous continuez à me reprocher
ce qui n’est qu’un trait de ma nature ! Je
n’y peux rien, ce n’est pas le genre de choses qui
évolue. Mais je vous trouve quoi qu’il en soit
encore plus craquant depuis vos engagements renouvelés avec
Kate. Si seulement je n’avais pas déjà
trouvé mieux…
- Mieux ?
- Jaloux ? gloussa la fée. Bref, nous
n’avons plus le temps de régler ça de
toute manière ! Le Doyen m’a
confié votre trajet sans encombre pour Nodnol !
- Où donc ? Un trajet ? Pas
question de partager un carrosse avec vous, en tous cas ! Et
qu’est-ce que c’est encore que ça,
Nodnol ? Une ville ?
- Précisément ! Vous savez
que certaines choses de votre monde sont tout simplement
transportées ici. Eh bien, c’est le cas avec
Nodnol. C’est une altération, un reflet de votre
vieux Londres, période XIXeme siècle, si
j’ai bien compris…
- Ah oui ? Et on m’aurait
caché une telle ville depuis tout ce temps ?
- Mais on ne vous l’a pas cachée. Elle
n’était concernée par aucun des
évènements qui nous ont…
touchés. Et Nodnol est située très
loin de la Tour, ce n’est pas une bourgade aux alentours
où l’on va acheter des friandises une fois
l’an et que vous seriez le seul à ne pas
connaître ! Il faut se diriger de l’autre
côté du pôle nord, contourner le Domaine
du Père Noël. Jusqu’à
présent, c’était le cadet de nos
soucis ! Mais cela dit, la ville est inscrite dans le
calendrier des rencontres de Sfénix de cette
année, vous auriez pu vous montrer plus curieux que
ça ! Nodnol rassemble la plupart des habitants de
Féerie qui… ne se sont jamais vraiment faits
à la magie, ou qui ne sont pas très à
l’aise avec.
- Ah, oui, je vois… Des anglais, en somme. Mais
quel rapport avec ce qui se passe aujourd’hui ?
répliqua un Archibald plus combatif que face aux
épées magiques.
- Le Doyen voudrait que la Tour puisse
bénéficier de l’aide de…
Sherlock Holmes.
- Holmes ? Holmes vit en
Féerie ?
- Mais oui. Bon, il s’agit aussi de vous
éloigner au cas où le Fou vous suivrait
à la trace, histoire de ne pas lui donner de mauvaises
idées près de la Tour…
- Je reconnais bien là la patte du Doyen.
- Celui-ci a déjà eu affaire
à Holmes, et leur collaboration n’a pas
été sans heurt. Deux esprits comme les
leurs… Mais s’il faut enquêter sur un
nouvel ennemi, et que nous ne débusquons pas le moindre
indice…
- Et vous dans cette histoire ?
- Oh, j’avais été
envoyée à sa rencontre. Je n’en garde
pas un grand souvenir… Il était plus
intéressé par ses alambics et son violon que par
ce que j’avais à lui proposer, et vous savez que
j’ai beaucoup de cordes à mon
arc à ce sujet…, précisa Lacyon sans
fausse pudeur, mais avec une moue calculée.
- Eh bien, vous êtes une vraie Mata-Hari, je
n’aurais pas cru ! s’exclama le jeune
homme, tout à fait sincèrement.
- Je ne sais pas de quoi il s’agit, mais je prends
ça comme un compliment, merci.
Maintenant…Arrêtons-là ces
préliminaires. Vous en avez assez vous aussi,
n’est-ce pas ? Nous avons beaucoup de route
à faire ! »
Et Lacyon porta soudain une main à son front, comme si elle
était frappée d’une brusque insolation,
difficilement envisageable dans une pièce
éclairée aux flambeaux, mais Archibald
n’eut pas besoin de tendre les bras pour la retenir avant
qu’elle ne s’effondre.
Nue des pieds à la tête, ses ailes battant la
cadence en rythme avec son pied gauche, la fée se tenait
à présent au milieu d’un tas de
vêtements, lui appartenant… mais plus vraiment
adaptés puisqu’elle devait mesurer une quinzaine
de centimètres !
« Vous voyez ? lui dit-elle d’une
voix fluttée, debout dans sa paume atteinte d’un
bond, je suis toujours aussi bien proportionnée, pas
d’erreur ! »
Se faisant, pour accompagner cette affirmation, Lacyon palpait ses
petits seins toujours aussi bombées de ses doigts experts,
littéralement sous le nez d’Archibald.
« Evitez de m’éborgner, voulut
plaisanter Archibald, pas spécialement rassuré
par le changement de format de la fée.
- C’est une idée du Doyen, minauda
Lacyon, nullement déconcertée pour sa part. Et
peut-être une punition… Il estime qu’il
est préférable que je me fasse plus
discrète pour quelques temps. Et si Sherlock me
croisait… »
Lacyon se laissa glisser de la paume jusqu’au repli du coude
du jeune homme, puis tomba entre ses cuisses, tandis qu’il
était toujours assis en tailleur.
« Vous pourrez m’emmener partout avec
vous, et je pourrai vous conseiller discrètement, il va
s’en dire. »
Découvrir une Lacyon à la taille habituelle
généralement de mise pour les fées, du
moins selon la croyance populaire, était assez troublant,
plus que sa nudité assumée. Nul doute
qu’avec elle, personne n’aurait pu nier leur
existence, quitte à le hurler à la
mort… Et il fallait bien avouer que dire qu’il
pouvait avoir recours à la fée Lacyon
n’importe quand et n’importe où une fois
mise dans sa poche n’était pas
désagréable…
Cependant, Archibald devrait rapporter à plus tard
l’exploration de ses pistes de réflexion fumeuses.
Enfin, il eut la permission tacite de déverrouiller les
portes de la salle d’armes, prêt à la
quitter sans demander son reste. La prochaine leçon
attendrait !
Dans l’absolu, le jeune homme n’était
pas censé se battre dans les jours à venir. Sans
compter qu’il avait tout de même appris quelques
petites choses depuis deux ans et sa première rencontre avec
une sorcière autre
qu’Esméralda… Et n’importe
quel prétexte lui semblait bon pour éviter
d’y mettre les pieds !
Au détour des escaliers le ramenant en
sûreté dans sa chambre, l’imposante
silhouette de l’Eté se dressa devant lui, lui
accordant tout juste le temps de voir que Miss Indrema était
également présente, le tenant par la main avant
de la lâcher subitement à la vue
d’Archibald. Celui-ci résolut de les mettre
à l’aise.
« Ne vous gênez pas pour moi ! Je
comprends que devant les élèves, on
évite ce…
- Le Doyen m’a dit que vous partiez ? fit
la dryade, changeant promptement la donne.
- Oui, et je ne m’étonne même
plus d’être le dernier prévenu,
visiblement !
- Ne vous inquiétez pas, sourit
l’Eté, de tous ses petits pois. Nous sommes
là pour vous remplacer. Avec l’année
calme que nous avons traversée, ce n’est
qu’une banale absence, rien de plus que si vous aviez de la
fièvre. Pour un peu, votre classe ne s’en
apercevra même pas…
- Je ne sais pas si cela doit vraiment me
rassurer… » soupira Archibald,
déjà nostalgique de ces derniers mois
passés à donner des cours, tout simplement.
Il adressa néanmoins un clin d’œil
amical à Miss Indrema, qui parvint cette fois à
ne pas verdir. Elle avait trouvé quelqu’un qui
savait apaiser les cœurs et contrebalancer son
caractère parfois acrimonieux, et tout le monde en
profitait, lui y compris !
« Avez-vous vu Lacyon ?
l’interrogea la dryade, suspicieuse, mais de toute
évidence pas au courant de tout ce qui avait
été prévu par le vieux sorcier
concernant Archibald et la fée.
- Lacyon ? Non, non ! Je ne sais pas
où elle a pu encore se cacher, mais bon, vous savez, avec
elle…, haussa-t-il les épaules aussi
naturellement que possible. Peut-être a-t-elle
décidé d’accueillir les nouveaux
élèves, leur donner un… un coup de
main, si vous voyez ce que je veux dire…, ricana-t-il avec
une bêtise cette fois parfaitement spontanée chez
lui quand il abordait certains sujets.
Aïe ! »
Archibald se retrouva momentanément privé de la
parole, plié en deux, les mains sur son entrejambe, sous les
regards stupéfaits du couple fruitier.
« Ce… Ce n’est rien !
Juste une petite… Aïe ! Un petit
élancement, voilà, rien de plus…
Aïe ! »
Sans aucun doute, Miss Indrema ne souhaitait pas en savoir davantage
sur un problème de ce type concernant les humains. Et
Archibald eut bien de la chance de ne croiser aucun
élève jusqu’à sa chambre,
afin de préserver son image, mais pas ses genoux, tandis
qu’il rampait, maudissait, pour la première fois
de sa vie, la fée Lacyon…
Décidément, avec les dents, ça pouvait
vraiment faire très mal !
Au prix de quelques morceaux de ferraille supplémentaires,
du vol de ses plans détaillés, et de quelques
achats dans une droguerie de quartier, Armand de Saint-Tonnerre venait
de terminer la transmutation d’une Bugatti Veyron,
à partir d’un vieux modèle de Peugeot
106 à bout de souffle.
Ah, l’automobile… Peut-être ce
qu’il avait le plus apprécié comme
progrès dans le domaine des transports, ne goûtant
que bien peu les avions. Rien ne valait une croisière pour
les longs trajets d’un continent à un
autre…
Et pour oublier que sa tentative d’intimidation
auprès de Schopenhauer n’avait
qu’à moitié
fonctionné… Bien sûr, Cendrillon avait
été terrifiée, lui-même sans
doute bouleversé, mais est-ce que cela
s’avèrerait suffisant pour faire
renaître les discordes de jadis ? Rendre fou Lord
Funkadelistic, voilà qui était excitant et
prometteur, d’autant qu’il n’en faudrait
sûrement pas beaucoup à ses anciens ennemis pour
qu’ils oublient tout désir de trêve.
Pendant ce temps… Armand aurait le champ libre pour agir
à sa guise.
Néanmoins, Armand filait à plus de 300
kilomètres par heure sur les routes allemandes, si vite
qu’il aurait pu coucher les arbres de toute la
Forêt Noire à son passage.
Ecouter de la musique constituait son nouveau passe-temps favori. Mais
uniquement de grands classiques ! Comment, souiller ses
enceintes avec les morceaux vulgaires que l’on captait de
station en station ? Que nenni !
« On ne peut pas écouter du Beethoven et
ne pas ressentir quoi que ce soit, vous savez… En
écoutant la 9eme symphonie, vous pouvez tout apprendre de
l’ère napoléonienne, c’est
incroyable. On ne vous indique pas de dates, pas
d’explications, et pourtant, vous avez ressentie
l’ère napoléonienne, vous
l’avez vécue ! Ah, quelle
beauté… »
Il hocha la tête pour lui-même… Il
était temps d’utiliser son gadget favori, tandis
que les sirènes de police étaient lamentablement
distancées. Autant les mettre définitivement hors
de portée.
Armand se saisit de la seconde clé de
contact, en aluminium, et l’inséra dans la fente
prévue à cet effet, à la gauche du
volant. Tout à coup, la voiture se lança dans une
série de vérifications des systèmes de
bord, tel que la pression des pneus, abaissa la suspension,
désactiva toutes les aides à la conduite et
régla l'aileron arrière pour
générer le moins d'appui possible. Plus
d’électronique, seulement lui et sa machine. Les
1000 chevaux du moteur 16 cylindres et 64 soupapes se
déchaînèrent comme jamais.
Alors, quand tout fut prêt le terme « Top
Speed » apparût sur le tableau de bord, et
le cavalier et sa monture d’acier roulaient si vite
qu’il ne percevait plus la moindre vibration
extérieure, la nature vaincue, balayée.
Il ne resta plus qu'à enfoncer
l'accélérateur, et fermer les yeux. La voiture,
si tant était qu’on puisse encore qualifier ainsi
un tel engin, semblait voler, disposée à
s’affranchir des limites de la route. Croisait-il des
escargots se croyant rapides parce qu’ils avaient
osé passer la sixième de leur Mercedes ?
Sans quitter des yeux la route, il adressa la parole à son
passager, confortablement roulé en boule sur le
siège en cuir.
« Cher ami, après la Tour,
Hadès, le Fou, peu importe votre râtelier, et je
ne peux que vous en être gré. Mais, à
présent, il serait temps de respecter votre accord, et de
m’emmener en Féerie…
- Avec plaisir ! Si vous ôtez enfin le
gant que vous portez à la main gauche, que vous cessiez de
dissimuler votre précieuse paume…
- Que voulez-vous, j’ai quelques manies, qui
perdurent depuis mes traumatismes enfantins… Eh oui,
j’ai vu mon père mourir sous mes yeux, lorsque
j’avais cinq ans. Il y a de quoi en être tout
retourné ! Certes, c’est moi qui
l’avait tué ! » admit Armand
sans rechigner, les larmes aux yeux… de rire.
L’écureuil, curieusement placide, et tout mignon
qu’il fût les bajoues encore pleines de noisettes,
n’en démordrait pas quant à ses
conditions.
Déjà, l’hiver vient…
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