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onseigneur... Il nous faut encore aborder plusieurs sujets ce matin. »
Apollon Schopenhauer leva les yeux des tablettes en orichalque massif qu’il consultait. Il en avait reçu une trentaine en ce début de journée, où le soleil baignait l’Atlantide de ses rayons dont elle avait depuis si longtemps oublié l’éclat
Peu à peu, la cité avait perdu de sa blancheur pour recouvrer ses couleurs d’antan, tel le Parthénon d’Athènes qui, à l’époque de sa splendeur, était recouvert de teintes vives et chatoyantes, du péristyle au fronton ouest, en passant par ses quatre-vingt douze métopes.
Les Hyperboréens qui n’étaient pas rentrés dans leur contrée, aux abords de l’Hélicon, s’étaient avérés des plus utiles et efficaces, deux qualificatifs qui allaient de pair avec eux depuis qu’ils s’étaient mis à son service, ce dont le souverain actuel de l’île légendaire ne pouvait que se féliciter.
C’était l’un deux, Jonas l’avait-il nommé, qui se tenait devant lui, toujours des plus respectueux à son égard tandis qu’il le considérait à six pieds de là, le buste à demi-incliné. Fallait-il se réjouir ou pas d’avoir transformé ces fiers et puissants guerriers en d’habiles préposés ou magistrats ? Pour l’instant, l’ex-Lord Funkadelistic avait besoin de leur concours et n’avait aucune intention de creuser plus avant cette interrogation.
« A propos de notre flotte, où en est la construction des navires de guerre ?
- Monseigneur, priorité a été donnée aux vaisseaux de pêche et de transport, comme vous l’aviez ordonné. Nous sommes donc en retard sur cet autre plan, je l’admets.
- Alors, mettons de côté le transport jusqu’à nouvel ordre. Je veux que cette île puisse être protégée de toute attaque extérieure. Si des visiteurs veulent venir nous voir, qu’ils fassent donc l’effort de rallier l’Atlantide par eux-mêmes. Je ne suis pas venu m’installer ici pour proposer des croisières au tout venant.
- Très bien, monseigneur, qu’il en soit ainsi. »
Apollon hocha la tête, écartant une tablette de plus. Les archives avaient révélé une importante quantité de ces plaques de métal précieux, encore vierges. Que l’eau et le temps n’avaient réussi à détériorer. Une aubaine, et par la même occasion, une plaie, car il ne s’agissait certes pas du moyen le plus rapide pour gérer une administration naissante à réorganiser de fond en comble
« Il y a maintenant en suspens la question de l’arrière-pays, souffla Jonas. Nous savons que la plupart des terres cultivables, ou exploitables, sont demeurées immergées. Dans l’optique de la construction d’une digue, si nous partons du fait que neuf à douze mois supplémentaires seront nécessaires afin de
- Nous devons trouver un moyen d’obtenir plus de surface habitable, voilà tout ce qui importe, rappela Schopenhauer.
- Bien entendu, monseigneur, mais sur le plan minier, sachez que les trois filons d’orichalque recensés sont à présent utilisés autant qu’il est permis de le faire avec nos effectifs. »
Précis, pointus. Et ne discutant jamais vos décisions plus longtemps qu’on l’estimait tolérable. Ces Hyperboréens étaient décidément des éléments de choix. Jonas patientait donc, attendant d’avoir l’autorisation d’aborder la problématique suivante, tel un spectre silencieux et luminescent à l’ombre d’une colonne de pierre
Celui-ci s’était distingué à la façon d’un collaborateur zélé, mais semblait parfois quitter de plus en plus le moule qui le rendait pareil à tous ses congénères, à croire que l’émulation qu’il rencontrait lui forgeait peu à peu une personnalité différente
« Egalement à l’ordre du jour, reprit-il, se trouvent diverses missives que vous avez reçues au cours de la nuit. La plupart sont d’un intérêt mineur, mais nous avons remarqué que l’une d’entre elles provenait de
»
Apollon avait levé une main en un geste impérieux.
« Ajournons cette séance.
- Mais, monseigneur, je regrette, cela va nous mettre tous dans l’embarras ! Prenez au moins le temps de choisir entre les deux propositions concernant
»
Le souverain de l’Atlantide émit un long soupir, qu’il ne chercha pas à étouffer. Et s’enfonça un peu plus dans son trône, bien loin de sa prestance habituelle. Depuis combien de mois désormais s’astreignait-il à tout cela ? Auparavant, du temps de la splendeur de l’Atlantide, dix souverains se partageaient ces tâches, qu’ils arbitraient pour certaines en conseil, à des dates bien précises. Personne n’aurait osé remettre en cause leurs décisions.
Lui devait agir seul. Les Muses ? Plus obéissantes que jamais, elles n’étaient toutefois pas des auxiliaires rompues à pareille discipline, et Apollon n’était pas disposé à leur en tenir rigueur.
« Merci, monseigneur. Je disais donc, il est urgent de trancher l’opposition qui est apparue entre
- C’est tout décidé ! l’interrompit une fois de plus son maître, ma sentence est prise, et sans appel. »
Jonas se prépara à prendre note des ordres d’Apollon Schopenhauer, stylet à la main, attentif comme à l’aube d’une journée sur un champ de bataille.
« J’ai décidé de m’absenter pour le restant de la journée. » déclara-t-il en bondissant au pied de son trône.
« Enfin, monseigneur, c’est impossible ! Si nous ne prenons pas des mesures au plus vite, nous
- Il suffit ! »
Apollon se trouvait déjà dans l’embrasure d’une fenêtre en arc brisé, retourné à moitié, ses trois paires d’ailes blanches déployées dans le vide, et l’astre du jour parut soudain briller plus fort, éblouissant Jonas.
« Passez-vous de moi pour moins d’une journée, ce n’est pas là un défi insurmontable ! Qu’on ne m’importune plus ! »
Et il se laissa tomber dans les airs
Planant entre les demeures des hauteurs de la cité, près de l’acropole, l’ex-Lord Funkadelistic avait rapidement infléchi sa course, remontant le grand canal de l’Atlantide : cent pieds de profondeur, cinquante stades de long, trois plèthres de large
Là aussi, les travaux de remise en état avaient été nombreux, lourds, coûteux.
A l’autre extrémité, dans son dos, le temple de Poséidon était devenu quasiment invisible, de même que les palais somptueux des dix rois de l’Atlantide qui avaient pris la succession du Dieu de la Mer. Une fois les festivités et l'euphorie du mariage dissipées, l'un de ses premiers actes avait été de détruire l'étincelante colonne d'orichalque sur laquelle étaient gravées les lois sacrées des Dix Rois de l'Atlantide... Le sanctuaire de Poséidon, aux dimensions totalement démesurées, plus de deux fois celles du Parthénon, ne lui convenait guère, illustration de l'arrogance des lieux.
Apollon n’y demeurait jamais plus longtemps que le strict nécessaire, suivant l’exemple de Cendrillon.
C’était elle qu’il recherchait maintenant. Grisé, rassasié, voler librement au-dessus de son île n’avait plus l’attrait de la découverte. S’il avait abandonné Jonas à ses devoirs, ce n’était pas dans l’unique but de s’offrir une pareille balade au-dessus de ce nouvel empire. Il éprouvait une envie irrésistible de serrer son épouse contre lui. Un peu plus d’un an qu’ils étaient à nouveau réunis. Sans jamais avoir le loisir d’en profiter pleinement. Obligations diverses, déplacements, imprévus
Il arrivait que Schopenhauer traverse une semaine entière sans croiser Cendrillon, qui elle-même lui préférait parfois l’une de ses retraites solitaires, aux quatre coins de l’île
Il y avait encore bien des choses sur son séjour parmi les morts qu’elle n’avait pas voulu lui communiquer
Dire qu’ils disposaient quasiment d’un continent tout entier selon leur bon vouloir, mais qu’il ne faisait que les séparer un peu plus quand il aurait dû leur permettre de se rapprocher à l’abri des regards et des sollicitations surgissant de toutes parts
La jeune femme ne lui avait laissé aucun message ce matin-là. Elle pouvait donc avoir choisi n’importe quel destination. Tower of Gray
Non, ce n’était certainement pas en ce lieu qu’il la découvrirait. En dehors d’une visite pour admirer le panorama à couper le souffle à son sommet, et d’une seconde afin d’interrompre sa séance d’entraînement avec Bellérophon, elle n’appréciait pas particulièrement ces hauteurs monumentales
Les montagnes à l’est, l’océan à l’ouest. Les cimes nouvellement enneigées retenaient les forces d’Eol, préservant la douceur de la plaine. Un instant, entre herbe et nuage, Apollon se tint ainsi, immobile, les yeux dans le vague. Une sensation étrange montait en lui, presque désagréable. Il se sentait perdu, incapable de discerner la présence de Cendrillon. Comment cela était-il possible, pour lui qui s’était tant juré de ne plus jamais la laisser sans surveillance, séparé qu’il l’avait été de ses attentions délicates ?
Un éclair ambré et nébuleux zigzaguant dans la plaine retint soudain son regard. Pouvait-il s’agit d’une
flèche ? En piquée, Apollon décrivit une nouvelle vrille, le ramenant à hauteur du sol. A une centaine de pas à peine, se dressait un bois modeste, d’où s’échappaient rires et exclamations
Inspirant profondément, décidé à se reprendre quelque peu, Schopenhauer choisit la marche, en partie rassuré pour avoir reconnu le timbre de voix de son épouse.
Il écarta d’épaisses lianes de clématite croulantes de fleurs, bien plus vigoureuses qu’elles n’auraient dû l’être sous un climat normal, et enfin la vit, Cendrillon, avançant à travers les arbres.
Elle se tenait là, debout, un arc entre les mains, montant sa jument grise à l’amazone, mais elle n’était pas seule. Agacé, l’ex Lord-Funkadelistic l’ignora, se tournant vers l’invitée inattendue, qui guidait sa propre monture par la longe, marchant près de son épouse.
« Ah, tu es là. Diane, je présume ? N’essaie pas de te jouer de moi, pas ici. Ces lieux sont baignées de magie
»
Cendrillon vint immédiatement s’interposer.
« C’est moi qui l’ai invitée à passer quelques jours sur l’Atlantide. J’avais besoin de compagnie
- Tu n’es donc pas content de saluer ta chère sœur ? renchérit Kate, trop contente de pouvoir retourner son propre jeu contre Apollon, lui qui avait tant usé de ce stratagème pour les déstabiliser, Archibald et elle.
- Tu ne devais pas demeurer au palais pour affaire toute la journée ? changea de sujet Cendrillon, tout à coup hésitante.
- Peut-être qu’il était à la poursuite de Daphné ? s’enquit son invitée, encore plus acide avec cette allusion à la nymphe qui avait fui les avances du Dieu.
- Sache que je te trouve particulièrement revêche, décocha à son tour Schopenhauer, que t’arrive-t-il donc ? Des soucis avec Bellérophon ? »
La jeune femme blonde se contint, son regard s’en retournant à son propre arc.
« Kate s’est proposée de m’emmener chasser, ajouta encore Cendrillon, décidée à ne pas voir la situation déraper un peu plus.
- Chasser est un bien grand mot, il s’agit plus d’apprendre à tirer à l’arc. Pour moi, ce n’est pas une nouveauté, cela faisait des années que j’en faisais, largement avant de
me retrouver en Féerie, ajouta-t-elle, sans revenir cette fois sur les actes passés de l’ex-Lord Funkadelistic. Mais je me suis dit que ça pourrait être une bonne idée de sortie, dans la nature
C’est un si bel endroit
»
Apollon acquiesça, maussade. Enfin, ils étaient d’accord sur quelque chose ! Contrairement à Archibald qui pouvait se montrer tour à tour bouillant et très souvent sarcastique, il n’était pas habitué à ce que sa fiancée puisse faire preuve d’une telle agressivité. Bien sûr, la tension n’avait pas manqué entre eux, et avec raison, mais depuis plus d’un an maintenant, et déjà quelques temps auparavant
Les choses avaient beaucoup changé.
« J’aurais pu moi aussi t’enseigner le tir à l’arc, murmura Apollon. Si j’avais su
- Je ne voulais pas te déranger. Tu es toujours débordé avec une telle contrée à gouverner, je le comprends... »
Un tonnerre subit et proche couvrit ses derniers mots, concert de barrissements dans les environs. Sans doute un groupe d’éléphants et leurs dresseurs montés dans leurs howdahs, en train de défricher une parcelle de forêt. Après des millénaires d’existence sous-marine, certaines mesures de remise en ordre par le biais d’actions magiques avaient connu un succès parfois bien trop important, à la manière d’un druide faisant pousser les chênes, un petit chien blanc sur les talons
Les arbres arrachés n’étaient néanmoins pas perdus puisqu’on les acheminait en ville par le biais de canaux, qui coupaient la plaine à cent mètres d’intervalle.
Mais cette interruption était intervenue au bon moment, évitant que Cendrillon ou son époux ne soulèvent plus de questions qu’ils ne l’auraient souhaité, emportés par le fil de la discussion. Ils ne se trouvaient pas en tête à tête, même si ce n’était pas non plus ce qu’ils désiraient en cet instant.
« Alors comme ça, tu n’as pas assisté au premier match de la saison ? demanda Kate, changeant adroitement de sujet.
- Effectivement. Cependant, à ce que j’ai cru comprendre, ton fiancé s’est fort bien débrouillé, pour un débutant, s’entend. Et la Tour a recouvré ses habitudes en gagnant, comme toujours. Je suis sûr que les parieurs font déjà grise-mine, s’il n’y a plus de suspense dès le début du championnat.
- La sélection de l’Atlantide n’a pas encore participé, répliqua poliment Kate. Je compte sur toi pour lui voler la vedette à ta première apparition en tribunes
- Toujours à me prêter de viles intentions. Comme Cendrillon a dû te le dire, le Sfénix n’est pas au centre de mes préoccupations, tu t’en doutes bien. Mais il est vrai que je pense pouvoir contrer des stratégies comme celle de Bellérophon afin de remporter la victoire contre les Chevaliers Blancs. S’adresser une passe à soi-même
Plus personne ne se laissera prendre, j’espère pour lui qu’il en a conscience ! ricana-t-il.
- Allons, mon amour, ne te montre pas aussi sec, soupira Cendrillon, s’approchant de lui et le prenant par la main. Tu l’as dit toi-même, ce n’est qu’un débutant. Et Kate ici présente connaît ce jeu encore moins que lui. Elle abordait le Sfénix par politesse. Tu ne peux pas demander que son fiancé soit aussi bon que toi dès la rencontre inaugurale !
- Tu jouais au Sfénix ? s’étonna Kate, interdite. Sans vouloir vous offenser, j’ai beaucoup de mal à t’imaginer sur un terrain.
- Tout cela est si vieux
, fit Schopenhauer, de toute évidence légèrement contrit. Une toute autre époque. Si cela t’intéresse tant que cela, je fus moi aussi capitaine de l’équipe de la Tour, dès ma première année, et nous avons remporté trois fois de suite le championnat.
- Impressionnant
Quel était ton poste ?
- Je marquais les points, se contenta-t-il de répondre dans un bref sourire. Toutefois, ta visite de courtoisie va-t-elle jusqu’à t’obliger à discuter Sfénix avec moi ? Je ne te tiendrais pas rigueur d’aborder des questions moins futiles
»
Une nouvelle fois, le visage de Cendrillon s’assombrit, comme s’il s’était adressé à elle.
« Avoir financé la construction du stade qui accueillera ce championnat quand on affirme s’y intéresser aussi peu, c’est tout de même étrange
D’autant que tu sembles plutôt prolixe dès qu’on aborde le Sfénix, toi, le taiseux ! se gaussa Kate.
- Me distraire n’a rien de futile, précisa tout à coup Cendrillon, sans baisser la voix, dévisageant son époux droit dans les yeux. Eh bien, puisqu’il en est ainsi, je m’en vais chevaucher un peu plus loin, je vous laisse
»
Et sans ajouter une seule phrase, elle remonta en selle, s’en allant au trot, louvoyant entre les chênes et les merisiers. Apollon demeura de glace.
« Tu
Tu ne la rattrapes pas ? lui reprocha ouvertement la jeune femme blonde.
- Ce n’est rien.
- Peut-être de ton point de vue, mais que crois-tu ? Vous avez été séparés des années. On ne s’apprivoise pas l’un l’autre aussi rapidement après une telle absence
Surtout avec toi. Tu n’es pas quelqu’un de facile.
- Elle ne m’aimerait pas si c’était le cas.
- Peut-être. Mais si cela te sert d’excuse
»
Apollon Schopenhauer grinça des dents, les poings serrés. Il n’avait pas quitté Jonas sans remords pour ce genre de situations ! Cette journée semblait condamnée, en dépit de ses intentions et du cadre paradisiaque, comme chaque jour. Quel triste contraste
« Ils vécurent heureux
Il faut croire que ce n’est finalement pas pour moi.
- On baisserait déjà les bras ? Tes anciens adversaires ne te reconnaîtraient pas ! Et lorsque j’en toucherais deux mots à Archibald, je crois qu’il va
- Ah, petite sœur, petite sœur
Je crois que je préférais te voir refuser l’influence de l’ancien temps, se gaussa de lui-même Apollon, avec une feinte amertume.
- Je n’ai jamais eu la langue dans ma poche, et c’était sans aucun doute Kate qui s’exprimait sans détour. Si je peux d’ailleurs te confier quelque chose, c’est de m’être imposée à Cendrillon pour venir lui rendre visite ici. Il ne faudra pas la blâmer.
- Mais ce n’était point mon intention. Je suis
content de voir que vous avez pu sympathiser. Elle avait beaucoup apprécié vos retrouvailles durant cette fameuse rencontre de Sfénix le mois dernier.
- C’est un sentiment partagé », sourit Kate.
Peu à peu, la détente s’installait à nouveau entre eux, sous le couvert des arbres.
Cendrillon n’avait pas ralenti l’allure de sa jument, lui imposant un trot forcé. Elle avait rapidement perdu de vue Apollon et la compagne de Bellérophon.
Pourquoi avait-il fallu qu’il se montre ? La jeune femme avait tant ri en quittant son palais dans la fantaisie, en évitant de se faire repérer par les gardes ou les serviteurs. L’aide de Kate avait été précieuse, et les deux amies
Oui, elles pouvaient se considérer comme son amie, elle qui de toute façon n’en comptait plus ! Les deux amies avaient rallié les écuries sans provoquer le moindre soupçon.
Quel changement avec les jours précédents où tout n’avait été que morosité ! Pourtant, là encore, les premiers temps de leur réunion avaient été merveilleux, des semaines et des mois de plénitude et de bonheur sans l’ombre d’une tâche ou d’un tracas. Si seulement les choses avaient pu se poursuivre ainsi, à l’infini
Oui, s’enfuir tous les deux, loin de l’Atlantide ou de toute terre connue ! Ce qu’elle avait confié à Kate lors du match de Sfénix n’était pas qu’une boutade, du moins, dans son esprit. Partir
Mais Apollon ne l’entendait pas ainsi, et même s’il lui avait promis qu’ils ne seraient plus la proie des critiques et des haines passées, monter une nouvelle flotte pour l’Atlantide n’était pas fait uniquement dans le but de découvrir de nouvelles terres au-delà des océans
Personne n’avait jamais agi ainsi au cours de l’Histoire, pour la simple grandeur de l’exploration ! Dans ce monde ou un autre, c’était l’une des notions que lui avait inculquées le Doyen, lui qui n’avait pas hésité à s’attirer les reproches de ses pairs ou de parents d’élèves pour ouvrir son horizon sur tout ce qu’elle n’avait pas connu dans son existence, avant de venir suivre des cours à la Tour
La jeune femme regarda autour d’elle, soudain légèrement inquiète. Où son errance boudeuse l’avait-t-elle conduite ? Le soleil était haut dans le ciel à présent, il devait être plus de midi. Cendrillon se demanda avec une insistance nouvelle dans quelle région de l’Atlantide elle se trouvait, tant les environs ne lui évoquaient aucune promenade précédente. Sa jument renâcla un peu plus fort, secouant la nuque, le chanfrein couvert d’une fine pellicule de sueur. La jeune femme n’avait pourtant pas eu l’impression de lui mener si grand train ! Mais la pauvre paraissait réellement au bord de l’épuisement, probablement déjà fatiguée par la sortie matinale initiale. Kate et Cendrillon ne les avaient pas ménagées ce matin-là, en quête d’un endroit sûr pour un premier cours de tir à l’arc
« Ne t’inquiète pas, nous rentrerons bientôt. »
La jeune femme pestait contre elle-même, tout en rassurant sa monture d’une main gracile. Hors de question pour elle de reconnaître qu’elle aurait aimé qu’Apollon soit à ses côtés ! Si elle s’alarmait pour une petite absence
Après tout, il lui était déjà arrivée de s’égarer, et toujours sans conséquence. Elle s’était beaucoup plus éloignée cette fois, et dans une direction qui lui était étrangère, mais cela avait été parfaitement délibéré, et elle comptait bien l’assumer ! Elle n’était plus de glace ou de mirage, qu’Apollon le réalise enfin ! Que cela lui convienne ou pas, il ne pourrait pas passer son temps à la protéger, sans jamais lui donner la chance de s’épanouir comme elle l’entendait vraiment, et d’être pleinement elle-même.
Ils avaient déjà eu plusieurs discussions, parfois animées, à ce sujet. Mais il finirait par comprendre. Même s’il avait souvent du mal à s’exprimer, Apollon n’était pas buté. Cendrillon avait bien conscience que tout ne serait pas sans heurt, quand bien même on le regrettait évidemment
Avançant toujours dans la plaine recouverte d’une épaisse herbe grasse, où paissaient en paix daims et antilopes, Cendrillon aperçut au loin un bosquet, différent de ceux qu’elle avait eu l’occasion de croiser depuis le début de sa sortie échevelée. Isolés, les immenses frênes fendant le panorama de toute leur hauteur formait une véritable muraille végétale, comme pour en interdire l’entrée
Le bois sacré de Poséidon ! La jeune femme savait que son époux l’avait lui aussi fait renaître des profondeurs abyssales, conservant quelques traces de l’ancien dieu tutélaire de la cité mythique. Si la ville elle-même se retrouvait remodelée, préserver quelques arbres épars représentait un hommage et une obligation qui ne coûtait guère au nouveau maître des lieux
L’Histoire de l’Atlantide méritait de conserver quelques traces de son passé glorieux, et même plus que cela, qu’on restaure ces témoignages. Tant que cela n’empiétait pas sur les nouvelles directives d’Apollon.
D’une tape amicale, la jeune femme encouragea sa monture, qui avait mis de côté ses protestations hennissantes pour continuer bravement à trotter. Une halte en cet endroit serait la bienvenue, pour elle aussi. Elle ne voulait pas rentrer sans avoir posément réfléchi à la tournure que risquait de prendre les évènements avec Apollon. Après avoir négligé ses obligations pour la rejoindre, voilà qu’il ne l’avait pas rattrapée tout aussi volontairement ! Ce que les hommes pouvaient être bêtes et infantiles parfois !
Souvent.
Toujours.
Cendrillon se pencha sur l’encolure de la jument grise afin d’éviter les branches les plus basses, qui malgré tout lui chatouillèrent le dos de leurs samares ailées. Au vu de leurs troncs et de leurs tailles, ses spécimens affichaient une bonne centaine d’années, atteinte en douze mois seulement. La jeune femme mit pied à terre et se défit de son arc sans plus attendre. Ce matin-là, sa tenue d’équitation n’avait rien de mondaine, en partie à cause du tir à l’arc qui avait motivé son escapade avec Kate.
Cendrillon n’avait pas même emporté de quoi se protéger la tête en cas de chute, ce qui aurait dû faire hurler son époux. Elle eut un petit rire en songeant aux feuilles mortes et aux brindilles déjà entremêlées dans sa longue chevelure couleur de nuit, à peine attachée d’une cordelette. Se tiendrait-elle assise seule devant son miroir ce soir lorsque viendrait le moment de les brosser ?
La jeune femme pénétra un peu plus avant à l’abri des frênes, les arbres majestueux lui procurant une ombre appréciable. L’endroit semblait hors de l’écoulement du temps ; il en existait plusieurs en Terres de Féerie. Aucun souffle de vent, pas de chant d’oiseau
Seulement le doux chuchotement d’une source serpentant avec espièglerie tout près d’elle, sans dévoiler ses courbes
Laissant sa monture se reposer tout son soûl à l’écart, Cendrillon progressa à pas lents, goûtant le calme du bois sacré et de ses frondaisons dissimulant les cieux. Les bruissements langoureux de l’eau se faisaient plus proches, enflant et perlant à ses oreilles.
Coulant à flots à nouveau depuis la remontée de l’île du fond des océans, on trouvait aussi bien des sources chaudes que froides. Le bois sacré de Poséidon accueillait plusieurs résurgences dont les clapotis rieurs dépassaient les trente degrés, des ruisseaux abondants et cependant dénués de souffre ou de toute autre substance malodorante. Nul doute que ses cours d’eau participaient à la luxuriance de la végétation alentour, d’une beauté et d’une grandeur divine ainsi que l’avait rapporté Platon en personne. Parfois, le caractère divin d’un lieu tenait avant tout à des choses des plus terre-à-terre
La jeune femme ne put contenir un sourire de ravissement, illuminant son visage de porcelaine, sous l’éclat de son regard de jade. Quel charmant étang ! Encore qu’il aurait mérité un nom plus flatteur, la limpidité de ses eaux rappelant plutôt un lagon des terres du sud
Partout, des grappes de fleurs, de fruits, de menus galets à la rondeur parfaite et avenante. Sous une dentelle de lierre aux motifs exubérants, l’eau coulait en abondance, à même la pierre, à la surface rendue lisse et chaude.
Cendrillon ressentit soudain une envie un peu folle, tournant fébrilement la tête en toutes directions, les yeux vifs, son corps aussi tendu qu’une biche aux aguets prête à déguerpir en un unique battement de cœur plus rapide que les autres... Et si
Personne ne savait où elle s’était rendue, et quand bien même. La jeune femme était seule dans le bois sacré, de toute évidence. Plus aucun barrissement non plus. Elle n’avait rien à craindre, ici, au cœur de l’Atlantide. Alors, pourquoi ne pas céder à ses envies, pour une fois ?
Résolue avant même de l’admettre, il ne fallut pas longtemps à Cendrillon pour se débarrasser de ses vêtements, qu’une existence des années durant passée au service de sa belle-mère, lui avait fait ranger en une pile parfaitement ordonnée. Sans plus hésiter, elle se plongea dans l’étang. Pas question d’y tremper seulement un orteil pour vérifier la température, ce genre de retenue ne lui convenait guère !
Disparaissant entièrement sous la surface, la jeune femme réapparut bientôt dans une gerbe aux éclats cristallins, des vaguelettes azurées venant caresser les rives du bassin. Quelle sensation de liberté montait en elle tandis qu’elle esquissait à présent quelques mouvements de brasse l’emmenant au plus près de la chute d’eau miniature, à l’aménagement si délicat qu’on l’aurait cru artificiel ! Jouir ainsi de son corps, percevoir le toucher de l’eau sur sa peau, la douceur du lierre dans son dos, le poids de sa chevelure trempée, fermer les yeux pour se couper du monde et profiter du parfum des lys dorés, les narines frémissantes
Son existence de spectre l’avait privée de tant de ces petites joies toutes simples ! Alucard, Hadès
Otage, monnaie d’échange, objet de convoitise
Elle n’était plus un être humain, ce qu’elle avait tout juste été durant la plus longue période de sa courte vie. Apollon l’avait arrachée à tout cela, à deux reprises, avant et après la nuit tragique de sa fuite. Jamais elle ne pourrait l’oublier. Et la jeune femme comptait bien partager de tels moments avec Apollon, qu’il cesse donc une fois pour toute de la couver au point de la considérer encore comme devant rester sous une cloche de verre !
A certaines occasions, Cendrillon aurait voulu avoir la force de le prendre par les épaules et l’admonester rudement, sans plus de manière. Une autre attitude qu’elle aurait pourtant dû mettre de côté en devenant pour ainsi dire souveraine de l’Atlantide
Quoi qu’il en soit, la jeune femme ne parvenait ni ne désirait blâmer Apollon. Il oeuvrait nuit et jour pour leur devenir. Elle regrettait simplement qu’il ne lui accorde pas autant de confiance qu’elle en avait pour lui
Cendrillon soupira longuement, inspirant encore plus profondément, la tête renversée, sur le dos, quasiment en position de faire la planche, ses cheveux déployés autour de son visage comme une toile de ténèbres. Assez de réflexions ! Que ces instants ne se retrouvent pas irrémédiablement gâchés eux aussi !
La jeune femme ne battait plus que paresseusement des jambes, dans une mare qui ne descendait pas à plus de quatre pieds, offrant tout juste de quoi nager, ou plutôt barboter placidement. Debout à l’angle où elle se tenait, le niveau de l’eau lui arrivait à la taille, pas plus, dévoilant même la cambrure de ses reins
et bien d’autres délices de peau de pêche au-delà
Toujours mutine, Cendrillon sourit à nouveau en imaginant la réaction d’Apollon s’il la voyait maintenant sous ce jour
Alors, à cette pensée, elle bascula sous la surface, la percutant si vite qu’on l’aurait cru changée en mur. La jeune femme n’eut pas le temps de battre des mains, de tenter de se retenir au lierre, de prendre sa respiration. Tête en bas, la cime des arbres devenue trouble à travers le bouillonnement soudain des eaux de l’étang, Cendrillon ne comprenait plus rien, secouée par la peur, les yeux exorbités. Etait-ce finalement l’eau, ou bien des larmes ? Là non plus, elle ne savait plus à quoi s’en tenir.
Sans plus d’avertissement, une douleur fulgurante éclata dans sa frêle cheville, mais les remous l’empêchèrent d’entendre l’os se briser d’un coup sec. Une pression rampante se manifesta toujours plus brutalement, remontant le long de son mollet. Tant bien que mal, la jeune femme parvint à l’aide de ses bras à remonter vers l’une des berges, une main glissant sur l’un des galets dont les formes polies avaient perdu tout aspect enchanteur.
Enfin !
Ahanant, le souffle rauque, sa poitrine éraflée et douloureuse se soulevant au rythme de ses battements de cœur affolés, Cendrillon aspira une goulée d’air ! Avant de replonger aussitôt sous l’eau, perdant pour la seconde fois en moins d’une minute son équilibre !
Se retournant sur le dos, elle découvrit son horrible assaillant. Un gigantesque serpent, un python, dont les anneaux gluants s’étaient coulés furtivement dans le bassin, inexorablement, la surprenant à revers. Il était si long que sa queue, aperçue entre deux jets d’écume, pendait encore à l’extérieur, fermement enroulée autour d’une branche de figuier.
Comme désormais assuré de sa force, l’immonde serpent ralentit, grimpant anneau après anneau, aussi larges que ses cuisses, jusqu’à la saisir aux hanches, d’un tour complet, son corps visqueux se resserrant peu à peu contre sa peau, la brûlant de son poison noir suintant par tous les pores, telle l’encre d’une pieuvre dans la mer. Tout à coup, le python se tendit plusieurs mètres au-dessus de l’eau, la gueule grande ouverte, sifflant et claquant, plongeant la jeune femme dans une terreur abjecte. Il semblait capable de fondre sur elle et l’avaler d’une seule énorme bouchée. Comme douée de raison, la bête cruelle savourait au contraire sa prise, hissant soudain la jeune femme hors de l’eau, prisonnière de ses chaînes de chair.
Cendrillon ferma les yeux, évitant le regard avide aux reflets de feu, qui se rapprochait d’elle, ses volutes d’écailles à hauteur de ses seins, à la pointe dressée sous la contrainte glacée. Sa langue bifide courait sans retenue sur son cou, sur le lobe de son oreille gauche, sur sa nuque
Sa rage contenue explosant sans crier gare, la jeune femme ne dissimula plus ses sentiments, lui décochant toute sa haine, certaine que le serpent comprenait le sens de cette colère. Tant pis pour ces crochets dégoulinant de venin, ils ne l’impressionnaient plus. Il ne serait pas dit que la reine de l’Atlantide mourait la peur au ventre, nue et bafouée.
Frappant le serpent géant d’une main libre après une contorsion du buste désespérée, elle parvint à
Une lame de lumière les enveloppa, tout entier, pour se concentrer sur le python, qui relâcha son étreinte sur le champ. Les bras en croix, Cendrillon retombait dans le vide, se préparant à disparaître à nouveau dans l’étang.
Mais ce contact ne vint pas. Apollon la serrait dans ses bras, tout contre lui. Au milieu de cette masse d’eau désormais apaisée, il n’y avait plus que la bête immonde, son corps reptilien sans vie, définitivement.
« Ce n’est rien, c’est fini
», expliqua doucement son époux, tandis que la jeune femme blottissait un peu plus sa tête contre son épaule.
Cependant, elle n’en avait cure, trop soulagée d’en avoir réchappée saine et sauve en dehors de quelques coupures, et de sa cheville cassée.
« Montre-moi
» poursuivit Apollon sur le même ton, la déposant délicatement sur un rocher plat et moussu.
Bien que sa voix ne trahisse aucun signe de tension, la jeune femme savait qu’il était ébranlé, fâché. Mais il ne dit rien encore en apaisant sa douleur d’une paume sur son talon endolori. Il s’apprêta à parler, mais l’arrivée de Kate l’interrompit. Aussi se contenta-t-il de couvrir Cendrillon de sa capeline
« Python ! » se récria-t-elle en découvrant le cadavre du serpent flottant dans l’étang.
Car c’était lui. Pas un serpent ordinaire, mais bien la réincarnation du monstre mythique dont la défaite avait été le premier grand exploit d’Apollon, qui l’avait percé de mille flèches.
« Oui, parvenu jusqu’ici, en Atlantide
Tout cela n’est pas normal.
- Et ce n’est pas le hasard
»
Kate avait appris à mettre celui-ci souvent en doute.
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