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aris, au mois d’Octobre, sous un ciel pierre ponce.
Musée du Louvre, cour Napoléon, devant la pyramide, dont certains scribouillards, amateurs pseudo-érudits de thrillers artificiellement complexes mais réellement absurdes et vains, prétendent que l’on dénombre 666 carreaux.
Ce qui est bien entendu complètement faux.
Bref.
Le monument brillait de mille feux, tel un rubis incandescent à la taille parfaite, dans l’après-midi mourant, comme s’il en captait chaque goutte de lumière pour mieux la dérober à l’astre du jour, déclinant sous les premiers assauts de l’hiver à venir...
Dans quelques heures, une réception qui faisait déjà parler le tout-Paris depuis des jours aurait lieu. Après la découverte de nouvelles toiles de Léonard de Vinci, la Joconde avait encore été déplacée. Ce changement de salle d’exposition était l’occasion de nouvelles réjouissances, bien entendu, mais ce n’était pas ce genre de manifestations qui attirait Emily, au contraire de certains pique-assiettes faussement esthètes papillonnant sous les flashes des photographes.
Non, la jeune femme, déléguée par le British Museum, n’avait pas traversé le Channel pour si peu. Sa mission était d’ordre éminemment plus technique, et fastidieuse, quoi qu’elle en dise. Mais étudier le chef d’œuvre des chefs d’œuvres de l’artiste italien représentait un indéniable privilège, dont elle avait tout autant conscience.
Vite, saluer les vigiles de l’entrée, un signe de la tête, montrer son badge... Les français manquaient un peu du sens de l’organisation, il fallait l’avouer. Ce n’était pas désagréable, mais Emily ne pouvait s’empêcher de considérer cela d’un air intrigué. Les deux peuples avaient toujours eu du mal à s’entendre, et si en plus, vous ajoutiez à cela le gain des Jeux Olympiques de 2012 par Londres dans l’ultime ligne droite... Voilà un sujet de discussion qu’il valait mieux éviter ! Et qui avait de toute façon déjà disparu de toutes les bouches depuis plusieurs mois.
Si ce n’était de celle du maire de la ville, qui décidément ne s’en remettait pas, et pensait ni plus ni moins créer un « Paris Montagne », après la version plage. Des camions entiers de neige en provenance directe des Alpes suisses faisaient déjà grelotter de froid, et d’appréhension, les contribuables bobos...
Mais pour l’instant, il était seulement question d’art, et Emily allait avoir la chance de passer un moment seule avec ce tableau aux dimensions modestes, mais qui avait fait couler tant d’encre depuis sa création, entre ses prétendus mystères, ses vols, et l’aura de Da Vinci... La jeune femme avait tout d’abord une ultime épreuve à affronter : la proximité de l’un des conservateurs du musée, celui affecté au département où elle avait été rattachée pour la durée de son séjour. Jacques Gilles.
« Ah, ma petite Emily ! l’apostropha-t-il justement, sans crier gare, au détour d’un couloir de plus.
« Bonjour, Mr Gilles. J’ai voulu entrer dans la salle, commença la jeune guide en exhibant son pass, et...
- Oui, oui, je comprends, je comprends ! ne daigna pas la laisser poursuivre le conservateur, visiblement débordant de l’envie de se confier, car nul doute qu’il avait appris de nouvelles informations dans le courant de l’après-midi. Mais sachez que ceci est tout à fait normal, une mesure de restriction adéquate.
- Que s’est-il donc passé, un vol ? s’enquit la jeune femme, le cœur battant soudain plus vite.
- Si on peut appeler ça ainsi... Il a frappé de nouveau. A Vienne, cette fois, semblait s’apitoyer Mr Gilles, tout en savourant pourtant chacune de ses petites phrases, évitant de trop en révéler d’un coup. Dans la bibliothèque de la Hofburg... Vous n’êtes pas sans savoir qu’elle abrite quelques unes des plus célèbres partitions originales du monde : le Requiem de Mozart, du Strauss, du Beethoven, entre autres...
- Bien sûr, mais quel est le problème exactement ?
- Voyons, elles ont disparu, les partitions se sont volatilisées, comme à New York, avec cette statue !
- Vous voulez dire que l’on a encore trouvé un faux à la place ? »
Mr Gilles acquiesçait confusément, son regard devenu inquisiteur pour le moindre visiteur qu’il croisait, enfants compris.
« Un faux, c’est difficile à affirmer comme cela... Tout était si juste, dans les plus infimes détails... Et puis, encore une fois, tout est parti en poussière ! Personne n’avait rien décelé auparavant !
- Aucun suspect ? demanda distraitement Emily, contrariée de voir ses plans retardés irrémédiablement à présent, et sa fin de journée remaniée en conséquence.
- Non, aucun, si ce n’est que la méthode similaire laisse à penser qu’il s’agit du même coupable... Mais ce que je vous dis là est confidentiel, j’espère que vous en avez conscience ! » se récria tout à coup le conservateur.
De toute évidence, il était davantage question pour lui de s’acquitter de cette formule d’usage, que d’une réelle mise en garde, trop heureux qu’il était de pouvoir discuter d’une affaire pareille.
« La presse n’est toujours pas au courant, c’est un miracle d’ailleurs ! se rengorgeait-il encore, à croire qu’il s’imaginait être responsable de cet état de fait. Les enquêteurs n’ont pas un seul bout de piste ! Je ne m’explique pas la négligence de ces établissements : quelqu’un s’est forcément introduit à l’intérieur pour échanger les originaux contre des faux ! Apparemment, cela fait trois jours déjà que les partitions ont été volées, et il aurait fallu peut-être des mois avant de le remarquer si une émission de télévision en reportage sur les lieux n’avait pas demandé à voir le Requiem. Des mois, vous imaginez ! Heureusement qu’ils ont été emberlificotés sans difficulté, il a suffi de leur expliquer que Beethoven était souffrant...
- Je n’ai aucune sympathie pour les voleurs d’œuvre d’art, ou les journalistes incultes, mais avez-vous reçu des menaces à propos de la Joconde ?
- Non, absolument pas.
- Alors, pourquoi avoir changé tous les codes d’accès ? pesta ouvertement Emily, bras croisés. Vous risquez de provoquer une confusion inutile !
- Ah, s’il vous plaît ! Vous, les anglais, vous vous sentez toujours si supérieurs..., crachota-t-il dans une parfaite imitation du Otto de Un poisson nommé Wanda. Mona Lisa est sans doute la femme la plus célèbre du monde, souvenez-vous en ! Je ne sais pas ce que peut viser notre cambrioleur-faussaire, mais si ce n’était pas un coup unique de sa part, pourquoi ne tenterait-il pas sa chance au Louvre ? Evidemment, s’il n’est pas question de votre pierre de Rosette, ça n’a pas d’importance ! »
Les français et le sens des réalités...
« Vous comptez me reprocher la bataille de Trafalgar, ensuite ? soupira la jeune femme. Vous savez mieux que quiconque que nos deux musées, même rivaux à l’occasion, comptent sur le résultat de mes recherches. Et certaines de ces données doivent être validées aujourd’hui.
- Très bien, très bien, céda Mr Gilles. J’avoue que lorsque le Bristish Museum vous a envoyée, je m’attendais à une jeune femme timide, qui n’oserait pas saisir sa chance de dépasser sa condition de simple guide de musée, soupira-t-il. Vous m’avez détrompé ! Mais vous n’aurez pas beaucoup de temps aujourd’hui, désolé. Entre ces... évènements, et la réception de ce soir à préparer... Il ne nous reste que de menus détails à régler, mais ce sont souvent les plus longs, vous le savez bien.
- Parfait.
- Et vous devez savoir, que jamais, ô grand jamais je ne laisserai un quelconque disciple de Vincenzo Peruggia copier son modèle ! Et je ne suis pas tout seul, bien sûr ! Vous n’êtes pas sans savoir que si nos mécènes se retiraient, ce n’est pas l’Etat seul qui...»
Emily préféra couper court à la conversation qui risquait de s’éterniser peu à peu. Toutefois, la Joconde n’avait pas repris sa place de choix dans le musée de ses pensées. Ses lectures de Conan Doyle ou Agatha Christie étaient remontées à la surface de ses souvenirs, lui murmurant diverses hypothèses. Comment cet incroyable voleur s’y prenait-il, puisqu’elle n’avait nul doute qu’il s’agisse du même dans les deux affaires ? Pénétrer dans ces espaces ultra-sécurisés évidemment interdits aux simples visiteurs relevait déjà de l’exploit, mais parvenir ensuite à subtiliser les œuvres d’art dérobées de telle façon que les copies les remplaçant paraissent rivaliser avec les originaux... avant de se désagréger presque d’elles-mêmes, comme... comme pour signifier la fin d’une plaisanterie...
Tout en songeant à cela, la jeune femme en vint à repenser à sa rencontre avec ce surprenant visiteur, au British Museum, près de deux ans auparavant. Et les rumeurs qui avaient suivi dans l’établissement, sur le pourquoi de la fermeture de certaines salles le lendemain, pas seulement au public d’ailleurs... L’avertissement qu’il lui avait lancé, sachant de toute évidence ce qui allait se produire. Emily, quant à elle, n’avait rien appris de plus à son sujet, s’était même abstenue de le mentionner, à quiconque. Elle avait persévéré sans faiblir quand la disparition du miroir de John Dee lui avait été confirmée.
Un rêve...
Non, c’était impensable ! Elle l’avait vu, lui avait parlé, l’avait touché du regard, avait senti sa respiration s’accélérer... Emily n’avait jamais été d’un tempérament méditatif, mais ouvertement pragmatique. Il n’y avait pas de place chez elle pour ce genre de rêveries, qui lui rappelaient sans coup férir ce mielleux film, français justement, Amélie, que l’on visionnait en accéléré, écœuré par tant de douceurs. De quoi prendre sur le champ un rendez-vous chez le dentiste le plus proche !
Des éclats de rire retentirent à proximité, comme si quelqu’un avait entendu ses pensées et les approuvaient... Non, rien qu’un groupe d’étudiants en Histoire de l’Art arrivant en sens inverse, suivant bien sagement leur professeur. Il y avait quelques années à peine, elle aurait tenu sa place dans le rang, parmi eux... En secouant la tête, la jeune femme se morigéna : c’était une preuve de plus qu’elle n’avait pas de motif de se plaindre ; combien aurait voulu être à sa place malgré un ensemble de menus désagréments. Bien sûr, elle s’était parfois sentie lasse de présenter pour la énième fois les mêmes vestiges, quand bien même sa flamme intérieure brûlait toujours et ses parcours se renouvelaient chaque semaine. Sa fonction de guide ne lui pesait pas le moins du monde, et non, cette mission n’était pas seulement une bonne occasion de s’éloigner de Londres et de ses souvenirs.
Qu’importe son imagination, qu’elle l’admette ou pas, qu’il soit impliqué ou non dans ces nouvelles affaires criminelles, elle n’aurait jamais rien révélé le concernant.
Avant qu’elle puisse utiliser son pass, la porte devant elle s’entrouvrit brusquement. L’espace d’un instant, Emily perçut une étrange vague de picotement lui remonter l’échine. Et si... Mais non, ce n’était pas son mystérieux inconnu. Seulement un employé du musée, en tenue de corps d’entretien, qui quittait la pièce après avoir achevé sa propre tâche, tout comme elle s’en irait elle-même un moment plus tard.
Bien que quelque chose en lui ait éveillé son intérêt, elle ne lui adressa pas l’ombre d’un regard, ne répondant pas plus à son salut poli. L’homme suivit le trajet inverse de la jeune femme, un carnet de croquis sous le bras, rien de plus. Tout juste semblait-il siffloter quelques notes... Passant les portes, ses marmonnements se firent soudain plus distincts, et c’est en chantant à tue-tête qu’il parcourait les rues le ramenant chez lui.
Suivez, frères, votre route,
Joyeux, comme un héros court à la victoire.
Armand de Saint-Tonnerre avait balayé ses derniers doutes. La Joconde, quelle beauté ! Rien d’insurmontable, mais encore fallait-il que ses annotations soient suffisantes. S’il lui fallait investir tout à coup dans du matériel supplémentaire et imprévu... Naviguant jusqu’au 11ème arrondissement, il parvint enfin au pied de son immeuble, ou plutôt, du taudis qu’il louait. Une chambre de bonne sous les combles, bien évidemment sans toilettes et même eau courante, alors qu’une interdiction courait sûrement. Avec un loyer inversement proportionnel au confort, et en option, une chasse aux cafards ouverte toute l’année. Des inconvenances qui n’auraient pu altérer en rien la bonne humeur du locataire. Il se permit même un sourire éclatant et un pas de danse pour saluer sa logeuse qui ne le considéra qu’un peu plus mal encore.
Encore une soixantaine de marches d’escalier probablement rongées par les termites et en équilibre précaire au-dessus du vide, et il pourrait franchir sa porte, ou du moins, le rectangle de matière solide mais indéterminée portant ce nom. Une feuille de papier se serait révélée plus efficace pour le protéger des regards indiscrets, mais de toute façon, puisque les murs avaient des oreilles... Le jeune homme était en tous les cas certain d’avoir été assez discret depuis son arrivée en France.
Il avait hésité à s’accorder un petit détour par Florence, une ville qu’il avait beaucoup aimée par le passé, et qui, selon certains, abritait, dans le coffre-fort d’une collection privée, une première version de la Joconde, peinte plus de dix ans avant celle connue de tous...
« Vous n’oublierez pas votre loyer de la semaine ! » s’entendit-il rappeler à l’ordre depuis le rez-de-chaussée, comme toujours à la seconde où il s’apprêtait à tourner la clé dans sa serrure. Nul doute que sa charmante logeuse devait employer ses rentes à combattre son mal de gorge chronique à force de passer son temps à rabrouer ses locataires à toutes heures de la journée...
Toutefois, il n’avait plus à s’en soucier à présent : l’exilé de Louisiane qu’il était allait pouvoir reprendre la phase qu’il préférait par-dessus tout dans son art. Griffonner des pages et des pages entières de croquis et de nombres, vérifier ses calculs, envisager toutes les hypothèses... Sa liste d’ingrédients pour cette recette-là était prête depuis longtemps, et son ultime visite n’avait été que de pure formalité. Le doute l’avait quitté dès le premier instant, une fois éveillé. D’un pas alerte, traversant sa chambre en deux enjambées seulement, les rayons du soleil couchant émergeant enfin en cette morne journée pour illuminer le centre de la pièce, il entreprit d’empiler tout ce qu’il avait amassé.
Une plaque de peuplier, issue du cœur de l’arbre.
De l’azurite et du lapis-lazuli.
Du blanc de plomb et du noir de potasse.
Et bien d’autres composants encore, rejoignant des pigments tels que ceux-ci.
Un coup d’œil à sa montre, qui lui confirma qu’il ne restait plus beaucoup de temps avant que la Joconde ne soit révélée à tous, une fois de plus, lors d’une cérémonie qui verrait les invités rivaliser de politesse pour donner l’impression de la découvrir pour la première fois. Armand devait agir sans tarder.
De son propre sang, il traça alors sur le plancher vermoulu le motif cabalistique exigé par cette recette de haut niveau. Mais loin d’être hors de portée pour quelqu’un du sien, précisément. Fermer les yeux, se couper du monde extérieur, se concentrer, répéter les différentes étapes qui composaient l’ensemble de son chef d’œuvre...
Les deux mains écartées de quelques pouces, paumes retournées au-dessus de son bric-à-brac, le jeune homme entama son rituel. Un flash, comme un éclat de soleil éblouissant un jour d’été, embrasa un instant la pièce toute entière.
Ce fut tout.
Derrière la vitre blindée, ce soir-là, il n’y eut personne pour distinguer que la toile qu’ils admiraient tous - en tâchant de se souvenir d’autres choses que des banalités préparées par leur attachée de presse - n’était pas de la main de Léonard de Vinci. Sous la chaleur des projecteurs, un reflet incongru intrigua Emily, une flûte de champagne à la main par pure formalité. Fantasmait-elle, ou bien le sourire de Lisa Gherardini avait changé ? Et si... Elle pouvait encore demander une ultime vérification une fois la réception terminée, avant l’ouverture au public le lendemain matin. Elle serait certainement mal vue, mais peut-être était-ce plus prudent... Mr Gilles ne semblait plus du tout se soucier d’une quelconque tentative de vol, trop heureux de faire valoir ses douze systèmes de protection dernier cri, soi-disant aussi dissemblables que complémentaires.
La jeune femme l’espérait sincèrement pour lui, qui serait le premier visé en cas de disparition de la Joconde. Ou faudrait-il parler à nouveau de substitution ? Emily soupira en reposant son verre, acceptant d’en prendre un autre sur le plateau que lui tendait un serveur des plus charmants, à qui elle accorda son premier sourire de la soirée.
Après tout, la jeune femme n’avait pas à toujours endosser les soucis des autres... C’était là son lot quotidien, peu importe ce qui pouvait bien la frapper, elle. Pour un soir, qui la voyait malgré tout devoir jouer son rôle en apparence, elle avait bien le droit de ne point y songer...
Quoi qu’il ait pu se produire avec ce tableau, cela attendrait demain.
Profitant de l’achat de matériel audio pour se remettre au goût du jour, le casque vissé sur les oreilles, après avoir patienté jusqu’à la nuit tombée, Armand de Saint-Tonnerre se saisit de sa toile fraîchement récupérée et soigneusement protégée, et entreprit de descendre les piégeux escaliers de son immeuble.
Tout s’était déroulé à la perfection. La Joconde était désormais en sa possession, et il était encore le seul à le savoir, de quoi savourer sa réussite avec goût. Pas le plus petit tracas, oubli, ou erreur. Surtout pas la fameuse lettre « H » écrite à la sanguine au dos du tableau, qu’il avait dû bien entendu également reproduire. Mais l’image mentale dont il s’était imprégné était si forte que rien n’aurait pu mettre un frein à son expérience. Cela n’évoquait rien de plus pour lui.
Si jamais il finissait par faire la une des journaux, comme cela s’était déjà produit à une ou deux reprises, pourquoi pas, mais il ne recherchait pas la célébrité. En conséquence, ces exploits apparaissaient sans doute moins prodigieux que le vol d’un œuf Fabergé tout en pratiquant la capoeira pour éviter des faisceaux laser, mais... Encore un peu, et il aurait pu devenir réellement plus populaire qu’un « renard de la nuit » fictif...
Ces larcins ne représentaient que des tests, des exercices pratiques, en vue de ce qu’il planifiait depuis peu, mais avec méthode. Et la combinaison finale de ces différents aperçus concordait à merveille, une mécanique précise et dépourvue de la moindre faille. Mais cette absence de défaut, une bonne part lui en revenait. S’il n’avait fait qu’exploiter les arcanes de son art, comme tant d’amateurs, son talent dûment façonné par son maître comptait également pour beaucoup dans cette mise au point.
Parvenu dans le hall d’entrée de la demeure du XIXème siècle qui l’accueillait, le jeune homme retomba sur sa logeuse, décidément ensorcelée sur le paillasson pour ne jamais le quitter de plus de deux mètres.
« Vous sortez encore, à cette heure ? grommela-t-elle, sans dissimuler le moins du monde sa désapprobation. Et qu’est-ce que vous emportez donc avec vous ?
- Veuillez pardonner mon impudence, ma petite dame, mais je ne crois pas que cela vous regarde. Ce n’est guère poli de se rincer les yeux de la sorte...
- Se... Se rincer les yeux ? Mais de quoi qu’il me cause, lui...
- Désolé, mais je dois m’en aller, aster. »
Et sur ce, il laissa la vieille maraude en plan, la Joconde toujours sous le bras, tel un vulgaire paquet à confier au moins soigneux des déménageurs parisiens, ce qui n’était pas peu dire.
La pure malice ne motivait pas ces actes-là : ce tableau ne représentait plus pour lui l’une des œuvres d’art les plus célèbres, mais seulement l’une des pièces de son incroyable entreprise.
N’accélérant pas sa marche, il se retrouva sans trop tarder dans les escaliers de la station de Métropolitain la plus proche, matérialisant un ticket au dernier moment. A cette heure de la journée, il y avait encore du monde dans ses couloirs, même si bien peu de touristes. Tant mieux pour les usagers ! Le jeune homme avait en effet pris note que la plupart des Français préféraient éviter autant que possible devoir pratiquer une langue étrangère quand on les apostrophait en quête d’un service... Certains étaient même tout simplement comme frappés de surdité avancée...
Sourire en coin en songeant à ses anciens compatriotes, Armand de Saint-Tonnerre bifurqua sur la droite, se fiant à sa logique, le panneau indiquant la direction à suivre ayant quant à lui disparu. Et quel était le nom de cette station, déjà ? A la réflexion, il ne se souvenait pas l’avoir repérée sur son plan... Seul à présent, ces murs pavés de petits carreaux blafards n’avaient rien de très accueillant, sans parler de la crasse des sols. Même si sur ce point, ses quelques jours passés à l’entretien du Louvre lui avaient rappelé que c’était là une autre lutte sans merci...
Gêné par la petitesse de ces souterrains, l’impression soudaine qu’ils donnaient d’aller en rétrécissant, de tous côtés, en largeur comme en hauteur, le jeune homme fut soudain assez heureux de rencontrer l’un de ces artistes se produisant ici ou là dans ces stations mouchetant Paris...
Ou plutôt l’une, en l’occurrence. Une jeune femme, vêtue de couleurs bigarrées, à la façon d’un bouffon de la cour d’un roi affectionnant le rouge et le noir... Malgré une seconde d’hésitation, il était évident qu’il s’agissait bel et bien d’une femme, comme le soulignait le tissu, ou à dire vrai l’impression qu’elle arborait ses damiers de couleur directement peints sur son corps, sans que soit oublié n’était-ce qu’un unique centimètre carré de peau, une peau qui visiblement ne connaissait pas la chair de poule, en dépit des courants d’air ambiant...
Il fallait qu’elle ait du cran pour tenir une telle représentation en ce lieu, sans aucun partenaire. Si les hommes étaient parfois violents à son époque, rien ne semblait avoir changé de ce point de vue-là avec le temps, ce dont, de toute évidence, elle n’avait cure... Le clapotis d’une fuite d’eau crayeuse au-dessus de sa tête était en fait son unique accompagnement...
Se déplaçant derrière une ligne invisible, elle multipliait les figures acrobatiques mettant en avant sa souplesse, et plus fort encore, sans laisser tomber une seule carte du jeu qu’elle battait en mesure, ni gâcher les jovials tintements de sa coiffe. Chacune des mèches rebelles de ses cheveux caressant l’ovale de son visage évoquait sa nature féminine de façon toujours plus prononcée...
« Jolies cabrioles » murmura Armand, s’arrêtant devant elle, mais prenant soin de rester dos au mur opposé.
De sa main libre, il tira une pièce de sa veste, la fit rouler entre ses doigts, puis, avec un regard en biais pour vérifier qu’ils étaient bien toujours seuls...
« Non, je préfère la garder ! Je sens de la magie derrière ton petit numéro, sinistre saltimbanque... »
Son visage affable se ferma soudain, inébranlable.
« Je déteste la magie, et tout ce qui s’y rapporte ! Quel art inférieur, dépourvu de toute nature scientifique ! L’art des démons ! »
La voix de Loup trahissait une confiance inébranlable en ses sources, si ce n’était en sa propre équipe, tandis qu’il s’adressait à ses partenaires, quittant les vestiaires en sa compagnie.
« J’y go les gars, y a des tuyaux à dégotter sur notre prochain adversaire, les Enfants Perdus ! Z’auriez pas vu Peter Pan dans la zone ? »
Archibald s’ébroua bruyamment, relevant la tête de la bassine d’eau froide dans laquelle il avait tenté de battre son record d’apnée, qui était d’environ trois secondes et demi. Enfin, il en avait terminé de son entraînement de Sfénix ! Pas de sport en Féerie ? Qu’est-ce que c’était donc dans ce cas, une récréation ? Evidemment, on lui avait répliqué qu’il n’était pas question de sport au sens où on l’entendait désormais dans son monde, de la même façon qu’on ne pouvait parler de sport pour les joutes de chevalerie ou les duels d’honneur... Balivernes !
Et dire qu’il aurait dû passer cette journée en compagnie de Damian, pour leur traditionnel week-end annuel des « consoles oldies »... Une nuit blanche à écumer les rues mal famées de Streets of Rage avec Axel et Zan, devant une Megadrive poussiéreuse, valait bien tous les exercices du monde !
Néanmoins, c’était - qu’on se le dise - trop exiger de la part du conseil des enseignants de la Tour du Savoir Secret Salvateur. Interdiction de badiner avec le Sfénix, surtout lorsque l’on représentait ses pairs parmi les élèves. Si le Prince Charmant était quant à lui exempté, c’était uniquement pour raison médicale, bien entendu. Le Doyen avait ainsi beau se vouloir contraignant, il n’avait à titre personnel pas fait preuve de son efficacité retrouvée à l’égard de son équipe, pourtant emblème de la Tour.
S’il avait bien déployé un tonus tout neuf dans moult domaines, favoriser les séances de jeu de ses troupes n’en faisait pas partie. Lorsque l’on jetait un œil à ce qui leur servait de vestiaires, même de loin... Quelques bancs de bois récupérés dans un débarras, et une trentaine de planches formant, en théorie, une barricade censée protéger un minimum leurs joueurs lorsqu’ils se changeaient... Si beaucoup, et Loup en particulier, n’avaient absolument pas l’air dérangé par ces désagréments, cette promiscuité inhabituelle n’arrangeait pas les affaires d’Archibald, lui qui n’avait jamais toléré les chiens montant sur un fauteuil ou dormant dans un lit avec leurs maîtres... Alors, partager un vestiaire...
Les contraintes physiques n’étaient pas faites non plus pour le satisfaire. Chaque jour... Chaque jour ! Le jeune professeur n’avait jamais autant pris sur lui. Autant dire qu’il s’était juré de passer deux semaines d’affilée au chaud sous ses couvertures dès que les vacances débuteraient ! La seule à s’en accommoder sans aucun problème était bien sûr Kate, plutôt satisfaite de voir Archibald ne pas se relâcher si tôt... Elle savait pertinemment que si on ne le poussait pas à réaliser certaines choses, il se déroberait toujours. Et au fond de lui, son fiancé préférait toujours ça à l’empâtement. Capitaine de l’équipe de Sfénix, le Doyen avait tenu à ce qu’il n’ait droit néanmoins à aucun traitement de faveur.
« Et il a tenu parole, le rabougri... » renifla Archibald, s’essuyant le visage.
Une brise soudaine fit murmurer les branches au-dessus de sa tête, puisqu’évidemment, ces prétendues « cabines » ne comportaient pas de toit. Une économie de bois à deux pas d’une forêt, sans doute... Si un géant passait par là, il aurait tout à fait pu se moquer d’Archibald, et de son intimité...
« Mais ça ne serait pas du jeu ! » s’indigna le jeune professeur, poursuivant son monologue.
Malgré des doses d’activité sportives largement au-delà de la moyenne pour lui, Archibald n’en demeurait pas moins toujours aussi lent pour quelques tâches bien précises, tel que précisément, remettre de l’ordre dans sa tenue. Aussi se tenait-il donc tout seul dans ce drôle de baraquement, incapable de mettre la main sur ses chaussettes.
Un drame poignant à l’aube d’une journée aussi fraîche que radieuse, vous en conviendrez.
« Un jeune étalon piaffe d’impatience mais ne sait pas ce qui l’attend... »
Archibald leva brusquement la tête. Personne n’était venu l’interviewer à la sortie de l’entraînement, et leur équipe n’était pas du genre à déclencher des attroupements de groupies. Sans compter que la voix provenait de l’arbre étendant ses branches au-dessus des vestiaires...
Pas de Miss Indrema.
Mais le Fou d’Hadès. Ou, pour l’appeler par son véritable nom, Alice. Alice Liddell. Pour cette nouvelle rencontre, la première depuis sa défaite face à Archibald aux Enfers, elle ne se tenait pas suspendue la tête en bas, mais plus sagement assise entre deux fourches.
Le jeune homme déglutit péniblement. Il n’avait jamais revu le Fou depuis leur duel, et ce n’était pas pour lui déplaire. Nul besoin d’être particulièrement observateur pour constater que celui-ci n’avait pas changé de livrée, ce qui laissait à penser qu’il n’avait pas non plus modifié ses intentions... Tout juste n’arborait-elle plus son bonnet à clochettes – qui aurait pu trahir son approche – et ne dissimulait-elle plus sa poitrine sous des bandages serrés... Un détail qui n’échappa pas au jeune enseignant, le premier d’ailleurs qui lui sauta aux yeux, s’il était permis d’employer cette expression dans un cas pareil.
Et avant son battement de cœur suivant, à la pulsation déjà soudainement accélérée, le Fou glissa de son perchoir jusqu’à la cabine d’Archibald, d’une unique volte coulée. Le jeune homme eut à peine le temps de reculer machinalement, son dos rebondissant sur la cloison la plus proche. Le voilà qui se retrouvait enfermé entre quatre planches avec celui – celle... - qui avait été l’un de ses plus rudes ennemis depuis qu’il avait le pied en Féerie ! Et Alice qui ne levait pas le petit doigt, si tant était qu’elle en eût le loisir, pour s’écarter de lui, son regard rivé au sien.
Ce qui était plus ardu pour Archibald... Par chance, il n’était pas claustrophobe, ce qui ne le mettait pas à l’abri de bien d’autres désagréments tout aussi... compromettants...car... Elle ne cachait plus qu’elle était une femme, ah, ça, non !
« Pourquoi... Pourquoi es-tu ici ? bredouilla-t-il, tant bien que mal, conscient qu’être torse nu et en serviette ne correspondait pas exactement à la définition d’un héros prêt au combat.
- Pourquoi ?
- Eh bien, oui, bon sang ! Tu n’étais pas censée vouloir assister à notre défaite face à ton maître ? Et personne, pas même les sorcières, n’a réussi à te localiser depuis... »
Le Fou, les cheveux en bataille, et une étrange traînée vermeille au coin des lèvres, lui darda un sourire moqueur.
« Hadès n’est plus mon maître. Et j’avais décidé de reprendre mes voyages de par le vaste monde... Plus de Lièvre de Mars, plus de Chapelier ! Hadès m’avait trompée, lui aussi abusait de moi, me dictait ma conduite sous couvert de liberté. J’avais quitté mon cachot pour une autre geôle. Plus personne pour me dire quoi faire...
- Pourquoi réponds-tu à mes questions, dans ce cas ? Si tu ne veux plus de maître ?
- Ce n’est pas ce que j’ai dit, lui fit remarquer le Fou, une carte apparue entre ses doigts, qu’elle avait fort fins. J’ai simplement dit qu’Hadès n’était plus celui que je sers... »
Elle fit courir la carte, sur la tranche, le long de la joue droite d’Archibald, se figeant sur son menton.
« C’est maintenant toi, que je sers, Bellérophon... »
Exactement ce qu’il ne voulait pas entendre !
« Tu n’as jamais senti une présence derrière toi, depuis la chute d’Hadès ? L’envie de te retourner sur tes pas, comme si on t’observait dans l’ombre ? »
Malgré lui, Archibald frissonna.
Le Fou plaqua ses deux mains, paumes ouvertes, sur le panneau de bois sur lequel le jeune homme s’appuyait à le rompre, à hauteur de son visage, l’empêchant un peu plus de bouger. Se débattant instinctivement, Archibald était dans l’incapacité de la saisir par les épaules pour la repousser, la frapper purement et simplement étant inenvisageable, et ses mains fébriles... se posèrent... sans autre prise apparente, sur les hanches du Fou. Qui à ce contact, fit une fois encore preuve de sa souplesse en paraissant se priver de sa colonne vertébrale pour se lover contre son ancien adversaire, dans une cambrure vertigineuse. Ou comment obtenir le résultat inverse de celui convoité !
« C’est toi, mon nouveau maître, héritier de la Chimère... Et je suis venue t’avertir.
- M... Moi ? Qu’est-ce que c’est encore que cette histoire ?
- Tu m’as vaincue, n’est-ce pas ? Tu as deviné ma véritable identité... A quoi bon persister à le nier. Vous avez bien profité de votre nouvelle vie durant un an, tous autant que vous êtes. Mais j’ai bien peur que ce soit maintenant fini.
- Ah oui ? rétorqua Archibald, chez qui l’agacement commençait doucement à monter, le disputant au malaise. Après avoir rossé Lord Funkadelistic, le fils de Dracula, et Hadès en personne, qui compte tenter d’inverser la tendance ? J’aimerais bien voir ça ! Alors, j’attends, que veux-tu m’annoncer, le retour de Merlin, peut-être ? » lança-t-il, goguenard.
Alice ne parut pas goûter la plaisanterie mais ne recouvrit pas ses instincts guerriers pour autant. La provocation n’avait pas fonctionné, et si elle était sincère... L’avoir à ses côtés ne rentrait pas vraiment dans la colonne des bénéfices.
Pas pour Archibald. Dont la situation était assez embarrassante pour le moment... Il lui vint à l’esprit que Kate s’était absentée pour quelques jours, et s’en senti soulagé. Mais était-ce vraiment la réaction à avoir ? Depuis l’an passé, le jeune homme et sa fiancée avaient repris une vie plus « classique », ce qui n’allait pas sans heurt au quotidien, et sans pouvoir invoquer le sort de l’univers pour justifier ses errements... La proximité capiteuse du Fou devait certainement lui infliger ses premiers effets.
« Non, pas de Merlin, ou de sorcier revanchard, lui confia celui-ci, en chuchotant. Mais ce ne sera guère plus aisé... A vous de voir si vous souhaiterez vous impliquer, mon maître...
- Comment ça ? s’enquit Archibald, ignorant qu’elle l’avait à nouveau appelé maître, ce qu’il n’avait jamais pu obtenir de Kate, même lors de certains de leurs jeux les plus secrets.
- Vos précieuses Terres de Féerie, ou bien, notre monde d’origine à tous deux, précisa-t-elle dans un sourire, ne sont pas menacés. Tu ne l’intéresses pas plus... Il ne s’agit que d’une vengeance.
- Contre qui dans ce cas ? Le Doyen Van Helsing ?
- Apollon Schopenhauer », glissa le Fou.
Archibald ouvrit des yeux comme des soucoupes, au point qu’un amateur d’OVNI en aurait été positivement ravi.
« J’ai dû payer de ma personne pour te ramener ces informations... Je n’ai pas eu une rencontre de tout repos..., minauda le Fou. Face à un prédateur à sang froid... Mais j’ai joué mon rôle, j’ai serré les dents sans céder, j’ai tiré la carte de la soumission, de la mascarade...
- Un duel ? Il est bien question d’un magicien, finalement !
- Non... Ce n’est pas un magicien... Mais interroge-toi... Qu’est-ce qui pourrait bien admettre des points communs avec la magie, tout en la considérant avec dédain... Voilà une énigme qui ne devrait pas être trop compliquée, même pour toi, mon maître... »
Bouche bée à présent, le jeune homme ne put qu’assister au départ de cet imprévisible arlequin, se projetant d’une singulière impulsion jusqu’à une branche qui n’aurait jamais dû supporter son poids, aussi légère fut-elle, le tout avec la grâce d’une gymnaste russe après douze ans d’entraînement sans relâche.
« Abracadabra ! s’esclaffa-t-elle alors sans plus de retenue. Abracadabra, mon cher petit roi de cœur ! »
Encore quelques feuilles vibrantes dans leur parure automnale, et elle avait disparu pour de bon. Au moment précis où les planches de la cabine d’Archibald cédèrent, offrant l’athlète malgré lui en serviette à la vue du Doyen, qui n’en demandait pas tant, poings sur les hanches et tapant du pied...
« Destruction de matériel scolaire, Bellérophon... Cela faisait longtemps que je ne vous avais pas surpris en train de concocter quelques bêtises !
- Mais, je... »
Le regard que le vieux sorcier coula aux arbres alentours fut suffisant pour Archibald : le Doyen nourrissait à tout le moins des soupçons sur ce qu’il avait pu réaliser pour en arriver à s’attaquer ainsi à leurs installations. Et évidemment, ce n’était pas particulièrement flatteur pour le jeune homme...Un jeune homme qui espérait ardemment que son supérieur n’ait pas repéré l’ancien Fou d’Hadès.
Il songerait à ses paroles sibyllines et à Lord Funkadelistic plus tard !
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